Les Fourches caudines – Episode 4

homme parking seul
 

 

 

 

 

« Plus rien à faire ici. » pensa lui aussi Kaël. Il passa la main dans l’ombre de ses cheveux courts et ôta sa chemise. « Si t’avais pas tout pris ! » lança-t-il aux œuvres suspendues sur les murs.
Il enfila autre chose, d’inconfortablement propre. Mais alors qu’il voulut se déshabiller à nouveau, ses genoux ployèrent sous lui et il se sentit tomber sur le gravier qui crissa sous ses paumes.
Il lui sembla qu’il se tenait à quatre pattes sur son propre cœur. Oui, c’était cela, il choisissait cette image-là : ce départ lui donnait l’impression de se tenir plié sur son propre cœur.
Kaël dut se focaliser plusieurs minutes sur la lourdeur de sa respiration. Il lui fallut encore plusieurs autres minutes pour se relever et redécouvrir qu’il était dans sa chambre, la chambre qu’il quittait. Ce n’était pas du gravier sous ses doigts, mais un parquet de fortune vilement raboté.
Il ouvrit un vieux carton, y fouilla comme il aurait fouillé son propre passé : matériel vidéo obsolète, rêves de films à gros budget. Il n’y trouva aucune fierté quelconque qu’il aurait pu ramener chez lui en guise d’étendard. Cela aussi, c’était une belle image : rentrer chez soi en portant sa fierté en étendard. Malheureusement, cela ne rendrait rien sur aucun écran.
La lumière du soleil s’abattit difficilement sur ces quelques souvenirs désabusés, fantoches égarés sous les moutons de poussière. Dans un vieux sac à dos, Kaël enfouit le peu de ce qu’il possédait : une minuscule caméra-projecteur, quelques vêtements sales. Il repoussa le carton dans le coin de la pièce.
Jetant un dernier regard sur la chambre vide, ses yeux se posèrent sur le carnet à dessins, son carnet à dessins. Le talent – ou presque – qui sur le tard l’avait saisi et à cause duquel il s’était soudain donné le droit de se bâtir une existence. Un instant, il fut tenté encore de le prendre ; puis, vaincu par l’ironie, le laissa finalement sur son lit.
Parce qu’il fallait partir. Après tout, c’était aussi ce que ferait Daniel.

 

 

Assis au fond du wagon de l’hydrotrain, Kaël regardait les néons clignoter ; ils lui donnaient l’impression de voyager dans une bulle de pixels bleus, effarée en plein néant. Autour de lui, des visages fermés partaient au travail, en revenaient, menaient aussi cette vie-là. Leurs lunettes vissées sur le crâne, certains finissaient leur nuit dans leur chambre. D’autres étaient déjà dans un café, avec les avatars de leurs amis, et se racontaient les dernières nouvelles.
Kaël n’avait pas de lunettes à réalité virtuelle. Il était cette réalité. Il était son propre exil.
Il sentait pourtant qu’il y en avait d’autres comme lui à bord de ce train. Sur les quelques visages courbés, comme repentis, qui partageaient son wagon, il lisait cette même nécessité de trouver quelle était la vraie voie, la plus juste. Sur les joues, sur les mentons des autres voyageurs, Kaël lisait ce même besoin de s’enfuir, un désir profond de se déserter soi-même.
De la voie à suivre pour y parvenir, Kaël ne connaissait rien : c’était d’ailleurs pour cette raison qu’il était là, pour apprendre.
Serait-il à la hauteur ?
Lorsque le train s’arrêta, il avait à nouveau des difficultés à respirer. Il se leva et, se frayant un passage parmi les routiniers prisonniers, s’évada.

 

