Les Fourches caudines – Episode 7

ville nocturne

 

 

 

Guillaux aurait aimé disposer toujours de tremblantes jambes d’adolescent. Désormais, il lui semblait ne rien avoir connu de ces heures de doutes balbutiants. N’importe quel adulte prétend ça, qu’il a « oublié » l’adolescence. C’est souvent plus commode que d’avouer qu’elle nous marque fatalement.
Cet âge, il y avait été trop occupé pour le vivre, de toute façon : bouger, quitter un emploi, en conserver un autre, établir une nouvelle planque, bouger encore. C’était à cela déjà que ressemblaient les adolescences de 2120. L’ennui était venu plus tôt pour Guillaux que pour d’autres ; et la solitude.

L’enseignant posa sa tasse de pavot sur la table et son regard se porta sur le petit pendentif, suspendu à une étagère. Le bijou en question représentait une porte de Corne, celle qui, dans la tradition onironaute, menait aux rêves « vrais », par opposition à la porte d’Ivoire qui, elle, ne conduisait qu’aux songes « faux », c’est-à-dire « trompeurs ». Ces leçons, il s’en souvenait encore.
Avoir un songe récurrent, un mémo élaboré au fil des ans comme un moyen de survie, c’était encore répandu. Bientôt, ça disparaîtrait, ça aussi. Mais le pendentif de Guillaux lui rapportait intact le souvenir du sien : enfant, il tambourinait à n’en plus pouvoir à la porte de sa chambre. Or ce n’était pas la même porte en plastique que d’habitude : celle-ci était faite de corne, de la même manière que le pendentif. Elle paraissait gigantesque ; et Guillaux usait ses poings sur cette porte magique en hurlant qu’il voulait entrer dans la pièce.
Dans le temps du rêve, cette fausse tentative d’effraction semblait parfois durer des heures.
Et tout ce qu’elle durait, les parents de Guillaux restaient à observer leur enfant, muets. Son premier père et sa mère, d’un regard las et désolé ; son autre père, lui, tournait le dos à la scène, et jetait parfois un regard par-dessus son épaule. Le petit Guillaux les interpellait tous trois avec la même ferveur : pourquoi ne pouvait-il pas entrer dans sa chambre ? Pourquoi ne pouvait-il pas passer la Porte de Corne ?
Et dès lors il n’avait jamais cessé, la nuit, de frapper à pleines mains à cette issue, sous le silence inquiétant de ses parents. Ce sentiment avait grandi en lui : les songes « vrais » lui demeureraient scellés pour l’éternité.
De fait, personne n’avait pu partager longtemps le lit de cet homme qui boxait la nuit, à coups de couteau invisible, à grands fracas.
Très tôt, pour survivre, le futur enseignant avait fini par échafauder une théorie château de cartes :  il n’existait ni « songes vrais », ni « songes faux ». Ni corne, ni ivoire. Il n’existait que des peurs et des angoisses ensevelies sous des tonnes d’ignorance.

Nul doute : si Guillaux avait su ce qu’Héliä et Lysandre faisaient cet après-midi-là, le professeur aurait voulu redevenir l’adolescent, pour retrouver quelques secondes à peine la féroce ferveur de se blesser les poings sur une porte close.
Mais il n’en savait rien. Comment aurait-il pu ? Il est de ces choses, qui pour être pleinement vécues, doivent échapper à toute surveillance. Guillaux était à des années-lumière de ces réflexions. Pourtant, elles étaient en lui, en sommeil.
Accoudé à sa fenêtre, une paire de lunettes de réalité augmentée à la main, il était définitivement adulte. A regarder passer les gens sous sa fenêtre. A les juger de manière toujours trop péremptoire. A se donner des petits défis, comme celui-ci : deviner la réalité des badauds sans poser l’outil de réalité augmentée sur son nez.

