Les Fourches caudines – Episode 6

linda tuloup
Linda Tuloup, Dreams.

 

 

 

 

En attendant que le feu piéton soit vert au carrefour, Héliä se souvenait de cette dernière discussion, qu’elle avait eue avec son professeur ; discussion qui n’en était pas d’ailleurs vraiment une ; et pas non plus la dernière, tout bien considéré. Neuf mois plus tard, elle demeurait toujours certaine qu’ils se reverraient et auraient l’occasion de parler encore de la déliquescence du monde.
Parfois, durant cette dernière année scolaire, il lui avait semblé que les choses avaient évolué, qu’ils s’en étaient dit plus, elle et lui ; mais tous leurs échanges véritables semblaient relever de l’informulé et il ne restait rien de tangible, qui n’eût besoin d’être interprété et à quoi elle aurait pu se raccrocher. Depuis neuf mois, il n’était plus son professeur, mais il avait promis de ne pas la perdre, d’être là, il l’avait fait pour plusieurs élèves déjà ; et lorsqu’elle lui avait écrit, comme toujours pour simplement prendre de ses nouvelles, nostalgique – un peu, peut-être – de ses rédactions sur feuille, il avait toujours répondu, cordialement. Laissant comprendre, à demi-mots à peine, qu’il était présent, debout, mais dans l’ombre.

Le feu passa au vert. Héliä vérifia qu’aucune voiture autonome n’avait décidé de contrer la morale, et traversa.

De son côté, elle avait suivi les cours dans ce lycée ultra-privé de la manière la plus hypocrite possible, se rendant bien compte que l’établissement dans lequel sa mère avait tenu à l’inscrire était de ces usines pompeuses de rêves. Il suffisait d’avoir les yeux ouverts pour le voir, tant c’était évident : les élèves étaient soumis à une batterie de tests une fois par semaine, certains d’entre eux disparaissaient du jour au lendemain pour intégrer les rangs de telle ou telle entreprise ; on y portait des bracelets que l’on devait garder toute la journée, qui mesuraient l’activité et la notaient en temps réel. La plupart des cours se dispensaient d’enseignants.
Pourtant, souhaitant sauver les apparences, Héliä était première de sa classe. Elle réussissait chaque test haut-la-main, arborait son bracelet avec ostentation, comme un bijou. Ainsi, on ne lui demandait pas de rendre des comptes ; et puis, cela lui faisait plaisir d’être la meilleure.
Au bout de deux mois à peine, plusieurs entreprises l’avaient déjà contactée pour lui proposer un contrat. Mais voilà le seul point par lequel elle se distinguait de ses camarades : Héliä refusait systématiquement et poliment chacune de ces propositions, prétextant vouloir terminer ses études. Ses parents se rallièrent à sa décision.
Elle passait incognito.

Le soir, cependant, chez elle, lorsque l’obscurité s’était abattue sur sa maison et que ses parents et son frère dormaient, Héliä exhumait de ses mains quelques textes que Guillaux lui avait envoyés : des copies de vieux volumes où il était question de révolution, d’une force du peuple, d’un empire des rêves sur l’État ; d’autres où l’on parlait de ces humains qui, confondus par des rêves indignes et égocentriques, avaient basculé de l’autre côté, avaient oublié, tantôt le plaisir, tantôt la communauté, tantôt leur propre idée du bonheur. Les Hérétiques. Les Incubes. Edistyä elle-même. Ceux qui se nourrissaient du cauchemar, sous une forme ou une autre.
Toutes ces considérations se trouvaient au sein d’un dossier crypté de manière assez basique. Elles étaient juste à la limite d’être subtilement subversives. Guillaux les lui envoyait, sans y ajouter un seul commentaire : elle devait seule comprendre pourquoi il le faisait. Elle ne lui disait jamais lorsqu’elle avait fini ses lectures, mais il trouvait toujours moyen de le savoir avec telle ou telle question qu’il lui posait, comme en passant, sur l’évolution du monde.
Et la nuit durant, neuf mois plus tard, la lueur de sa tablette recouvrait encore son visage dans l’obscurité. Elle se remémora les nuits fractionnées passées à lire et lire encore, pour une fois sur trois finalement tomber de sommeil, un sommeil lourd et dont les rêves opaques la laissaient comme abîmée.
En guise d’explication à l’apocalypse en réserve, elle avait bien trouvé quelques superstitions issues de vieilles mythologies, de ces songes dont on se méfie comme de l’œil d’un démon qu’on laisserait s’ouvrir sur nos nuits. Plus tard, dans l’Histoire, quelques humeurs scientifiques avaient essayé de se faire justification, mais en réalité, l’on n’avait encore jamais trouvé de réponse. : la chute était-elle biologiquement ou spirituellement contenue dans les rêves de l’Humain ? L’avait-il créée lui-même ? Les rêves des Hommes étaient-ils malades ? La grande épidémie dont on parlait n’était-elle qu’une coda de peste apocalyptique ? Une autre extinction de masse ?
Toutes ces explications étaient elles aussi autant de promesses ; tout en matière de science et de religion l’était. Mais, le rêve, lui ; non, définitivement : le rêve était un message du corps pour le corps ; un message écrit dans un langage qui, contrairement à ce que tout le monde croyait, nous échappait encore. Et là, pensait Héliä, à cet endroit où notre conscience devenait trop limitée pour nous comprendre nous-mêmes, résidait le secret de ce que nous étions. Résiderait là aussi, plus précieux encore, le secret de ce que nous pouvions devenir.

