Les Fourches caudines – Episode 2

portes-sur-la-mer
Crédit photo : Double Je

 

 

 

 

A d’autres moments, Guillaux sortait du bâtiment, ouvert comme en ce jour férié. Il était simplement venu récupérer des affaires, travailler un peu, dans une odeur désormais mélange de transpiration tenace et de sueurs froides. Chez lui, il manquait de place et de matériel.
Il s’était ainsi vissé à son bureau pour s’atteler à la préparation d’un cours de littérature, de ceux qu’il détestait car ils n’avaient plus de « littérature » que le nom. Comment encore oser appeler cela ainsi ? Aux questions que le professeur posait, les élèves devaient répondre par une série de quatre mots-clefs maximum. Pour la plupart des réponses, ils avaient déjà une liste dans laquelle il suffisait de choisir, comme l’exigeait leur examen de fin d’année. Autant dire qu’il devenait difficile de parler de ces trop gros pavés incompréhensibles qui faisaient défiler les curseurs sur des kilomètres, et qu’il aurait pourtant pensé faire partie de la culture de fond lorsqu’on formait des prétendus journalistes.
La plupart des élèves avaient besoin d’une version « allégée » des textes, d’ailleurs fournie par les manuels. Tous les ans, on voyait repasser la même pensée en boite, dans des phrases de plus en plus courtes ; les noms des auteurs originels disparaissaient parce que devenus inutiles, trop imprenables. La pensée des grands écrivains qu’avaient pu lui faire découvrir ses grands-parents revenait toujours – il lui faudrait bien davantage de siècles pour être en complet état d’extinction-, mais le style faisait défaut et une certaine facilité vulgaire l’avait remplacé. Et chaque année des auteurs différents la leur resservaient, agrémentée de quelques nuances clichés et dépouillée de quelques subtilités.
Parfois, Monsieur Guillaux sortait de sa tablette un mystérieux texte court et dense, un de ceux sur lesquels on pourrait écrire si peu et tant à la fois – les maximes, les fables, fonctionnaient encore bien – mais le désintérêt croissant et immuable des élèves, certains jours, lui donnait l’impression d’être un prestidigitateur du dimanche sortant un œuf du cul d’une poule.

Parmi lesdits textes, sa mémoire choisit ce poème qu’il leur avait expliqué, où il était question d’un rêve se liquéfiant, de portes immobiles qu’on aurait voulu ouvrir sur la mer. Il se souvenait de l’incompréhension qu’il avait d’abord lue dans les yeux des élèves, puis de leurs visages qui s’étaient peu à peu décontractés lorsqu’il les avait amenés à revêtir une autre logique. Il avait fallu une semaine entière pour qu’ils acceptent d’imaginer un monde où une action ne serait pas entraînée par une autre, mais par sa forme ou sa couleur, par le son de l’hélice qui tourne, identique dans son décollage à celui des ailes de l’oiseau qui s’évade. Ils auraient dû savoir, pourtant – puisqu’ils rêvaient, non ? – que les lieux, les sentiments, alternaient de manière surréaliste, et que le tambour de la machine à laver pouvait mener au fond d’un couloir sombre et sans murs.
Au bout d’une semaine, une poignée d’élèves avait compris le texte. Le professeur parvenait encore à allumer chez quelques-uns d’entre eux cette étincelle ; mais pour la plupart déjà, la métaphore était devenue carcan.
Guillaux essayait de rester focalisé sur ceux-là qui avaient partagé avec lui d’autres rêves d’une rue sans couleurs. Héliä et Lysandre avaient été marqués par cette image de portes s’ouvrant sur la mer, qui concluait la pièce de vers : la première lui avait rendu un travail plastique qui les représentait, un minuscule hologramme qui tenait dans une poche et que Guillaux gardait depuis toujours sur lui. Lysandre, quant à lui, avait souhaité en parler. Comme à son habitude, il avait tardé à ranger ses affaires pour s’entretenir discrètement en fin d’heure avec son enseignant. Il avait dit que le poème était beau. Le professeur lui avait confié la mission de trouver trois mots plus précis pour décrire cette beauté qu’il percevait à juste titre. Lysandre ne lui en avait jamais plus reparlé.

