Créer un personnage

Le personnage est pour moi l’élément-clef d’un roman. C’est à travers lui que se joue l’identification du lecteur et donc, le plaisir de la lecture. Or, nous n’avons réellement accès (et encore) qu’à une seule psyché : la nôtre. Aussi empathique que l’on puisse être, il est difficile de créer un personnage qui soit totalement différent de nous, avec son vécu propre, ses émotions à lui… Mais c’est aussi ce qui est le plus fascinant dans l’écriture. Chaque personnage portera toujours un peu de nous, mais il existe des techniques pour leur donner leur chair propre.

Dans mes romans précédents, le nombre de personnages était assez limité, et le tout était écrit au point de vue interne, à la première personne, ce qui faisait que je n’avais et ne donnais accès qu’à la psyché d’un seul. Il était donc assez facile de me mettre dans sa peau, d’ailleurs pas toujours différente de la mienne, au sens où elle pouvait exagérer certains de mes défauts et qualités, ou s’inspirer de choses que j’avais moi-même vécues.

La rédaction des Fourches caudines m’a contrainte à essayer d’élaborer une véritable méthode d’immersion dans les personnages. Le résultat obtenu n’est pas encore parfait, il reste du chemin à parcourir, pour des raisons que je connais, mais j’ai l’impression de tenir le bon bout. Ainsi, je me permets aujourd’hui de partager avec vous ma méthode, élaborée à partir de différentes idées trouvées çà-et-là et d’autres plus personnelles. Peut-être que certains points pourront servir à d’autres, et que vous pourrez vous-mêmes compléter !

 

  1. Remplir une fiche personnage

L’exercice peut paraitre rébarbatif et scolaire, mais cela dépend en réalité de ce que vous mettez dans votre fiche. Pour ma part, outre les détails techniques, j’ai essayé, pour Les Fourches, d’avoir une approche assez précise du passé des personnages, même s’il n’est pas forcément développé dans le roman. En effet, certaines expériences nous forgent et influent sur nos actions : j’applique donc aux personnages la méthode que je m’applique à moi-même lorsque j’essaie de comprendre les tenants et aboutissants de mes actions. Voici les éléments de la fiche en question :