Quelques ombres de drones dansaient sur le trottoir et Héliä s’amusa à zigzaguer entre elles. Se rapprochant de la rue centrale au gré de ses souvenirs, elle s’interrogeait sur sa destination : ses pas n’auraient-ils pas dû la mener ailleurs ? Ne devait-elle pas retrouver ces énormes volumes d’alternatives et continuer de chercher les vérités ?
Et pourtant, c’était bien au vieil Observatoire qu’elle se rendait, piétinant désormais un antique chemin à travers bois qui semblait devoir la mener au fond du Rêve lui-même. Les quelques arbres encore ratatinés par Nocturna paraissaient fleurir et mourir en même temps : aux feuilles desséchées menaçant de tomber déjà s’accrochaient de véritables ornements de pétales bientôt secs à leur tour. On racontait qu’autrefois, les saisons leur offraient une floraison totale, une avalanche suspendue de fleurs roses et violettes, tempête impressionniste. Héliä passa sous le dos courbé des branches qui, en tentant de la saisir par les cheveux, se brisèrent aussi sec.

Près d’un an après sa première tentative, elle avait enfin accepté un rendez-vous ; et alors qu’elle marchait, elle cherchait encore à connaître les raisons pour lesquelles elle avait dit oui. Tant de secrets lui paraissaient dignes d’investigation qu’elle ne prenait pas le temps de se connaître elle-même. Il avait fallu attendre qu’ils ne fréquentent plus les mêmes bancs, pour qu’enfin, elle se décide à le voir seul.

L’Observatoire se dressa enfin devant elle, robot démodé couvert de panneaux solaires, esseulé, comme jeté au hasard sur le plateau. La jeune fille entra : à l’intérieur, les murs diffusaient en direct la vie des habitants des quatre coins de l’État. Quelques écrans étaient éventrés. Personne ne venait plus ici depuis des années.
Lorsqu’il racontait l’histoire de cet endroit, Monsieur Guillaux disait qu’au début, il avait été rempli de visiteurs, quand le streaming privé était alors une nouveauté, et qu’on trouvait encore cela fascinant de pouvoir observer la vie des autres. Au début, on avait même eu l’idée de se regrouper devant ces écrans, et de partager quelques minutes de nos vies à regarder celles des autres, à s’y identifier, à s’en démarquer. Même le jugement et l’indignation étaient devenus partages. Les week-ends notamment, des groupes de jeunes fréquentaient des familles entières dans un même éclat de rire.
Mais peu à peu, les groupes avaient fondu, des applications mobiles avaient fait de ce phénomène un simple divertissement disponible via les lunettes, ces cerveaux externes que la mère d’Héliä voulait lui faire porter à tout prix et dont Héliä se moquait.
La jeune fille observa le défilé des rues qui s’offrait à elle. Une caméra s’arrêta sur une boutique ésotérique qui vendait la dernière nouveauté à la mode que tous s’arrachaient : le vraicteur de rêves. C’était une petite oreillette que vous revêtiez avant de dormir : vous lui indiquiez de manière basique quels éléments vous vouliez voir apparaître dans votre rêve, et il arrivait qu’elle permette à votre cerveau de les reproduire dans le bon sens. L’objet portait mal son nom, contraction de l’adjectif « vrai » et du nom « vecteur », mot-valise de fortune qui ne fermait même plus.
Héliä n’avait essayé cet objet qu’une seule fois, chez une amie. Elle n’avait jamais aussi mal dormi. Cette nuit-là, en même temps que la frustration, il lui sembla contracter un incommensurable et sincère mépris pour la population, dédain qu’elle s’acharnerait souvent à enfouir au creux d’elle-même. Aux désirs de ses rêves trop complexes, l’IA, s’appuyant sur son profil public, n’avait su répondre que par de vagues fantasmes surannés. Eux, comment pouvaient-ils accepter un horizon aussi limité ?
Héliä s’en fichait : elle allait bientôt apprendre à être seul maître de ses errances nocturnes. Elle n’aurait même pas besoin de passer par tout un attirail d’oreillettes et d’implants bioniques. Simplement à devenir lucide.