La puanteur de soufre qui flottait dans l’air lui prit d’emblée les narines. Pas de doute : c’était l’odeur des chairs brûlées en sacrifice. On ne lui avait pas menti.
Hors de la gare, il trouva refuge dans un grand building construit autour d’une centrale électrique, depuis peu à l’abandon. Problème de sécurité. Les locaux étaient entièrement dépeuplés, mais les circuits électriques indépendants fonctionnaient toujours. Dans le hall, quelques faux poissons flottaient encore dans une eau croupie.
Il s’avança au bout du couloir et appela l’ascenseur. Pas de réponse. Alors il monta à pied et fut content de constater que sa forme physique était bonne.
Parvenu au sommet de cet Olympe, Kaël put embrasser d’un regard la ville qui s’étendait en contrebas. Presque encore entièrement plongée dans le noir, elle restait habitée de quelques feux agonisants et d’ombres filant sur les murs d’immeubles carrés et bicolores datant d’un siècle au moins. L’image à laquelle elle ressemblait : une énorme baleine endormie sur laquelle dansaient quelques planctons luminescents. Quelque chose paraissait y gronder, répandant partout, y compris sur les hauteurs, cette odeur de soufre si caractéristique.
La vue de Kaël se brouilla soudain. Ce fut un instant comme si la ville clignotait, se mettait à jour sous ses yeux. D’autres lumières apparurent.
Non, ça ne serait pas si difficile, il le savait : il lui suffisait d’observer les bons gestes, de construire les bons réflexes. De garder surtout toujours l’œil ouvert. Et partout il trouverait ce pour quoi il était venu.
Il posa la main sur le sol. Sous la terre, aucun cœur ne battait.

 

Qui était Kaël, au fond ?

A un certain point de l’histoire, n’importe qui, tous à la fois, chacun d’entre nous, d’entre eux. Sans plus d’appartenance, sans plus de racines, ils étaient tous et toutes passés par le départ inexorable et térébrant, qui déchirait chairs et esprit. Toujours, il fallait qu’ils partent.
Qui suis-je, où vais-je ? La métaphysique se brisait sur le macadam, et il n’était plus tant question d’ontologie que de survie ; il n’était plus tant question de savoir ce qu’il y avait après la mort que de savoir, livré à soi-même, comment y parvenir, le plus lentement possible et pas trop fort quand même. La vie était devenue une ligne droite de l’existence au néant.
Si le cri d’une foule quelle qu’elle soit, quelles que soient les raisons pour lesquelles elle hurle, si ce cri est toujours le même, les exils eux aussi sont jumeaux, les peurs ménechmes qui faisaient claquer les semelles de Kaël sur l’horizon bétonné du monde de fantasme qui se dressait devant lui.
Kaël se tenait à la frontière du monde des Hérétiques.

 

 

 

 

 

Ma jambe flageole légèrement sous le poids de mon propre corps. Après le départ, la chute.
J’aurais dû le savoir pourtant : tant de foi ne pouvait me conduire qu’à jouer les martyrs. Mais je me sens malgré tout comme un tout petit môme.
Je savais bien que ça capoterait à un moment donné. Je ne suis pas à ce point détaché de la réalité ; j’ai juste des idéaux. Ceci dit, je ne l’avais pas vraiment imaginé comme ça, avec les jambes qui se délitent en même temps que les mots. Avec les chevilles qui rétrécissent dans les chaussures et tout le corps qui se rétracte. Ce n’est pas ce que l’on m’a appris de la mort ; ce n’est pas non plus ce que j’ai déduit seul.
Pourtant, c’est la réalité.
J’en connais des qui m’en voudront un peu ; mais qu’on ne me dise pas que c’est encore un choix possible. Je n’y croirais pas, c’est trop gros : j’arrête de jouer. Une telle chose, dans toute son exemplaire et désormais politiquement correcte laideur, ne peut pas être nécessaire à l’existence. Un tel carnage est inutile à l’éclosion imprévue de quelques roses ; il n’a aucun impact sur l’océan qui gagne du terrain. Ce dernier nous engloutira bien avant que nous ne vidions ses entrailles.
Combien de drames personnels, pour une seule hécatombe ? Combien d’abandons pour une même issue ?

 Savez-vous ce qui, inexorablement, nous mène tous, sans exception, à la séparation ? Ce n’est pas le manque de compassion ; ce n’est pas même la violence. Non, le sentiment qui nous conduit irrémédiablement à nous déchirer et à répandre nos solitudes un peu partout, c’est cet ennemi pernicieux qu’aucun de nous n’esquive : l’Ennui.
C’est l’ennui qui déchire amours et routines comme un seul et même morceau d’étoffe. C’est l’ennui qui fait les rues vides et les fauteuils enfoncés. C’est un profond ennui qui fait de ce gamin ce qu’il est aujourd’hui ; un profond ennui qui fait que moi-même, je me trouve face à lui.
Une insondable lassitude.

