Les Fourches caudines – Episode 1

crayons

LES FOURCHES CAUDINES
Tome 1 – Episode 1

Maintenant les flammes rongeaient mes rêves.
Par Nyx, qu’est-ce que ça pèse lourd, un revolver, dans une main qui ne sait pas quoi en faire.

***

 

 

 

 

 

 

Dans le couloir flottait l’odeur habituelle : les automates ne laissaient derrière eux que cet unique effluve. Monsieur Guillaux y était habitué désormais, et, sa tablette sous le bras, laissait glisser ses chaussures usées sur le carrelage propre, comme lorsqu’il était enfant.
L’enfance, c’était, il y avait quoi ? A peine trente ans… Cela lui paraissait un million de vies plus ancien, comme une histoire qu’on lui aurait racontée. Le souvenir de l’enfance, toujours neuf et clinquant. Comme un rêve.
Guillaux aurait voulu être témoin direct de la déliquescence du monde ; mais lorsqu’elle était arrivée, il était déjà trop jeune – ou trop vieux ? – pour la regarder faire.
Pourquoi fallait-il toujours qu’il y pense à ce moment précis ?

Il ne pouvait s’en empêcher, à neuf heures chaque matin, à cause de ces deux monstres qui parcouraient le couloir. A son époque – par-là, Guillaux signifiait « lorsque lui-même était élève »-, il n’y en avait pas encore dans les établissements scolaires. Lui ne parvenait pas réellement à s’y faire même si, selon la rumeur, ces deux-là étaient moins effrayants que ceux du bâtiment des sciences, qu’on décrivait comme deux mastodontes prognathes, sortes de néandertaliens flanqués d’uniformes de soldats : la milice de l’entreprise surveillait les jeunes et les moins jeunes d’un même regard incriminateur.
Les deux gardes qui le croisèrent le sondèrent donc froidement. Malgré lui, Guillaux, soudain discipliné, s’était déjà entendu les saluer, en feignant un sourire qui lui écorchait la bouche. Ce matin-là, il se contenta de se raidir et baissa légèrement la tête devant les yeux accusateurs de ses « collègues ».
Selon leur échelle de valeurs, Guillaux en avait certainement, des choses à se reprocher, et partout il lui semblait sentir la culpabilité le suivre, comme si sa propre ombre allait le trahir soudain et se mettre à le pointer du doigt. Face à eux, il était l’élève encore, celui qu’il fallait faire rentrer dans le rang, celui qui deviendrait bientôt ce qu’il était supposé être.
Alors que les deux miliciens s’éloignaient à présent, Guillaux se redressa, passa une main sur sa nuque et s’éclaircit la voix en toussant trois fois : il arrivait devant la porte. Il prit le temps de lever son visage vers la caméra vissée en haut de celle-ci, puis sortit son pass, le glissa dans le lecteur, et entra dans la salle.

A bien des égards, ce qui l’y attendait l’effrayait bien davantage que deux gorilles privatisés.

Ils étaient tous présents. Aucun d’eux ne pouvait se permettre de manquer, de toute façon : la vérification de l’assiduité se faisait par scan rétinien avant l’arrivée du professeur. Les résultats, directement transmis à la Direction, notifiaient les parents des absences de leurs enfants par un retrait sur salaire. Si les responsables légaux voulaient manger, ils devaient s’assurer que leur progéniture apprenait à servir la nation.
Ce système avait toujours rendu Guillaux malade. Non pas qu’il eût jamais séché un cours, mais, quand même, il aurait encore pu s’il l’avait voulu. Cela ne faisait-il pas partie des choses à faire une fois dans sa vie, sécher un cours ?
Alors que l’enseignant s’installait aux commandes de son écran, Allan lui fit un signe de la tête ; Lysandre, toujours pensif, le regarda sans le voir, et Héliä – qui pour une fois était à l’heure- lui offrit un sourire qu’il lui rendit. Ses quarante-trois autres élèves tripatouillaient déjà l’air et ne lui adressèrent pas un regard.

