Les Fourches caudines – Episode 8

 

Expo-Magritte-Centre-Pompidou-15
René Magritte, The palace of curtains (1928-1929)

 

 

 

 

 

 ***

Le véritable problème est de ne pas savoir d’où vient la trahison. S’ils en sont responsables, je pense que je pourrais mieux le supporter. Je mourrais plus légèrement. A une certaine échelle, cela pourrait même constituer une forme de justice.
Mais si la trahison vient de moi, non ; je n’ai pas les jambes pour ça.
Et puis, c’est quoi, ce concept, la « trahison » ? Toute trahison suggère une morale, et il est autant de morales que d’êtres humains. Cet homme, cette femme, vous, moi ; n’avons-nous jamais trahi ? Parfois à peine, comme en passant. Parce qu’il n’y avait pas d’autres alternatives, parce que nous ne les voyions pas, parce que nos désirs étaient trop forts, ou trop fébriles ?
Trahir, est-ce ne plus avoir le choix ? Est-ce au contraire se le ménager toujours ?

Lui, c’est clair, il a trahi : il est le seul à croire le contraire.
Mais il pense certainement la même chose de moi.

 

 

 

 

 

L’amphithéâtre bondé était silencieux. Hël se couchait et ses lumières crépusculaires s’épanchaient en voiles sanglants sur le bois doré du Sanhédrin. Sanglante, l’atmosphère lourde de sueur l’était aussi. Les visages de cire de la foule attendaient la sentence.
Assis à l’autel, le jeune Potentiel ne laissait rien transparaître. Il patientait comme tout un chacun, dut se lever pour jeter un œil à l’homme couché en contrebas, au lit des accusés : le vieux semblait, dans sa démence, toujours attendre la merci. Attaché à la civière, il avait encore le front humide et balbutiait des insanités, à propos de cauchemars invasifs, de cheval et d’espions venus voler les songes des Onironautes. La bave lui écuma aux lèvres quelques minutes encore avant qu’il ne se calmât.
Le jeune Josef soupira et se rassit. Toujours les mêmes légendes, encore, jusqu’aux derniers instants.
Face à lui comme un seul homme, le peuple, bouches ouvertes et tempes serrées, n’attendait que la condamnation. Malgré ses quinze ans, Josef prenait la mesure de ce qui le liait désormais à chacun de ces songeurs, dans leurs nuits comme dans leurs jours. Il se répétait le « Serment du crépuscule », qu’il avait déjà appris par cœur : « Rendus plus grands par l’étude et les songes / Nous redeviendrons poussières d’étoiles / Et à notre tour d’autres Onironautes nous guideront /Vers l’obscurité songeuse de l’Oniramahd. »

Cette responsabilité – guider un peuple entier vers le songe éternel- il ne pouvait la laisser reposer sur un vieillard sénile, fût-il son propre grand-père. Chaque minute écoulée faisait une raison supplémentaire pour laquelle l’Exégète Tark neuvième du nom devrait être condamné, et son petit-fils devenir Tark X à sa place.

Josef aurait dû alors avoir en tête les crimes odieux perpétrés par Tark IX. Auraient dû lui venir à l’esprit les souvenirs de disparitions, le durcissement des lois contre les Hérétiques, l’impudeur totale des caméras qu’il avait introduites dans Oniria ; le meurtre, enfin. Mais rien de tout cela, dans la moiteur du tribunal en cette fin d’après-midi, rien de tout cela ne venait à l’esprit de Josef que le vague souvenir d’une enfance lourde, passée sous l’égide de ce même homme. L’image de ce vieillard ingrat, acariâtre et manipulateur qui avait élevé Josef assez dignement pour qu’il puisse reprendre le flambeau quand le vieux passerait l’arme à gauche. Parce qu’il pensait mourir, et non devenir fou.
Ce que Josef se rappelait, c’était la brutalité avec laquelle son grand-père le soumettait à son destin. Il n’avait jamais eu le choix, dès le début : il fallait qu’il devienne Exégète. Le quatrième du même sang dans la même constellation.
Du même sang, hein ?
Etait-ce une question de sang, cette folie ? La barbarie ponctuant la constellation des Tark avait-elle éclos dans la sève ? Ou était-ce la simple lubie de cet homme revêche, sec, qu’une poignée d’heures à présent séparaient de la mort ? Car qu’il soit déclaré meurtrier ou hérétique, l’issue serait la même : la condamnation à demeurer les yeux ouverts pour l’éternité en station verticale. N’avoir plus jamais que la terre grouillante pour horizon. Josef ne pouvait s’empêcher de ressentir une forme aiguë de honte lorsqu’il pensait aux morts dont on n’avait pas scellé le regard.

