Les Fourches caudines – Episode 3

rone
Crédit photo : Rone, artiste de street art.

***

La chaleur était écrasante, et il semblait à Daniel que les hologrammes peuplant les rues ce jour-là rendaient l’air encore plus irrespirable. La nuit, c’était autre chose, ça vibrait comme de vieux fantômes ; mais le soleil brûlait haut et clair en cette fin d’après-midi ; les jours devenaient trop longs pour les observer dans leur plus grande splendeur. Ils n’en habitaient pas moins les sols, les murs et les plafonds de la mouvante ville de Satya, toute la journée durant. Si la Cité de Vérité était figée et morte le reste de l’année, si les rues demeuraient désertes ou peuplées de simples ombres enfouies sous un capuchon anonyme ; elle devenait, durant la célébration de la Création onirique, le théâtre de toutes les âmes. Elle reprenait souffle aux danses saltimbanques des rêves des Artistes projetés partout sur le pavé sale.
Ici se dessinait le rêve d’un enfant, encore hésitant, aux personnages à bascule. Quelques pas plus loin voletait, au-dessus du sol, quelque muse parfaitement recréée, jusque dans le leste mouvement de ses épaules. Ce frisson dénonçait une technique maîtrisée et quelque artiste plus expérimenté.
Les derniers adeptes de la deux dimensions couvraient les murs de dessins qui fascinaient Daniel. Sur la façade de l’ancienne bibliothèque, des créatures d’inspiration mythologique, comme Amphiaraos, donnaient la réplique à des hommes abandonnés au désir, peints par quelque artiste juvénile. Au coin d’un théâtre de fortune, improvisé entre deux bâtiments à grands renforts de tôles et de cordes, on apercevait, en trompe-l’œil, une petite fille pleurant pour une raison inconnue. Daniel s’arrêta devant elle une minute ou deux, angoissé à l’idée de la laisser seule, bien qu’elle ne fût pas réelle. Lorsqu’un lézard aquarelle aux couleurs chatoyantes approcha soudain, qui la consola, le jeune homme aux yeux bleus accepta seulement de reprendre sa route.
Il lui était arrivé, à lui aussi, de peindre sur les murs, de petits dessins discrets souvent vite recouverts par les rêves d’autres ; quelques oiseaux évadés pour des destinations immobiles. Ce qui transcendait le jeune artiste, c’était l’idée qu’une œuvre puisse évoquer le mouvement sans bouger d’un pouce.

Daniel parcourut la rue des peintres et marchait encore un peu plus loin lorsqu’il piétina sans le vouloir une espèce de serpent à deux queues. La bestiole s’enroula autour de sa jambe et disparut dans un éclair. Une femme cria en souriant : « Fais attention où tu marches ! » et Daniel s’excusa d’un ferme mouvement de tête, avant de reprendre sa route.
En guise d’étoiles, on apercevait çà-et-là en haut des bâtiments les cercles des projecteurs. Leurs lumières rhabillaient les murs et les sols, recréaient de véritables constellations et des voies lactées qu’il n’avait jamais vues en vrai. Il faisait jour pourtant, mais la nuit s’abattait sur lui en tunnels perdus dans le rêve de quelque ancien motard. Parfois l’écran de nuit était troué par les murs gris et vétustes qui constituaient la réalité ; mais très vite Daniel se retrouvait égaré dans un champ de fleurs aux dimensions incontrôlables, qui valsait dans un vent paraissant soulever sa propre chemise.
Il continua son voyage ; au détour d’une rue, manqua tomber amoureux d’une créature de rêve qui s’évanouit en passant à travers lui sans le voir. Avant d’arriver au point de rendez-vous, il traversa des souvenirs rêves de jungle entrevues au-delà de frontières traversées clandestinement durant une époque révolue, ou presque. Il parcourut un minuscule désert sur lequel semblait régner une chaleur étonnamment étouffante. Daniel trouva refuge dans une tempête enragée qui sécha la sueur sur sa peau avant de balayer d’une seule vague toutes les œuvres qu’elle rencontra sur son passage.
D’instinct, le jeune homme se couvrit la tête lorsque la tempête lança sur lui une trombe effroyable. Une minute plus tard, il était toujours sec : le rêve de pixels s’était dissipé et s’écoulait maintenant dans le caniveau. Il reconnut, à la façon dont la vague tourbillonna à ses pieds, le style de Kaël, un de ses amis artistes nouvellement arrivé. Il sourit face au cynisme de cette brute qui répétait : « Peut-être vaut mieux abandonner que de vivre comme ça. Cloîtrés comme des chiens. ». Alors que, Daniel le savait, pouvoir s’exprimer comme nulle part ailleurs il ne l’avait jamais fait faisait de Kaël un homme heureux. La Cité de Vérité était un refuge, un espace des possibles. Il n’y avait qu’en ce lieu que l’on était encore véritablement vivants. Il n’y avait qu’en ce lieu que l’Art pouvait encore porter les humains de la sorte.
Il n’y avait qu’en ce lieu aussi, bien évidemment, que l’on pût se remplir l’estomac de l’idée de Beauté : car leurs contentements esthétiques parvenaient à faire oublier aux Artistes la famine, l’ennui, la lente désespérance.
Daniel se serait sans doute perdu dans les rêves des autres, s’il n’avait été aussi certain de sa destination, ni aussi pressé d’y parvenir.