Soudain, le début de l’heure sonna et tous se turent en même temps. Ils portèrent ensemble leurs regards vers la gauche du tableau-écran. A cet endroit, il s’alluma et, comme un miroir, renvoya leur image : une classe de petits soldats aux yeux transparents, tendus droits sur leur siège. Quand la sonnerie retentissait, la caméra démarrait.

C’était un jour particulier ; celui de l’Education onirique, une célébration que les élèves appréciaient tout spécialement. A cette date chaque année, les cours tournaient tous autour du thème de la naissance des premiers songes : on découvrait l’émergence des premières Constellations, les histoires fondatrices des premiers crimes d’amour et de vengeance, des premiers échecs. La jeunesse appréhendait les Mythes : c’est toujours un moment intrigant.
Ainsi, s’ils ne lisaient plus, les jeunes restaient toujours fascinés par les histoires. En cela, les récits qui avaient bercé l’enfance de Guillaux, lui-même élevé par des croyants, étaient appropriés. Désormais, ce genre de célébration faisait davantage partie de la culture générale que d’un véritable zèle et cela rassurait l’enseignant.
Ce qui le chagrinait, en revanche, c’était les moyens dont il disposait pour leur faire découvrir ces légendes. Il n’était pas supposé recourir à des récits personnalisés, à des souvenirs en demi-teinte ; il n’était plus désormais le conteur qu’enfant il avait été. Il devait se contenter de leur diffuser un film sur les origines de la foi onirienne ; film qui massacrait les faits un peu plus à chaque fois. L’année précédente, on y entendait déjà que la communauté des Onironautes avait disparu. Or ce n’était même pas le cas.
Mais c’était la réalité décidée par Edistyä. L’Etat d’Edistyä. C’était la réalité des médias privatisés et Guillaux devait la faire ingurgiter aux élèves. Il restait alors déjà si peu de moyens de faire autrement.

Visionner le documentaire imposé n’était que la première étape. La seconde consistait en quelque chose de plus pragmatique : les élèves devraient ensuite taper les récits de leurs propres songes. Une note leur serait attribuée, qui ne tiendrait pas tant compte de la complexité de l’histoire ni même de sa clarté, mais plutôt, paradoxalement, de sa prétendue originalité.
Dans cet établissement, on se targuait en effet d’accorder une importance capitale aux rêves des élèves, à leur unicité et à leur réalisation. On soignait du mieux que l’on pouvait les troubles du sommeil diagnostiqués chez l’adolescent. Un bataillon d’infirmières était disposé à venir à tout moment en aide au somnambule et au dormeur convulsif. On fichait tous les délires nocturnes.
On n’avait cure de la complexité du schéma narratif, des effets de rythme imposés à la narration, des ellipses et des allusions. On ne faisait que compiler ce que les rêves des adolescents disaient de leurs envies consommatrices et des espoirs qu’on pourrait leur dérober.

Monsieur Guillaux respira un grand coup.
Il ne comptait pas leur faire voir de film ce matin-là. Le professeur comptait encore moins laisser les élèves revêtir leurs lunettes de réalité augmentée qui gardaient trace de toutes leurs espérances. Le jour de l’Education Onirique était une vaste blague, une opération commerciale à grande échelle. Guillaux ne supportait pas cette activité. Il l’avait déjà en horreur à son époque, alors qu’elle n’était encore qu’une pratique peu répandue.
Les élèves attendaient à présent que le film soit lancé. Guillaux les regarda patienter quelques secondes ; puis il glissa sa carte dans l’ordinateur, ôta ses lunettes, pianota quelques instants. Le film ne démarra pas et les élèves voulaient trépigner de manière manifeste. Une poignée de secondes plus tard, l’écran qui, en haut à gauche, renvoyait l’image de la classe espionnée, l’écran de la caméra, s’éteignit.
Le film ne serait pas lancé.