En repartant, Guillaux croisa dans le parking le manager de l’établissement, homme revêche et interchangeable, au costume morne. Qui était-il, exactement ? Son badge était rouge : l’enseignant essaya de raccrocher cette couleur à l’un des étages de la hiérarchie de l’établissement. En vain.
L’homme l’arrêta et lui posa quelques questions sur la rentabilité du travail de ses élèves, auxquelles Guillaux répondit par des mensonges éhontés. On lui donnait les classes à « examens » parce que son taux de réussite était très bon, mais c’était véritablement par accident : quel était et qu’était devenu les quotients onirique et intellectuel de ses élèves, le professeur n’en savait rien. Il recevait bien, à chaque début d’année, ces tableaux qui recensaient leur niveau, lesdits quotients, leur domaine de prédilection et les études supérieures auxquelles ils étaient promis – journalisme sociétal, journalisme artistique, grand reporter ; il recevait bien toute cette sectaire paperasse, mais, sauf exceptions, il ne l’ouvrait même pas. Et il n’avait plus jamais eu de nouvelles de ceux qui avaient rejoint certaines communautés. Simplement quelques artistes – une catégorie d’élèves dont l’honnêteté leur conférait la faveur de l’enseignant. Mais les Artistes n’avaient rien à voir avec les questions de rentabilité ; et puis il valait mieux taire ce que l’on savait d’eux.
Le professeur ignorait si les songes de ses élèves avaient été rentables – il ne s’était pas préoccupé de cela. Les siens en tout cas le lui paraissaient bien peu.

 

Ce que Monsieur Guillaux ne dit pas à l’homme au badge rouge, c’est qu’il n’était pas simplement venu pour préparer un énième cours de littérature inutile. Ça, c’était l’excuse.
Une fois entré dans la salle vide, une fois la porte verrouillée derrière lui, Guillaux avait osé défier les paires énuclées de lunettes, posées sans vie comme des bombes à retardement sur les pupitres désertés. On n’imagine jamais vraiment le bruit qui règne toujours dans une salle de classe avant d’en avoir vu une vide.
Guillaux avait regardé longtemps les yeux brillants qui lorgnaient sur ses muscles, sa chair d’homme. En dehors des heures de cours, la caméra de surveillance ne fonctionnait pas, mais il s’en était assuré malgré tout. Elle était bien déconnectée : il pourrait tout à loisir venir à bout de sa tâche.
Il s’était donc assis à la toute première table, celle de Luca.

Guillaux enfila les yeux de Luca et observa durant quelques secondes l’univers qui se déployait alors autour de lui. Son élève avait un faible pour le journalisme sportif. Plusieurs onglets s’ouvrirent dès l’allumage dans l’œil gauche, qui suggéraient les dernières performances de la dernière intelligence artificielle. Un homme avait réussi, pour la première fois depuis cinq ans, à battre une machine à un jeu de go.
L’enseignant remarqua un tout petit objet posé sur le bureau virtuel : il l’attrapa entre ses gros doigts d’adulte et le fit pivoter. Il s’agissait d’un jouet, une petite voiture, un modèle très ancien, avec un pot d’échappement : l’enseignant lui-même n’en avait jamais vue une en vrai. Il fit tourner les petites roues, reposa l’engin rutilant, qui disparut.
Il finit par enfin trouver le dossier « collège », entra un mot de passe qu’il ne peina pas à se rappeler, et ouvrit le dernier devoir. Il entra un second mot de passe, supprima le contenu de la rédaction. Le curseur clignota quelques instants sur la page blanche.
Le professeur finit par se lancer : il était temps de construire un rêve trompe-l’œil pour Luca.