Mais c’était bien fait pour son grand-père. Josef lui souhaitait d’en avoir, des Kosmika, en avalant mouches et asticots ! Les délibérations allaient s’achever, on allait pouvoir très rapidement passer à autre chose : la foule aurait ce qu’elle désirait ; Josef également. Après tout, c’était Tark IX lui-même qui avait durci les lois contre les Hérétiques. Qu’il en fasse les frais n’était que justice poétique.
Ce n’était donc pas les pires crimes perpétrés par Tark IX qui revinrent à l’esprit de Josef, mais toutes les fois où son grand-père l’avait prématurément envoyé se coucher, toutes les siestes obligatoires, tous les récits détaillés qu’il lui avait demandés dès le petit-déjeuner, les incubations forcées, l’amour inconditionnel de la position d’Exégète ; et ce fut pour tous ces calvaires qu’il avait imposés à Josef que ce dernier souhaita sa mort.

Par Nyx, que faisaient les jurés ? Josef n’en pouvait plus d’attendre et la toge d’Exégète, encore trop grande, lui grattait la peau et le faisait transpirer. Les dés étaient jetés d’avance, n’importe quel gamin s’en serait rendu compte. Ce ne pouvait être que de la paperasse pour prendre autant de temps !
La foule resta silencieuse et Josef en eut bientôt assez de la fixer dans le blanc des yeux. Il se leva, et cria à l’adresse de l’huissier :
« Est-ce bientôt fini ? Ces gens, ajouta-t-il en lançant un signe de tête vers l’auditoire, ont sûrement autre chose à faire. »
Il sentit que les mots avaient été mal choisis car les murmures reprirent dans la salle. N’était-ce donc pas vrai ? Ce procès constituait-il vraiment le clou de leur journée ? N’avaient-ils rien de mieux qui les attendait, de plus important pour la communauté, que de voir venir trop tard la mort d’un homme qui aurait dû expirer des années plus tôt déjà ? Des champs de sorgho à bêcher ? Des rues à surveiller ? Comment fonctionnait la cité, si tous les habitants siégeaient au Sanhédrin ?
Il y avait vraiment dans cette société un ménage de grande ampleur à faire, et cela manqua un instant de faire reculer Josef.

Les jurés finirent par revenir se rassoir. De lèvres en creux d’oreille, la décision se frayait lentement un chemin jusqu’à Josef, qui ne fut plus tout à fait certain, tout à coup, de vouloir la connaitre. Et si, par une infime chance qui toujours subsistait, gracié peut-être par un songe qu’il aurait eu la nuit précédente, et si Tark IX n’était pas condamné à mort, que ferait-il subir au jeune Josef pour venger cette trahison ?
N’y tenant plus, le Potentiel se pencha vers l’huissier qui à son tour se pencha vers lui et lâcha contre son tympan les mots tant attendus : Josef commit alors sa première erreur de tout nouveau pape des Onironautes.
D’abord, entendre ces termes précis, « condamnation à mort », lui arracha des larmes de joie, qu’il parvint à ravaler ; mais le large et authentique sourire épanoui qui fendit son visage en deux, Josef ne put le retenir. Et quand il se sentit la force enfin, l’hypocrisie nécessaire, pour faire mourir ce sourire, il croisa le regard de l’un des membres du CDO : Elör l’avait vu et ne pardonnerait jamais ce rictus de jouissance arboré par Josef le jour où il fit exécuter son grand-père.
Désormais à la tête du pouvoir, Josef s’en soucia peu en ce temps-là.

