L’incipit : comment démarrer ?

Si j’avais reçu un euro à chaque fois que j’avais entendu cette question sortir de la bouche d’un des nombreux élèves que je torture à coups de rédaction, je n’aurais plus besoin d’enseigner ! « Madaaaaaame, par quoi je commence ? » Par le débuuuuuuuuut ! Bah oui, certes ; mais ce n’est pas si simple.

Le début d’un texte, également appelé « incipit » est en effet un des moments les plus cruciaux d’un récit. On désigne souvent ainsi « la première page », voire parfois la première phrase. Pour moi, il s’agirait davantage de la première « scène ». Si l’on devait comparer cela à une rencontre avec quelqu’un, l’incipit représente votre première impression. Et l’essentiel d’une opinion est souvent construite dessus.

Il faut donc séduire le lecteur, sans en faire des caisses ; lui donner envie de lire la suite, sans trop lui en dire. C’est un savant équilibre qui peut être trouvé à partir de plusieurs méthodes bien connues de nous autres professeurs de français et qui se résument à trois types d’incipit :

  • L’incipit informatif: débuter le récit par une série d’informations sur l’histoire d’un personnage, d’un un lieu ou d’une époque. Ce type d’incipit est souvent associé à un point de vue omniscient : le narrateur sait tout et vous fait un historique.

Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve-Sainte-Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau. Cette pension, connue sous le nom de la Maison-Vauquer, admet également des hommes et des femmes, des jeunes gens et des vieillards, sans que jamais la médisance ait attaqué les mœurs de ce respectable établissement. Mais aussi depuis trente ans ne s’y était-il jamais vu de jeune personne, et pour qu’un jeune homme y demeure, sa famille doit-elle lui faire une bien maigre pension. Néanmoins, en 1819, époque à laquelle ce drame commence, il s’y trouvait une pauvre jeune fille. En quelque discrédit que soit tombé le mot drame par la manière abusive et tortionnaire dont il a été prodigué dans ces temps de douloureuse littérature, il est nécessaire de l’employer ici : non que cette histoire soit dramatique dans le sens vrai du mot ; mais, l’œuvre accomplie, peut-être aura-t-on versé quelques larmes intramuros et extra . Sera-t-elle comprise au-delà de Paris ? le doute est permis. 

Balzac, Le Père Goriot, 1835.

  • L’incipit descriptif: commencer le récit par la description d’un lieu ou d’un personnage important.

Juchée sur sa majestueuse colonne, la statue du Prince heureux dominait la ville. Il était entièrement recouvert d’or fin, deux saphirs étincelants remplaçaient ses yeux, et un énorme rubis rouge brillait au pommeau de son épée. L’admiration qu’on lui portait était générale. 

Oscar Wilde, « Le Prince heureux », 1888.

  • L’incipit « in medias res » : du latin « au milieu des choses », qui signifie démarrer en plein dans l’action.

Les hommes nombreux forcèrent la porte. Réfugiée au-dedans je ne pouvais qu’entendre. À l’hôpital dit l’un trop tard notèrent les autres. Leurs semelles dans les flaques, ils investirent le crime. Se gorgèrent du réel avec satisfaction. Ils aspiraient chaque goutte pour se forcer à croire pour se forcer à dire, j’y étais sans la peur sans le dégoût sans choc sans envier la crécelle de l’enfant moite d’A+. 

Chloé Delaume, Le Cri du sablier, 2001.

  • Dans la catégorie de l’« in medias res », l’incipit en « flash-back » est redoutablement efficace : offrant un coup d’œil sur ce qu’il va se passer ensuite (voir carrément sur la fin !), il crée une attente qui donne immédiatement envie au lecteur d’en savoir plus ; mais pour combler ce suspens, il faudra lire le livre ! C’est une méthode que j’ai souvent utilisée par le passé, car elle permet en effet d’entrer directement dans le vif du sujet et de jouer avec les attentes du lecteur (s’il y a parmi vous des lecteurs des Corps fissibles, ils savent… 😊)
    • Exemple: l’incipit de Fight Club, de Chuck Palahniuk, raconte le moment où Tyler met un revolver dans la bouche du narrateur. Puis la suite du texte revient en arrière. Je n’ai le roman qu’en anglais…Je vous faire ma propre traduction :

Tyler me trouve un job de serveur, après cela Tyler met un revolver dans ma bouche et dit, le premier pas vers la vie éternelle est la mort. Pendant longtemps, cependant, Tyler et moi étions amis. Les gens me demandaient toujours, est-ce que je connaissais Tyler Durden.