Les séances d’écriture sur papier étaient en effet insuffisantes. Il fallait redoubler d’ingéniosité pour préserver tous les autres instants. Et il y en avait, car de plus en plus on demandait aux élèves de rendre compte de leurs nuits.
Guillaux connaissait le talent des récits, il en avait tant fait usage étant enfant ! Mais pour réécrire ceux des rêves de ses élèves, c’était une toute autre affaire. Déjà, l’imaginaire n’était pas le même ; mais de plus, il y avait l’expression ! S’il voulait être crédible, il devrait conserver les mêmes mots, à peine moins élevés, que ceux qu’il avait utilisés à son époque.
Il se concentra quelques secondes qui lui parurent de longues minutes : l’expérience était chaque année plus difficile. Chaque année, il lui était plus ardu de défaire tout ce qu’il connaissait, tous les mots qui l’avaient tissé, pour retomber dans un état qui lui paraissait être celui d’avant la vie, et enfin décrire ce que pouvait être le rêve actuel d’un jeune garçon ou d’une jeune fille de quinze, seize ans.
A quoi rêvaient les jeunes qu’il tentait d’abreuver de « bonnes pensées » ? Sur quel néant leur nuit s’ouvrait-elle, lorsque dans le noir, ils se réveillaient, le front humide encore d’une réalité évadée ? Quels étaient les visages qui les hantaient, dans le silence d’un rythme cardiaque soudain s’accélérant ; quels étaient désormais les mots qui désignaient le désir et le besoin ? Quelles étaient les manifestations du désintérêt que lui-même n’avait jamais connu ? Les insultes qu’on lançait sans plus y croire au visage de son destin ?
Ce n’était même plus son cadet que Guillaux aurait dû peindre, c’était un être totalement différent de lui, plus encore qu’un enfant qui aurait été le sien : un étranger total, une autre étape de l’Humanité.

Allez, se rasséréna-t-il, il n’y avait qu’à trafiquer quelques métaphores, après tout. S’il pouvait être lui-même, alors il pouvait tout à fait être un autre.
Et sur chaque clavier, l’un après l’autre, en répétant presque une cinquantaine de fois le même rituel, Guillaux avait tapé ou dicté un récit banal et sans incidence qui pouvait passer pour un rêve. A Luca, qui aurait été volontiers chahuteur si on lui en avait laissé l’occasion, il inventa un fantasme de star adulée pour sa passion de l’histoire sportive ; à Juliette, il bâtit un futur en happy end s’inspirant de vieux livres que personne ne lisait plus ; à Lysandre, il inventa un avenir fait de la loyauté la plus fidèle, même face à la dernière des hécatombes.
A chaque nouveau récit écrit, Guillaux abandonnait une ombre sur le siège qu’il quittait : une version possible de lui-même, un avatar perdu dans la grande réalité cosmique d’Internet. Le professeur piratait les rêves de ses élèves et ce faisant, il construisait autant de versions possibles de lui-même, de l’adolescent qu’il aurait pu être, si sa vie n’avait eu ses propres détours.

 

Il finit par le pupitre d’Héliä, auquel il s’assit timidement avant de passer une main sur sa nuque. « Pardon, Héliä » murmura-t-il, avant de saisir les lunettes. Il les chaussa en fermant les yeux.
Étonnamment, il ne sentit pas la lumière gicler sur ses paupières. A chaque paire qu’il avait essayée, il avait eu l’impression que la luminosité cherchait à pénétrer son regard malgré lui. Cela n’arriva pas dans les yeux d’Héliä.
Il garda malgré tout les paupières closes quelques secondes. De légers sons parvinrent bientôt à ses oreilles ; des fréquences inconnues, stimulantes. Tout cela était très discret. Là où toutes les autres réalités augmentées étaient une agression, celle d’Héliä était de toutes les accalmies.
Guillaux descella finalement les yeux : l’univers qui se déploya devant lui était rempli d’horizons. A l’air libre – alors que beaucoup choisissaient pour fond d’écran un espace à peine plus grand et personnel qu’un placard-, quelques personnes restaient assises sur le côté. C’était une plage. Les silhouettes semblaient un peu trop figées ; elles manquaient encore de naturel. L’enseignant reconnut la famille d’Héliä. Tel était le décor de la réalité augmentée de sa meilleure élève.
Guillaux se sentit bientôt mal à l’aise sous les regards de cire de la famille, et cessa de contempler ce regroupement étranger. Il saisit rapidement le dossier « collège » ; l’écran de texte s’ouvrit devant lui presque comme un soulagement. Il laissa ses yeux couler sur les pixels droits, perdant là les repères de l’écriture de son élève, ses lettres rondes, sa ponctuation très marquée qui trouait parfois la feuille lorsqu’elle ne faisait plus attention.