Voyons ; à quoi ressemblait la vie des autres, ce soir-là ? Guillaux observa une femme qui passait, l’air heureuse. A sa main légèrement entrouverte, aux sourires qu’elle lâchait dans le vide, il comprit qu’elle ne marchait pas seule : elle devait avoir avec elle quelque compagnon sur mesure. Il avait suffi de bien repérer la façon qu’elle eut, face à un passage étroit, de se décaler subtilement pour qu’ils puissent s’y faufiler à deux, même si elle était physiquement seule.
Ne résistant pas à la tentation de voir à quoi pouvaient bien ressembler les canons esthétiques de cette époque où lui-même vivotait, Guillaux enfila enfin les lunettes, et braqua à nouveau son regard sur la jeune femme : son compagnon virtuel, d’une beauté absolument parfaite, marchait du même pas cadencé qu’elle dans un bonheur à la fois intangible et réel. Tout ce qui les séparait, c’était la lumière des néons urbains, qui baignait sa peau à elle et délaissait son enveloppe de pixels à lui.
Cette situation troubla les convictions du professeur, qui lui parurent, dans leur fragilité, dater de la veille seulement : le bonheur pouvait-il être une chose sur laquelle on ne pouvait poser les mains ? Il voulait dire : les technologies haptiques offraient bien une sensation de contact, par ultrasons, mais que quelqu’un puisse avoir l’impression de vous toucher suffisait-il à vous rendre réel ? En ce cas, en quoi la porte sur laquelle il usait ses poings nocturnes ne l’était-elle pas ?
Peut-être que cela suffisait, désormais. Aliénés au dernier degré, les humains avaient peut-être l’impression que quelqu’un d’autre les touchait pour de bon, lorsqu’ils ne faisaient que murmurer d’énucléés mots d’amour aux murs de leur chambre.
Ce fantasme de nous, on ne savait bientôt plus si nos rêves lui avaient donné naissance ou s’étaient laissé cambrioler par lui. Mais peu importait : dans l’immédiat, le résultat était là. Quelques minutes de plaisir, une fois de temps en temps, c’était tout ce qu’on demandait. Après tout, certains étaient fidèles au même hologramme ou au même robot depuis l’âge de douze ans. Et puis les mises à jour venaient à bout de toutes les disputes et de toutes les réconciliations, pour lesquelles on n’avait plus ni le temps, ni l’énergie.

La poitrine de Guillaux se serra. Les cœurs des autres lui apparurent comme autant de portes de corne contre lesquelles il userait ses poings pour toutes les éternités.

 

 

 

Partager sa vie avec une ombre ? Non merci. Ne plus être chaque jour surprise de redécouvrir un visage ? Sans façon. Hélia en venait à envier la commercialisation prochaine des robots qui, même s’ils n’étaient faits de chair, mettraient néanmoins fin à l’absurdité des hologrammes. Héliä rentrait chez elle et se sentait des poussées réactionnaires, sans pourtant avoir aucune autre époque refuge vers laquelle se tourner. Pour cause : ce n’était nullement la nostalgie, mais l’espoir, qui la faisait avancer.
Entre les buildings perpétuellement gris zigzaguaient des bruits de pas, mais elle fut vite sortie de sa torpeur par des éclats de voix inhabituels. Décidant de suivre la rumeur, elle déboucha sur une dispute ostentatoire, en plein milieu du macadam. Une femme et un homme s’engueulaient sur le bitume. Ils portaient tous deux un vêtement d’humeur sur lequel un smiley triste indiquait leur état d’esprit. Des siècles qu’elle n’avait pas vu ça : une dispute de couple, en pleine rue.
Héliä écouta la querelle, et mit quelques minutes à se rendre compte qu’elle s’était méprise sur la nature de celle-ci : cet homme et cette femme qui s’agressaient sur le trottoir ne formaient pas un couple. Ils s’insultaient mutuellement par rapport à une tierce personne qui semblait invisible.
Fronçant les sourcils à l’idée de l’agression qu’elle allait subir, Héliä enfila ses lunettes.
Soudain, les murs des immeubles se firent écrans géants, les publicités jaillirent de partout y compris des trottoirs qui brillèrent de mille feux ; et l’air s’emplit d’une musique qu’elle coupa pour entendre au mieux ce qui se disait. Quelle plaie, pensa Héliä. C’était, pour des raisons écologiques et économiques, la solution désormais : pourquoi s’embêter en effet d’écrans réels qu’il fallait réparer et changer ? Il était bien plus pratique et facile de rendre les gens dépendants de cette nouvelle paire d’yeux et de donner à voir à travers elle tout ce qu’on voulait que les citoyens ingurgitent. Quelle nausée.

