Les Fourches caudines- Episode 5

allumette

 

 

 

 

 

La fin de l’année scolaire approchait ; le soleil inondait la salle et les nuits devenaient de plus en plus courtes. Ce jour-là, les élèves travaillaient sur un cas de morale ; un exercice d’une bêtise insondable et qui ne menait à rien du tout. Chacun chatouillait l’air sans se préoccuper de son voisin.
Monsieur Guillaux, assis derrière son bureau, observait ce travail qui se donnait l’apparence du sérieux – ou l’était même peut-être, ce qui était encore plus triste. L’enseignant n’était plus utile à grand-chose, une fois que les élèves étaient lancés : de nombreux logiciels les aidaient déjà à mener leur travail à bien. D’ici une vingtaine de minutes, il reprendrait son rôle d’enseignant, qui consistait à faire de la figuration et prétendre s’intéresser au problème.
Au début, Guillaux avait bien essayé de circuler encore un peu entre les rangs, mais cela n’avait servi à rien qu’à se faire mal aux chevilles et au dos. Il s’était donc résigné à s’assoir là, sans broncher ; à laisser ses élucubrations glisser sur les verres de la réalité qui le séparait de ses élèves.

Guillaux ouvrit sa trousse. Deux ou trois gamins levèrent la tête, intrigués par le bruit de la fermeture éclair, issu d’un autre temps. Au fond de celle-ci, il saisit de deux doigts un minuscule morceau de plastique mou, d’un blanc sali. Il s’agissait d’une autre relique de son passé, offerte par sa grand-mère cette fois : une authentique et unique boulette de gomme. Guillaux la fit tourner entre ses doigts.
L’envie absolument irréalisable qu’il avait alors consistait à lancer cette épique boulette à travers la salle et à atteindre en plein sur le crâne quelqu’un qui n’aurait aucune idée de ce qui était en train de se passer. L’élève victime aurait d’abord relevé la tête, en quête du criminel qui lui aurait lancé cet affront ; puis il aurait parcouru la foule d’un regard sondeur, aurait trouvé le prétendu coupable d’un coup d’œil aiguisé, et se serait jeté sur lui poings en avant pour lui faire comprendre sa vision des choses et à quel point cette boulette de gomme avait entamé sa sensibilité. Avec un peu de chance, d’autres s’en mêleraient et le professeur devrait se jeter tête en avant dans la foule pour les séparer.

Mais Guillaux ne voulait pas vraiment que ses élèves se battent. Il le répétait lui-même : la violence était la plus grande faiblesse, faite des pires échecs du langage. Guillaux passait son temps à leur apprendre à ne pas se battre. Cependant, un petit fantasme échappé ne nuisait à personne. Guillaux rêvait donc en paix d’un monde dans lequel ses élèves auraient pu se foutre sur la gueule.

Au-dessus de lui, la caméra globe empêchait toute forme de vie de s’épanouir. Bien avant elle les milices circulaient déjà dans les couloirs, certes ; mais dans les couloirs seulement, et l’espace de la classe était encore un refuge secret où chacun pouvait un tant soit peu exprimer une opinion – discordante et donc constructive.
Mais il y avait eu les lunettes, et les caméras. Et ces dernières associées à la proximité des matraques et des gaz formaient une singulière source de terreur. Elèves et enseignants glissèrent sur le carrelage tête baissée.
On aurait pu croire que certains se verraient provoqués, redoubleraient de violence, soulèveraient une révolution contre cette autorité supplémentaire autrement plus effroyable que celles des professeurs. Mais c’était arrivé si rarement – et trop souvent, quand même. Plus jamais de manière aussi grave, ceci dit, que dix ans auparavant. Pour Joshua. Joshua Karys.