Le prévenu fut détaché, remis debout et placé au centre de la salle, d’où il pouvait voir son petit-fils s’apprêter à prononcer les mots qui mettraient fin, d’une manière ou d’une autre, à son cycle.
« Tark IX, commença Josef d’abord sans oser regarder son grand-père.
Le silence régnant à nouveau dans la cour, le jeune garçon tourna finalement les yeux vers le vieillard. Il n’était plus recroquevillé. Il n’avait plus peur. Il défiait Josef de toute son éternelle rigueur.
– Pour l’ensemble des faits qui vous sont attribués, la cité d’Oniria et la communauté des Onironautes ont conclu à l’Hérésie.

Les cris fusèrent cette fois-ci de toutes parts. On ne pouvait plus arrêter les admonestations, les protestations, ni distinguer les hurlements de soutien des soupirs de soulagement. Plus jeune encore, Josef avait déjà bien assisté à des procès, mais ce n’était plus du tout la même chose. Depuis le siège de l’Exégète, les clameurs ne charriaient plus aucune vérité : on eut dit une pantomime grotesque, un simple besoin ancestral de se faire entendre plus haut et plus fort que son voisin.
Qu’importe. Josef était à présent à deux doigts de devenir Tark X. Il convenait de simplement apprécier le moment présent.
– Par Nyx, la sentence est un sommeil sans songes, éternel. Les portes de l’Oniramahd vous resteront closes. » lâcha-t-il donc, satisfait.
Jetant un rapide et oblique regard sur le côté, Josef vit qu’Elör le fixait toujours, et il sourit à nouveau, par provocation.
Il le regretterait bientôt.

 

 

 

 

 

 

Lysandre avait désormais une véritable mission dans la vie. Finis, les fauteuils de l’école, quand il ne savait que faire, que dire, que penser. Sa scolarité n’avait pas été un désastre : il avait continué plus tard que l’âge limite. Mais il n’avait presque rien appris, lui semblait-il. Peu importait. A présent, il n’avait plus à lutter contre les discours : comprendre et appliquer, il n’y avait rien de plus efficace.
Cela fonctionnait pour la collecte de données : comprendre ces données, appliquer la méthode d’interprétation par profil. Cela fonctionnait pour le repérage : comprendre les déplacements, appliquer la méthode d’anticipation. Cela fonctionnait pour l’infiltration : comprendre le fonctionnement interne, appliquer la méthode d’incognito.
Enfin, sur ce dernier point, Lysandre n’était pas tout à fait sûr : il n’avait pas encore eu l’occasion de s’y coller assez longtemps.

Du concret, enfin. Aider les gens, au quotidien. S’assurer que les bonnes associations reçoivent leurs subventions. S’assurer que chacun puisse se promener en sécurité à la nuit tombée. Mieux le peuple se sentirait, plus il croirait en lui et ce qu’il pouvait faire de meilleur. C’était la clef, toujours accomplir une mission en se demandant : que puis-je faire de mieux ? Ainsi inciter les autres à faire pareil.
Et puis, gagner une indépendance de plus en plus confortable. Etre libre d’être tout entier dévoué à la cause. Rentrer chez soi le pas léger, s’entrainer encore, sans personne pour nous dire quand commencer et quand arrêter, que la machine qui mesurait les fonctions vitales.
Aller à la rencontre de celles et ceux qui changeraient la donne et sauraient le faire sans tout raser. Comme cette femme, par exemple.