  • Les points techniques: Nom, prénom, date et lieu de naissance. Ces différents éléments peuvent être plus ou moins porteurs de sens selon ce que vous écrivez, mais ils auront au moins le mérite de vous permettre de ne pas vous mélanger les pinceaux si votre galerie de personnages est étendue.
  • Origines: géographiques et sociales. Vous pouvez notamment développer les conditions de vie de l’enfance de votre personnage, qui tiennent un rôle-clef dans l’élaboration d’une persona, soit par assimilation, soit par contradiction. On se construit en partie en suivant un schéma familial ou au contraire en s’y opposant.
  • Description physique: Je suis très avare de description physique dans mes romans. J’aime que le lecteur puisse imaginer le personnage par lui-même. Ceci dit, les traits particuliers revêtent une importance capitale, y compris, dans certains cas, jusque dans l’intrigue elle-même. C’est donc sur ses traits que j’insiste de mon côté. Par ailleurs, vous pouvez vous inspirer de personnalités existantes (il y a aura dans Les Fourches caudines un personnage qui a le physique de Ralph Fiennes) et même dessiner, si vous avez ce talent.
  • Lieux de vie: sédentaire, nomade ? Aisé, pauvre ? Les lieux de vie de vos personnages peuvent également en dire long.
  • Relations avec la famille/ les amis: votre personnage a-t-il le contact facile ? Entretient-il de bonnes relations avec les gens qui ont ponctué sa vie ? Va-t-il facilement vers les autres ? Parle-t-il facilement de lui ?
  • Aspirations: Il est à mon sens capital qu’un personnage ait une inspiration, comme nous autres êtres de chair. Un désir personnel qui le motive dans ses actions : indépendance, justice, enrichissement financier ou culturel…
  • Histoire romantique et sexuelle: est-il besoin de donner des précisions ? N’oubliez pas que les sexualités sont multiples et très différentes d’une personne à l’autre.
  • Compétences/qualités/faiblesses/défauts: quels sont les points forts de votre personnage ? Pour quoi est-il doué ? Au contraire, quels sont les éléments qui le rendent faibles ou les choses qu’il ne parvient pas à mener à bien ? Ne perdez pas de vue la documentation nécessaire pour donner de la crédibilité à votre récit : ce que votre personnage sait faire, c’est presque comme si vous deviez l’apprendre vous-même, comme un acteur qui se met dans son rôle.
  • Signe particulier, tic, expressions favorites: un élément récurrent dans le physique, le caractère ou l’expression de votre personnage permet deux choses : d’abord, le lecteur se repère mieux (« Ah oui, lui, c’est celui qui fait toujours ça ! ») ; ensuite, il lui donnera plus de chair. Ce signe particulier peut aussi être un objet que votre personnage promène partout ou utilise dans des circonstances particulières.
  • Hobbies: quelles sont les passions de votre personnage ? A-t-il une œuvre favorite, et si oui, de quel type ? Aime-t-il le sport, ou autre chose ?
  • Points communs/différences avec les autres personnages: l’un des problèmes dans l’élaboration de personnages multiples, c’est aussi leur interaction, soit dans l’intrigue, soit à travers la lecture. Pour que votre lecteur n’ait pas l’impression d’avoir toujours affaire au même personnage, il convient, à mon humble avis, de réfléchir à ce qu’il a en commun avec les autres personnages et à ce qui le sépare d’eux, même s’ils ne sont pas destinés à se croiser dans l’histoire. Qui plus est, ces rapprochements offrent souvent des de nouvelles idées à creuser et permettent d’avoir une meilleure vue d’ensemble.
  • Expériences formatrices : vous êtes vous-même en mesure de lister des événements ayant eu lieu dans votre vie et qui ont eu un impact sur l’élaboration de votre personnalité. Il en est de même pour les personnages. Bénéfiques ou traumatiques, ces expériences détermineront le comportement de vos personnages dans le roman qui gagnera en cohérence et en profondeur. Le plus grand plaisir et la plus grande peur jamais ressentis sont de bons points à travailler. Ne perdez pas de vue que ces expériences n’ont pas besoin d’être extraordinaires pour avoir eu un impact qui, lui, le sera.
  • Rêve/cauchemar: ce point est assez spécifique dans les Fourches caudines, au vu du thème de l’histoire, mais il peut aussi compléter le domaine des « aspirations ».
  • Journée ordinaire: dans votre roman, vous ne direz pas tout de ce qui fait le quotidien de vos personnages. Quels sont leurs goûts musicaux ? Sortent-ils souvent ? Ou font-ils leurs courses ? Quel rapport votre personnage a-t-il à la routine ? Des éléments qui paraissent de peu d’intérêt mais qui en réalité permettent deux choses : d’abord, une meilleure immersion dans la psychologie de vos personnages (que vous pouvez aussi améliorer en étudiant la psychologie elle-même) ; ensuite, ils peuvent vous aider à construire des portraits en actes, plutôt que de vous perdre en longs portraits désincarnés et informatifs qui risquent de lasser le lecteur.
  • Divers détails: ces catégories peuvent bien entendu varier en fonction de ce que vous écrivez, et d’autres peuvent s’y ajouter ou en être retranchées ! Tous ces éléments peuvent aussi vous aider à élaborer l’univers dans lequel vos personnages vont évoluer.

 

  1. La personnalité

Une fois que j’ai tous ces éléments, je tente de m’immerger plus avant dans mon personnage et je me rends sur le site 16personalities.com, mon petit truc qui m’aide. Je réponds au questionnaire comme si j’étais mon personnage, et à partir des pistes que m’offrent les résultats, je creuse ma fiche encore davantage.

Ce site est très intéressant car il peut vous démontrer que vos personnages se ressemblent bien plus que vous ne le croyez. Ainsi, après quelques mois d’écriture des Fourches, je me suis rendu compte que Josef était très proche d’Isaac et ai fait évoluer le caractère de Josef pour que ce ne soit plus le cas. Le site m’a également confirmé qu’Isaac est tout à fait ou presque mon alter-ego…

On peut tirer également quelques leçons très importantes de certains grands romanciers qui ont eu à cœur de raconter les vies entières de personnages, voire de généalogies complètes : Zola, Balzac, Irving, Proust… Vous pouvez aussi, notamment au début, vous inspirer de personnes que vous fréquenter dans la vie de tous les jours.