Ah, qu’importaient les réalités du corps ? se répétait le jeune artiste qui n’avait rien mangé depuis deux jours. Pouvait-on espérer chose plus belle que le jour de la Création onirique ? Ce jour où la réalité se voyait revêtue des rêves de tous, qui se mêlaient entre eux sans jamais se juger ? Peu importait ce qu’il pouvait se passer alentour, quelles pouvaient être les motivations de la chasse aux sorcières menée contre les Artistes depuis plusieurs années : Daniel n’aurait pas voulu être ailleurs. Car c’était ici, parmi les esthètes – qui entre eux se nommaient volontiers « Les Fondateurs »-, c’était parmi les Artistes que l’on trouvait la seule réalité qui vaille, la seule qui soit fabriquée par les humains pour les humains : celle de l’onirisme. Kaël même l’acceptait déjà alors qu’il était arrivé à peine un mois plus tôt.
Au fond, qu’on veuille les détruire n’avait aucune importance. Qu’on les estime nuisibles, aucune espèce d’intérêt. Quand une balle leur déchirerait la poitrine, quand les bottes des miliciens leur briseraient les côtes, quand on les condamnerait à la « lobotomie », un par un ils mourraient heureux. Car à l’endroit exact de leur agonie, à l’instant précis, ils seraient en mesure de projeter le mirage de quelque parcelle égarée, champ inhabité aux collines vierges, néant noir où tout erre à l’infini, terrain vague à reconstruire. Ils mourraient là, encerclés de leurs rêves, là où ils avaient vraiment vécu, car seule cette terre nous était, durant notre vie entière, fidèle et favorable. Les Artistes n’avaient cure de mourir puisque leur mort-même resterait plus vivante que toutes les existences qui osaient prétendre se passer de cette alchimie.
Pour sûr, il y avait de la religion dans l’Art ; une religion pure qui n’offrait en échange de la dévotion aucun éden, aucun paradis, rien que la même mort putrescente qu’offraient toutes les autres opportunités. Et les Artistes, pieux kamikazes, se jetaient sur la recherche de la Beauté comme d’autres sur des bombes.

Daniel arrivait enfin à l’endroit indiqué. Quelques peintures de rêves ayant suivi le vent s’y étaient égarées. Elles semblaient se rabattre autour de la planque, l’abritant des regards et de la chaleur par un épais tapis de feuilles vertes à chaque seconde plus dense. Daniel se précipita à travers elles de peur qu’elles ne le laissent finalement pas passer, et il arriva comme bousculé à l’intérieur de la cabane de fortune. Il s’était attendu à un répit, à quelques degrés de moins, mais il n’en fut rien : les plantes imaginaires n’empêchaient pas la lumière d’entrer, ni le poids de l’air de courber ses épaules. Les rêves partout sur les murs et les sols ne dispensaient pas le soleil de brûler. Plus tard, quand les Artistes se mêleraient à la nuit, le béton transpirerait, recracherait la chaleur accumulée. Daniel fut heureux de ne pas vivre dans l’une de ces grandes villes plus étouffantes encore.
En entrant dans la cabane, le jeune homme tomba presque dans les bras de Monsieur Guillaux, qui l’attendait déjà, et le serra contre lui pour le saluer.
« Comment ça va, Guillaux ?
– Je vais bien Daniel, je te remercie, dit le professeur secouant l’épaule du jeune homme. C’est une belle fête, n’est-ce pas ?
– Nous essayons, mais tu as vu celle de l’année dernière – rien que l’année dernière, elle était plus sublime encore, commença Daniel en défroissant ses vêtements tâchés. Tout change, je le vois bien : les rêves perdent en qualité, la peur prend le dessus.
Il s’appuya contre la fenêtre et tenta de voir quelque chose à travers les hologrammes de plantes et les planches bien réelles qui couvraient l’ouverture.
– On essaye de rester concentré, poursuivit-il ; mais certaines nuits, les gens ont si peur qu’ils disent apercevoir des ombres qui se faufilent, hors de la lumière des projecteurs. Ils racontent que ce sont les ombres des rêves elles-mêmes qui viennent pour nous dévorer. C’est terrifiant. Malgré cela, bon sang, qu’est-ce que c’est beau !
– Dis-toi que tu es davantage en sécurité ici, dit le professeur d’un air rassurant.
– Je le sais bien. Je le sais bien, répéta Daniel, s’éloignant à présent de la fenêtre et se répétant ses arguments à haute voix. Il nous aurait été impossible de rester en basse-population. Ils nous tuaient, de toutes les manières. Il fallait garder nos rêves en sécurité. C’était après tout pour rien de moins que pour sauver le monde ! D’ailleurs j’ai tout le temps envie de le leur crier : on a tous subi la même chose, on en est tous là pour les mêmes raisons. On ne doit pas se laisser abattre…
Hors du temps, Daniel resta silencieux quelques minutes. Puis il marcha en long en large dans la pièce et s’exposa ensuite le raisonnement de l’invisible partie adverse :
– Mais tu sais, je ne crois pas que les rêves soient plus en sécurité ici. Certes, nous sommes moins surveillés que d’autres, puisque nous bougeons souvent. Et si nous pouvons nous permettre ce luxe, ce doit bien être aussi parce qu’ils ne sont pas vraiment après nous. Ne va pas me faire croire qu’ils ne peuvent nous trouver en un claquement de doigts. Je commence à croire qu’ils ont tout intérêt à en laisser quelques-uns de nous vivants. Qui sait, s’ils ont besoin un jour d’un bouc-émissaire, là ils sauront où nous trouver. Nous n’avons aucun intérêt à leurs yeux. Nous leur coûtons de l’argent : si la lobotomie ne prend pas, autant se débarrasser de nous. Depuis l’isolement de Leiko, il reste trois solutions : faire du divertissement, les aider à élaborer leurs machines de torture, ou mourir de faim. Et je refuse de soumettre mon art à quoi que ce soit. Il ne manquerait plus que je ne me retrouve sur l’un de ces immondes panneaux de publicité de mauvais goût ! Pour une agence de voyage alors que nous, on ne peut plus sortir. Ce serait un comble ! Si ça arrive, j’arrête tout, définitivement, je te préviens.