Après quelques secondes pour se faire à ce nouveau monde, Héliä reporta son regard vers les deux protagonistes de l’affaire qui désormais, dans cette débauche de pixels criards, paraissaient n’être qu’un accessoire de décor parmi d’autres. On distinguait, à côté d’eux, deux formes identiques et immobiles, deux hommes de la même carrure. Continuant de s’approcher, Héliä remarqua qu’ils se ressemblaient beaucoup : tous deux arboraient la même mâchoire épaisse et une sorte de désespoir bleu dans les yeux.
En réalité, c’était plus que cela, oui : ils ne se ressemblaient pas, ils étaient identiques. C’était ça, la dispute : l’homme et la femme se déchiraient de jalousie car leurs hologrammes – en tant que tels normalement créés sur mesure, personnalisés, personnifiés- leurs hologrammes étaient identiques.
Les hommes de pixels, incapables d’analyser la complexité d’une telle situation, ou si peu, semblaient avoir été mis en pause et ne disaient rien. Héliä à son tour ne bougea plus. Se tenant à une distance respectable de l’épicentre du conflit, elle laissa son regard couler sur le visage d’un des deux hologrammes, dont les joues légèrement creusées encadraient deux lèvres fines peinant à construire une expression. Ce visage lui rappelait quelqu’un, mais elle ne parvint pas à savoir qui.
Elle observait la ligne de la mâchoire lorsque ce même hologramme se détacha de son reflet pour tourner son visage et ses yeux bleu désespoir vers Héliä. Contre toute attente, elle sentit ce regard la dégoupiller, la scanner de la tête aux pieds, et se figea tout à fait.
Elle reconnaissait à présent cet homme : il ressemblait aux descriptions de l’un de ceux qui figuraient dans le rêve épidémique. L’un de ceux qui creusaient. L’un de ceux qui vomissaient de la lumière.
Toujours prise dans les feux du regard bleu, Héliä secoua l’échine et fit demi-tour pour rentrer chez elle.

Maltraitant les graviers, elle repensa à l’après-midi qu’elle venait de passer – son quatrième rendez-vous avec Lysandre. Epuisée, elle couvait cette même impression qui la collait à la sortie de ces rêves étranges, ceux dont elle prétendait prendre un jour le contrôle.
Son téléphone vibra dans sa poche. Elle s’en saisit et un gamin qu’elle croisa à ce moment-là se moqua de cet appareil démodé – lui avait une de ces oreillettes bioniques greffée au-dessus de l’oreille. Elle déverrouilla l’appareil par scan rétinien et ouvrit le message qu’elle venait de recevoir.
Lysandre disait : « Bon moment. »
Un bon moment, il lui sembla qu’elle ne savait même plus ce que cela voulait dire. Avait-elle passé un bon moment, elle ? Cela voulait-il dire que c’était agréable ? Accélérant le pas, elle se souvenait s’être parfois sentie mal à l’aise, pendant les longs silences qu’elle avait souvent obtenus pour toute réponse à ses questions, sur ce qu’il faisait de son temps libre, la manière dont il s’occupait désormais qu’ils n’étaient plus ensemble au collège.

Voilà pourquoi la sensation était la même qu’après son rêve-clef : c’était le langage. Les mots, trop étroits. Trop frêles pour oser nommer les limites potentielles. Etait-ce simplement une bévue des sens ? Une découverte scientifique que nous n’avions pas faite encore ? Existait-il une réalité sensorielle commune à un rêve lucide et à un rendez-vous avec Lysandre ?
Car autre chose teintait le souvenir d’Héliä d’un bonheur fugace, échappé : la fragilité du jeune l’homme l’attirait, son sens des responsabilités que sa loyauté déclarée lui donnait. Elle était persuadée qu’ils ne pourraient certainement pas parler d’un livre ou d’un tableau, ni jamais partager un rêve, mais elle se disait néanmoins que, façonné différemment, Lysandre pouvait être plus que ce qu’il avait toujours été.