Lysandre se déplaçait à pied cet après-midi-là, vérifiant par la même occasion qu’il avait bien retenu le plan de la zone – cela pourrait lui servir en cas de dysfonctionnement du GPS. Ils disaient que ça n’arrivait jamais, que le matériel était du dernier cri ; mais ça pouvait toujours arriver. Il fallait alors être certain que la mission soit malgré tout achevée. De celle-ci en dépendait d’autres, certes plus importantes, mais impossibles à mener à bien sans avoir d’abord effectué les petites tâches.
Lysandre s’occupait des petites tâches.
Cela ne l’empêchait pas de penser aux plus grandes, qu’il exécuterait un jour, il le savait bien, à force d’efforts. A seize ans à peine, sa situation était déjà très bonne, il fallait à présent laisser faire le temps. Et les fréquentations.
Dans une mission, il y a toujours un moment où il convient de ne pas intervenir, de laisser les choses se faire elles-mêmes. S’assurer simplement que l’on a bien couvert ses arrières, et laisser faire. Les relations humaines, c’était la même chose.

Le plus difficile était de devoir se méfier. D’avoir appris à le faire. Car jamais avant cela il n’était venu à l’esprit de Lysandre de se méfier de qui que ce fût. Durant les exercices de repérage, c’était sa grande faiblesse : il était incapable de lire le vice sur les gens. En eût-il été lui-même couvert qu’il ne l’aurait jamais su.
Cette femme-là, quel rôle aurait-elle ? L’aiderait-elle à couvrir ses arrières ? Lui confierait-elle une autre mission, toute différente, un objectif qui le pousserait à se dépasser ? A devoir s’entrainer un peu plus ? Lysandre n’en savait rien. Il savait seulement qu’elle savait qu’il n’en savait rien, et il ne faudrait pas qu’il le laisse paraitre.
Constatant qu’il était parvenu à destination sans s’être une seule fois perdu, il poussa donc la porte du jardin et la laissa ouverte, comme une négligence.

A l’approche du jeune homme, la lumière s’alluma automatiquement et inonda les murs et le sol d’une lueur plein spectre chargée de vitamine D. On appelait alors jardin cette pièce d’environ dix mètres carrés – un luxe. La lumière tomba franchement sur la table de fer, sur l’herbe qui donnait l’illusion de l’humidité, et sur un grill qui, parqué dans un coin, semblait neuf. On n’entendait que le bruit de la ventilation qui marchait pleins tubes et assainissait l’air.
Lysandre se fit la remarque qu’il aurait lui aussi un jardin un jour. Il pourrait s’y entrainer à l’air libre. C’était si agréable alors, d’y respirer, que sa tête tourna quelques secondes. Ça n’avait rien à voir avec la puanteur lourde de la rue, que les masques n’atténuaient nullement.
Il traversa la pièce en marchant sur les dalles grises, et sonna à la porte. Une vraie maison, pensa-t-il en laissant son regard courir sur la façade. Avec un étage, et les mêmes personnes qui y vivent toute l’année. Une vraie maison.

Cela faisait deux ans à présent qu’il connaissait cette femme. Il y avait peu de gens qu’il fréquentait depuis si longtemps, à part Héliä, bien évidemment ; mais ce n’était pas du tout la même chose. Par exemple, Héliä ne faisait jamais aucune promesse. Alors que cette femme-là ne faisait que cela. Elle lui promettait des merveilles ; et il n’était pas dupe : il savait que ce n’était que cela, des promesses, et qu’il fallait mettre à bout une chaine d’actions concrètes pour en réaliser une seule.
Quelle promesse obtiendrait-il cette fois ? Quel but ? Lysandre secoua la tête pour se détendre : on allait probablement davantage lui tirer les oreilles. Oui, c’était cela qui l’attendait. Son dernier entrainement ne s’était pas si bien déroulé que prévu. Il avait eu peur au dernier moment et s’était détourné. On avait dû le remarquer.
La porte finit par s’ouvrir et une femme se dessina dans l’encadrement. Elle avait troqué sa nanocombinaison contre un tailleur sur mesure.
« Bonjour, Lysandre.
– Bonjour, Chloris, répondit le jeune homme avant d’entrer.