Sur quelqu’écran que se portèrent ses yeux, Héliä se sentait prise d’une incompréhension qui n’avait d’égale que sa soif intellectuelle. Le tout teinté d’une espèce de paranoïa que Guillaux lui avait transmise, ou, du moins, avait exacerbée chez elle.
Elle voyait bien que partout les peuples se regroupaient : elle n’avait connu ni la présence ni la fuite des Onironautes, mais savait que les idées s’étaient restreintes avec les originalités. Partout dans la rue, elle se heurtait aux mêmes discours aussi alarmants que creux et vains. Les gens se ressemblaient tous, l’issue de leur vie serait la même ; et pourtant, ils ne parvenaient pas à s’entendre. Ils marchaient les uns à côté des autres en moutons neurasthéniques. Héliä commençait à haïr le monde ; et à culpabiliser de cette haine.
Cela faisait longtemps qu’elle n’était plus tombée sur un de ces « cinglés », ceux qui espéraient et restaient parfois assis toute la journée au même endroit, à déblatérer des choses que plus personne n’écoutait ni ne comprenait. Ceux-là que ni la chaleur ni le froid ne semblait pouvoir faire taire. A Edistyä, où étaient les fous ?

Un dernier écran, fissuré de long en large, renvoyait l’image de l’ancienne Satyä, vide d’individus, mais parcourue par des fantômes de rêves aux couleurs passées, abandonnés dans la précipitation de la fuite, se levant chaque nuit pour rechercher leur propriétaire comme des chiots abandonnés. Cela la rendit triste. Elle ne voyait plus d’artistes colorer ces rues depuis qu’ils avaient tous fui vers le Sud de l’État, le plus loin possible de Leiko, la capitale, pour fonder une nouvelle Cité de Vérité.
Toutes ces tergiversations ne servaient en réalité à Héliä qu’à interroger une fois de plus les raisons de sa présence en ce lieu, l’Observatoire, doutant plus que jamais de la nécessité et de l’utilité de rester.
Elle allait partir lorsque la porte s’ouvrit dans son dos.
Lysandre apparut, le pas léger.

 

 

 

 

A la seconde où les portes s’étaient refermées sur la silhouette d’Héliä, Lysandre s’était approché de l’Observatoire et avait espionné la jeune fille par l’étroit interstice. Elle regardait les écrans. L’air pensif. Elle avait changé, en neuf mois. En bien, c’était certain.
Elle avait mis si longtemps à accepter. Le jeune homme s’était préparé longuement dans sa chambre, avec les hologrammes. Pourtant, il ne savait que faire de son corps. Devait-il entrer ? Devait-il attendre qu’elle sorte ? Quel plan adopter dans ce cas de figure ?

Lysandre avait regardé Héliä examiner les écrans quelques instants. Elle baissait parfois les yeux. A quoi pouvait-elle penser ? Tous les sentiments qui venaient à l’esprit du jeune homme ne lui paraissaient pas suffisants. Peut-être la savait-il irrémédiable à son désir de vivre, apodictique présence, incomprise mais vénérée comme un tableau de maître.
Cela aurait pu être vrai, s’il avait eu les mots pour le dire.
Sa seule idée, c’était qu’Héliä offrait un inimitable exercice d’observation, tant ses gestes étaient difficiles à interpréter, tant elle avait l’air imperméable à tout ce avec quoi elle interagissait. Et à lui surtout.