Ils n’avaient que peu de temps, et Daniel un besoin insatiable de parler enfin après des mois d’un silence sans presque d’oreilles. Il espérait que Guillaux lui exposerait à son tour des arguments infaillibles. Son ancien professeur et lui ne se voyaient qu’une fois par an et Daniel avait besoin qu’on lui explique. Cet ami peut-être pourrait l’éclairer sur cette l’absurdité qui avait fait que, soudainement, les créateurs étaient devenus des ennemis. Qu’on s’était mis à croire que la soupe du divertissement était une forme d’Art.
Ensemble ils pourraient même examiner la question qui se soulevait maintenant souvent dans le cœur de Daniel : cette « mort » de l’art, n’avait-elle pas à voir avec un plan à bien plus grande échelle ? Une espèce d’invitation à l’imbécillité innée. Le défilé d’une kyrielle de cerveaux désamorcés. Du pain très cher et des montagnes de jeux. De la distraction pour se détourner de la distraction, puis d’autres distractions encore.

– Je te trouve bien sombre Daniel, pour quelqu’un d’aussi talentueux que toi.
– Ha, pouffa le jeune homme, le fameux talent… La fameuse vérité de la Cité…
Le professeur s’écarta du mur et vint se placer aux côtés du jeune homme, un regard inquiet posé sur son visage.
– La Cité de Vérité m’est devenue un mensonge, articula l’artiste, du bord des lèvres. Mais c’est peut-être simplement toi et ta foutue paranoïa que tu refiles à tout le monde comme une maladie.
Guillaux semblait ne pas avoir le cœur à rire. Il fixa Daniel dont la carapace de confiance se fissura aussi net : face à celui qui l’avait connu dès ses douze ans, l’artiste ne parvenait pas à restreindre l’hypersensibilité qui caractérisait l’adolescent qu’il avait été. Les lèvres du jeune homme tremblèrent et il sortit de sa poche un carnet, fabriqué à la main, y griffonna quelques formes imprécises qui l’aidèrent à surmonter son chagrin apparent.
Alors seulement Daniel finit par parler de ce dont il avait le plus besoin de parler :
– Tomàs est parti.
– Comment ? Quoi ? demanda l’enseignant, surpris.
– Une nuit, continua Daniel, il m’a secoué en me disant qu’il avait eu une révélation, un rêve qu’aucune technique artistique ne pourrait jamais représenter. Il insistait sur la pureté de la lumière, ou quelque chose comme ça. Un rêve dont le sens le dépassait certainement et qu’il lui faudrait interpréter pour espérer être un jour heureux. Je me souviens qu’il suait énormément, je n’aurais jamais pensé que son corps si maigre pouvait contenir tant d’eau.
Quand il a fait ce rêve, il n’était plus le même au réveil. Son corps était devenu plus calme ; mais son regard semblait préoccupé. Il m’a simplement regardé et demandé si je pouvais l’aider à le décrypter. Je le lui ai promis. Ce que je ne savais pas, c’est ce que c’était un ultimatum. Deux jours plus tard -deux jours pendant lesquels je ne l’avais presque pas vu – il vint me demander si j’avais trouvé des informations.
Daniel anticipa la réponse de Guillaux qui ouvrait la bouche :
– Je sais ce que tu vas me répondre : j’aurais dû inventer, mentir pour le retenir. Dans la transe où il était, de toute façon, il aurait exploré chaque explication possible, si saugrenue fût-elle. Mais je n’avais pas encore compris que j’allais perdre mon plus grand ami. Je me suis donc contenté de lui répondre la vérité, que je ne m’étais pas encore penché sur le problème. Je n’avais pas d’explication pour son rêve. J’ai même fait ce que je fais toujours : je l’ai pris à la rigolade. Je lui ai dit qu’il ferait mieux de peindre ce qu’il avait vu avant de le comprendre, s’il voulait obtenir un résultat qui « surpasserait sa médiocrité habituelle ». Autant te dire que ça ne l’a pas fait rire. Je me demande si c’est son rêve qui l’a privé de l’humour. Ça peut arriver, parfois.
Le lendemain matin, lorsque je me suis réveillé, son lit était vide. Il le fut chaque nuit après celle-ci, depuis treize mois maintenant.
– Si longtemps ? Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé l’année dernière ?
– Je ne sais pas…Je voulais être sûr… Tu sais, il est fréquent que l’un d’entre nous pète les plombs et ait besoin d’être seul pendant un mois ou deux. Puis il réapparait, ici ou ailleurs, et reprend sa vie exactement là où il l’a laissée. Je me suis dit qu’il allait divaguer un peu dans les bois, et revenir.
Mais il ne revenait pas. Alors j’ai pensé qu’il avait peut-être rencontré un groupuscule. Il y a plein d’activistes dans le coin. Tu as dû entendre parler de la dernière mode : « attaquer » les gens à coups de projection de rêves. C’est tout à fait bénin, de nombreux collectifs s’y collent. Sauf qu’il y a deux mois, un passant a fait un arrêt cardiaque lorsqu’il s’est retrouvé dans un de nos rêves. Depuis, on qualifie ces actions d’« attentats ». C’est une nouvelle excuse pour nous poursuivre encore. Enfin, bref.