 

  1. Bande-originale

Cela va peut-être paraître étrange, mais la personne qui m’en ait le plus appris sur l’immersion dans les personnages n’est pas un auteur, mais une actrice que je pourrais écouter parler pendant des heures : Tatiana Maslany, connue pour avoir joué les rôles de plus d’une dizaine de clones dans la série canadienne Orphan Black (une merveille). Des interviews très intéressantes, accessibles sur YouTube, ont mis en exergue certains points. Ainsi, lorsqu’il fallait rapidement passer d’un clone à l’autre, Maslany utilisait deux choses : un morceau de musique, qu’elle avait attribué au personnage, et un geste. Ainsi, pour jouer Sarah, l’héroïne un peu rebelle, elle prenait l’habitude de toujours courir avant de tourner la scène, pour donner au personnage un air toujours précipité. Pour jouer Cosima, elle écoutait de l’électro.

Je vous invite à, dans un premier temps, regarder cette série, si ce n’est pas déjà fait, et ensuite à aller écouter parler Tatiana Maslany, dont on n’a, à mon avis, pas fini d’entendre parler, du moins je l’espère. J’ai un très grand respect pour le métier d’acteur, que j’estime être très proche du métier d’écrivain : on croit trop souvent à tort qu’un acteur suit un script, mais non. Un véritable acteur élabore son personnage, il le crée.

 

  1. Tenir un journal

Pour développer le quotidien d’un personnage, ce peut-être une bonne chose de lui faire tenir un journal, et d’écrire un peu comme si vous étiez à sa place. Vous pouvez écrire chaque jour, ou développer les pensées de votre personnage face à un fait d’actualité ou encore une question philosophique. Il est bon de garder en tête que l’opinion développée n’est pas la vôtre et qu’elle peut même entrer tout à fait en contradiction avec ce que vous auriez pensé. Oui, cet exercice peut développer chez vous des troubles momentanés de la personnalité… Vous pouvez aussi imaginer des scènes qui, même si elles n’apparaîtront pas dans le roman, pourront vous aider à développer malgré tout votre personnage : mettez-le dans une situation difficile, et regardez comme il s’en sort ! A quelles qualités fait-il appel ? Quels sont ses blocages ? Peu importe que cette scène n’entre pas dans votre roman.

 

  1. Le langage

Si vous optez pour une multiplication des points de vue internes, surtout si votre récit est écrit à la première personne, il est bon de réfléchir à la façon dont s’exprime le personnage : niveau de langue, syntaxe, tics de langage. C’est un point encore problématique dans Les Fourches caudines car le langage risquait de trahir une partie de l’intrigue (enfin bref, ceci ne regarde que moi, lecteur trop curieux). Il ne faut pas oublier que c’est avant tout par notre langage que nous interagissons ; c’est donc par le langage que le lecteur établit un contact, bon ou mauvais, avec votre personnage.

 

  1. Les lieux

Je suis convaincue que de très nombreux lieux et ce que l’on y ressent disent beaucoup de notre personnalité : cimetière, océan, école, métro, cinéma… ou encore d’autres lieux qui n’existent pas dans la réalité mais seulement dans votre fiction. Qu’y ressent votre personnage ?

 

N’hésitez pas à écumer YouTube, qui regorge de conseils pour les auteurs, en gardant toujours en tête qu’il convient de trouver votre propre voie/voix parmi tout ce qui vous sera prodigué d’opinions. De même, je ne vous donne ces conseils que parce qu’ils m’ont aidée moi, mais c’est surtout à vous de trouver la méthode qui vous convient le mieux !

La méthode n’est pas non plus infaillible, et certains personnages se laissent deviner mieux que d’autres. C’est ainsi qu’Héliä et Lysandre me restent encore assez obscurs…Mais ça viendra, quand ils seront décidés !

AM/Lil.

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