Lorsqu’elle avait paru se raviser et faire demi-tour, le jeune homme s’était finalement placé devant le détecteur de mouvements. La porte avait glissé devant lui et il s’en était voulu presque immédiatement de lui imposer ainsi sa présence. Sans doute aurait-elle préféré qu’il la laissât partir pour ne plus jamais en reparler. Mais ce n’était pas comme ça que le plan était censé se dérouler.
Freinant alors son pas leste, Lysandre parcourut à son tour les écrans suspendus aux murs désuets du vieil Observatoire, pour prétendre s’intéresser à autre chose qu’à la finesse des chevilles d’Héliä. Finalement, comme s’il constatait seulement sa présence hasardeuse, il se dirigea vers elle, porté par l’espoir. Ils baissèrent légèrement la tête, en même temps, en guise de salutations.
Les premiers temps, discuter en visio avait suffi. Mais pas longtemps. Il éprouvait le besoin de la savoir à côté de lui ; en chair, en os. En sécurité.
« Comment tu vas ? demanda Héliä.
– Bien. Bien, répéta-t-il. Toi.
– Je vais bien aussi. Merci, répondit-elle en reportant aveuglément ses yeux vers les murs de l’Observatoire.
Quand on parle à quelqu’un derrière un écran ou des lunettes, le temps est plus élastique. On peut laisser passer plusieurs minutes. Prétexter que l’on fait autre chose.  A présent, Héliä était là, avec lui : que faire de ces mains qui ne tapotaient aucun clavier ? De ces jambes qui ne s’étendaient pas sous le bureau ni ne parcouraient la chambre de long en large ? De ce regard qui ne pouvait rester fixe ? Faudrait-il remplir des heures de cette maladresse ?
La timidité était pire encore qu’une page blanche.

Alors qu’Héliä se tournait vers lui, Lysandre eut l’impression que tout son corps à elle parlait un langage énigmatique, impossible à comprendre, ni même à singer. Se sentant inexplicablement observé, il indiqua d’une main, honnête mais timide, la sortie. Tous deux quittèrent l’Observatoire.
– Fait beau, justifia Lysandre, alors que la lumière du soleil leur sautait au visage comme celle d’un projecteur. Ils se mirent à l’abri d’un de ces cornouillers sous lesquels il faisait nuit.
Lysandre, toute honte bue, tenta de faire démarrer la conversation. Il demanda à Héliä ce qu’elle avait de beau à raconter. « Pas grand-chose », lui répondit celle-ci, sans qu’il la croie. Pour parler, elle évoqua ensuite les projets de déménagement de sa famille ; il était déjà au courant, mais ne le dit pas.
Lysandre ne savait pas quoi penser de ce départ. Qu’Héliä pût partir ne le frappait pas vraiment, tant il ne s’était pas encore fait à la nécessité du corps, des odeurs, du bruit que fait la bouche quand les dents mordent la lèvre. Il les apprendrait plus tard ; les aimait déjà.
– Et toi, ton travail ? avait-elle demandé.
– Bien, intéressant.
– D’accord, avait-elle répondu.
– Oui, très bien même, avait-il précisé. J’apprends.
Le « parfait » par lequel elle conclut cette tentative de conversation fut suivi d’un long silence gênant. Leurs regards se croisèrent au hasard. Ils finirent tous les deux par fixer le sol desséché, dans une immobilité identique.