 

Joshua était un collégien lambda, non fiché, à taux de rentabilité moyen – c’était tout ce que Guillaux avait pu apprendre de lui après le drame.
Ledit drame s’était déroulé le jour-même où Guillaux avait pris ses fonctions en tant qu’enseignant à Bogus. Il arrivait frais de toutes ses espérances et d’une vision de l’adolescence christique à souhait. Essayant de ne pas paraitre trop vieux, il s’efforçait de sourire aux jeunes qui le bousculaient sans s’en excuser. Il se souvenait les avoir appelés ainsi dans sa tête, « les jeunes », et d’avoir compris que la vieillesse l’avait déjà entamé, d’une certaine manière.
L’« accident » était survenu lors de la pause déjeuner, alors que chacun, assis en silence dans le réfectoire, faisait face à son repas. On entendit que quelqu’un criait, mais impossible de distinguer ce qu’il disait. Chacun se leva et suivit les hurlements.
Debout devant les automates qui distribuaient le déjeuner, Joshua brandissait un minuscule carré de plastique noir et des discours conspirationnistes sur la façon dont le gouvernement nous manipulait via ce que nous ingurgitions. Il prétendait en finir, annonçait qu’il allait détruire ces machines pour dénoncer la situation dont elles nous rendaient victimes.

Guillaux, qui le distinguait mal, ne comprit pas bien ce qu’il se passait : ce genre de débordements arrivait-il souvent ? Comment les gérait-on ? Comment calmait-on un élève qui pétait ainsi un plomb ? Il n’avait pas vu passer de protocole !
Joshua finit de balbutier et eut à peine le temps d’approcher la puce électronique du boitier de connexion.
La détonation frappa d’abord les oreilles et tout le monde se couvrit la tête, par réflexe de survie. Ensuite seulement, le public et Guillaux qui continuait de se rapprocher comprirent qu’un projectile avait été tiré : Joshua était allongé sur le sol.

Guillaux pensa que la foule allait se précipiter de l’avant ; mais elle fut en réalité si immobile, si enracinée, qu’il ne put lui-même se frayer un chemin entre les épaules. Plus personne ne bougeait, plus personne ne parlait : tous regardaient fixement la scène en réajustant leurs lunettes. Enfin, ce fut ce que crut le jeune professeur. Plus tard, il comprendrait que les camarades de Joshua étaient en réalité en train de filmer la scène.
Au bout de deux minutes, un murmure s’éleva à nouveau, se fit de plus en plus lourd, de plus en plus certain. Autour de lui, Guillaux réussit à grapiller quelques mots : « tranquillisants » « endormi », « une heure ou deux, le temps d’évacuer ». Puis, alors que le murmure se faisait indignation timide, il distingua d’autres mots : « sang », « accident », « mort ».
Joshua Karys avait été abattu à balles réelles dans l’enceinte de Bogus, établissement de journalisme.

Ce ne fut pas ce que dirent les médias. Bafoué, le décès de Joshua devint l’histoire d’une prise d’otages, dans un établissement scolaire de la banlieue est de Leiko. Le jeune terroriste, conspirationniste, soutenait la théorie selon laquelle le gouvernement tentait de prendre le contrôle des rêves via la nourriture des cantines scolaires. Il s’était agi de maitriser un jeune anarchiste aux relents d’Onironaute qui avait mis ses camarades en danger, en voulant retourner contre ces derniers des biens de propriété privée. On rappela que ce genre d’automates coûtait extrêmement cher. La milice de l’entreprise fut félicitée pour sa bavure bravoure. Et par-dessus tout cela, les vidéos filmées par les témoins directs de l’incident ne firent pas le buzz plus d’une demi-journée.
Joshua avait vécu quinze ans et disparu en moins de vingt-quatre heures.

Comme c’était le premier jour de Guillaux, il n’avait rien osé dire. Devenir professeur, c’était aussi la promesse de se ranger un peu, de sauvegarder les apparences pour s’assurer que toute jeunesse n’était pas étouffée dans l’œuf. De quoi aurait-il pu se plaindre, et à qui ? La mort de Joshua n’avait jamais appartenu à ses témoins directs. Guillaux finirait presque par se convaincre de l’avoir hallucinée ; il en viendrait un jour à préférer croire que son cerveau malade avait tout inventé, plutôt que de se résoudre à admettre qu’une telle violence pût être simplement conçue.
Au milieu de la foule compacte, avec son unique costume neuf sur le dos, Guillaux continuait en réalité, comme depuis sa plus lointaine enfance, à se bâtir des rêves plus grands que toutes les nuits. Au milieu de la foule compacte, il croyait sentir littéralement s’élever l’espoir, l’idée retrouvée de la foi. S’ils avaient filmé, n’était-ce pas après tout « pour avoir des preuves » ? S’ils avaient besoin de preuve, n’était-ce pas qu’il y avait eu « irrégularité » ?
L’espoir : c’était ce qu’il faudrait redonner à ces gamins, quand ils chercheraient à comprendre ce qu’il s’était passé. Ils avaient besoin de lui plus que jamais.