Le seuil à peine franchi, il scanna du regard l’ensemble de la pièce, plus chaleureuse qu’il ne l’avait soupçonnée. Un curieux mélange à la fois intime et impersonnel. On lui fit signe de s’assoir. Il s’exécuta.
La table basse était un travail d’artisan, fabriquée à la main…Comment disait-on ? « Manufacturée ». Il passa sa main sur le bois ; oui, vraiment. Le canapé sur lequel il s’était assis était quant à lui standardisé, ce qui voulait dire essentiellement blanc, comme n’importe quel meuble standardisé. Toutes les décorations, du papier peint jusqu’au moindre motif du plus petit coussin, se projetaient, à présent. On mettait les lunettes pour tout voir : les illuminations, les tapis, les housses de chaise et de canapé.
Lysandre aimait bien ce principe de changer l’ambiance d’un appartement d’une minute à l’autre. Certains soirs, ça l’avait aidé à se sentir moins seul. C’était fascinant, ce pouvoir que donnait la réalité augmentée de façonner un monde à la mesure de chacun.
Le jeune homme laissa son regard couler sur le complet mobilier du salon ; il ne trouva nulle part trace d’elle. Alors, il osa :
– Héliä n’est pas là aujourd’hui ?
– Elle est encore à l’école. Elle ne devrait plus tarder. » répondit Chloris, la mère d’Héliä.

  

 

 

 

 

 

De son côté, Héliä rentrait à présent du lycée, boite à moutons ou à petits chefs ; allez savoir : les deux peut-être ! Les journées lui paraissaient de plus en plus longues. Et cette obligation de toujours vivre en réalité augmentée, quelle plaie ! Qu’est-ce que ça pouvait bien leur faire, à tous, de savoir quel fond d’écran elle allait choisir ce jour-là ou vers quel passe-temps elle se tournerait ? La formule même de « réalité augmentée » lui semblait mal choisie : en quoi superposer un voile sur la laideur du monde constituait une « augmentation » ?
Héliä commençait à se lasser d’être toujours la première, partout – et surtout que cela fût si facile. Le système n’était pas d’une complexité à toute épreuve ; d’autres qu’elles l’avaient certainement compris. Cela voulait-il donc dire qu’ils avaient choisi de se taire ?
Elle manqua trébucher sur le trottoir et cela lui remit les idées en place.
Garder en tête ce que disait Guillaux : « C’est ce qu’on fait pour survivre, on divise les gens en deux catégories. On essaie de se prouver que ce n’est pas le cas, avec la psychologie, la neurologie… On essaie de se convaincre qu’on est plus compliqué que cela, mais nous sommes en réalité restés tout à fait binaires. Et tout ce que nous faisons, c’est placer les gens que nous rencontrons dans la catégorie soit des bons, soit des méchants. Et on les fait parfois passer de l’une à l’autre avec une facilité déconcertante ! Il faudrait être capable de se voir soi-même du dehors pour se montrer si prompt à juger. »
Pour relativiser son point de vue, Héliä tenta de s’imaginer de l’extérieur : jeune fille relativement discrète dont la vie détonnait malgré elle ; tête d’ampoule, deux parents unis de longue date, un petit frère, une vraie maison. Force était de constater qu’elle ne renvoyait pas une meilleure image qu’eux. La sienne, celle de première de la classe qui arborait des lunettes de verre de manière ostentatoire, était peut-être même la pire.