Daniel marqua un temps d’arrêt, remballa son carnet et étrangla le crayon dans son poing serré.
– J’ai d’abord pensé que Tomàs faisait partie de ceux-là. Qu’il dormait dans un lit de feuilles, derrière les quelques arbres qu’il nous reste. S’il ne trouvait pas d’explication ici, comment pouvais-je lui en vouloir ? Nos vrais artistes, terrifiés, quittent le territoire un par un pour offrir se mettre au service d’Edistyä : il ne restera bientôt ici que des gribouilleurs ! Tu ne te rends pas compte, s’énerva-t-il, tu viens pendant la plus belle fête de l’année !
Guillaux laissa passer quelques secondes pour que Daniel reprît sa respiration.
– Est-ce que tu sais où il a pu partir ?
– Je crois qu’il a préféré aller voir si Nyx pouvait lui apporter des réponses à ses questions.
– Chez les Onironautes ? Tomàs est parti à Oniria ?
– Je pense que oui. Je me suis repassé tout ce qu’il m’a dit durant ces deux jours, et ça me parait plausible. Au stade où il en était, je ne vois que la religion comme échappatoire possible.
– Je suis vraiment désolé de l’apprendre, avoua le professeur. Il s’apprête à faire un grand détour bien inutile.
– Tu n’y es pour rien, compatit Daniel. Tu as été son professeur moins longtemps que le mien ; il n’a pas pu retenir toutes tes belles leçons.
Le professeur rit, mais d’un rire qui parut à son ancien élève un peu désespéré. Ce dernier aurait détesté que Guillaux sombre dans le sentimentalisme. L’enseignant s’ébroua donc, et reprit contenance pour donner à Daniel les informations qu’il était venu lui donner. Car le rendez-vous annuel du jour de la Création onirique n’était pas une visite de courtoisie : la fête ne faisait que dissimuler Guillaux et ce qu’il apportait avec lui d’informations.
– Considère Tomàs perdu, lâcha-t-il sans ambages. J’en suis désolé, mais la situation s’aggrave, on dit que les Psychonautes manquent de sujets : tu en ferais un bon. Plus que jamais tu dois éviter ordinateurs, lunettes, écrans liquides et tests médicaux, si routiniers soient-ils. Les Artistes ne sont pas les seuls à s’être regroupés, on parle également d’autres communautés, certaines extrêmement violentes, qui se réunissent aux quatre coins d’Edistyä. Hérétiques, Incubes…. Il se pourrait que personne ne soit épargné.
L’enseignant s’en voulut d’avoir choisi ce mot-là, « épargné », qui sonnait de manière si définitive ; Daniel le lut dans le soulèvement soudain des sourcils de Guillaux : un tic qu’il avait lorsque les mots qui sortaient de sa bouche le surprenaient lui-même.
– Enfin, reformula-t-il, je veux dire que nous allons tous avoir bientôt un rôle à jouer.
Daniel sentit que le professeur ne lui disait pas tout, mais il en avait l’habitude : tout ce que son ancien enseignant voulait, c’était qu’il eût la vie sauve. Il avait toujours cru en ses rêves et en son talent pour les exprimer, et il ne voulait pas voir disparaître une telle source.
– J’ai un plan, affirma Daniel d’un ton péremptoire, mais il ne va pas te plaire.
– Lequel ? demanda l’enseignant, intrigué.
Le jeune artiste s’était répété ses arguments tout au long du chemin, pour ne pas avoir à dire ce qu’il s’apprêtait à dire. Tant que Guillaux n’était pas au courant, le véritable plan de Daniel demeurait irréel et impossible à mener à bien.
– Je vais le rejoindre. Je vais rejoindre Tomàs, céda-t-il.
Guillaux haussa à nouveau les sourcils, mais les mots ne sortirent pas cette fois. Il lança ses bras en avant dans un mouvement de colère, et Daniel se rappela de ces moments où le professeur lui criait dessus, dans la salle de classe, lui rappelant cent fois par semaine qu’il était le seul élève sur lequel il avait jamais eu à crier.