Le lendemain, Guillaux se tenait donc prêt à répondre à tous les questionnements que ses élèves jetteraient à la face du monde : quelle injustice avait conduit à l’assassinat de Joshua ? Devrions-nous longtemps supporter cette violence ? Etions-nous condamnés à ne jamais être entendus ? Toute la nuit, l’enseignant avait réfléchi aux réponses les plus pertinentes à donner.
Ce fut en vain : les élèves semblèrent avoir déjà oublié ce qu’il s’était passé et Guillaux fit une rentrée on ne pouvait plus normale. Alors, il comprit : oui, les élèves avaient voulu des preuves. Mais pas celles d’un meurtre. Celles d’en avoir été témoins.

Lorsqu’à son époque, il avait brutalement arrêté l’école, cette dernière lui semblait néanmoins être encore de ces lieux où l’on pouvait fuir l’extrême violence des adultes, ne serait-ce que pendant la récréation. A présent, elle devenait ce lieu où l’on concentrait au contraire tout ce qu’on avait appris des vices au dehors. L’école n’était plus un sanctuaire ; c’était une arène.
Guillaux était resté.

Et quelques dix ans plus tard, alors qu’ainsi il veillait sur la classe avec ses envies de bagarre, l’idée de ce que la barrière de chair de ses élèves devrait retenir lorsque leur instinct leur dirait de hurler, et que la peur prendrait immédiatement le dessus comme une nouvelle nature, sans que l’on sache la peur de quoi ; l’idée de cette énergie propulsée vers l’avant et atomisée soudain en plein vol comme on explose un œuf ; l’idée des doigts qui se resserraient mais du poing qui se ne lançait pas, tout cela lui fit regretter l’insubordination et rappela à Guillaux pourquoi, précisément, il aimait enseigner aux jeunes de cette tranche d’âge-là.

 

 