De temps en temps, elle repensait à Monsieur Guillaux, à qui elle envoyait sporadiquement des messages qui ne sortaient toujours pas de la zone de cordialité, mais qu’elle aurait voulus plus profonds au fur et à mesure qu’elle grandissait, qu’elle comprenait le monde davantage. Elle rêvait parfois de confronter ses opinions aux siennes, dans l’espoir qu’elles s’alimentent mutuellement pour en devenir meilleures.
D’autres fois, elle se souvenait simplement d’une de ses milliers de leçons de morale. Bien que parfois surannées, elle leur trouvait un petit côté apaisant, un peu comme ces comptines grâce auxquelles on endormait jadis les enfants.

Héliä repensa au projet de déménagement qu’avaient ses parents, qui ne cessaient de le repousser. Devait-elle prévenir son professeur ? Et si quelque chose arrivait, de vraiment grave ? Si elle se retrouvait soudain à devoir appliquer les connaissances qu’il lui avait données ? Devait-il savoir où elle vivrait désormais, au cas où ?
Elle faisait de plus en plus souvent ce rêve étrange où Guillaux n’avait pas de visage. Il était debout dans la classe, c’était exactement le même qu’à l’accoutumée, mais sans visage. Il répondait néanmoins à ses questions d’une voix caverneuse, que ne laissait échapper aucune bouche. Cette voix résonnait dans les entrailles d’Héliä.
Elle avait échoué dans toutes ses tentatives de réussir à prendre le contrôle de ce rêve-là. A chaque essai, elle n’était parvenue qu’à se réveiller en sueur sans espoir de se rendormir. Et pourtant, elle y tenait, à ses histoires de sommeil polyphasique, entrecoupé de pauses, aux cycles optimisés et chronométrés.

Héliä avait cru que parce qu’elle n’était plus son élève, Guillaux finirait par prendre les devants, par lui parler clairement des cataclysmes qui se tramaient et auxquels elle devrait un jour prendre part. Elle n’était pas stupide, elle sentait bien que les choses ne prenaient pas une tournure compatible avec l’épanouissement ; et son professeur le savait depuis certainement plus longtemps. Elle n’aurait pas été étonnée de découvrir que lui-même avait eu une adolescence chaotique. Guillaux avait placé des espoirs en elle, elle l’avait bien senti. Mais pourquoi ? Pour quelle bataille ?
Guillaux n’avait jamais pris les devants. Etait resté dans la zone grise. Peut-être sous-estimait-elle l’attachement de son ancien professeur à son emploi. Peut-être sous-estimait-elle sa fidélité, malgré lui, à ce qu’il appelait lui aussi la « basse-population ».  Les gens d’en bas, dont ils étaient si proches, l’air de rien ; et au-dessus desquels ils se croyaient élevés dans les airs par une bulle de lumière savante. Comme si toute leur érudition pourrait, au moment fatidique, être érigée comme un étendard dans la grande guerre et leur offrir l’immunité.
Non, l’intelligence ne retient pas le feu des balles.
De fait, tentant véritablement de trouver une réponse dans le tumulte de ses frustrations, Héliä s’était laissé porter sans s’en rendre compte devant son ancien établissement. Elle avait vu Monsieur Guillaux en sortir ; mais elle était restée au coin de la rue, sans oser lui parler, ni s’approcher. Elle l’avait suivi sans y penser jusqu’à la bouche de métro, puis était rentrée chez elle.

 

 