Héliä continuait de traverser la ville, passant à travers des hologrammes sans chaleur, d’autres publicités qui tentèrent de l’arrêter dans la rue. Au bout de cinq minutes, elle se rendit compte qu’elle courait. Elle s’arrêta et ôta ses lunettes : la ville redevenue presque déserte la soulagea soudain, et elle reprit son souffle. Dans l’immobilité urbaine à peine soufflée par le vent, les passants ne suivaient sa course du regard qu’une seconde à peine. Leurs réalités étaient bien trop surchargées pour s’encombrer du mirage d’une adolescente qui courait.

 

Elle finit par arriver, pénétra le jardin clos dont les lumières l’éblouirent, et poussa la porte de sa maison. Son père se tenait assis face à Tiko, l’assistant, sorte d’œuf multitâche qui était comme un autre habitant dans la maison. Sans même s’arrêter, Héliä le salua et s’apprêtait à fuir vers sa chambre, mais ce dernier insista pour qu’elle reste et lui raconte posément sa journée. En effet, ils ne s’étaient même pas croisés le matin-même, avant qu’Héliä ne parte pour l’école, et son père mettait toujours un point d’honneur à ce qu’une fois par jour, pendant vingt minutes minimum, sa fille et lui s’entretinssent.
Héliä se lança dans un récit fatalement lacunaire ; son père en apprécia l’originalité, qu’il prit pour de la précision. Elle lui dit tout ou presque de sa réussite lors de la dernière batterie de tests, de son classement en tête de la première véritable mise en situation.
Elle ne dit rien des livres qu’elle avait lus la nuit précédente. Les livres, c’était la nuit ; et Héliä ne disait rien de ses nuits à quiconque.
A la fin du récit, son père acquiesça, visiblement satisfait, et coucha Jonàs, le petit dernier, dans le lit interactif qui s’occuperait de lui durant les six prochaines heures. Héliä estima sa tâche accomplie et fila derechef dans sa chambre.

 

La porte close, elle sortit son ordinateur du tiroir, l’alluma, et pianota sans conviction sur les différents réseaux sociaux. La rumeur s’affolait toujours de l’« Epidémie des rêves » ; les Onironautes semblaient faire encore une cible toute trouvée. Un penseur en carton avait déclaré : « Tes rêves présents ne sont que l’addition des éveils de ton passé. » Beta Sanchez s’était endormie au bord du chantier du Grand Canal, au nord du pays. Un groupe d’Artistes avaient tenté de pénétrer Leiko pour y commettre un attentat mais avait échoué à pénétrer la bulle. Ils seraient « lavés », pour l’exemple.
Héliä signa une cinquantaine de pétitions. Guillaux n’avait pas encore répondu à son dernier message. Rien de neuf n’était arrivé ce jour-là sur le monde, du moins sur ce que l’on en voyait à travers la lorgnette édistyienne.

Soupirant ensuite, elle lança un logiciel synesthésique pirate. Il lui permettrait de faire ce qui la relaxait après une longue journée de cours : voir la musique. Elle programma un morceau de son groupe préféré et regarda les murs de sa chambre se vêtir de paysages impossibles.
La synesthésie était le rêve éveillé d’Héliä. La logique démontée et faite couleurs, univers. D’un synesthète à l’autre, le monde était rhabillé différemment et la jeune fille renonçait tout à fait à comprendre ce qui motivait les montagnes d’un violon ou les volcans d’un air de continuum. Comme lorsqu’elle dormait, elle se contentait de l’aventure et de se laisser bercer par les lignes de couleur qui retapissaient sa chambre.