Quatre ans qu’il connaissait Héliä, mieux que d’autres certes, mais moins bien qu’il ne le croyait ; et cette connaissance qu’ils avaient l’un de l’autre ne faisait que l’écarter chaque jour un peu plus de ce qu’elle était vraiment, élève en deux dimensions rendue kaléidoscopique parce que regardée de trop près. Guillaux était-il vraiment en mesure de construire un rêve pour Héliä ? En avait-il le talent ?
Tout en sachant que pourtant, il pouvait projeter sur le même corps l’élève et la jeune fille qu’elle était, il ne pouvait, pour lui construire un rêve, s’en remettre qu’à ce qu’il savait de son cadre social et de son niveau scolaire. Qu’importait que ses impressions fussent contraires, il ne disposait en réalité pas d’autres prises sur sa personnalité pour pouvoir imaginer à quoi son élève pouvait bien rêver.
Guillaux regarda un instant l’image de la mère d’Héliä, qui marchait en longeant l’écume, dans une robe de mousseline légère. Où était la nanocombinaison qu’elle arborait d’habitude ? L’enseignant avait tenté de trouver des informations sur cette femme. Quel poste occupait-elle exactement ? De quel statut disposait-elle ? La réponse à ces questions demeurerait un mystère longtemps encore. Elle était fonctionnaire, ce fut tout ce qu’il découvrit ; Guillaux ne parvint pas à savoir si elle avait des droits d’entrée à Leiko.
L’enseignant tenta de rester concentré. Quel rêve inventer à Héliä qui ne serait pas non plus insultant de banalités ? Il fit craquer les articulations de ses doigts et, à court d’idées, osa finalement lire ce qu’elle-même avait déjà composé.

Dans son récit, il était question d’une banale aire verte, d’herbe fraiche, et de quelques personnes qui se regardaient et se parlaient. Le rêve qu’Héliä avait décrit dans sa rédaction se résumait à une insipide histoire de pique-nique ensoleillé où l’on mangeait des denrées aujourd’hui disparues. Guillaux vérifia historique et données GPS : Héliä avait bien fait un déjeuner extérieur trois jours plus tôt. Son logiciel de santé indiquait qu’elle n’avait pas mangé à sa faim.
Les yeux du professeur parcoururent les nuances de ce récit, inattendu dans sa médiocrité. Héliä avait-elle réellement fait ce rêve inoffensif ? La réponse était non, évidemment. Ce fut de plus en plus clair au fur et à mesure qu’il observait une certaine tournure de phrase, un détail un peu trop évident : son élève était déjà passée par là où il passait. Il voulait dire : ce rêve-là était d’une naïveté et d’un ennui qui ne ressemblaient pas à la jeune fille qu’il connaissait. Ce n’était nullement son songe, mais celui qu’elle avait inventé elle-même pour cacher ses traces, dissimuler ses désirs, éviter à son professeur d’avoir à le faire. Héliä savait que Guillaux manipulait les rédactions et avait fait son travail à sa place.
Guillaux lut la totalité du texte, ligne après ligne, conclut qu’il n’y avait là que quelques petits détails à améliorer, et s’y attela. Son élève remarquerait ces changements, et en tirerait seule la leçon adéquate afin de s’améliorer, pour la fois suivante.
S’il avait comme pour tous les autres élèves réécrit un rêve à Héliä, il l’aurait probablement moins bien dissimulée qu’elle ne s’était cachée elle-même. Mais serait-ce assez pour confirmer la carrière de grand reporter qui depuis toujours lui était promise ? Serait-ce suffisant pour qu’ils ne s’intéressent pas trop à elle ? Il l’espérait.