Héliä trouva la porte du jardin ouverte négligemment. A peine eut-elle ouvert celle de l’entrée qu’elle sentit qu’il y avait quelqu’un dans la maison. Elle avança à pas feutrés dans le couloir et s’arrêta à l’entrée du salon : sa mère discutait là, avec un inconnu.
Héliä arriva bientôt dans l’encadrement de la porte :
« Tu es au service d’une grande mission, à présent, tu comprends ?
L’étranger ne répondit pas à la question de sa mère, mais des signes de tête durent être échangés.
– Tu dois réussir, nous te faisons confiance, tout particulièrement moi.
La mère d’Héliä devait avoir un rendez-vous avec l’un de ses employés, pensa sa fille. Mais pourquoi ici ? A la maison ? Sa mère laissait toujours tout cela au bureau, c’était bien là ce qui empêchait Héliä d’en savoir davantage sur son statut de fonctionnaire.
L’étranger répondit avec ce qui dut être un silence intimidé, puisqu’il se tordit sur le canapé qu’on entendit grincer. Ce devait être quelqu’un d’assez costaud, d’assez lourd, car le canapé ne grinçait pas, sinon.
Chloris fit les cent pas dans le salon.
Au bout de plusieurs minutes qu’elle avait rythmées du bruit des talons, sa mère finit par s’assoir. Probablement à côté de son invité. Le ton qu’elle utilisa fut immédiatement plus chaleureux :
– Comment ça se passe ?
Il n’y eut toujours pas de réponse.
– Elle parait toujours un peu fermée, c’est ça ? Elle a toujours été comme ça, que veux-tu. Elle sourit perpétuellement au monde, mais elle est très secrète.
Héliä se tenait en équilibre sur un pied pour écouter un peu plus, lorsque la voix sourde de l’étranger retentit enfin dans le salon :
– Non, ça va. Mieux.
Ce ne fut pas tant la voix qu’elle reconnut, que son inflexion admirative, impuissante mais franche ; une inflexion qui lui inspira d’abord un sentiment de paix, avant que la réalité ne lui revienne. Prise de doutes et souhaitant surtout avoir tort, elle sortit son téléphone et lança la géolocalisation de ses proches. Le plan de la maison s’afficha bientôt, mais deux petits points rouges seulement apparurent sur celui-ci : sa mère, à l’endroit du canapé, et elle-même, derrière le mur.
Héliä lança une recherche personnalisée : il était chez lui. Ou du moins, répertorié comme tel. Alors, pourquoi la voix de Lysandre résonnait-elle dans son salon ?
Que faisait-il ici ? Avaient-ils un rendez-vous qu’elle aurait oublié ?
La discussion reprit, mettant un terme à ses questionnements.
– Héliä n’est pas loin de partager tes sentiments, Lysandre, tu sais.
Sa mère s’était à présent levée. Elle parlait les mains dans son dos : sa position pour convaincre, qui faisait sa voix légèrement plus aiguë. Et sa voix n’était plus chaleureuse, ni même d’une rigueur mathématique ; elle ne faisait que dresser un constat :
– Un changement d’opinion est si vite arrivé de nos jours, compléta-t-elle.
Héliä prit le risque de se pencher un peu davantage et aperçut rapidement Lysandre qui, les mains jointes, baissait la tête, assis sur le canapé.
– Je veux dire, continua Chloris. L’amour, aujourd’hui, on sait comment ça fonctionne, ce n’est plus vraiment un mystère. Ce n’est même plus un rêve. Quelques taux d’hormones, quelles suggestions, quelques algorithmes. Un jeu d’enfant. »

Héliä n’était pas certaine de comprendre tous les tenants et aboutissants de cette conversation ; elle n’était pas même sûre de vouloir les comprendre. Tout ce qu’elle espérait, c’était que Lysandre dresse contre les sous-entendus de sa mère une phrase qu’il aurait bâtie comme un mur. Il avait tant de difficultés à exprimer ce qu’il ressentait, à formuler un refus, une objection, que ce fut là qu’Héliä dirigea ses prières.
Mais Lysandre ne répondit pas.