La tension ne se relâcha pas immédiatement dans les épaules des élèves. Il fallut un peu plus de temps : ils n’avaient plus l’habitude de ne pas être filmés en classe. La volonté si férocement domptée ne reprenait pas facilement le contrôle du corps.
Au bout de quelques minutes, ils ôtèrent finalement leurs lunettes, les posèrent sur le pupitre. Quelques regards se cherchèrent, quelques sourires se dessinèrent. Serait-ce un de ces jours où l’on pouvait envoyer un mot à la voisine située trois tables plus loin ? Où l’on pouvait faire des gestes dans le dos du prof qui faisait semblant de ne rien remarquer ? Guillaux ne put retenir un sourire.
Ils avaient raison d’être surpris : ces séances se faisaient en effet de plus en plus rares et les élèves ne les réclamaient pas. Quand la caméra fermait les yeux, ils adoptaient de manière fractale deux attitudes radicalement différentes : d’une part, une petite moitié devinait que, d’une certaine manière, ces séances hors-champ ne devaient pas jouer en faveur d’un professeur dont ils aimaient finalement l’extravagance ; d’autre part, le reste d’entre eux ne mesurait pas du tout ce qu’il venait de se passer, ni pourquoi il était si important que Monsieur Guillaux eût éteint la caméra de surveillance.
Mais qu’ils prennent un chemin ou l’autre, les élèves se retrouvaient tous dans le même plaisir : la reconquête de la liberté. C’était inespéré et tout à fait impossible désormais, de pouvoir passer une heure sans yeux qui vous jugent. Tellement inespéré que la classe n’osait bouger, de peur qu’on lui arrache à nouveau cette libération inopinée.

Guillaux ne projetterait donc aucune vidéo. En théorie, l’activité officielle devait d’abord montrer un exemple duquel les élèves étaient censés s’inspirer ; c’était le rôle du documentaire, les abreuver. Et, en théorie toujours, ils devaient ensuite faire les récits de leurs propres rêves.
Mais il n’en était rien : les récits que les élèves pouvaient construire étaient désormais si pauvres que les gamins n’osaient plus raconter de quoi leurs nuits étaient faites. Ils se contentaient de prendre deux ou trois exemples, tirés du documentaire lui-même, de les faire leurs en changeant les prénoms : ils recopiaient, car ils n’avaient plus de rêves à eux. Oui, ils recopiaient seulement, de peur de ne pas savoir dire qui ils étaient, de peur du ridicule. Ils recopiaient pour ne pas avoir à s’investir émotionnellement, pour ne pas avoir à rendre compte de leur propre néant, de ces rêves absents et noirs qui ressemblaient tant à ceux des autres, en demeurant juste assez différents pour ne pas pouvoir les partager tout à fait. Déchargés de leur mémoire, les élèves s’abandonnaient sans lutter. La seule révolte qu’ils opposaient était de profiter de l’extinction de la caméra pour demander la réponse à leur voisin.

Ceux qui avaient gardé leurs lunettes constatèrent qu’elles s’étaient éteintes elles aussi quelques minutes plus tard. Désormais tous les regards étaient braqués sur Guillaux et il choisit ce moment du spectacle pour tirer de son sac deux boites hermétiques, l’une large d’une vingtaine de centimètres ; l’autre, plus étroite, plus haute cependant, secouée d’un petit cliquetis. Il posa les deux boites l’une sur l’autre, s’en empara et s’avança vers les élèves sans les ouvrir. Il les secoua toutefois légèrement, pour que les gamins eussent envie de savoir ce qu’elles contenaient.
En l’absence d’écrans à fixer, il était redevenu le spectacle, lui, le prof. On le regardait à nouveau. Les élèves semblaient suspendus à ses lèvres lorsqu’il les salua – tant de choses s’étaient passées déjà alors qu’il ne leur avait même pas encore dit bonjour. Quelques-uns maugréèrent des salutations timides et rouillées.
Satisfait, Guillaux annonça en souriant :
« Aujourd’hui, nous allons explorer la Préhistoire.
Alors seulement les élèves semblèrent s’éveiller : immédiatement, les réactions fusèrent, ce qui n’arrivait jamais sous l’œil des caméras, dont l’indiscrétion anesthésiait leur naturel enthousiasme.
– Mais Monsieur, cours français, pas histoire ! lui dit Luca, qui craignait certainement ce qu’il pouvait y avoir au fond de ces deux boites.
– Ah non pas encore ! se plaignit Siobhan, réfractaire à toute forme de changement de routine.
– Je vous ai déjà expliqué que cela était mieux pour vous, vous pouvez vous libérer davantage en écrivant comme ça.
– J’sais pas écrire avec ça moi M’sieur, continua la jeune fille avant de s’enfoncer sur sa chaise.
Le professeur avait parfois l’impression que les élèves perdaient leur impertinence, se lissaient au contact de la vie comme ses chaussures sur le carrelage de sa solitude ; et il les secouait, pour parvenir à un climat de travail plus honnête, plus confiant.
– Ces rêves ne doivent appartenir qu’à vous, dit Monsieur Guillaux en souriant.
L’enseignant ouvrit alors les deux boites : la plus haute contenait une cinquantaine de stylos et de crayons qui cliquetaient les uns sur les autres. De l’autre, la plus large, il sortit un bon paquet d’au moins deux cents feuilles d’un blanc immaculé.
Les stylos, il faudrait se les partager. Ce n’était pas simple à trouver. Certaines fois, il avait dû fabriquer lui-même des crayons. Pour le papier, en revanche, il savait comment se débrouiller, même si ce n’était pas simple.
– Encore ! cria une élève.
D’autres se retinrent de sourire, il le savait.

