Les Fourches caudines – Episode 9

feu 4

 

 

 

 

Au fond, Guillaux n’avait pas eu si peur depuis qu’il avait quitté ses parents : exclu à nouveau d’un monde incompréhensible, déterminé seulement à tambouriner aussi fort qu’il le pourrait contre la porte de Corne.
De cette enfance, il avait également gardé la méthode paternelle pour se calmer : poser une main sur sa nuque, la serrer à peine, de manière à simplement sentir battre son cœur dans sa paume. Cette relaxation avait failli le tuer trois fois déjà, particulièrement lorsqu’il avait senti qu’il priait presque et que ses doigts broyaient sa colonne ; mais il finissait toujours par se reprendre, en captant ce pouls plus ou moins régulier, comme celui d’un étranger dans ses propres vertèbres.
Le professeur avait peur pour Héliä comme s’il se fut agi de sa propre enfant. Son enfant à qui il aurait caché la réalité de sa situation. Il reproduisait ni plus ni moins ce qu’avaient fait ses propres parents en ne disant rien des origines du harcèlement qu’ils subissaient. Mais aurait-ce été plus responsable, plus éthique, d’en informer Héliä et de la laisser avec toute cette inquiétude ? Ce n’était pas le moment – se dit Guillaux pour se reconstituer- ce n’est pas le moment de remuer les doutes. Maintenant, il faut foncer.
En même temps que son enfance, Guillaux avait perdu sa merveilleuse capacité à penser plus lentement.

 

Cette année-là, à Bogus, les tensions s’étaient resserrées autour de l’enseignant. Son nouveau manager – qui l’appelait désormais par son prénom- l’assaillait de questions. Sous couvert de « transparence » et de « rentabilité », celles-ci se faisaient à chaque fois plus intrusives, plus indiscrètes. Et comment gérez-vous votre vie d’employé hors-classe ? Y’a-t-il des hobbies qui vous intéressent plus que d’autres ? Travaillez-vous au sein d’une association ? Guillaux craignait qu’à un moment où un autre, un service de renseignement ne mit la main sur son adolescence : comment expliquerait-il les errances vécues ces années-là ? Ces longs mois à disparaitre de tous les radars ? Avoir fait de « l’aide à la personne » ? Mais quel autre délit de solidarité cachait-il ainsi ?
L’hostilité du nouveau manager n’était cependant pas la pire des menaces : il y avait aussi les inspections. Cette fois-là où l’on avait simplement demandé à avoir accès aux rédactions de ses élèves ; puis cette autre où on l’avait interrogé en détails, comme jamais auparavant, sur ses méthodes d’évaluation. Plus tard encore, cet étrange rendez-vous dans le bureau d’un supérieur, où Guillaux avait été cuisiné sur rien de moins que sa vision du monde : « Pensez-vous, vraiment, Monsieur Guillaux, que les cours puissent être dépourvus de toute matière politique ? » lui avait-on demandé sans ambages. L’enseignant s’était entendu balbutier des inanités sur la neutralité, sur la nécessité d’aider les élèves à devenir ce qu’ils pouvaient être de mieux, à savoir de bons citoyens, des citoyens rentables et utiles. Il en avait vomi toute la soirée et avait dû prendre une triple dose de pavot pour parvenir à dormir.
Enfin, le second corps d’inspection était arrivé. Il n’appartenait pas à Bogus, cela se voyait. Ces nouveaux garde-fous n’avaient pas le moindre souci des élèves, mais voulaient simplement en savoir plus sur Guillaux lui-même. Pour ce faire, ils s’asseyaient au fond de la salle et l’observaient des heures durant. Or, s’il était possible de déconnecter une caméra, rien de semblable ne pouvait être envisagé lorsque l’on passait à la surveillance humaine.

Bien sûr, cet espionnage avait pesé sur les élèves eux aussi. Et sa connaissance du système sauva seule la mise à Guillaux lorsqu’un jour, en plein cours, sous les yeux inquisiteurs de l’inspecteur, un élève fit innocemment référence à la dernière session d’écriture sur papier qu’ils avaient faite deux semaines plus tôt.
L’agent d’inspection avait ôté ses lunettes pour regarder Guillaux, et l’avait sommé de bien vouloir expliquer sur le champ le bien-fondé d’une pratique aussi dépassée et pernicieuse que celle d’écrire à la main.

Les élèves ne comprenaient pas quelle bêtise ils avaient bien pu faire ; Guillaux avait eu ce soulèvement d’épaules contracté qu’il affectait toujours lorsqu’il était anxieux. Pourquoi l’enseignant bégayait-il soudain, lui d’habitude si éloquent ? Avait-ce été si grave, d’écrire au stylo bleu sur un carré de papier blanc acheté au marché noir ?
Guillaux s’était ressaisi et, face à l’agent, s’était raccroché à la dernière théorie scientifique en vogue : écrire à la main avant le sommeil améliorerait la qualité des rêves.
Il s’était entendu broder tout un scénario sur ce thème : il avait pratiqué cette activité pour en démontrer l’inutilité. Trois groupes avaient été formés. L’un écrivait à la main avant la nuit, avec des stylos – qui avaient tous été remis au professeur à la fin de l’activité – ; l’autre groupe écrivait à l’ordinateur ; le troisième n’écrivait pas. S’ils en étaient venus à la conclusion que, grâce à l’observation stricte de plusieurs journaux de bords rédigés par mots-clefs, écrire stimulait en effet l’activité onirique, il ne faisait aucune différence concrète que cela se fasse à la main ou à l’ordinateur, plus depuis que les écrans avaient été améliorés afin de ne plus nuire à l’endormissement. En tâtonnant, les élèves en avaient déduit que le stylo n’était plus relié à leur personne, ne charriait aucune signification, et n’influençait pas leurs rêves. Ce fut la seule fois qu’ils avaient écrit au stylo sur des feuilles de papier. Et ce fut donc pour démontrer l’inutilité de l’écriture manuscrite.
Les élèves s’étaient regardés et interrogés du regard : avaient-ils vraiment fait cette activité, et, surtout, avaient-ils pu vraiment en arriver à cette conclusion qui leur paraissait si peu amusante ? Monsieur Guillaux avait senti les yeux des adolescents sur lui, alors qu’il soutenait ceux de l’inspecteur, et il aurait voulu qu’ils lussent sur son corps et son visage l’incroyable mensonge qu’il était en train de pondre, et lui pardonnassent le fait qu’il les embarquât avec lui dans l’imposture faite à l’inquiétant patron. Les élèves, persuadés à tort d’avoir fauté, n’avaient rien dit de plus, et l’inspecteur avait autorisé le professeur à continuer. Ce dernier s’était retourné et avait passé la main sur sa nuque.