Lorsqu’il avait été l’élève de Guillaux, Daniel avait été une vraie plaie, un cancre haut-de-gamme comme on n’en faisait plus. Il remettait sans cesse toute forme d’autorité en question. Une fois même, il avait fallu que Guillaux intervienne pour l’empêcher d’être passé à tabac par la milice, dont ils provoquaient les agents en les interrogeant sur les efforts déployés par « leur conscience d’insomniaques » pour leur permettre de se regarder dans le miroir sans y voir « l’ingratitude de leur collaboration ». Le professeur avait dû se mettre sur le chemin des matraques.
L’incident ne fut reporté, ni par Guillaux, ni par la milice, et encore moins par Daniel lui-même. Tout se tassa, en raison de l’accord tacite que l’enseignant sauvegardait par tous les moyens possibles. Avec Daniel, ledit accord consistait pour lui à « exercer sa rébellion ». « De manière respectueuse », avait ajouté Guillaux. « Enfin, autant que possible. »
Ainsi, pour apprendre à son élève les finesses de l’argumentation, l’enseignant entrait régulièrement en conflit avec lui durant les cours, et il n’était pas rare qu’ils débattent et s’écharpent au milieu des autres qui se demandaient tout à fait ce qu’il se passait. C’était un temps bien révolu, avant l’installation des caméras qui ne laissaient plus le corps exprimer son mécontentement.
Daniel se souvint alors qu’aucun cri, aucune démonstration d’insolence éhontée ne semblait venir à bout de la patience de Guillaux qui restait de marbre face à ces billevesées. Non, le seul moyen de véritablement faire réagir son professeur, c’était d’argumenter. Pour défendre à présent son désir de rejoindre Tomàs chez les Onironautes, Daniel se lança donc, tentant de maitriser les larmes qui cognaient encore le bord de ses yeux :
– Cette communauté est à l’agonie ! Avoue-le ! Bientôt nous n’aurons plus aucun rêve à peindre ! Coupés du monde, notre inspiration tarit chaque jour, se recroqueville sur elle-même comme un muscle atrophié. Les clichés peuplent les rues et l’art, incapable de nous construire un futur, ne fait plus que charrier les images du passé. Je ne veux pas vivre dans une civilisation figée, qui n’avancerait plus ! Si l’art meurt, le rêve meurt, et l’inverse est également vrai ! Si je veux sauver mes rêves, si je veux sauver ma passion, je dois partir, m’infiltrer dans une autre communauté, mentir, me cacher. Voir autre chose.
Le professeur ne dit rien, mais son visage se ferma lorsqu’il regarda Daniel fixement dans les yeux. Il lâcha finalement, contre toute attente :
– Tu as raison. Excuse-moi. J’ai toujours horreur des moments où tu baisses les bras. Si c’est vraiment de cela qu’il s’agit.
Monsieur Guillaux s’abattit soudain sur le sol, et se mit à jouer avec le dessin d’un oiseau qu’il trouva par terre.
– C’est l’un des tiens ? demanda-t-il à Daniel.
Daniel se rapprocha un peu. Sans distinguer ce qui était dessiné, il reconnut le grain du papier et acquiesça.
– Il est vraiment chouette, commenta l’enseignant. Le papier est de bonne qualité. Ta technique s’est améliorée.
– C’est moi qui t’ai appris tout ce que tu sais de la technique, ou presque, dit le jeune artiste en lâchant un sourire. Tu n’es qu’un prof de français.
Le professeur rit enfin de bon cœur.
– Tu as raison. C’est vrai qu’on pouvait encore se permettre ça, de ton temps : que les élèves nous apprennent quelque chose.

Les feuilles virtuelles avaient recouvert tous les murs, toutes les ouvertures à présent, et de fins rayons, issus d’un autre rêve, les traversaient pour éclairer à peine la pièce. En réalité, les rais vibraient sur eux-mêmes sans diffuser la lumière autour d’eux ; ils avaient davantage l’air de fils phosphorescents qui zigzaguaient entre les coins. Il ne s’agissait pas tant de la lumière extérieure que de la faible pâleur irradiant du rêve lui-même. On aurait dit que cet hologramme-là avait une densité. C’était un travail d’orfèvre.
– Je ne peux même pas t’en vouloir, reprit le professeur. Ma situation est si compliquée elle aussi, que je songe moi-même à partir.
– Où ? demanda Daniel, abasourdi, oubliant tout à fait ses larmes.
Une telle décision, venant de son professeur, ne pouvait que laisser présager de terribles nouvelles. Lui, qui se targuait de ne pas jamais abandonner face aux erreurs de ces élèves qui n’écoutaient rien, semblait désormais renoncer face à une fin du monde bien moins terrible en soi.
Alias, une nouvelle communauté en train de se former. Ils cherchent un professeur pour créer une école.
– Ce n’est pas une mauvaise idée, dit Daniel.
– Je t’en dirai plus si tu viens avec moi.
Confronté au mutisme de Daniel, Guillaux ajouta d’un ton péremptoire, entamant leur traditionnelle joute argumentative :
– Tu veux partir ? Choisis la bonne destination ! Toi-même tu constates la dégradation de tes semblables. Imagine ce que c’est dans les écoles de la basse-population. Prends ce qu’on avait il y a huit ans et divise-le par dix. Si tu savais ce qu’ils en font… dit le professeur avec les larmes aux yeux. On pourrait avoir besoin de toi.
– C’est une proposition honnête, dit simplement Daniel, et Guillaux comprit que c’était un refus.
– Je ne suis pas certain que l’on se reverra, du coup, acheva l’enseignant.

Ici se séparaient, pour un temps indéterminé, le chemin du professeur et celui de l’élève. C’était un moment parfois retardé, toujours délicat, que celui où il fallait remettre au monde un de ces êtres dont on avait contribué à l’édification – ou essayé, du moins. C’était une peur immense comme de marcher sur un fil, les yeux bandés, sans savoir si l’on se trouve à dix centimètres du sol ou en équilibre entre deux falaises. Guillaux, qui détestait les adieux à rallonge, se leva immédiatement. En rejoignant la sortie, il posa une main sur l’épaule de Daniel et demanda simplement :
– Mon rêve, tu t’en occuperas avant de partir ?
Daniel sourit, feignant d’ignorer la tristesse que tous deux peinaient de plus en plus à cacher. Il répondit :
– C’est presque terminé. C’est le seul projet auquel je puisse travailler, ne t’en fais pas. Il faut bien que je fasse mes devoirs ! Pour une fois.
Le professeur posa sur Daniel un regard où ce dernier crut voir de l’admiration qu’il accepta avec un sourire. Guillaux posa sa main sur le visage du jeune homme et lui demanda :
– Ta tête est toujours peuplée d’oiseaux ?
– Oui, confia Daniel en rougissant.
– Alors tout va bien, murmura le professeur comme pour se convaincre lui-même. Tout va bien, Daniel. »
Monsieur Guillaux lui sourit une dernière fois et partit sans dire au revoir.
Aux premières rides qui étaient apparues sur le visage de son ancien professeur, Daniel n’avait pu que constater qu’il avait lui-même grandi. Une minute il espéra sortir indemne des certitudes sclérosantes qui viennent toujours avec l’âge adulte. Car la conviction signait la fin des débats, la fin des échanges. C’était lorsqu’on était trop sûr de soi que mourait la création.