Une petite sonnerie se fit entendre : le temps de préparation dédié au cas de morale était écoulé. Le professeur relâcha malgré lui souvenirs et boulette de gomme au fond de sa trousse et se leva.
« Alors, vous êtes prêts ? demanda-t-il au silence.
Il projeta la vidéo pour inciter les élèves à enlever leurs lunettes ; une petite moitié de la classe le comprit et s’exécuta.
Le cas de morale, supposé servir de support à d’autres articles de journaux inutiles et creux, était le suivant : une voiture autonome transportant un passager se dirige vers un piéton traversant au feu rouge. Or elle est incapable de prendre une décision : doit-elle écraser le piéton ou le contourner, au risque de mettre en péril son passager ?
Dans un monde de robotisation échevelée, il restait encore un domaine où l’Humain avait le dessus : la morale. En effet, puisqu’elle était typiquement culturelle et mouvante, on n’était pas encore parvenu à la faire intégrer à une intelligence artificielle, si perfectionnée fût-elle. A chaque cas qu’elle résolvait, elle soulevait une nouvelle problématique, et ne pouvait se dispenser des bons vieux cortex cérébraux pour l’aider à trouver la voie de la « sagesse ». Il était donc demandé aux enseignants de développer l’étude de ce domaine dans leurs différents cours.
Un premier élève, dont Guillaux peinait à se rappeler le prénom, leva la main et suggéra :
– Se mettre en danger. Pour sauver la vie d’autrui.
Le professeur acquiesça : c’était en effet la solution qui lui paraissait la plus plausible et la plus immédiate. Si elle était maladroitement exprimée, elle ne manquait cependant pas de fond. Guillaux se voyait bien agir ainsi, même s’il n’aurait jamais accepté de laisser le contrôle de sa moto à quiconque, et surtout pas à une IA.
Héliä, en revanche, ne semblait pas de cet avis, car elle leva la main dans la foulée :
– Il existe un moyen de sauver à la fois le piéton et les passagers du véhicule, sans même endommager celui-ci, déclara-t-elle, mais il nécessite une petite avancée technologique.
– Nous t’écoutons, ponctua Guillaux.
– Une route de LED intelligentes, expliqua Héliä. Détectant le mouvement du piéton. Elles éclairent le sol et transmettent l’information au véhicule, qui s’arrête automatiquement. Pas de blessés. Mais bien sûr cela nécessiterait…
Elle ne dit pas un mot de plus mais Guillaux comprit : cela nécessiterait qu’on investisse dans les chaussées de la basse-population. Qu’on pave le béton de lumières incandescentes. Or personne n’en avait cure. En réalité, le système existait probablement déjà à Leiko, là où il était véritablement utile ; mais pas en basse-population.
– Pas possible, objecta Lysandre, trop cher.
Avachi sur son siège, le jeune homme enleva ses lunettes lorsqu’il vit que Guillaux cherchait à le dévisager pour qu’il énonce sa théorie.
– Que proposes-tu ? demanda celui-ci. Ta proposition… ?
– Equiper véhicule automatique. Reconnaissance faciale. Connexion au profil. Voir si piéton mérite blessure plus que nous.
Guillaux ne fut pas certain d’avoir tout compris :
– Comment ça, « mérite blessure plus que nous » ?
Lysandre fit un effort :
– Caméra à l’avant du véhicule : reconnaissance faciale et connexion profil public. Avec données du profil, détermine si piéton est meilleur. Ou moins bon que nous. Et agit en fonction. IA peut faire calculs complexes très vite aujourd’hui. Ça nécessite juste un petit appareil connecté. Moins cher que routes LED.
Sans savoir pourquoi, Guillaux se retourna pour faire face à la caméra et s’en voulut immédiatement. Fixant à nouveau Lysandre dans les yeux, il comprit qu’il ne voulait pas comprendre, au fur et à mesure qu’il reformulait les propos du jeune garçon :
– Je résume : un petit appareil connecté placé à l’avant du véhicule, qui, grâce à la reconnaissance faciale, retrouverait le profil du piéton. Grâce à l’analyse rapide des données du profil, l’intelligence artificielle déterminerait s’il vaut mieux se blesser soi-même ou blesser le piéton. Qui mérite le plus de risquer la mort.
– Oui, articula Lysandre, sans complexe. Si piéton ou passager dangereux, service pour société.
Les interrogations fusèrent dans le crâne de Guillaux, mais une élève prit la parole sans lui laisser le temps de réagir.
– Ridicule, dit-elle, mieux combiner vos deux idées. Un objet connecté capte le piéton de loin, et ordonne la voiture arrêter. Ou juste mise à jour.
– N’importe quoi ! cria un autre. Piétons traverser n’importe comment et forcer voitures à toujours s’arrêter ! Lysandre, c’est mieux. »
Lysandre sourit, satisfait de sa proposition, et Guillaux chercha le regard d’Héliä.

 

Il songea à tout ce qu’elle avait accompli cette année, et les précédentes. A tout ce qu’il fallait de violence pour dresser un tel être contre le monde. Il remarqua à quel point les infimes changements physiques qui l’avaient travaillée prenaient soudain sens tous ensemble : son visage qui s’affinait, ses mains qui gagnaient en habileté, ses yeux qui trahissaient à présent un trop plein de pensées profondes et insondables, un monde de rêves possibles qui ne demandaient qu’à être réalisés.
Où dormait la violence d’Héliä ? Derrière le tableau de bord, ou sur un passage clouté ?
Le professeur prit également la mesure de cette complicité qui les liait désormais : voilà quatre ans qu’elle était son élève. En quatre ans, les souvenirs avaient eu tout le temps de se souder les uns aux autres pour former une vie entière, faite de l’impression d’un temps qui tour à tour passe trop vite et trop lentement, de cicatrices dues aux cours de sport – car aucun futur n’empêchera jamais un adolescent de saigner – de récits de vacances, de rêves et d’expériences formatrices. Une vie faite de déceptions recouvertes d’encouragements, qui venaient ponctuer comme des étoiles l’image d’une réussite parfaite. Quatre ans, c’est un monde, c’est un enfant qu’on voit grandir. C’est une écriture qui devient presque définitive.
Encore quelques semaines et Héliä devrait partir, vers d’autres études, plus spécialisées, où il ne pourrait plus la voir devenir chaque jour un peu plus elle-même. Il espérait ne pas être relégué aux oubliettes du parcours scolaire, englouti sous l’ignorance déguisée d’autres professeurs plus charismatiques ; moins subversifs ; en un mot : plus dangereux.
Elle avait baissé les yeux, et à l’observer ainsi, Guillaux se sentait responsable de son évolution future autant que des quatre dernières années : que se passerait-il, lorsque cette intelligence remarquable prendrait de plein fouet le train de la réalité au visage, quand Héliä saurait que le monde n’était pas à sa mesure, ses rêves trop précis, trop entiers, pour qu’on les lui laissât réaliser ? Abandonnerait-elle ? Laisserait-elle tomber sans même s’en rendre compte ?
Même s’il refusait de s’en remettre au destin, notion qu’il avait réfutée il y avait bien longtemps, il sentait avec acuité qu’il y avait là, en elle, quelque chose qui le dépassait infiniment ; et ce ne pouvait pas être qu’une simple affaire de quotient intellectuel, ni même onirique. Ni même une affaire de morale.
Le soleil encore aveuglant, jouant dans ses cheveux clairs, fracassa les verres de ses lunettes ; et l’image d’une Héliä qui frapperait à sa porte pour réclamer ses rêves s’effondra sur elle-même. Héliä ne viendrait jamais demander à Monsieur Guillaux d’ouvrir ce vieux coffre-là.
Le professeur se rendait compte qu’un jour, bientôt, son élève serait bien plus que lui, et il aurait voulu avoir une part de mérite, si infime fût-elle, dans cette révélation. L’espèce de fierté que devaient ressentir ceux qui, dans le passé, avait contribué à édifier les grands monuments historiques restés debout en dépit de tout.