Héliä fit très lentement demi-tour, attrapa son sac au passage, reprit la porte par laquelle elle était entrée. Elle courut longtemps, à travers les rues encore habitées, dans la nuit de Papaver, glaciale mais légère.
L’amour, « un jeu d’enfant » ? Un « changement d’opinion », « si vite arrivé » ? Qu’avait voulu dire sa mère, exactement ? Qu’il serait facile de pousser un tiers – mettons, sa fille unique, par exemple – à tomber amoureuse ? En guise de récompense, de cadeau, ou d’appât ?
Comment avait-elle pu jusque-là ignorer que sa mère eût des contacts avec Lysandre ?
Héliä courut le temps qu’il lui fallut pour se calmer. Lorsqu’elle fut certaine que son ami était parti, elle rentra chez elle et fit comme si de rien n’était. Héliä détestait qu’on lui mente, mais adorait faire semblant.

 

 

Le lendemain, en fin d’après-midi, Héliä attendait devant la porte de Bogus. Guillaux peina à distinguer son regard dans la nuit, sourit lorsqu’il y parvint. Fourrant sa tablette dans sa poche, il traversa la route et rejoignit la jeune fille sur le trottoir d’en face où ils firent quelques mètres en silence, se plaçant dans l’angle mort de la caméra du perron. La lumière d’un réverbère tomba alors franchement sur le visage de son ancienne élève.
Héliä avait changé. Ses sourcils s’étaient affinés et elle s’était coupé les cheveux. Mais le pire, c’était le sentiment qu’il lisait alors sur ses traits, qui l’arrêta dans sa contemplation.
Sous ses yeux, les cernes indiquaient qu’elle n’avait probablement pas dormi de la nuit. Son souffle était encore court et son front étincelant. La moitié de son visage disparaissait sous un masque anti-particules qu’il voulut arracher pour retrouver son sourire, mais il craignit de n’avoir que la confirmation de ce qu’il pensait : Héliä était habitée d’une incommensurable peur.
Et au bonheur des retrouvailles avec son ancienne élève se substitua une terreur telle que Guillaux n’en avait plus ressenti depuis des années.
Il saisit Héliä sous le bras, et l’entraina un peu plus loin, dans un square sombre où un gigantesque purificateur avala leur silhouette.

 

Au contact d’un air légèrement plus sain, Héliä ôta son masque. Elle sembla reprendre un peu de contenance, et lui raconta tout, d’un trait : le discours de sa mère, sa rhétorique silencieuse, les non-dits de la proposition faite à Lysandre, son ancien camarade. Vous vous souvenez de Lysandre, n’est-ce pas ?
« Je me souviens de Lysandre, répondit calmement Guillaux. Un de tes anciens soupirants, répondit l’enseignant.
Le temps n’était pas passé sur eux comme il était passé sur lui. Pour l’enseignant, le nouveau devenait ancien à chaque rentrée. Héliä, elle, sembla gênée par cette formule vieillotte, « un de tes soupirants » ; Guillaux crut comprendre qu’elle le voyait toujours. Il ne savait vraiment pourquoi mais le comprenait néanmoins.

Le professeur sentait se décomposer son visage davantage à chaque minute que durait le récit. Il fit un effort pour sourire qui parut épouvanter Héliä. C’était donc sur cette partition qu’ils se retrouvaient finalement : la frayeur et la rancune. Il aurait aimé pouvoir l’éviter. Il avait donné le moins possible de lui-même afin de ne défaire aucune illusion.
– Peut-être qu’ils ont déjà commencé à me manipuler, et que je ne suis même pas au courant. » lâcha Héliä en laissant tomber sa mâchoire.

Guillaux se souviendrait d’avoir articulé un « Peut-être, en effet » dont il était absolument certain et qui l’horrifierait plus tard. La vérité était que ce « pacte » conclu entre la mère d’Héliä et Lysandre ne changeait rien pour lui. Peu importait ce qu’ils avaient pu déjà lui faire, car ils ne feraient plus rien : la peur d’Héliä, c’était le signal de départ.
Il faudrait se jeter dans l’action d’un coup d’un seul, sans plus de préambule. Recommencer, comme la première fois. Le temps de la révolte était arrivé où opposition et idéaux devraient prendre corps.

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