Héliä était la seule élève de Guillaux qui fût au courant des manipulations qu’il menait quand les caméras étaient hors-ligne. C’était la seule qui avait remarqué que ce n’était pas ses devoirs à elle qui étaient rendus à la Direction de Bogus. Elle avait failli le signaler immédiatement, craignant que ses travaux n’eussent été hackés par un rival ; mais très vite elle avait compris que ce hacker n’était autre que son professeur. Elle avait dû entendre sa mère ou les informations mentionner une collecte des Rêves, et il était logique que son enseignant eût cherché à leur épargner ce viol de l’esprit qu’était l’appropriation de ses songes, même si ce n’était encore qu’une théorie, pas même l’ectoplasme d’une vérité.
Durant des mois, Guillaux avait regardé Héliä acquérir le don de faire semblant, qu’en partie il lui apprenait lui-même ; ce don de feindre, de se dissimuler, le don du mensonge ; du mensonge nécessaire à la survie, le plus atroce et nécessaire qui soit. Elle avait appris à camoufler ses rêves véritables du mieux qu’elle pouvait, jouant sur les symboles, les références personnelles, prenant soin de laisser dans son historique et son agenda des éléments qui montreraient qu’elle s’inspirait juste assez de son quotidien. Pour continuer d’exister dans le monde d’Edistyä, il fallait faire pâlir ses rêves.
Et toujours le doute reprenait Guillaux plus vite encore qu’il l’abandonnait : en lui apprenant ainsi à manipuler et décevoir, son professeur n’agissait-il pas à l’égard d’Héliä de même qu’Edistyä, à empêcher ces jeunes d’être eux-mêmes, à leur faire revêtir des profils qui ne leur correspondaient pas ?

Personne ne le savait pour le moment, mais un jour quelqu’un découvrirait l’existence, au fond de l’appartement de Monsieur Guillaux, d’un coffre de bois qui, comme un écrin de pirate, renfermait les rêves véritables de tous ses élèves, écrits sur du papier. Tout ce qu’il avait pu collecter lui-même de songes à sauver des mémoires soi-disant immortelles des ordinateurs. Les rêves devaient mourir avec leur propriétaire : ils n’avaient plus de sens autrement.
Le professeur avait d’abord considéré l’idée de les brûler, avant même de les lire, puis s’était finalement laissé séduire par un scénario plausible : peut-être que dans quelques années, un ou une ancien(ne) élève viendrait, à un moment crucial de son périple, frapper à sa porte en quête de repères. Alors Guillaux pourrait lui remettre les récits de rêves oubliés, et ainsi lui redonner espoir en ressuscitant de ces naïvetés d’enfant sans lesquelles la vie était insupportable.
Parfois même, certains soirs, lorsqu’il se sentait particulièrement déprimé et défaitiste, il s’asseyait sur son lit avec ces récits d’adolescents, qu’il relisait avant de dormir et qui, dans ses songes, l’aidaient à rebâtir un monde qui leur ressemblerait. Mais même cela devenait difficile, car les rêves de ses élèves se ressemblaient de plus en plus au point de confiner parfois à la stérilité.