Héliä leva soudain les yeux, et Guillaux se sentit pris en flagrant délit : il cherchait une ancre dans la tempête, mais la jeune fille ne laissait transparaitre aucune gêne ni aucune surprise face aux propos que Lysandre avait tenus. Elle remit en place ses lunettes de verre, qu’elle continuait à porter malgré ce que la technologie offrait de possibilités pour corriger sa vue, et replongea dans sa tablette tout aussi vite.
Ses autres yeux, les virtuels, étaient posés sur la table, perdus dans le vide. Elle insistait pour ne les utiliser qu’une fois par semaine, et se contenter de la tablette le reste du temps. Décidément, elle connaissait déjà tous les dangers, avait les bons principes, en savait les limites. Guillaux ne pouvait rien faire de plus : Héliä était prête à être lâchée sur le monde, advienne que pourrait.
Pour d’autres, ceci dit, ce serait plus compliqué.

 

La fin de l’heure sonna sans que Guillaux eût le temps de reprendre le raisonnement de Lysandre. Tous se précipitèrent vers la sortie, sauf quelques-uns, dont Héliä. Il crut qu’elle venait l’entretenir de cette abracadabrante histoire de jugement, élaboré à partir d’un profil public, pour déterminer la valeur des êtres qui méritaient d’être jetés sous les voitures qu’on avait tant perdu à ne plus savoir conduire. Mais elle déclara seulement :
« L’année scolaire est presque finie.
Le professeur remballa sa tablette et répliqua tristement, le montrant juste un peu par un léger haussement d’épaules effondrées :
– Oui, en effet.
La solitude du mois de Luna, il ne la connaissait que trop bien. Elle se liquéfiait doucement dans des jours semblables, pour devenir réalité alternative. Elle était cependant un peu moins terrible que le mois de vacances de Nyx, dont les célébrations n’effaçaient pas la langueur des nuits trop longues.
Pendant le mois de Luna, Guillaux en profitait pour effectuer un autre travail qui n’avait rien à voir, comme de la maintenance robotique chez les rares artisans, ou psychologue alternatif à domicile, pour ceux qui en avaient assez des machines. Cela lui permettait de ne pas perdre totalement le contact avec ce qui se disait en ville. Il oubliait tout à fait ses élèves pendant trente jours. Une fois encore, en dehors de la classe, il devenait un autre.