Après quelques minutes, Lysandre sentit qu’il paniquait et dégaina de sa poche un écran liquide. Il avait tenu à venir sans ses lunettes de réalité augmentée et avait bien fait : Héliä n’avait pas pris les siennes.
La jeune fille se pencha au-dessus de son épaule pour voir ce qu’il faisait : il démarra une application et fit défiler de son doigt des profils publics d’hommes et de femmes, quelquefois d’enfants.
– Qu’est-ce que tu regardes ? demanda Héliä.
– Des profils.
Voyant qu’il n’obtenait aucune réaction, Lysandre lança la 3D et des visages holographiques jaillirent bientôt de l’écran plat, se présentant un par un. Héliä comprit vite quel était leur lien.
– Des profils de gens atteints par l’épidémie, précisa malgré tout le jeune homme.
– Tu crois à cela, toi ? demanda Héliä en regardant ces visages qui contenaient des vies entières, des années de nuits grises.
Elle sembla s’en vouloir d’avoir pris un ton si condescendant :
– Je veux dire, ce phénomène peut être expliqué de plusieurs manières scientifiques. Ce n’est peut-être même pas une épidémie. Est-ce que tu connais vraiment, en vrai, une de ces personnes ?
– Oui.
Héliä resta silencieuse. Elle ne le croyait pas. Lysandre lui fit don alors de ce qu’il avait de plus beau : un secret. Il mâcha sa propre langue avant d’ajouter :
– Moi. Moi je fais le même rêve.
Il eut peur soudain d’en avoir trop dit et demeura muet. Une lueur de curiosité triste passa dans les yeux d’Héliä, et elle reformula afin d’être certaine d’avoir bien compris :
– Tu veux dire que tu fais le même rêve que celui que décrivent les sujets ?
Lysandre fit défiler quelques visages, et finalement le sien apparut, en miroir de sa véritable chair. L’hologramme n’eut pas le temps de parler que Lysandre coupa le son, gêné à l’idée de la syntaxe qui s’apprêtait à sortir de cette bouche virtuelle. Elle était trop travaillée par rapport à la réalité. Il ne voulait pas qu’Héliä s’en rende compte.
Faire ce rêve, était-ce si grave ? Elle-même venait de confesser que cela ne voulait rien dire. Il pouvait bien s’agir d’une simple paranoïa collective. Les citoyens, effrayés, se refilaient leurs rêves comme une dose de drogue.
– Oui, je fais le même rêve, confirma Lysandre.

 

 

 

 

Héliä ne souhaitait pas mettre Lysandre mal à l’aise. Simplement, il y avait des mots qu’il ne fallait jamais employer à la légère. Elle pensait son ami trop intelligent pour se laisser avoir par ces discours imbéciles et discriminatoires, qui s’immisçaient dans toutes les intimités et les retournaient comme des gants. La rumeur de « l’épidémie du rêve », ça ne pouvait être qu’un énième coup de comm’ édistyen. Ça permettait d’effacer un peu le passé et de se débarrasser de n’importe quel bouc émissaire. Héliä n’avait aucun moyen de savoir si Lysandre comprenait les tenants et aboutissants de tout ce que cette révélation, « je fais le même rêve », sous-entendait.
Alors seulement Héliä remarqua que Lysandre ne lui avait pas proposé de partager ses lunettes. C’était pourtant le dernier truc qui se faisait, parmi les couples de leur âge : proposer à l’autre d’essayer notre vision du monde. Mais Lysandre savait certainement qu’Héliä n’aurait pas de lunettes avec elle. Et c’était ainsi qu’il avait pensé à se munir d’un écran liquide, pour malgré tout avoir à un moment donné la sensation de partager quelque chose, une certaine proximité.
D’un même tenant, regardant l’hologramme qui ne disait plus rien, elle se rendit compte que Lysandre avait changé, physiquement.En bien, c’était certain.

 