Quelques semaines plus tard, les nuits rallongeaient doucement et la monotonie des rues aux dessins figés, aux rêves décrépits, donnait progressivement l’impression d’un long néant sans limites. C’était un des nombreux autres jours de l’année.
Daniel sortait de son appartement et montait la « pente aux Pendus ». Une espèce de légende urbaine – ils en avaient des centaines, toujours, dans chaque nouvelle Satya- racontait que régulièrement, des artistes venaient se donner ici la mort par pendaison. Six mois après la disparition de Tomàs, Daniel avait erré là en tout désespoir de cause. Il n’avait jamais trouvé trace de son ami.
La côte montée puis le plateau contourné, le jeune homme prit plusieurs carrefours. Tournant la tête à gauche, à droite, il vérifiait que personne ne le surveillât. Parfois, sur un mur, il était persuadé de distinguer une silhouette, mais celle-ci s’évanouissait aussitôt.
Soudain, dans une ruelle étroite, il tomba nez-à-nez avec une paire d’yeux accusateurs qui fendirent l’air face à lui. D’abord surpris par ce regard sans corps qui surgissait fantomatique, il comprit qu’il ne s’agissait pas d’un nouveau système de surveillance, mais de deux yeux échappés du rêve d’un artiste paranoïaque. Et traversant une grande artère désertée, il s’aperçut qu’elles étaient des dizaines, ces paires d’yeux de rêve, postées dans les rues comme d’aveugles caméras. Partout où Daniel tournait son regard à présent, il distinguait deux nouveaux globes qui s’ouvraient comme des soucoupes et le suivaient. Il demeurait sans certitude que ces yeux-là ne l’espionnaient pas.
Daniel parcourut presque en courant les derniers mètres et frappa à la porte qui se présenta à lui. Son ami Kaël ouvrit, un sourire timide aux lèvres.

Daniel venait de plus en plus souvent. Pendant un temps, il avait aidé Kaël à essayer de représenter ses rêves, domaine dans lequel ce dernier éprouvait des difficultés qu’il croyait insurmontables. Se démotivant sans discontinuer, il se désignait lui-même comme un « imposteur », déclarant ne rien y comprendre, tout abandonner, jetant déjà ses tubes de peinture et son ordinateur à travers la pièce, piétinant ses crayons comme un gamin capricieux.
Pourtant il avait vite, très vite appris tout ce qu’il y avait à savoir, comme avec une adaptabilité totale et naturelle. Depuis, il oscillait donc entre des créations de rêve somme toute sublimes et des épisodes d’obscurité hostile. Dans cette schizophrénie, Daniel voulait voir l’expression même d’une prédisposition artistique. Parfois il faisait de cet ami une autre pièce du puzzle de la Vérité des Artistes. Un nouvel adage qui sonnerait un peu comme ça : « De temps à autres, Fondateurs, il faut accepter de souffrir pour créer. » « D’accord, pensait Daniel, mais d’une souffrance toute raisonnée, alors. »
De plus en plus souvent Daniel venait donc aider son ami. Mais pas ce jour-là : son arrivée annonçait la nécessité de penser un peu au futur, à ce que Daniel comptait faire et à ce que Kaël pouvait faire pour être heureux. C’était certain cette fois, le jeune homme aux yeux bleus partait à la recherche de Tomàs, et n’y renoncerait pas. Dans le meilleur des cas, il emmènerait Kaël avec lui. Mais même cette idée lui paraissait déplacée.

Daniel entra dans le petit appartement, ni plus ni moins qu’une pièce de neuf mètres carrés dans laquelle son compagnon avait jeté un matelas et quelques toiles. Les vrais appartements disparaissaient chaque jour plus vite, vidés voire brûlés par les descentes régulières de la milice du gouvernement, qui cherchait à les rendre inhabitables le temps que cette nouvelle Satya se vide. Ce taudis-ci avait une porte, et c’était un luxe que tous ne pouvaient se permettre. Les matraques trouaient déjà sans peine les murs qui ne savaient retenir les gaz lacrymogènes.
Daniel laissa courir son regard sur les toiles blanches qui jonchaient le sol. Il n’eut pas le cœur à faire un préambule.
« Il faudrait…Il faut songer à partir, tu le sais, n’est-ce pas ?
Son ami fit volte-face pour le regarder, mais attendit encore pour répondre :
– Oh oui, je sais. Pars, si tu veux. Tu sais où aller, au moins ?
– On pourrait partir au même endroit, toi et moi, proposa Daniel. Tu vas crever, si tu restes ici.
Kaël continua de fixer le mur où un portrait de femme s’écaillait lentement, lèpre du béton.
– Tu sais bien que c’est impossible. Nous ne partageons plus les mêmes…Il chercha ses mots. Les mêmes convictions, Daniel, nous ne partageons plus les mêmes convictions. Je …
Il caressait à présent, du bout des doigts, les contours du visage fendu. Il parut à Daniel comprendre la détresse de son geste. Ce dernier se leva, posa sa tête sur la nuque de son ami, tenté quelques secondes de le serrer contre lui :
– Je sais ce qui t’obsède. Tu te demandes comment cela doit être dans certaines autres têtes, face à toute l’apocalypse du monde.
Kaël sembla acquiescer, approuver sans comprendre tout à fait ce que cela signifiait. De colère contre cette presqu’indifférence et ne saisissant plus vraiment lui-même ce qu’il avait voulu dire un instant plus tôt, Daniel s’écarta, frappa le sol du pied et se mit à hurler, brusquement hors de lui :
– Et tu ne réponds rien ? Reste donc seul avec tes chimères, si c’est ce que tu veux ! J’ai toujours essayé de t’aider, et tu ne veux plus de mon aide, soit ! Je m’en irai, avec ou sans toi !
– Je ne resterai pas ici non plus ! » hurla son ami en retour, sans même daigner le regarder.
Daniel sortit en claquant la porte, et sa poitrine se serra un instant, lorsqu’il se mit à penser que c’était peut-être la dernière fois qu’il voyait Kaël. Il se rasséréna finalement : aucune autre issue n’était possible, et le jeune artiste le savait avant même d’arriver. C’était des adieux de politesse : Kaël n’avait été qu’un pâle remplacement de Tomàs et c’était cette amitié première qu’il lui fallait retrouver.