Le morceau fini, Héliä effectua une brève recherche sur les derniers casques à réalité onirique. Elle relança la musique et, à travers les lumières translucides qui vibraient dans son champ de vision, lut quelques articles à ce propos.
Le dernier modèle Nexa avait l’air performant. Ce n’était encore qu’un prototype, il ne permettait que de projeter un patron de rêves, certes grossier, mais avec lequel vous pouviez sensoriellement interagir.
Comprenez bien : il ne s’agissait pas seulement de marcher dans son rêve. On pouvait en soupeser la réalité concrète, grâce notamment à des exosquelettes que l’on enfilait comme des gants. Un jour peut-être, fantasma Héliä, nous pourrions même en rapporter des souvenirs, faire du tourisme d’exploration dans les rêves les uns des autres, bâtir enfin une réalité toute neuve qui serait parfaite pour chacun. Ce concept la fascinait bien davantage que ces pathétiques lunettes que tous les Edistyens utilisaient alors, et qui n’étaient que de médiocres tapisseries posées sur le monde.
Héliä tenta pour s’amuser de saisir les traits rouges et violets que la musique faisait danser devant ses yeux, mais ses doigts se refermèrent sur ses paumes. Il pouvait donc exister une réalité alternative ? Un monde où l’on pourrait tout refaire, en s’y prenant cette fois-ci un peu mieux ?
Avec une telle technologie, on était à deux doigts d’avoir tous un rêve commun. Mais bon, Edistyä l’aurait déjà pervertie avant nous.

Son rêve à elle, celui où elle pourrait parvenir en haut de de sa propre colonne vertébrale, Héliä ne le céderait pour rien au monde. Des mois déjà qu’elle espérait réussir à se hisser au sommet, pour parvenir à son propre crâne. Elle l’avait aperçu, une fois, au loin ; il était entièrement transparent, vu de l’extérieur.
Il pourrait exister un monde où elle y arriverait sans problèmes ; où sa petite séance d’escalade vertébrale mènerait sans plus de détours derrière l’os frontal transparent. Il était hors de question d’être dépossédée du bonheur que ce serait alors d’arriver à son but. Si y entrer constituait toutefois bien le but de cette aventure.

Soudain, Héliä crut que son père l’appelait et coupa subitement la musique. Rien. On n’entendait au loin que le lit interactif de Jonàs. Personne d’autre ici ne semblait se soucier de l’hypothétique existence d’une réalité alternative.
Héliä saisit son téléphone et dicta le message suivant : « Bon moment, pour moi aussi. » Un bon moment. Le bon moment.
Elle envoya le message à Lysandre.

 

 

 

Dans cette région, le mois de Morpheus était le plus froid de l’année. La période de regel, associée à la proximité de la mer, faisaient d’Oniria la victime facile des vents glaciaux qui transformaient les pavés en patinoire. Il y régnait un soleil pourtant blanc et clair ; mais le verglas couvrait les trottoirs sans fondre jamais.
Cela n’empêchait pas la célébration de battre son plein. Les voitures avaient libéré l’espace pour divers stands de nourriture, de musique ou d’incubation. Quelques feux de joie naissaient çà et là et des groupes épars partageaient des prières. Les Onironautes circulaient avec difficulté, se heurtaient, s’excusaient, se regardaient parfois dans les yeux. Des odeurs de vin chaud montèrent jusqu’aux narines de L’Exégète Josef, qui, posté sur l’appui de sa fenêtre, faisait tourner sa clef de corne entre ses doigts.
Il la laissait glisser contre sa peau, s’enivrant du contact de la matière lisse. Symbole de son pouvoir, sculptée par le peuple, elle avait été léguée à la seule personne capable de révéler le sens des songes envoyés par Nyx. Les Nabi, les Bakat, les Moltès l’avaient tenue avant lui, et fait rouler dans leurs mains. Il avait reçu en même temps que cette clef l’orgueil de ses ancêtres, l’honneur des précédentes Constellations.
Josef se tenait donc à sa fenêtre, à regarder passer les Onironautes dans leurs vêtements délavés, à songer aux autres Exégètes qui avant lui avaient mené ces célébrations.

