Fahrenheit 451 et le monde des artistes

451

 

Ce que j’aime écrire, c’est des histoires à propos du cerveau, en zigzaguant entre la psychologie et la neurologie. La science-fiction, ou du moins l’anticipation (Les Fourches se situent un peu entre les deux) est un genre que je n’aurais jamais pensé travailler. Déjà parce qu’en tant que lectrice, je n’en raffole pas. La plupart des livres de science-fiction que j’ai lus, je les ai lus après avoir décidé d’en écrire. Dans le domaine cinématographique ou télévisuel, ce n’est pas trop ma tasse de thé non plus. J’ai grandi bercée par X Files, j’aime Orphan Black et Black Mirror, mais ça s’arrête à peu près là.

Comme je suis bonne élève, j’ai lu le minimum des classiques, et les ai adorés : du Lovecraft, 1984 (cœur cœur) , Le Meilleur des mondes et surtout, surtout Fahrenheit 451, de Ray Bradbury.

Fahrenheit 451 raconte l’histoire d’un pompier dans un monde où les soldats du feu ne servent plus à éteindre ce dernier, mais à le lancer : être pompier, dans le monde dictatorial décrit par l’œuvre, c’est mener la guerre aux œuvres d’art pour les brûler, et cette idée a grandement influencé l’histoire des Artistes telle qu’elle est dépeinte dans Les Fourches caudines.

L’idée en question est celle d’un art devenu interdit parce que la réflexion à laquelle il pousse est considérée comme trop subversive. L’Art fait réfléchir, l’Art émancipe : en cela il est dangereux. L’Art se soucie avant tout du message qu’il passe et non de sa rentabilité : en cela, il est un problème pour le gouvernement d’Edistyä qui considère les artistes non seulement comme absolument non rentables, mais également comme nuisibles. Leurs productions risqueraient de faire prendre conscience aux citoyens des travers de l’Etat, et d’inciter à la rébellion. Ainsi, elles doivent être éliminées – et tant qu’à faire, eux avec.

Cette vision poussée à l’extrême laisse peu de choix aux artistes : soit ils doivent faire de leur art un produit (et donc en cela, détruire leur vraie vocation), soit ils doivent vivre en rebuts de la société. Cette distinction se fonde sur une opposition entre création et productivité qui peut -je le concède- sembler un peu manichéenne. Néanmoins, je pense sincèrement que lorsque ce qu’on va financièrement gagner avec une œuvre devient plus important que l’impact qu’on veut que cette œuvre ait, on détruit l’Art. Ce qui n’empêche pas aujourd’hui de véritables œuvres d’art de se vendre, bien entendu. Mais le monde d’Edistyä n’est pas le nôtre – un peu, quand même : c’est en cela que la science-fiction m’a finalement intéressée.

L’opposition entre création et productivité me passe en tête à chaque fois que je m’arrête devant une librairie. Déjà, lorsque j’étais à la fac et étudiais la littérature très contemporaine, on m’a fait découvrir des auteurs tout à fait pertinents mais qui sont très loin du grand public, et souvent cantonnés à l’université : ainsi j’ai rencontré la clique des Editions de Minuit -Toussaint, Chevillard, Echenoz et compagnie- mais également des auteurs comme Marie Darrieusecq ou encore Chloé Delaume, pour ne citer qu’elles. Des gens talentueux, avec un vrai message, une vraie recherche stylistique, une réflexion sur le langage et la communication. Or, sur les rayons des librairies s’arrachent les Marc Levy, les Guillaume Musso et – pire encore si c’est possible- les écœurants soft-porn type 50 nuances de merd.. pardon, de Grey, ou After, tout un ensemble de livres qui, au-delà de la pauvreté de leur style et de l’absence de nouveauté de leurs messages, sont tout à fait dangereux pour les jeunes adolescents auxquels ils s’adressent.

Oui, parfois je suis un peu réac. Tout ce qui est livre n’est pas littérature (et la littérature n’est pas forcément livre). Mais c’est un autre débat, ne perdons pas le fil. Dans mon cerveau d’auteur parfois un peu pessimiste, je remarque ceci : ce qui se vend n’est pas ce qui fait réfléchir. La littérature au sens d’une réflexion menée sur le monde et sur soi n’est pas ce qui intéresse la majorité des gens (ou du moins pas tout le temps). Lire reste pour la plupart un passe-temps, quelque chose qui est censé être avant tout agréable – ce que je ne critique pas en soi. Mais de mon point de vue, un livre qui n’est qu’agréable n’est pas littérature. L’art doit transcender – pas forcément de manière grave, sonnante et trébuchante, cela peut se faire par le rire et la légèreté, mais il doit traverser l’être. C’est mon petit côté Daniel, qui évoquera plus tard dans le roman cette phrase de Tomàs : « Une véritable œuvre d’art, c’était une œuvre après laquelle vous ne pouviez plus jamais faire l’amour comme avant. »

On remarque ceci de plus en plus parmi les élèves : réfléchir est une corvée. La réflexion est associée à un effort devant lequel beaucoup reculent. Moi pas comprendre ça car moi aimer réfléchir, mais moi peut-être maso.

Un fossé se crée donc entre ceux pour qui l’écriture (et par extension, toutes les formes d’art) doit rester fondamentale, nécessaire, et ceux pour qui elle n’est ni plus ni moins qu’un divertissement grâce auquel s’enrichir financièrement, et non plus spirituellement.