Tisser des liens parmi les Artistes n’avait jamais été si simple et si ardu. De vivre la même passion et de subir la même oppression faisaient les dialogues plus aisés, plus naturels, plus profonds. Le temps d’une soirée. Mais lorsqu’il s’agissait de construire une amitié véritable, la terreur de la perte et de la mort toujours reprenait le dessus. Tout cela sans même prendre en compte le fait que la fâcheuse tendance de Daniel à débattre de tout et de rien était souvent perçue comme une agression.
Seuls Tomàs, et Guillaux tout particulièrement, s’amusaient de l’étymologie que le jeune artiste avait lui-même créée pour le verbe « débattre ». Selon lui, le préfixe « dé » n’était pas là pour renforcer le sens du verbe « battre », mais lui donnait au contraire le sens opposé : « débattre », c’était supprimer la violence des échanges.

Le soir même, en continuant de regrouper ses affaires pour la dixième fois au moins, le jeune esthète, laissant ses regards errer par le trou qui lui servait de fenêtre, se sentait assez d’idées pour le monde entier. Quelques lignes colorées balayaient le sol pendant la nuit, œuvre du collectif du Jour éternel, un petit groupe d’artistes qui auraient voulu ne jamais contempler l’obscurité totale. Il fallait en effet s’éloigner du centre du la Cité pour espérer la noirceur qui oblitère toute conscience, et il la traverserait bientôt.
Considérant ses dessins qu’il emportait malgré lui, Daniel laissa ses pensées divaguer un peu et la colère déguerpit. Il feuilleta ses carnets, passant le bout des doigts sur les traits épais. La simple maîtrise de ces lignes pouvait donner l’illusion de parcourir un monde à part entière : c’était le principe même de l’illusion d’optique, et des tunnels qu’elle creusait sur les platitudes.
En parcourant les rues artistes, vous fouliez l’univers. Du moins, Daniel en avait été persuadé pendant quelque temps. A présent, les illusions se ratatinaient sur elles-mêmes et il avait l’impression de faire route, souvent, à travers de simples dessins d’enfants, de bousculer des inconnus à peine plus gros que des fils de fer sur un néant blanc inachevé, rempli d’espérances informulables. Pourtant, parce qu’ils pouvaient maîtriser les lignes, les Artistes plus que quiconque savaient représenter le rêve. Ils auraient dû être élus, ils auraient dû peupler le pays entier des songes-ronces des humains, se chevauchant, s’entremêlant dans la nuit.
Daniel était convaincu de ceci : la pensée s’organisait en cercles concentriques condamnés à se repasser mutuellement comme de vieux disques datant d’un siècle, comme l’Histoire elle-même se répétait. Mais, à chaque clinamen, ces cercles se resserraient doucement et sûrement autour d’un unique et microscopique noyau qui, enfin atteint, serait si pur qu’il ne pourrait jamais se répéter lui-même, mais juste s’exécuter dans l’instant, furtif, fuyant comme l’était le Rêve, pour mourir en pensée parfaite.
Et sur ce point absolu de pensée, ce ne serait pas de l’argent, pas non plus des pixels qui pousseraient : ce serait une métaphore, cachée des millénaires durant au fond d’une boite de Pandore, qui viendrait dire les maux des vivants et leurs horizons. Et les Artistes regarderaient fleurir cette unique et merveilleuse métaphore et la garderaient jalousement, afin de la tresser à d’autres, pour construire enfin la phrase, le tableau, l‘hologramme qui permettrait de plonger tout le monde dans un seul et même rêve absolu. L’harmonie que tous recherchaient par de vaines sociétés ne pourrait en réalité être construite que par l’Art.

Ainsi, l’image qui lui revenait le plus souvent lorsqu’il se préparait à un nouveau départ, c’était celle de ces deux rêves qui se mêleraient à la perfection. Des sols fleuris y poussaient au milieu de pièces miteuses, des cieux emplissaient les miroirs et la pluie verte tombait sur des vitres de peau : c’était le mariage des rêves. Le fantasme de Daniel.
Deux lieux de rêve se mélangeaient donc à la perfection, et ces rêves tombés amoureux avaient des propriétaires qui, alarmés d’ailleurs par ces métamorphoses, accouraient voir ce qu’il se passait. Alors qu’ils se retrouvaient nez-à-nez à leur tour, voici ce qu’ils ne pouvaient plus que constater : leurs rêves ne faisaient qu’un. Leurs deux planètes d’inconscient reformulé pouvaient parfaitement se mêler, jusque dans l’emploi des couleurs et l’amalgame des techniques ; car ici les lunes et les soleils remplaçaient sans défaut les lampadaires, dans une rue de béton terreux percée de geysers d’or ; l’imitation de la peinture couvrait tout à fait celle des collages. Et, parce que leurs rêves s’aimaient, les rêveurs ne pourraient à leur tour plus jamais se séparer.
Daniel passa une main sur son visage et continua de fourrer ses affaires dans son sac. Ce genre de fantasme ne se concrétisait jamais, et il s’en voulait toujours de pouvoir encore être parfois si naïf et si sensible. Non, ce genre de songe ultime n’avait aucune chance de se réaliser dans l’état du monde tel qu’il était alors.