Il secoua la tête. Le départ d’Héliä, ni plus ni moins que la mort, faisait défiler sa vie sous ses yeux. Parfois, cesser d’enseigner à un élève avait cet effet-là de nous rappeler à notre mortalité.
– Il ne nous reste plus d’année prochaine, osa-t-il ajouter.
– Non, dit Héliä en souriant timidement. C’était une bonne chose, que les classes ne changent pas, d’une année sur l’autre.
Cet idiot « gel des classes », imposé par des emplois du temps ultra-spécialisés devenus trop complexes, Guillaux aurait voulu lui dire à quel point il l’aimait finalement ; mais le dernier élève retardataire sortait alors de la salle et, seul avec Héliä, Guillaux se rappela qu’il n’était ni un parent ni un ami et qu’il ne pouvait se permettre d’agir comme tel. Il eut l’impression que la lumière s’était rallumée dans la salle pourtant déjà gonflée d’éclairages artificiels. En guise de réponse, il maugréa un « oui », et ce fut comme une écorchure dans sa bouche qui l’empêcha d’en dire davantage.
Il sentait, évidemment, qu’Héliä et lui auraient tout à se dire. Il aurait voulu aider son élève à mettre des mots sur ce qu’elle ne pouvait encore exprimer, des nuances sur ce qu’elle percevait de manière encore trop manichéenne.
Il voyait en elle tout ce qu’il n’avait pu être, et, oubliant l’instinct de survie, il aurait voulu lui donner tout ce qu’il savait, jusqu’à l’oubli total de lui-même, comme s’il pouvait aller jusqu’à la dissolution spontanée. Elle aurait cumulé toutes ses découvertes avec les siennes propres, se constituant un bagage plus solide pour lutter contre l’adversité, à chaque génération plus grande.

Qu’ils soient tous deux conçus dans une même haine du monde et de l’ordre établi, ils le savaient, sans même en parler. Si différents qu’ils fussent, ils partageaient la même adolescence.

 

Guillaux ne dit rien, désigna à Héliä la porte de sortie, d’un geste amical, et prit sa suite. La sécurité se verrouilla derrière eux et ils firent encore quelques mètres ensemble à travers le couloir, toujours en silence.
Pour l’une des dernières fois, ils parcouraient à deux ce Styx de carrelage blanc tant de fois traversé, dans lequel, sous l’œil malveillant des miliciens, un peu moins sous celui des caméras, on avait discuté des devoirs à rendre, des autres, supplémentaires, et parfois même, à demi-mots, de l’obsession de la mère en ce qui concernait la scolarité de sa fille. Dans ce lieu public – et donc par définition perpétuellement désert- était née une existence invisible, comme une dimension superposée, à leurs yeux seule ostensible.
Guillaux croyait penser simplement à tout ce à quoi Héliä devait penser.

Alors qu’elle se mettait à ralentir, retardant le moment où ils étaient censés se dire au revoir, il fut rattrapé par le spectre des risques qu’elle prenait à présent. L’établissement de luxe où l’envoyaient ses parents, privé au dernier degré, menacerait de lui mettre n’importe quoi dans la tête et de saborder tout ce à quoi ils avaient travaillé ces quatre dernières années, au nom officiel du grand journalisme. Il ne put s’empêcher, en guise d’adieu potentiel, de lui dire :
– Ne crois pas ce qu’ils te diront, Héliä.
D’une fermeté indécise qui lui était difficile à décrire, comme s’il y avait dans ce corps deux personnes tentant de prendre le dessus l’une sur l’autre, la première déterminée à jeter à la face du monde tout ce qu’elle était, sans concession ; la seconde affaiblie à l’idée d’être seule face aux empires de la manipulation ; comme s’il y avait deux corps se crochetant en elle, Héliä lâcha les mots qui étaient exactement ceux qu’il avait besoin d’entendre et redoutait pourtant :
– Faites-moi confiance, Monsieur Guillaux, ne vous inquiétez pas. »

 

Ils étaient à peu près certains de se revoir, au fond, ce n’était pas le problème. Le problème, c’était que la configuration de leurs échanges ne serait plus jamais la même ; et Guillaux n’était plus très sûr d’être aussi intéressant en simple être humain qu’en tant que professeur.
Et avant qu’il ne puisse ajouter quoi que ce fût, coupant court, il lui sembla, à leur douleur mutuelle, Héliä lui offrit un dernier sourire, tourna les talons, et partit, sa tablette glissant légèrement dans ses mains. Un instant il regarda s’éloigner la jeune femme qu’elle deviendrait.
Quand arriverait le grand incendie, il espérait qu’elle serait du bon côté.

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