L’université du coin sonna la fin des cours et l’on vit les « grands esprits » de la cité déferler dans la rue, tunique défaite, pochette épaisse sous le bras. Ils se bousculèrent pour rentrer au plus vite chez eux, et Josef voulut en attraper certains par le col pour leur apprendre à se conduire correctement. Ils ne regardaient même où ils allaient et manquèrent à plusieurs reprises de faire tomber un concubin !
Deux silhouettes se détachèrent alors du regroupement. Deux anciens artistes. Le premier était arrivé déjà quelques pleines lunes plus tôt et cherchait à se faire une place dans Oniria. Ni plus ni moins, il aurait voulu avoir « suffisamment de pouvoir pour expliquer son rêve ». Quelle vanité ! Ne devenait pas onirocritique qui voulait ! Il fallait rester prudent. Après tout, dans la communauté, on n’avait pas vu le jeune Tomàs avoir son premier songe, ou ses premiers cauques. A quel point pouvait-on lui faire confiance ?
Le second artiste était apparemment un ami du premier. Il était arrivé très récemment. Le temps pour lui de s’inscrire à l’université et d’apprendre comme tout un chacun les rudiments de la foi onirienne.

Josef regarda longtemps le duo d’immigrés : la tunique ne leur seyait pas, elle ne seyait plus à personne réellement. Ces deux-là devaient manquer d’argent : avec les arrivées massives et soudaines de croyants, il était désormais plus que facile de se fournir en vêtements, et les tuniques traditionnelles n’étaient plus portées que par les plus fervents et les plus pauvres. De plus en plus, elles étaient remplacées par des vêtements tels qu’on en trouvait dehors, dans Edistyä. A travers la brèche. Oniria n’avait su résister à l’influence.
L’Exégète savait pourtant que ces nippes bariolées n’étaient déjà plus à la mode dans l’Etat voisin. Comme à chaque fois, les frivolités connexes venaient vivre leurs derniers instants ici, après des mois de bons et loyaux services dans l’état limitrophe. Josef les subissait à chaque fois comme de nouvelles provocations. Il en fit même interdire certaines : de quel droit ce monde-là venait-il frapper aux portes du sien ?
D’ailleurs, Josef avait bien su résister aux caméras, et s’en targuait à chaque fois qu’il déambulait librement dans les rues. Il les avait toutes fait enlever, celles des foyers d’abord, puis celles des places publiques, et enfin il avait libéré les pavés. Hors de question que qui que ce fût pût accéder à ce qu’étaient les Onironautes autrement qu’en s’imprégnant pleinement de leur mode de vie et de leurs coutumes.
Et de leur foi, et de leurs croyances. Et de la Clef des Songes, cela allait sans dire.
Et puis les procès.

Les deux esthètes insouciants tournèrent au coin de la rue suivante, et Josef les perdit de vue. Qu’aurait-il pu gagner à espionner ces deux-là ? Il exécrait leur présence, parce qu’ils n’étaient pas de véritables croyants, parce qu’ils ne connaissaient pas les textes, parce qu’ils ignoraient l’Histoire et les batailles qu’il avait fallu mener pour continuer de croire, dans un monde où la science s’acharnait à démontrer qu’elle avait toujours raison.
Il exécrait le fait qu’eux puissent vivre ici, parmi les véritables Onironautes, passer sous ses yeux, entrer dans leurs appartements, innocemment, suivre les cours de leur faculté. Et pourtant, Josef devait ravaler sa fierté : il savait également que sa survie dépendait du nombre de ses fidèles. L’inverse était probablement moins vrai, mais il n’osa s’en convaincre.

L’Exégète fit à nouveau rouler la Clef de corne dans sa main. Quel drôle de symbole, une clef ! Qui dit « clef » dit « serrure », mais ce ne semblait pas être le cas pour cette clef-là, qui n’avait jamais ouvert aucune porte. Ce n’était qu’une espèce de totem, la clef qui descellait le ciel, la nuit. Mais qui avait bien pu percevoir la nuit comme une serrure close ? Si des tas d’individus pouvaient ainsi pénétrer Oniria, en quoi était-elle imprenable ?
Josef se jura d’enquêter sur la question.

La nuit était tout à fait dense désormais, et l’Exégète glissa la clef dans sa poche, enfila son manteau et sortit. S’il voulait gérer au mieux cette cité, il ne pouvait se contenter de le faire depuis sa fenêtre.

 

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