Sale temps pour l’éducation (billet d’humeur)

Lorsque les gens apprennent que l’on est prof, les remarques qui reviennent sont toujours les mêmes :

  1. « Ah mais t’es toujours en vacances, toi ! »

Réponse mentale : « Ta gueule. »

Réponse réelle (et polie) : « L’Education Nationale recrute, postule au concours ! »

Réaction suivie de la 2e remarque :

  1. « Ah non, moi les élèves je ne pourrais pas, ils sont trop chiants ».

La réalité du terrain est absolument tout autre. Très fréquemment, ce sont plutôt les élèves (si décourageants puissent-ils être parfois) qui nous donnent envie de rester. Le délitement de l’Education ne vient pas d’eux essentiellement, mais de tout ce qui gravite autour d’eux et les transforme.

Même en tant que professeur -surtout en tant que professeur, en fait-, je suis assez pessimiste quant à l’avenir de l’éducation française, qui au moment où j’écris cet article est démolie à vitesse grand V.

Mais pourquoi donc ?

Laissez-moi d’abord vous dire qu’en tant qu’élève (à mon époque, comme dirait Guillaux), j’ai toujours eu l’école en très haute estime. C’était pour moi un lieu sanctuaire. Comme tout un chacun j’ai eu quelques profs tout pourris (il y a des cons dans toutes les professions), mais je garde surtout le souvenir d’enseignants et de personnels d’éducation qui m’ont aidée à me construire voire sont restés pour moi des modèles, depuis l’école primaire jusqu’à l’université. Certains sont restés des amis dont je bénis la présence. Quand je me suis retrouvée à mon tour derrière le bureau, somme toute un peu – beaucoup- par hasard, ce sont eux que j’ai gardés en tête et je m’efforce chaque jour de leur rendre hommage en faisant mon maximum, en mettant en pratique ce qu’ils m’ont appris.

Même si je n’ai jamais pu supporter l’autorité, l’école n’a jamais été pour moi une prison, bien au contraire : elle me donnait tout ce dont j’avais besoin pour construire une vie telle que je la voulais. Et en plus, les professeurs ne réclamaient quasiment rien en échange ! Quelques heures d’apprentissage et de rédaction auxquelles je m’attelais volontiers et qui, à défaut de me faire grandir physiquement (…), m’ont néanmoins aidée à m’épanouir intellectuellement. A ce titre mon souvenir le plus vif reste celui de ma prof de français de 6e, la première à m’avoir sérieusement encouragée à écrire.

Je n’ai jamais autant détesté l’école que depuis que j’enseigne, et je voudrais militer chaque jour pour la reconnaissance de la phobie scolaire chez les professeurs. Car en effet, les choses sont bien moins idylliques de l’autre côté du bureau.

Ainsi, en tant que fonctionnaire « éthique et responsable » (c’est le nom d’une épreuve au concours), je dois soi-disant servir une nation. Or celle dans laquelle nous vivons est bien difficile à défendre : et même sans transmettre mes opinions politiques (au sens restreint du terme) aux gamins, il suffit de deux neurones connectés pour se rendre compte que le monde tel qu’il va offre bien peu d’horizons. Et ce serait leur mentir que de leur prétendre le contraire.

L’absence de travail des élèves, qui se creuse par exemple chaque année, n’est pas leur simple fait : je ne supporte pas l’idée que l’on puisse rejeter totalement cette faute sur des enfants. Interrogeons-nous plutôt sur ça : quelles optiques d’avenir cette société leur laisse-t-elle ? De grands patrons s’enrichissent pendant que certains parents qui bossent comme des fous peinent à payer la cantine, les diplômés trouvent difficilement un travail, pendant que d’autres s’en foutent plein les poches en glorifiant la stupidité dans diverses émissions de télé-réalité. Et nous sommes là, nous autres profs et personnels éducatifs, parfois le dernier rempart pour pousser les gosses à croire à l’importance du savoir et à sa nécessité pour s’émanciper. Un enfant sans trop de recul n’a pas envie de travailler dans ce contexte. Et d’ailleurs, on remarque que l’écart se creuse entre ceux dont les parents sont présents, pour donner ce recul à leur enfant ; et ceux qui n’ont pas cette chance.

Mais ce n’est qu’un premier problème. L’opinion publique, qui en est un second, n’est pas à négliger. En effet, les enseignants font perpétuellement tampon entre les parents d’élèves et l’institution : nous devons respecter des règles qui vont parfois à l’encontre de nos principes. Quand elles ne plaisent pas aux parents, c’est nous qui en faisons les frais. Faire grève ?  « Ces fainéants de prof toujours absents ! ». Sans même parler du fait que tout le monde croit qu’on est payé 4000 euros par mois douze mois par an pour aller se dorer la pilule au soleil toutes les six semaines, mais je ne m’étendrai même pas sur ces billevesées.