Le professeur distribua les feuilles : deux chacun, ce qui était ambitieux ; et ils ouvrirent des yeux grands comme des abîmes sur ces deux rectangles blancs qui débordaient de leur pupitre : dire qu’il faudrait tout remplir ! Certains se mirent à bouder, d’autres débouchèrent malgré tout leur stylo, vérifièrent la mine de leur crayon et cherchèrent à se positionner face à cet étrange outil qu’ils n’avaient jamais utilisé en dehors de cette salle. Ils avaient tous six ans à nouveau.
Le matériel distribué, le professeur précisa la consigne :
– Sur cette feuille, vous décrirez le plus beau rêve que vous ayez jamais eu. Vous pouvez commencer par des mots-clefs, on travaillera ensemble ensuite pour en faire des phrases. On y va : décrire son plus beau rêve.
– Pas compris, dit un élève au teint particulièrement blafard.
Rêve n°1, reformula tant bien que mal l’enseignant.
Et il se sentit mal à l’aise face à ce garçon, qui était pourtant comme tant d’autres et ne pouvait comprendre une phrase trop complexe. Les connecteurs logiques, il ne fallait pas y penser. Les pronoms n’étaient plus relatifs à rien. Le verbe conjugué, ils le reconnaissaient de moins en moins, et ne l’utilisaient qu’au présent, bannissant, sans le savoir, d’un seul revers grammatical, les souvenirs qui faisaient leur personnalité et les espoirs qui faisaient leur avenir. Les possessifs, du moins de première et seconde personnes du singulier, fonctionnaient encore correctement, et pour cause : on éduquait ces élèves à posséder avant tout autre chose, à conserver plutôt qu’à partager. A avoir, bien plus qu’à être.
En tant que professeur, Monsieur Guillaux voulait dépasser cela, mais il ne pouvait s’empêcher de se sentir révulsé lorsqu’un élève le forçait à ainsi dépouiller sa syntaxe pour faire prévaloir un sens nécessairement amputé, comme un homme soudain privé de jambes et de bras à qui on demanderait qui il était. Il sentait clairement se dresser entre eux la barrière de l’informulé, comme lorsqu’on tente de se faire comprendre de quelqu’un qui ne parle pas la même langue. Il se voyait pendre cet élève au g du mot progrès, et ce corps vacillait dans l’air, léger comme une carcasse délavée du poids des mots.