Lysandre attendit quelques secondes, retenant les mots importants pour les reformuler dans sa tête sous la forme d’une phrase plus courte qui le laisserait moins anéanti.
– Je fais ce rêve, le rêve épidémique. L’« attentat ». Car. Ma tante. Elle a… Elle a disparu. Les « Fourches caudines ».
– Ah, rétorqua Héliä.
Comme son ami ne semblait pas remuer de chagrin autour de ce deuil, elle continua abruptement :
– Tu es de ceux qui pensent que les « Fourches caudines » sont responsables de l’épidémie du rêve.
– Oui. Parait cohérent. Barbarie comme ça, ça laisse traces. Au fond.
– Je suis d’accord avec toi, mais ça ne résout pas le problème du vocabulaire. Si c’est de la violence qu’on se transmet, c’est un « traumatisme collectif », précisa Héliä pour se rassurer. Pas une « épidémie ». Ça n’a rien à voir.
Elle pensait que c’était arrangeant pour lui, l’idée d’une « épidémie ». Ça avait un petit côté religieux, fatal ; une vague d’hérésie contre laquelle on ne pouvait rien. Alors qu’un traumatisme, ça se soignait ; rapidement et sans danger, en plus.
Mais Héliä se méprenait sur Lysandre, il le sentait : le jeune homme avait lutté contre l’idée d’une « épidémie ». Elle ne s’était pas imposée à lui comme une évidence. Une épidémie, c’était une faiblesse qui passait par le corps, qui se manifestait à coups de bubons et de peau qui s’arrache. Ce n’était pas juste, de finir comme ça.
Puis il y avait eu les premiers témoignages. Les premiers récits du rêve en question, qui semblait s’inviter dans toutes les nuits, et qu’on attendait comme la visite d’un mauvais spectre. Il n’y avait pas assez de mots, pas assez de détails pour savoir si cela concordait ; et puis, les versions étaient assez différentes pour semer le doute, faire croire à un simple motif populaire, comme lorsqu’on rêvait de fantômes ou de vampires.Mais au fur et à mesure, les récits se multiplièrent et les détails tendirent à converger. Il était à chaque fois ou presque fait mention d’un trou dans la terre, d’un humain recroquevillé à l’intérieur, d’une lumière indescriptible qui lui déchirait la bouche.  Parfois d’ombres qui regardaient. Lysandre avait dû se rendre à l’évidence : c’était ce même rêve que lui aussi faisait assez régulièrement. Le « rêve épidémique », qui continuait depuis à se propager et à remplir les nuits d’Edistyä.

– Epidémie. Traumatisme. Même chose pour moi, dit Lysandre, presque malgré lui avec une fierté dont il ignorait la source.
– Cela fait de toi quelqu’un de suspect, tu t’en rends compte ? Peut-être qu’en ce moment, quelqu’un d’autre fait défiler ton visage sur un écran liquide, et te juge.
– Non, non, refusa Lysandre. Je suis pas différent des autres.
– Je veux dire, se justifia Héliä, on pourrait tous s’accuser mutuellement de quelque chose. Tu devrais juger moins vite les gens. Tu ne vois que leur visage. Et quelques autres informations qu’ils ont daigné donner. Mais à leurs yeux, toi aussi tu as certainement quelque chose à te reprocher.
Le jeune homme regarda son amie, et se sentit tout à coup foncièrement déprimé, insuffisant, et en colère. Il n’en revenait pas, car il avait au fond l’impression qu’ils se connaissaient tous deux depuis toujours, qu’ils partageaient une vision déclinable en clichés relativement similaires. Tous deux s’étaient créé la même bande-annonce du bonheur. Mais c’était il ne savait quoi, les mots qu’elle employait, certainement, qui forgeaient une différence.
– On ne voit presque rien de toi, sur ton profil public, conclut Lysandre en fermant l’application, sans savoir véritablement lui-même où il voulait en venir, perdant le fil d’une discussion qu’il avait pourtant entamée.
Héliä posa les yeux sur l’écran de son ami. Elle crut y reconnaître plusieurs logos qui lui étaient familiers, ceux de petits sites altermondialistes, quelques associations, cercles d’initiés, fermes indépendantes en bâtiments, bars sans caméra.
Reprenant ses esprits, elle lui répondit :
– Cela n’a rien d’obligatoire, de remplir toutes les cases du profil.
Comment pouvait-elle croire cela ? se demanda Lysandre. Était-elle si naïve, malgré son intelligence ? Pouvait-elle croire qu’une société fonctionnait mieux lorsqu’elle était vérolée de secrets ? Pourtant, il savait, de source sûre, qu’elle avait tort.

Chacun de leurs mots sonnait comme la conclusion d’un échange avorté. Lysandre et Héliä n’avaient rien à se dire, et tout à la fois. Leur quotidien, ce qui ressemblait à leur quotidien autant que le reflet d’un homme dans le mirage d’une eau croupie, ils le connaissaient pour se l’exposer sur les réseaux sociaux ; mais en réalité, ils ignoraient tout l’un de l’autre. Le contact le plus franc qu’ils eussent jamais eu, c’était le voisinage de la classe, quand Héliä était absorbée à son travail, et que Lysandre, perdu ou presque dans la contemplation de l’effort infime qu’elle fournissait, s’attelait mollement à sa tâche.
Au fond, lui non plus ne comprenait pas pourquoi elle était venue. Il savait à quoi se raccrocher lorsqu’il était sorti de chez lui pour la rejoindre, mais qu’attendait-elle de lui ? Elle se tenait là, assise, et désormais il ressentait face à sa présence autant de plaisir éhonté que de gêne amère.
Il aurait pu, cependant, deviner qu’Héliä se sentait bien ici, en dépit des silences. Qu’elle aussi savait qu’ils n’avaient pas de quoi construire une discussion ; trop vieux qu’ils étaient déjà pour jouer, trop immatures encore pour oser se dire davantage.