 

Par Nyx, qu’est-ce que ça pèse lourd, un vieux revolver, dans une main qui ne sait pas quoi en faire.

***

 

 

 

 

La jambe de Lysandre s’énervait seule sous la table. Il s’ennuyait manifestement.
Le cours de français était interminable. Monsieur Guillaux n’en finissait plus de gesticuler de manière inutile, faisant de temps à autre le tour de la salle, puis s’asseyant pour tripatouiller on ne savait quoi dans sa trousse en fixant la classe d’un air qu’on ne lui connaissait pas. Mais Lysandre avait remarqué : ce type-là était au bord de la dépression. Le jeune garçon avait appris à en reconnaitre les signes avant-coureurs. Guillaux allait craquer, un de ces quatre.

C’était le jour des divisions. On allait séparer la classe en deux groupes : les pragmatiques d’un côté ; de l’autre, les intellectuels.
Lysandre était à forte dominante pragmatique – pas assez pour être dans une classe spécialisée ; et il détestait le jour des divisions. Héliä faisait partie du groupe des intellectuels.
Du coup, ils ne travaillaient pas dans la même salle ce jour-là. L’adolescent profita donc des dernières secondes à pouvoir la regarder en toute impunité. Déjà qu’il ne pouvait voir cette future grande reporter que pendant les heures de français…

Programme de cette journée de division : les pragmatiques devaient plancher sur un exemple concret de couverture d’un événement onirique, le Grand Concours du Rêve, organisé par la chaine privée d’Edistyä et retransmis presque partout dans le pays.
Ils devaient s’arranger pour utiliser cet événement au profit de différentes causes ; tantôt la défense des nouveaux tests médicaux ; tantôt les exordes « humanitaires ». Ce n’était pas un exercice difficile. Une fois qu’on avait compris deux ou trois mécanismes, l’Etat d’Edistyä n’était pas plus complexe à disséquer qu’une salle de classe.
Alors que les élèves commençaient à former les groupes, l’un d’entre eux se plaignit :
« Journée division. Pas travailler ensemble, mes parents dit !
Lysandre souffla, lança un dernier regard vers Héliä.
Pour une fois, elle avait daigné enfiler ses lunettes. Lysandre détestait le revers de lumière qui cachait ses yeux. Qu’importe. Elle était de toute façon déjà absorbée par son travail. Comme toujours, Héliä ferait cette fois-ci la même erreur de débutante : elle écrirait un article sans photographie. Elle feignait de toujours ignorer que les gens ne lisaient plus les informations, ils regardaient les images. Les images dominaient le monde. Pas les mots.
Monsieur Guillaux fit comme s’il n’avait pas entendu la complainte de l’élève récalcitrant.
– Allez, on s’installe ! » commanda -t-il.
Héliä se leva, se déplaça de quelques tables, bouscula au passage le professeur qui sourit à cette enfant qui avait tout pour réussir. Et elle lui rendit son sourire à travers ses lunettes aveugles.

Lysandre ne tenait plus en place, la journée. Il dormait déjà si peu. C’était mauvais, il le savait, mais il tentait de compenser avec un bon régime alimentaire. Les missions. Cela faisait presque un an qu’il avait été contacté par une petite entreprise gouvernementale en quête de nouveaux agents de surveillance. « Les données récoltées ne suffisent pas », lui avait-on dit. Il avait retenu la phrase par cœur : « Les données récoltées ne suffisent pas, il faut l’intelligence humaine pour les lier. »
Ce job lui avait permis de gagner son indépendance ; il continuait de suivre l’école presque en dilettante, voyant s’éloigner de lui une carrière qui lui avait toujours paru une sorte d’imposture. Journaliste : pourquoi ? Les gens n’ont pas envie d’être informés. Ils ont envie d’être en sécurité. Qu’on leur en demande le moins possible.
Le jour des divisions, Lysandre aurait tout donné pour la plus insignifiante des missions, pour la moindre surveillance de terrain vague, le moindre tour de garde des bouches d’égout. Il se serait même contenté d’exercices de formation. Repérer les mensonges. Couvrir ses traces. Survivre sans ressources pendant cinq jours. N’importe quoi, même servir le café, plutôt que la journée des divisions.
Il se serait même réjoui d’être avec ses collègues, sans même travailler. Il se serait complu dans l’impression qu’une même vision du bonheur et de la justice les conduisait. Ils défendaient en effet cette même utopie : si, à un instant donné, tout le monde décidait de rentrer en rang en même temps, l’existence humaine se passerait de manière plus légère.
N’importe quoi, plutôt que la journée des divisions. Savoir Héliä à la fois si lointaine et si proche.
Lysandre, posant ses mains à place sur sa table, sortit de ses rêveries. Les élèves se levaient pour se rendre, comme indiqué, dans la salle adjacente. A son tour il se traina, attrapa ses lunettes et tira ses pieds au-dehors. Héliä : son absence, le début de l’ennui. Les autres jours, il pouvait la regarder. Et le jour des divisions, il ne pouvait pas : ça suffisait pour s’en vouloir d’être là.
Monsieur Guillaux préférait travailler avec les intellectuels. Etre pragmatique, c’était utiliser davantage le corps, et Guillaux semblait ne jamais savoir quoi faire du sien. Lysandre suspecta que ce malaise était dû à quelque défaut physique qu’il cherchait à cacher. Etait-ce possible ?
Avec l’ennui se décuplait son talent d’analyse.