Certains élèves s’étaient mis à écrire immédiatement, malgré l’indomptabilité de leur sceptre. Ils souriaient finalement, convaincus de faire là l’expérience d’un temps ancien, un vrai travail d’archéologue. D’autres ne bougèrent pas d’un cil. Quelques-uns profitaient même de l’impunité éphémère qui leur était accordée pour s’affaler sur leur chaise, discuter avec leur voisin, prendre une pause. Guillaux ne dit rien, ne leur fit aucun reproche, ne les força pas à travailler : l’accord tacite l’en empêchait.
L’accord tacite s’était établi au bout de la cinquième séance sans caméra. Ça avait pris du temps. Les termes en étaient ceux-ci : lorsque les caméras étaient éteintes, vous pouviez ne rien faire, tant que vous ne dérangiez pas vos camarades. La seule limite était la violence, tout type de violence. Pour Guillaux, bavasser, s’assoupir sur la table, ne faisait pas partie des crimes repréhensibles. Ces actions constituaient davantage une forme de justice : quand ils dormaient, par exemple, les élèves ne faisaient en réalité que récupérer les heures données par la nature pour leur sommeil. Libre de s’exprimer enfin, elle les arrachait aux griffes des entreprises, des parents et des applications chronophages ; déposait leur tête sur leurs bras et faisait de leur pupitre un oreiller de fortune : certains sommeillaient donc. D’autres se donnaient du mal pour former leurs lettres, tenant entre leurs phalanges, d’une façon à chaque fois toujours plus ésotérique, le fin bâton de plastique ou de bois qui menaçait de se briser.

Le grand-père de Guillaux lui revint soudain en mémoire, car il lui faisait pratiquer le même exercice. L’adulte se remémorait sans peine le poids du stylo entre ses doigts, l’outil qui s’enfuyait sous la moiteur de l’effort, la concentration dont il faisait preuve pour former correctement un a ou un m auxquels il accrocherait d’autres lettres pour créer des mondes. Il pensait à toutes ces facultés, ces compétences qu’il développait en essayant simplement, à ce qu’il fallait pour connecter ensemble les muscles et les nerfs qui tenaient l’objet, donnaient au cerveau la conscience de celui-ci, pendant que les mots se formaient dans l’esprit, avec leur graphie propre, déjà : la sienne, à peine plus achevée, à peine fantasmée.
Après des efforts et des suées, encore, le mot que le jeune Guillaux avait écrit apparaissait comme par magie sous ses doigts, et un de plus, et un encore ; et chacun d’entre eux, avec les détours des lignes fines, constituait déjà comme une signature en soi. Que dire ensuite des espaces inégaux que chacun charriait ? L’instant d’avant : le néant. Quelques minutes plus tard : un univers entier, avec ses ratures et ses hésitations, que le feu seul aurait pu détruire.
Guillaux avait préféré écrire à la plume. Plus indépendante, elle laissait moins de place à l’angoisse. Mais bon, il était déjà presque impossible d’en trouver en ce temps reculé.

Le professeur passa à nouveau une main sur sa nuque, s’assit sur le bord du bureau et contempla la classe. Les élèves, à défaut de sa manière d’enseigner, semblaient apprécier sa compagnie. Il entendait sans cesse la morale lui répéter : « Tu fais le bon choix. Tu fais le bon choix. Arrête de te biler. ». Et la morale avait raison ! Si les élèves n’écrivaient jamais en s’investissant physiquement, ils perdraient peu à peu le contact avec leur langage, et avec eux-mêmes ; et comme tous les langages se ressemblent sur un écran, ils se fondraient dans la masse sans même s’en rendre compte, accepteraient de ne ressentir que ce que les mots-clefs leur permettraient d’exprimer.
Ses élèves trouveraient-ils un jour leur signature ?
Tout confortait Guillaux dans ses opinions. C’est ainsi qu’on bâtit toujours les vérités. Néanmoins, une fois par jour au moins, il se sentait incapable. Il ne pouvait s’empêcher de se dire que c’était une manière de les forcer. Que de les pousser à écrire à la main, alors qu’il existait tant de moyens plus accessibles et plus pérennes, constituait une torture.