 

Le manager ajusta son badge rouge, qui pendait légèrement sur le côté gauche ; sa tête oscilla rapidement : il sembla se contenter des mensonges du professeur, posa néanmoins quelques dernières questions sur des sondages récemment établis. De ces questions Guillaux apprit que les manipulations auxquelles il se livrait dans sa salle passaient inaperçues ; mais ne donna quant à lui aucune réponse qui contînt véritablement une information.
Le patron et l’enseignant ne se saluèrent pas en repartant chacun de leur côté. Guillaux se dirigea finalement vers la station de métro la plus proche, laissant sa moto sur le parking de l’établissement. Il n’y avait pas de place près de chez lui pour l’y garer, de toute façon. Et puis il n’habitait pas très loin.

Sous terre, l’odeur moite de pourriture des couloirs souterrains agressa ses narines. Ces métros avaient beaux être neufs, qui avaient remplacé les anciennes voies à présent inondées, tout avait beau être parfaitement aseptisé autour de lui, on ne semblait pouvoir échapper à cette odeur de décomposition perpétuelle. Guillaux sortit une capsule de sa poche et se la fit exploser sous le nez. Des odeurs de mer salée le parcoururent, et il s’en voulut de n’être pas capable d’affronter l’olfactive horreur du monde.

Les nuits déjà étaient plus longues et l’air fringant, mais cette journée glaciale lui paraissait ne jamais devoir terminer ; quelques lumières supplémentaires hantaient les rues comme les fantômes une Nuit des Disparus. Avant, il y avait bien longtemps – cela apparaissait encore dans certains vieux ouvrages – une poudre blanche qu’on appelait « neige » tombait du ciel en flocons givrés. Les températures devaient alors être insupportablement froides. Guillaux n’en avait jamais vu en vrai ; seulement une reconstitution, une fois, sur les hauteurs du centre du pays.
En contrebas grouillait la « basse-population » – le gouvernement, cynique, appelait ainsi ces quartiers étranglés peuplés encore de quelques écrans clignotants. Là, on ne faisait pas de grande fête pour la Nuit de Nyx, si grande que fut la divinité invoquée : prêtresse des nuits longues de la saison de Nocturna, abritant le premier mois de l’année en son sein sombre. Guillaux était seul sur son balcon avec ses souvenirs d’enfance onironaute.
Malgré l’absence de célébration, la milice circulait à grands renforts dans les rues. Le professeur observait de sa fenêtre la nuit s’installer, revêtir lentement les murs et le béton. Il adorait regarder le crépuscule et trouvait rassurant que sur le tumulte protéiforme qu’était l’Humanité, la nuit se couchât depuis toujours sans jamais faillir à ses obligations.
Mais au fur et à mesure qu’il fixait la foule, il remarqua que quelque chose sonnait faux dans cette procession.

Ce fut à la faveur du bruit d’une mouche venue se poser sur sa main que Guillaux comprit d’où venait cette sensation de malaise qui se dégageait comme une pestilence de la foule en contrebas : les seules voix qu’on entendait provenaient des écrans muraux. Des citoyens qui marchaient, des bottes régulières de la Milice, ne sortait aucun bruit. Tous piétinaient aveuglément les uns à côté des autres sans jamais s’adresser la parole, sans se sourire. Il irradiait de cette masse un puissant silence.
A les regarder muets, on ne parvenait pas même à savoir s’ils se déplaçaient seuls ou en groupes, si parmi ceux-là il y avait des amis de longue date, ou même des amants. Pour déterminer la nature des liens qui unissaient les badauds passant sous son balcon, Guillaux tenta d’analyser leurs gestes, les doigts qui se frôlent sans gêne ou les lèvres s’attirant légèrement. Mais il ne trouva rien ; et les habitants désertèrent peu à peu la ruelle, pour rentrer chez eux, profiter de leur confort restreint avant de sombrer dans un sommeil de rêves préfabriqués qui auraient tous la même texture.