Pour rester concentré, il pensa à nouveau à Héliä, se demanda ce que cela faisait d’embrasser quelqu’un. Le prof, malgré toute sa maladresse, devait bien savoir, lui. Il avait sûrement déjà embrassé des gens.
Lysandre n’avait posé cette question à aucun adulte avant de fêter son émancipation. Il était pourtant déjà amoureux d’Héliä. Mais à aucun moment il ne lui était venu à l’esprit qu’il eût été nécessaire de savoir ce que cela faisait, embrasser. Il n’avait jamais posé la question à ses propres parents. Et il se sentirait l’air d’un imbécile à la poser au professeur. Il n’obtiendrait sans doute pas plus de réponses. Seulement une source de mépris supplémentaire.
Et puis, même si Guillaux lui répondait, que vaudrait vraiment sa réponse ? Car au-delà des signes avant-coureurs de la dépression, son professeur arborait également un profil de personnalité prompt aux décisions irrationnelles. Il semblait correspondre à quatre des six traits principaux du type « anarchiste compromis », et ce sans même prendre en compte les séances hors-caméra, que Lysandre pensait inoffensives et qu’il gardait secrètes. A la question de l’amour, quelles obscures promesses pourrait-il bien maugréer ? Qu’est-ce que Lysandre devrait croire ? Qu’espérait-il obtenir de concret de cet homme qui ne portait pas même son propre corps ?

Les pragmatiques exécutèrent leur tâche comme des chefs. Lysandre mit le point final à l’activité, fort du conseil que Guillaux leur donnait toujours pour les rédactions à suspens : « Le secret, c’est de se mettre à la place du coupable, d’imaginer ce qu’il a ressenti. » Cette maxime suivait toujours Lysandre dans ses missions.
Le groupe rendit son travail. Comme d’habitude, la machine attribua une note légèrement supérieure aux Intellectuels. Lysandre savait pourtant que ce n’était pas la meilleure approche, dans les faits.

Tout le monde était revenu dans la même salle quand la fin de l’heure sonna. Les élèves déconnectèrent et rangèrent leur paire de lunettes, et malgré lui Lysandre tarda davantage qu’à l’accoutumée pour mettre les siennes dans leur étui. Il attendit que tout le monde sorte pour s’approcher de l’enseignant qui remballait son matériel. Il remarqua quelques livres de papier, l’air vieux de deux siècles.
Il mâcha quelques instants sa salive et lâcha finalement, la bouche sèche :
« Tomber amoureux.
Guillaux leva vers lui un regard circonspect. Etait-ce une question ?
– Tomber amoureux, répéta Lysandre, de manière un peu plus insistante.
Sous les yeux de Guillaux qui désormais semblait paniquer, Lysandre se reprit et fit du mieux qu’il put :
– C’est quoi, tomber amoureux ?
Il sentait pourtant qu’il était capable de s’exprimer mieux que cela. C’était l’angoisse, le stress. Il fallait qu’il travaille là-dessus.
– C’est quoi ? Tomber amoureux, répéta Lysandre.
– C’est une vaste question, lui répondit l’enseignant.
Ce n’était pas le problème. Il n’avait pas besoin de savoir que c’était une vaste question. Il voulait obtenir des réponses.
– Hologrammes ? Réalité augmentée ? Robots ?