Si certains artistes avaient voulu demeurer fidèles à ce en quoi ils croyaient, d’autres, qui restaient obsédés par la question de l’argent -ou le devenaient tôt ou tard parce qu’il fallait bien manger- prétendaient pouvoir juger de la qualité de l’Art avec une méthode toute nouvelle ; il s’agissait de calculer le nombre d’histoires possibles que charriait une œuvre.
Habitée de recherches sur le déterminisme et les algorithmes dont on ne voyait probablement que la partie émergée de l’iceberg, ladite méthode consistait à calculer savamment les détails d’une œuvre pour déterminer à combien de types d’acheteurs potentiels elle pouvait plaire. Un exemple : une des dernières affiches de pub Karma représentait une jeune femme qui courait. Où courait-elle ? Qui allait-elle rejoindre ? Énorme potentiel. Et ce morceau de tissu arraché à sa robe ? S’est-elle fait violenter, ou a-t-elle retenu trop longtemps ce désir de s’arracher à sa vie ? Suggestif, sans trop en dire. Et ce paysage, juste assez sombre pour qu’on hésite entre des immeubles allumés et des arbres en feu ; vraiment, très bien. On pouvait séduire de nombreux profils de consommateurs avec cette image qui fut attribuée finalement d’abord à un jeu vidéo puis, deux ans plus tard, à une campagne nationale de sensibilisation aux méfaits des cauchemars.
Cette pratique mathématique s’était répandue comme une traînée de poudre ces dix dernières années. Elle permettait d’établir rapidement des morceaux de musique, des tableaux, des romans qui se vendaient comme prévu. De plus, la mémoire des consommateurs étant très réduite, on pouvait ressortir les mêmes ouvrages, agrémentés de quelques variantes, tous les cinq ans en moyenne. Les « œuvres » ne se nourrissaient plus mutuellement, elles naissaient les unes à côté des autres, germaient du même limon stérile, tels des cadavres alignés sous les cippes.Les artistes n’étaient même plus artisans, ils ne faisaient que conceptualiser ce que des ordinateurs ou des imprimantes 3 ou 4D façonneraient ensuite.
La morale à en tirer, si l’on voulait faire partie des artistes qui gagnaient leur vie – des vendus, donc – était la suivante : il suffisait d’offrir aux autres les rêves qu’ils ne pouvaient bâtir par eux-mêmes, avec ce qu’il fallait d’insipidité nauséabonde. Leur monde onirique était si aride qu’il suffisait de leur construire un canevas qui leur donnerait l’illusion d’être unique.

La première fois que la milice l’avait forcé à quitter sa maison, alors qu’il n’était qu’un enfant, Daniel avait cru représenter une menace. Il s’en était targué. Lui qui avait été élevé au cœur d’une communauté encore verdoyante avait pensé qu’on le chassait parce qu’il était potentiellement subversif, parce que les siens formaient le terreau d’une révolution en marche perpétuelle. Il s’était senti presque élu, travaillant son talent comme on aiguiserait l’arme d’un crime. Et plus tard encore, lorsqu’on l’avait arraché à sa famille, attribué à une autre, de basse-population, il avait continué de cultiver cet orgueil autour duquel finalement toute sa personnalité finirait par se figer.
En grandissant, Daniel avait donc appris plusieurs choses : multiplier les départs précipités, faire tenir sa vie dans un sac, et ne jamais sous-estimer le pouvoir des artistes véritables.

Il boucla son baluchon, laissant quelques dessins derrière lui. Il les imaginait, bornes ponctuant le long chemin de sa rébellion, feuillets exsangues ou incendiés qui auraient poussé d’autres que lui à la colère.

Son indépendance prise, Daniel avait quitté sa famille adoptive pour réintégrer les rangs des Artistes. La milice les avait repoussés juste un peu plus loin à chaque fois, avaient entamé à chaque raid le nombre de leurs partisans, avec une régularité d’horloge. Finalement, il avait compris qu’on ne le chassait pas comme un héros, mais comme un parasite.
Si l’on balayait les Artistes aujourd’hui, c’était simplement parce qu’ils étaient inutiles et gênants, comme ces vulgaires insectes qu’on trouvait dans les manuels de biologie. Ils prenaient trop de place et ne rapportaient rien à la société. De vils chômeurs intellectuels dans un monde de surproduction, voilà ce qu’ils étaient. Daniel avait vu des lions à la place des cafards.
Cette mélancolie le frappait rarement. Lorsqu’il se sentait abandonné, en général. Tout ce qu’il lui restait alors pour s’échapper, c’était ses quelques dessins d’oiseaux qu’il lâchait comme des petits cailloux blancs le long de ses errances nocturnes.

N.B :

Les éléments en gras sont susceptibles de changer au fil de la rédaction, soit pour des raisons de précision (certains noms, notamment, que je n’ai pas encore trouvés de manière définitive) ou d’intrigue (certains éléments sont en rapport avec la fin du roman (des trois tomes !) et ne sont donc pas encore totalement arrêtés dans mon esprit. Les éventuels changements vous seront signalés et des liens faciliteront la lecture.

Lire l’épisode 4.

Un commentaire sur “Les Fourches caudines – Episode 3

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