Au bout d’une dizaine de minutes, la plupart des élèves s’étaient mis au travail. En déambulant dans les rangs, Guillaux, contraint par ses doutes, pensa : « Un jour, je postulerai dans le privé. »
C’était un accès de faiblesse, il le savait : l’établissement où il enseignait était déjà privé. Il appartenait à une petite entreprise de journalisme de basse-population dont le nom – Bogus –  lui importait peu ; ses moyens étaient restreints et les contraintes nombreuses. Des rumeurs parlaient de son rachat par une plus grande compagnie depuis des années déjà ; d’ailleurs Guillaux ne doutait pas que certaines paires de lunettes ou autres caméras eussent été financées par des apports extérieurs.
En réalité, par « privé », le professeur entendait un de ces établissements sponsorisés par les plus riches, ceux qui vivaient à Leiko ou dans une aisance similaire ; les plus fortunés, certes, mais aussi les plus intéressés. Le niveau était plus haut ; mais les idées volaient bas, sur le liseré d’une rentabilité qui au fond écœurait Guillaux. Il n’aurait pas supporté plus d’un trimestre ces élèves qui ne s’intéressaient plus qu’à l’argent qu’il leur faisait perdre avec cette activité inutile ; de ces élèves qui dès cinq ans avaient vu leur parcours méticuleusement tracé, et les appréciations obtenues à l’université fondées sur les notes de l’école primaire.
De toute façon, vu son profil, on ne laisserait jamais Guillaux enseigner dans un de ces établissements.
De manière générale, il devait s’estimer heureux : puisque l’école n’était obligatoire que jusqu’à quatorze ans, tous les élèves présents, qui avaient davantage entre quinze et seize ans, l’étaient plus ou moins volontairement – qu’il se fut agi de la volonté de leurs parents, d’une entreprise qui les avait repérés avant cet âge, ou de la leur, s’ils en avaient.

L’enseignant reprit son errance entre les rangées, jetant de temps à autre des regards épars sur ces rêves en devenir qui tentaient tant bien que mal de se construire sur le papier. Certains, à cours de mots, avaient préféré dessiner, et il les laissa faire. D’un pas précis comme répété, il s’arrêta derrière Héliä, jeta un œil sur sa copie : faite de lettres impeccables dans une syntaxe plus que défendable. Il fit mine de la lire entièrement, mais ce fut simplement pour voir Héliä rabattre ses cheveux sur son épaule, chose qu’elle faisait toujours quand elle se sentait observée ; voir aussi la mine de son stylo suspendue en l’air quelques secondes pendant qu’elle se demandait si son rêve était à la hauteur. Guillaux sourit et retourna s’asseoir derrière son bureau.
En réalité, par respect, il n’en avait pas lu un mot. Ses yeux avaient simplement parcouru le papier. Même quand il devrait rentrer, plus tard, et faire son évaluation alternative, officieuse, celle qui ne pourrait jamais laisser de trace écrite, il savait qu’il lui faudrait redoubler de courage et d’imprudence pour oser lire cette copie-là.
Ce qui le rassurait, c’était qu’Héliä le savait elle aussi.

Il songea à nouveau à la morale : « Tu fais le bon choix. Tu fais le bon choix. Tu sauves littéralement les rêves de tes élèves. » Sans sa prise d’initiative pour les faire écrire à la main, ces récits auraient été fichés et stockés par le gouvernement, Guillaux le savait de source sûre, ou presque. Dans le meilleur des cas, ils seraient utilisés par Bogus pour établir de nouvelles données de consommation, pour des produits divers et variés, certains à visée pédagogique, d’autres non. Mais selon la pire des éventualités, plus tard – et cela, c’était son intuition qui le lui disait- Edistyä utiliserait ces données. Pour en faire quoi, ça, il n’osait pas même l’imaginer.
Ostén, toujours récalcitrant devant l’exercice, maugréa :
– On moi dit papier donne maladies. »

Un élève discret, assis au fond de la salle, leva les yeux et déboucha son stylo. Le professeur eut l’espoir qu’il allait se mettre à écrire à son tour. Un instant il se plut à croire, qu’enfin, cet élève-là oserait parler de tout ce qu’il avait de magnifique en lui, de tout ce que ses espérances intactes disaient de ses ambitions. Ainsi, celui-ci verrait au moins l’un de ses rêves préservé pour toujours ou presque : Guillaux pourrait recueillir ce récit-là et le cacher aux yeux du monde.
L’enseignant observa la contraction des sourcils clairs de l’adolescent, l’effort qu’on déploie pour mettre à terre l’un de ses démons de cauchemar. Mais Lysandre finalement posa la mine sur le papier, et la laissa glisser en un grand trait noir qui troua la feuille, comme l’impact d’une balle inexplicablement précédé d’une sinueuse ligne de sang séché.

(NB : les *** indiquent un changement de page)

Lire l’épisode 2.

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