Guillaux ouvrit la bouche, mais se ravisa. D’habitude, il fournissait plus d’efforts pour comprendre ce que Lysandre lui disait. Il dut s’en rendre compte, car il essaya :
– Tu veux dire, ces jeux où tu discutes avec l’ordinateur ?
– Oui, dit le jeune homme. Pas que des jeux. On peut faire plus discuter. Des copains disent ça, ils sont amoureux. De l’IA.
La parole de Lysandre se libérait doucement, mais l’enseignant lui coupa malgré lui l’envie de parler :
– On ne peut pas tomber amoureux d’une IA, dit-il, certain de lui-même. Ce n’est pas une vraie personne.
Si imbu, pensa Lysandre. Il n’avait sûrement jamais fait l’épreuve de ce qu’il disait détester.
– Mais les robots… ajouta l’élève.
– 3D ou pas, tu ne peux pas aimer un jeu vidéo, ni qui que ce soit de virtuel, le coupa l’enseignant, abruptement. Tu dois tomber amoureux de quelqu’un de réel, quelqu’un qui puisse t’apporter quelque chose, quelqu’un qui puisse te surprendre. Est-ce que tes jeux t’apportent quelque chose ?
Lysandre se sentit agressé. Ce n’était pas que des jeux. Oui, une intelligence artificielle pouvait surprendre. Vous apprendre quelque chose. Vous prendre à revers. Le jeune homme disposait des dernières technologies en matière de réalité augmentée et sensitive, et il aurait fallu qu’il laisse tout cela de côté ? A cause d’une morale floue ? A cause du poids du passé ? Non, vraiment, tomber amoureux d’un robot…bien sûr que c’était possible !
Mais Lysandre, soudain pris d’un doute, demanda :
– On ne peut pas aimer un rêve, alors ?
Car c’était bien à cela que lui servait toute sa machinerie.
Il ne comprit pas ce qu’il y avait de maladroit dans sa question, mais le professeur sembla perdre en un instant patience et conviction.
– Non, Lysandre, on ne peut pas aimer un rêve. » largua-t-il d’un ton voulu péremptoire, qui leur parut triste à tous les deux.

 

 

 

 

Lysandre retourna cette phrase dans sa tête toute la journée. On peut pas aimer un rêve, se se remémorait-il en faisant tourner ses lunettes dans ses mains. On peut pas aimer un rêve, ça voulait dire quoi, au juste ? Il ne savait plus pourquoi il avait lui-même posé la question.

Il enfila ses lunettes, tapota l’écran flottant pour vérifier ses notifications. Quels divertissements étaient disponibles pour le dispenser de trop remuer ses pensées ? Au choix : un documentaire sur les attentes de l’Ecole Supérieure de Leiko, un road-movie amateur qui dénonçait un phénomène abscons que les rebelles en carton nommaient « censure du rêve »… En dernier recours enfin contre l’ennui : un film pornographique conseillé par un de ses amis.
Lysandre ouvrit son profil quotidien et indiqua qu’il commencerait l’entrainement une heure plus tard. En attendant, ce serait au réseau Mate qu’il se connecterait.

Le jeune homme aimait les initiatives humaines, les trucs qui vous donnent le sourire au réveil, l’envie d’aller de l’avant. Voir que certaines personnes qui n’avaient rien en commun pouvaient se réunir et construire ensemble de nouvelles espérances. Il le ressentait comme quelque chose de primitif, de naturel. Le réseau Mate constituait un formidable exemple de ce pouvoir de don que les gens possédaient.
Lysandre agrippa la section « 12-20 ans » au vol, balaya les autres icones d’un revers du poignet, et ouvrit devant lui l’éventail de photographies. Défilèrent tous ceux et toutes celles qui avaient accepté de prêter leur silhouette à l’entreprise DesCors, à l’origine de l’application Mate. Ces jeunes ne connaissaient aucun des hommes ni aucune des femmes qui prendraient une nuit ou deux leurs courbes pour fantasme. Pour Lysandre, cela constituait un cas exemplaire de dévouement à la société, de recherche d’harmonie. D’abandon de soi.
En affinant sa recherche, il reconnut plusieurs filles de son école. Elles se ressemblaient toutes beaucoup. Il finit par en sélectionner tout à fait une autre qu’il avait déjà rencontrée deux ou trois fois, et téléchargea son profil. Il n’avait pas le cœur à voir Héliä, son rêve d’Héliä, ce soir-là.