Guillaux était habité d’une enfance durant laquelle la nuit de Nyx n’avait rien à voir avec ce silence mortifère : vingt-quatre heures d’éclats de rires familiaux, de questionnements posés sans ambiguïté. Vingt-quatre heures de récits de rêves, de divagations nocturnes, toujours prises au sérieux et tout aussi sérieusement classifiées selon les différentes catégories oniriques par des parents attentifs à ses besoins de fils unique. Les Onironautes, comme les chercheurs onirologues qui étaient pourtant leurs ennemis, avaient une foi intarissable en la classification des songes.
Et on parlait alors, on faisait beaucoup de bruit, on vivait fort, semblait-il à Guillaux. Sa famille fêtait la nuit de Nyx à grand vacarme ; exception faite du second père qui affectait son mutisme habituel.
Plus tard, Guillaux souhaiterait souvent avoir un frère ou une sœur, pour l’aider à peupler ces journées à la fois trop longues et trop brèves pour lui seul. Mais durant son enfance, ce temps lui paraissait comme un véritable espace d’expression ludique, et il commençait sans le dire à inventer ses propres histoires, d’abord à partir de ses songes, puis de ce qu’il lisait dans les livres sans pages ; et enfin, seul, imagination émancipée, il captivait pères et mère par des récits d’une profondeur telle qu’ils éprouvaient des difficultés soudaines à les caser dans quelque catégorie que ce fût.
Le souvenir de ces contes ne pouvait être amputé du bruit qu’ils faisaient.
La soirée avançant venait le moment que l’enfant Guillaux attendait tant, celui auquel il se sentait de plus en plus le droit d’accéder au fur et à mesure que ses histoires gagnaient en qualité : la dégustation du pavot. Ses parents allaient le coucher et l’un de ses pères posait sur sa table de chevet une infusion encore fumante. Guillaux devait la boire avant de dormir. A cet instant, il pouvait presque sentir la vapeur qui recouvrait la tasse se coller à ses doigts serrés, il pouvait presque sentir encore l’effet, presque immédiat croyait-il, du liquide dans sa gorge.
Il se laissait retomber sur l’oreiller avant même d’avoir fini, et s’abandonnait aux rêves que ce nectar lui procurait, tout habités de formes imprécises, d’amours chevaleresques, de sentimentalités posthumes et de solitudes accomplies.

Du haut de ses trente-quatre ans, des années de carrefours plus tard, les rêves de la nuit de Nyx étaient aussi loin que les promesses qu’il s’était faites de ne jamais céder au confort ou à quoi que ce fût qui y ressemblait. Son enfance parmi les croyants n’offrait pas plus de consolation à Guillaux que les écrans bruyants n’en offraient aux passants. Comment croire encore en un dieu ? Il n’y avait plus rien dans le cœur des Hommes dont ce dernier puisse encore se vanter. Comment croire encore en un dieu quand il devenait impossible de puiser dans le monde extérieur pour alimenter ses rêveries ? Quand on avait pour horizon le caniveau et trop peu d’espoirs d’épanouissement ?
Guillaux avait cessé lui aussi d’y croire, sans pour autant renoncer à la foi, qu’il plaçait désormais ailleurs.
Ce fut donc presque malgré lui qu’il s’écarta de la fenêtre, dirigeant ses pas dans la cuisine pour, du fond d’un placard verrouillé, tirer un sachet de pavot frais et s’en faire une infusion. Comme à son époque.