Tant bien que mal, ils en vinrent à bavarder de tout et de rien, du problème des microbots qui venaient rouiller dans les gouttières, des derniers modèles d’imprimante 4D, de l’augmentation du prix des hydrotrains lents, de la récente condamnation d’une nouvelle bouche de métro. Le temps coula maladroitement.

Ayant presque oublié, Lysandre finit par glisser une main dans sa poche. Il en tira un gant en latex, l’enfila, enfonça sa main dans son autre poche et en sortit un minuscule carré de plastique noir qu’il tendit à Héliä.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda celle-ci.
– Cadeau.
Héliä, sans savoir de quoi il s’agissait, se réjouit, mais ne put s’empêcher de déplorer l’absence d’article dans la réponse de Lysandre. Un cadeau, le cadeau, ce n’était tout de même pas la même chose. Elle fit rouler l’objet dans le creux de sa paume, tentant de trouver par elle-même quel monosyllabe elle pouvait lui attribuer.
– Clef sauvegarde, expliqua Lysandre. Pour rêves.
Des rêves. Les rêves. Le rêve.
– Tu m’as parlé de ça. Tu te souviens ? Il y a longtemps.
C’était vrai. Ils avaient eu cette discussion, des années plus tôt. Héliä, alors complètement incompétente en termes de lucidité, rêvait déjà de pouvoir conserver le souvenir net de ses nuits.
– Personne peut accéder. Juste toi.
– Vraiment ?
– Empreinte digitale et génétique. Rêves saufs avec ça.
Héliä posa son pouce sur le plastique. De minuscules LED, qu’elle n’avait d’abord pas remarquées, s’allumèrent en un cercle tourbillonnant.
– Voilà. C’est à toi, expliqua le jeune homme. Elle a reconnu Héliä.
– Comment est-ce qu’elle fonctionne ? demanda son amie, qui n’avait jamais entendu parler de ce curieux objet, alors qu’elle croyait se tenir suffisamment informée des nouvelles technologies.
– Elle fonctionne déjà.
– Et comment est-ce que je l’arrête ? ajouta-t-elle dans un sourire gêné, peu confiante soudain.
– Casse en deux.
– Il n’y a pas de moyen moins définitif ?
– Pas encore. Prototype. J’ai fabriqué moi.
Lysandre aurait voulu ajouter que cela ne servait à rien de vouloir arrêter une telle merveille : on ne savait jamais quel rêve il fallait sauver. Qui étions-nous pour en juger ? Mieux valait tout sauvegarder. C’était ce que lui faisait, par peur qu’une nuit il ne rêve d’elle et que le réveil efface ce que son imagination avait osé construire.
Il réfléchit longtemps pour y mettre les mots, il conçut longuement la syntaxe qui lui aurait permis de dire à Héliä que ses rêves valaient certainement tout l’or du monde. Ce professeur qu’elle avait tant admiré le disait lui-même : il fallait les sauvegarder à tout prix. Mais ce que Guillaux semblait ignorer, c’était que le papier, ça brûlait. Cette clef, véritable journal intime inviolable, ne pourrait jamais être fracturée ou détruite. Jamais sans brutaliser sa propriétaire. Et ça, Lysandre ne le laisserait jamais arriver.
Le temps pour lui de concevoir la façon la plus compréhensible de dire tout ce qu’il avait sur le cœur, le jeune homme eut honte. Honte de ses sentiments pourtant naturels, honte de son désir de les dire et de son incapacité à le faire.
– Ça plait pas. Tu peux casser, finit-il par expulser. Si tu préfères.
Héliä leva les yeux vers lui. Il y avait sur son visage des mots qu’il aurait aimé dire, et elle fut déçue mais soulagée qu’il ne les ait pas prononcés.
– Ne sois pas stupide, dit-elle, c’est un très beau cadeau. C’est plus sûr que le papier. Merci. »
 

Et elle rangea cette clef dans sa poche.

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