Je ne suis pas certaine que ce soit un phénomène récent. A l’époque où Camus écrivait, à l’époque où Baudelaire écrivait, à l’époque où Racine écrivait, il se vendait aussi de la littérature dite (avec plus de mépris encore que celui dont je fais preuve) « littérature populaire». A l’inverse, de la littérature auparavant considérée comme « populaire » est finalement devenue objet d’étude (je songe notamment aux textes médiévaux). C’est le temps qui a fait le tri, comme il le fera pour les auteurs d’aujourd’hui. Mais avec Les Fourches, j’ai tenté d’explorer cette idée : et si l’on considérait que cet art qui se vend moins devait disparaître, quelles seraient les conséquences, surtout humaines ?

Je suis sincèrement curieuse d’autres avis sur la question : pensez-vous qu’il y ait une véritable distinction à faire entre les livres que l’on trouve sur les diverses étagères des librairies et des bibliothèques ? Que je sois véritablement trop snob (ce que je suis prête à accepter sur ce point ^^ ) ? Le scénario dépeint à propos des artistes dans Les Fourches vous parait-il crédible ?

AM.

P.S : Au final, la science-fiction s’avère être le genre le plus ardu auquel j’ai eu affaire, mais ceci fera l’objet d’un autre article, qui pourrait s’intituler : « Comment écrire de la SF quand on n’aime même pas ça » 🙂

2 commentaires sur “Fahrenheit 451 et le monde des artistes

  1. (Ici Julie !)
    Je prends le temps de commenter, même si je suis super à la bourre dans la lecture de tes articles !
    Bon ça risque d’être fouillie, je ne suis pas bien réveillée !

    Fahrenheit 451 est clairement le roman que j’ai relu quand je me suis lancée dans ma propre histoire, mais je n’ai pas poussé la réflexion aussi loin et de manière aussi complexe. Je suis a priori d’accord avec toi, mais…

    Mais je me pose la question, sur ce rapport à la litté populaire. Parce que, tant que nous ne sommes pas dans le joli monde qu’imagine Oscar Wilde dans son « Âme humaine sous le socialisme », où nous sommes tous et toutes égaux et artistes libérés de la laideur (ça devrait te plaire !), cette littérature populaire est une première étape pour tous ceux qui entrent dans la lecture non ? Je veux dire, je préfère que mes élèves se prennent d’amour pour Baudelaire, mais avant d’y arriver, le chemin est long… Est-ce que je ne préfère pas que, de toute manière, ils commencent par un roman un peu pauvre, du moment qu’ils lisent ? A nous de faire le boulot de les guider ensuite…
    Et c’est là où je trouve qu’il y a un enjeu fondamental en littérature jeunesse et elle s’en empare plutôt bien : c’est déjà une littérature méprisée, du coup, elle se fait franchement plaisir sur les thèmes/formes/styles et autres ! Et tu vois des trucs vraiment bons sortir. Alors on aura toujours en tête de gondole ces horreurs aux messages franchement nazes (voire dangereux, complètement d’accord avec toi), mais j’ai l’impression (mais c’est peut-être depuis ma bulle privilégiée aussi !) qu’il y a de bons trucs qui sortent, pour guider un peu.

    Mais bon, tant qu’il y aura une pression économique énorme dans le milieu de l’édition (j’ai cru lire que s’il publiait des merdes commerciales, c’était pour financer les autres sorties, plus discrètes) et sur les librairies : c’est quand même grâce à elles que certains livres peuvent sortir du lot, ma librairie jeunesse fait un travail fifou et tu ne verras jamais de trucs trop commerciaux ou mauvais affichés, parce qu’elle fait le tri avant. Rien que pour ça, il faut les défendre !

    Bref, je suis partie dans tous les sens.

    (Du coup tu me rappelles qu’il faut que je commence Le Cri du Sablier qui attend depuis… pfiou, longtemps).

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    1. Je t’avoue que c’est une question insoluble pour moi : est-ce que je dois préférer que mes élèves ne lisent pas ou qu’ils lisent Marc Lévy ? Mais clairement je ne ciblais pas la littérature jeunesse, que je ne songe pas une seconde à dénigrer : ô combien j’aimerais que mes élèves lisent Bottero ou Harry Potter (ou bien d’autres)… La littérature jeunesse comporte ses daubes comme tous les autres types de littérature, mais il y a en effet de très bonnes choses, que l’on a trop tardé à écrire, et j’admire même certains auteurs (à l’origine Les Fourches devaient être de la littérature jeunesse, mais j’en suis totalement incapable). Ceci dit, par rapport aux auteurs que je cite, je n’arrive pas à me dire le contraire : je crois que je préfère que mes élèves ne lisent pas plutôt que de lire Marc Lévy. Je sais que c’est assez triste et très snob -et parfois ça me débecte moi-même- mais je n’aime pas qu’ils se fassent une fausse idée de la littérature comme quelque chose de forcément simple, mièvre et facile (je cite Lévy ici car je l’ai particulièrement en horreur, mais il y a en a bien d’autres et à ce titre le soft porn est d’ailleurs bien pire). Ce qui compte c’est aussi la façon dont on l’aborde en classe : c’est pour ça qu’en poésie notamment, j’aime voir des textes complexes, car je pense que beaucoup de choses reposent sur la façon dont on aborde un texte, et non sur sa complexité en soi. D’autre part, oui, il est clair que la pression dans le monde de l’édition tient une grande place, dans tous les milieux d’abord (des actrices comme Angelina Jolie ou Jodie Foster avouent elles aussi faire de grosses bouses d’action pour gagner leur croûte et pouvoir se lancer ensuite sur des projets qui leur tiennent vraiment à cœur). J’ai fait une journée de douze heures et du coup ma réponse est dans tous les sens aussi… lol En tout cas il faut lire Le Cri du Sablier, ça c’est clair ! Ohlala, ce livre a tout changé de ma façon d’aborder le style en littérature…

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