Il s’assit sur le canapé guère éloigné d’un mètre dans cette boite de sardines où il vivait, et, buvant à petites gorgées, sentit lentement son corps s’enfoncer dans ce meuble qui lui servait aussi de lit. Son regard s’attarda sur les murs crasseux que sa paie misérable ne lui permettait pas de ravaler, recouverts de papier occultant et brouilleur pour prévenir toute présence de caméra, les rideaux tirés sur sa vie, les ordinateurs et les paires de lunettes entassés dans un coin, des années passées à apprendre à crypter son existence. A apprendre à disparaître. Hors de la salle de classe, il semblait parfois à Guillaux ne pas exister, et qu’il eût pu tout à fait devenir un autre sans jamais s’en apercevoir.
Alors ses pensées tourbillonnantes le ramenaient une fois de plus à l’idée de religion. Adorer le rêve ne constituait plus une attitude recevable, c’était le cas depuis les années 2100, déjà. En effet, la religion se résumait à deux concepts : crédulité et pérennité. Le premier ingrédient, Guillaux en avait pleinement fait les frais lorsqu’il était plus jeune. Quant à la pérennité, elle était en désaccord complet avec ce monde jetable tel qu’il allait.
La foule du dehors avait abandonné l’espoir, et la fameuse foi qui en dépendait. Les mythes se dressaient partout et s’ébranlaient dans la seconde. Or, si une vie sans schismes religieux était possible et même, à plusieurs égards, souhaitable, une vie sans foi était quant à elle une vision assez proche de l’enfer.
Dans sa main, la tasse devenait plus lourde, et Guillaux se dit qu’un peuple sans mythologie n’était plus qu’un amas d’individus anonymes. Seules les histoires nous donnent assez de texture pour prétendre être humain.
L’appartement minuscule se refermait autour de lui, cercueil flottant aux frontières d’un autre monde. Le silence de la rue, prélude au requiem, lui donnait l’impression d’avoir vieilli trop vite. Ça faisait comme de se sentir des aspirations immortelles dans un corps trop altérable : le mythe cognait en lui qui n’était qu’un homme. Quelle poudre blanche pourrait à présent couvrir le monde tel un linceul de pureté ? Quelle migraine visionnaire pourrait lui faire exploser le crâne d’excitation ?

Le pire, c’était pour eux, bien sûr.
Les « jeunes ».
Bien que l’on vécût des dizaines d’années plus vieux qu’un siècle auparavant, les enfants grandissaient avec une seule idée sûre : ils devaient et allaient mourir. Ils ne décideraient de rien, la mort frapperait qu’on le veuille ou non. Et c’est avec cette certitude-là qu’ils mûrissaient. Cette certitude qu’aucune foi ne venait altérer.
Dès lors, on avait remarqué une mutation des objectifs vitaux. Que l’on observât les jeunes Onironautes, les jeunes Artistes ou les jeunes Edistyens de basse-population, on remarquait partout le même motif : ils avaient une conscience accrue, une conscience de vieillard, de l’idée de leur propre mort.
Cette mutation devait avoir eu lieu juste après le grand massacre. Les Fourches caudines. « Les Fourches ». Quand on avait compris ce que signifiait à l’improviste, quand la nuit s’était invitée et qu’on avait vu mourir des gens de vingt, dix, cinq ans, des familles entières.

Voilà, les jeunes savaient déjà ce qu’avant l’on ne découvrait que trop tard : nous étions nés pour crever. Ils l’avaient peut-être trouvée, finalement, leur religion : la mort, dont on s’indigne jusqu’au fou rire. Un désastre. C’est quand la mort devient votre religion que s’installe le terrorisme.
Dans le vacarme muet du requiem, Guillaux sentit monter en lui un hurlement tapageur : peu importe ceux qui la composent, peu importe que chaque être soit différent ou indifférent à celui qui marche à côté de lui ; le bruit d’une foule qui hurle est toujours le même. Comment, après avoir oublié tant de choses, pouvait-il se souvenir avec une telle acuité de la sensation qui accompagnait le rugissement d’une foule ?

L’appartement dansa quelques secondes devant les yeux de Guillaux qui secoua la tête pour dissiper sa crise d’optimisme : non, ceux du dehors étaient juste assez révoltés pour prendre conscience de leur impuissance. Il demeurerait seul à hurler.
S’il refusait l’inertie, il essayait en réalité, comme tout un chacun, d’être le simple héros de sa propre existence, dans l’indifférence de ceux qui possédaient tout.
Quand il échouait, il pouvait toujours boire un peu de pavot.
Ce soir-là, il eut à peine le temps de poser sa tasse qu’il s’endormit.

Lire l’épisode 3.

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