Le canon du revolver appuie au fond de ma gorge, Tyler dit, « Nous ne mourrons pas. »

Chuck Palaniuk, Fight Club, 1996.

Un autre exemple :

Avant de prendre du repos, je vais préparer ces quelques notes pour le rapport que je dois présenter.

Ce que j’ai découvert est si singulier et si contraire à toutes les expériences passées, que cela mérite une description détaillée.

HP Lovecraft, « Dans les murs d’Eryx », 1935.

Et Les Fourches caudines ? Les Fourches possède en quelque sorte deux incipit : le premier, très court, en italique ; et le second, plus long, qui constitue un incipit descriptif. Je ne vous dirai rien de plus sur le premier, au risque de révéler une grande partie de l’intrigue. Pour le second, je voulais quelque chose d’immersif, relevant davantage de l’ambiance que de l’action, car la réalité ne va pas frapper brutalement Guillaux : comme il le pense lui-même, la « déliquescence » du monde a en réalité déjà commencé.

L’incipit a beau constituer le début de votre texte, je ne pense pas qu’il soit systématiquement le passage à écrire en premier. Pour certaines histoires, cela s’y prête, mais on y revient de toute façon souvent une fois qu’on a terminé le récit, afin de vérifier que toutes les informations sont bien ficelées. En effet, on dit toujours qu’il faut commencer une histoire par le début, mais ce début ne signifie pas « première action ayant eu lieu dans l’ordre chronologique » – ou alors, tous les romans débuteraient par un récit de naissance. L’incipit peut-être le point de départ de votre histoire d’un point de vue symbolique, ou l’immersion dans un personnage.

Je ne sais pas si cela vous aidera, mais c’est le cas pour moi : je pense « cinéma ». Que vais-je montrer en premier ? Dans quelle ambiance ai-je envie de plonger le lecteur ? Les séries télévisées, surtout en format assez court, regorgent d’incipit très bien pensés car il faut accrocher rapidement le spectateur. Beaucoup d’exemples méritent à ce titre votre attention !

L’incipit comporte également un élément important : le point de vue (et la personne) que vous allez choisir. Jusqu’ici, j’avais toujours écrit au point de vue interne, à la première personne. Il reste de cette combinaison que j’apprécie particulièrement et qui est la plus utilisée en littérature le premier incipit des Fourches caudines. Mais très rapidement, à cause du nombre de personnages, il a fallu opter pour l’accumulation de points de vue interne à la troisième personne. Ce fut une gymnastique…

Ai-je besoin de vous rappeler qu’il existe trois points de vue, interne, externe et omniscient ? Si c’est le cas, go ouvrir ton classeur de français, au trot !

Pour finir, l’incipit me fascine car il cristallise tout de la façon dont l’auteur manipule le lecteur. En effet, la lecture d’un ouvrage est toujours très attentive au début, il est donc plus facile de laisser trainer çà-et-là des indices trompeurs pour qu’ils se laissent attraper. Dans le reste de votre récit, ils seront davantage dilués dans le fil de l’action et du suspens.

D’ailleurs, l’avez-vous bien lu, cet incipit des Fourches caudines ? 😉

Et vous, éprouvez-vous des difficultés à commencer une histoire ou, au contraire commencez-vous toujours par les premières pages du récit ? A vos claviers !

AM (Lil).

3 commentaires sur “L’incipit : comment démarrer ?

    1. Ah, c’est un autre problème en effet…Que je n’aborderai pas avant loooongtemps, du coup… Mais de manière générale, je suis de ceux qui pensent qu’il faut concevoir la fin avant de commencer à écrire… (mais je peux me le permettre car je commence souvent par penser la fin avant le début… :/ )

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  1. Comment démarrer, c’est tout un programme ! Moi il m’a fallu beaucoup de temps pour trouver où démarrer. D’ailleurs ça m’a fait rire ta réflexion sur le début qui, au sens premier, devrait être une naissance : mon prologue racontant une double naissance xD
    Je trouve qu’on prête généralement beaucoup d’attention à la fin, on lui prête tout l’enjeu du roman bien souvent. Pourtant la fin est entièrement conditionnée par le début dans sa lecture. En tout cas, pour moi il est plus difficile de commencer que de terminer, sans doute aussi parce que j’ai besoin de commencer par le début du roman, même si ma chronologie fait des aller-retours, dans l’écriture, j’ai besoin de faire le chemin dans le sens qui fait sens. Je m’en suis sortie quand j’ai eu le déclic de ma première phrase. Un grand moment ! ^^

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