Je passerai également rapidement sur la paperasse qui se multiplie vainement, les réunions chronophages, les « formations » qui ne forment à rien et enfoncent des portes ouvertes en nous faisant manquer des heures de cours, le manque de moyens financiers pour employer plus de surveillants ou de CPE… Ces éléments constituent malheureusement notre routine désormais.

L’établissement scolaire de Bogus, dépeint dans Les Fourches caudines, incarne ce qu’il y a à mon sens de pire pour l’éducation, sans même entrer dans les débats de pédagogie alternative et remettre en cause le schéma prof savant/élève apprenant qui régit nos écoles actuelles.

D’abord, des écoles n’appartenant plus à l’Etat mais à des entreprises privées (Bogus n’étant qu’un Bouygues déguisé, vous l’aurez compris), ce qui impliquerait de devoir tenir aux élèves des discours ne relevant plus du domaine de l’épanouissement mais de celui de la rentabilité. Des discours qui ne seraient plus les mêmes pour tout le monde, ce qui creuserait les disparités entre les élèves accueillis dans des écoles chères et d’autres qui le seraient moins. La casse actuelle du service public rend malheureusement cette dystopie trop possible : les écoles signent déjà des contrats de plus en plus gros avec des sociétés informatiques, par exemple, au détriment des logiciels libres. De plus en plus de pouvoir est donné aux chefs d’établissements, qui sont de moins en moins souvent d’anciens enseignants ; l’éducation devient locale et soumise aux accointances politiques diverses.

Ensuite, des caméras : une surveillance généralisée des enseignants mais aussi des élèves, au détriment de la complicité qui se crée dans cet espace de libertés et de respect qu’est la classe. Car quand un gamin pète un plomb en cours, si difficile que ce soit à gérer, c’est aussi par ce biais-là qu’on leur apprend ce qu’il faudrait ne pas faire, ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas.

Autre point : l’orientation des élèves, de plus en plus précoce. Comme le disait un de mes chers collègues récemment, c’est ahurissant de demander à un gamin de 13 ans ce qu’il veut faire de sa vie. A supposer que l’on ait en moyenne des souvenirs dès l’âge de cinq ans, cela fait huit ans de vie consciente. On demande à quelqu’un qui a « vécu » huit ans de savoir ce qu’il veut faire pour les 50 années à venir. On ne lui laisse aucune chance d’ouverture dans son cursus, et des possibilités de plus en plus restreintes de se réveiller sur le tard (bacs spécialisés, destruction des passerelles entre les bacs, et maintenant universités qui peuvent sélectionner leurs étudiants…). Dans l’école de journalisme qu’est Bogus, les élèves sont déjà sélectionnés et regroupés en fonction de leur futur métier. Ils se retrouvent dans quelques cours, dont celui de Guillaux, parce que le français est la matière la plus utile du monde et que tout le monde en a besoin, tavu.

Point suivant : la milice privée. A ce titre tout mon soutien va aux étudiants de la faculté de droit de Montpellier qui, le 22 mars, se sont fait littéralement lattés jusqu’à sortir de l’amphi qu’ils occupaient passivement. Que dire de plus de cette violence ? Elle est traumatique. Elle est nocive. Et rappelons cela : on frappe sur des gens qui veulent s’instruire. On frappe sur le futur de notre pays. L’école s’arrête, à mon sens, quand la police (pas forcément la police telle que nous la connaissons aujourd’hui) passe les murs, ou quand (pardonnez mon romantisme échevelé mais j’ai du mal avec la conscience du danger) les enseignants et personnels d’éducation ne se mettent pas entre leurs élèves/étudiants et les matraques. Comment prétendre faire valoir sa sainte parole d’émancipation lorsqu’on laisse des jeunes se faire violenter de la sorte ?

Vous n’avez pas fini de découvrir les violences qui ont traversé la courte carrière de Guillaux. Les Fourches caudines a été écrit entre autres dans cette optique : dénoncer la situation à venir, mais aussi la facilité avec laquelle on s’y habitue lorsqu’on ne devrait pas. Car personne sinon Guillaux, qui reste prudent, ne remet en cause le système éducatif de Bogus dans Les Fourches. Et quel est le but de la littérature, si ce n’est dénoncer une situation et offrir la perspective d’un monde meilleur ?

AM.

 

 

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