Au milieu de la pièce apparut bientôt l’image d’une jeune fille un peu absente. Les cheveux courts, le dos droit, un peu militaire. C’était ainsi qu’il l’avait voulue, avec une certaine agressivité. Une certaine colère dans laquelle il pouvait la rassurer, comme elle pourrait le faire pour lui.
La silhouette de la jeune femme déambula dans sa chambre, frôla les machines, le bord du lit, ne dit rien. Lui ne pouvait pas encore la toucher. Cette mise à jour coûtait trop cher. Cela viendrait. En attendant, il se contenterait de sa présence… étiolée ; étoilée ? Quel était le bon mot, déjà ?
L’hologramme se mit à ouvrir la bouche pour le saluer. Lysandre observa la courbure de sa mâchoire : il avait passé des heures à retoucher cet endroit de son visage. Il avait passé plus d’heures encore, sur divers logiciels, à construire les phrases les plus élaborées qu’il pouvait bâtir. Il avait même travaillé sur les intonations de la jeune fille. Pour qu’elle soit la plus naturelle possible.
Malgré cela, elle eut à peine le temps d’ouvrir la bouche que Lysandre coupa le son d’un geste de la main : il ne se sentait pas la force, ce jour-là, de faire face au résultat de ses bégaiements. Décidément.
Il se leva et marcha vers la jeune ombre assise sur le pied du lit. Ses lèvres, muettes, remuaient toujours.

Comment faisait-on, avant l’apparition de ce genre d’évolutions virtuelles ? Devait-on vraiment aller à chaque fois au contact d’autrui, quand on cherchait à découvrir quelque chose sur soi-même ? Cela devait prendre un de ces temps ! Et une de ces énergies !
Heureusement, les choses avaient changé. Lysandre était bien heureux de ne pas avoir à se confronter à Héliä jusque dans ses moindres balbutiements. Il voulait s’entrainer, avoir l’air de savoir s’y prendre. Il passait donc des heures à discuter avec cet hologramme, à approcher sa main de ses cheveux, à évaluer sa démarche. Dans sa chambre, il s’entrainait à tomber amoureux.
Lysandre se tourna à nouveau vers son hologramme : elle était belle, si peu réelle qu’elle fût. Et ça ne suffisait pas, pour l’aimer ? D’autres aimaient bien des célébrités, qui n’étaient pas plus concrètes ; et on ne leur disait rien, à ceux-là.
Les yeux du jeune homme butèrent sans prévenir sur le dessin de la bouche de pixels. Il observa les lèvres se dessouder lentement, toujours muettes. Il se demanda s’il existait un mot pour désigner ce fin trait noir, cet espace qui se fendait entre les deux lèvres lorsqu’elles s’écartaient l’une de l’autre. Tant de personnes avaient dû observer ce néant, ce précipice, et rester suspendues dans l’attente d’en voir sortir les réponses attendues. Pourtant il n’existait même pas de mot pour décrire cet endroit précis.
Lysandre finalement se détourna, se rassit. Puis se prépara à envoyer un message.
Il passa par l’un de ces logiciels qui aidaient à construire des phrases à partir de mots-clefs, et qui y ajoutaient, selon le choix de l’auteur, une tonalité froide, romantique, suspicieuse… En regardant l’hologramme qui lui donnait malgré tout l’impression d’une présence, Lysandre composa ce qu’il pouvait, cherchant parfois dans les yeux de la créature une réponse anticipée, qui ne vint pas.
Quelques demi-heures plus tard, il jugea qu’il avait élaboré le meilleur message possible pour demander un rendez-vous à Héliä, et l’envoya.
Il devrait patienter encore quelque temps avant d’obtenir cependant une réponse positive.
Et il commença en retard son entrainement.

 

3 commentaires sur “Les Fourches caudines – Episode 4

  1. j’aime me promener sur votre blog. un bel univers. Très intéressant et bien construit. Vous pouvez visiter mon blog naissant ( lien sur pseudo) à bientôt.

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