Alors qu’il retournait derrière son bureau, son regard tomba sur la chaise, comme s’il attendait quelqu’un qui aurait compris tous les enjeux de ce qu’il venait de se passer. Quelqu’un qui le soutiendrait.
Toute l’année, il l’avait contemplée, cette chaise restée vide, celle qui avait été celle d’Héliä pendant quatre ans, la chaise sur laquelle il l’avait vu grandir et devenir celle qu’elle était à présent. Celle qui n’était plus là.
Guillaux avait espéré pendant des mois que quelqu’un pourrait prendre sa place, lui rendre le goût de son métier. Mais personne ne vint. L’Héliä que lui-même connaissait n’existait probablement déjà plus, tant on change à cet âge-là.
C’était ainsi que la peur de son ancienne élève commença à devenir le point de non-retour. Guillaux se l’était énoncé très clairement : si Héliä revenait vers lui avec des doutes sur le monde, il se ferait guide et abandonnerait tout.

L’inspecteur spécialisé n’assénerait à l’enseignant qu’un avertissement, plus tard, après le cours ; ainsi que quelques questions supplémentaires sur la provenance du papier et des stylos qu’il avait utilisés. Les horaires de connexion de la caméra seraient désormais vérifiés avec application. Guillaux avait eu chaud.

Et ce matin-là, deux jours après avoir revu Héliä, ses doigts menaçaient à nouveau de broyer sa nuque et sa carcasse, lorsqu’il ouvrit son casier. C’était un espace étroit, juste assez grand pour y glisser un déjeuner un peu plus sain que celui du réfectoire. C’est ce que faisait d’ailleurs Guillaux quand il aperçut qu’un document avait été déposé en son absence.
Un document papier.
Or on n’utilisait plus de documents papiers dans les établissements scolaires depuis au moins deux générations. On ne disposait même pas ici de machines capables d’imprimer.
Guillaux lança un œil par-dessus son épaule, s’assura qu’il était seul, et saisit la feuille : c’était un format A4, de grammage léger, on voyait au travers. Ce fut ainsi que l’enseignant découvrit qu’il n’y avait rien d’écrit sur cette feuille. Rien du tout.
Il n’était pas assez stupide pour l’avoir laissée trainer là, non ; c’était bien trop suspect. Et puis, si c’eût été le cas, il aurait trouvé dans son casier un paquet de feuilles, un livret au moins.
Guillaux ne parvenait pas à se convaincre, d’autant plus que ses doigts reconnaissaient à présent la texture du papier qu’il utilisait pour faire écrire les élèves. Il ne parvint pas à faire cesser les voix qui hurlaient : quelqu’un sait.
Quelqu’un sait. Pour la peinture isolante sur les murs, pour les déconnexions temporaires de caméra, les rédactions trafiquées, pour le papier obtenu sur le marché noir, quelqu’un sait. Pour sa participation à des groupes activistes dans sa jeunesse, pour son adolescence frelatée, pour les rédactions trafiquées, pour les fables quelqu’un sait. Pour Wilhelm, pour Daniel, pour Héliä, quelqu’un sait.
Guillaux comprenait bien ce que cela signifiait : aucune interdiction stricte ne pesait en réalité sur l’usage du stylo et du papier. Seulement, le simple fait de pouvoir en trouver, si net et bien coupé, témoignait d’une connaissance de réseaux alternatifs qui pouvaient, eux, constituer une menace. La feuille de papier en disait davantage sur son fabricant que sur celui qui la noircirait.
Et quelqu’un dans l’établissement cherchait à lui faire comprendre qu’il connaissait cet usage en laissant là ce billet anonyme.

Guillaux décida de se ménager quelques jours le bénéfice du doute. Après tout, celui ou celle qui menaçait Guillaux l’avait fait de manière discrète et fine. Il ne l’avait pas collé directement sous le projecteur. Peut-être que cet homme ou cette femme souhaitait négocier. L’enseignant se dit ainsi qu’il avait un peu de temps devant lui ; et durant ce temps, il attendit Héliä pour l’une des dernières fois.
Au bout de quelques jours, la jeune fille avait dû voir un homme fondre discrètement sur elle dans la rue, et lui glisser dans la main un papier minuscule, sur lequel il était écrit à l’encre bleue, d’une graphie faussement détendue : « A l’Observatoire, le 27 de Papaver, à la nuit tombée. Il n’y a pas d’échec. »
Guillaux espéra qu’Héliä aurait la présence d’esprit de se débarrasser du message, et qu’elle serait au rendez-vous.

De son côté, inexplicablement, Héliä sut tout de suite de quel Observatoire il s’agissait, et elle sut également lire la peur dans les courbes exsangues de l’encre dont elle découvrait l’écriture.

 

 

Le 27 du mois de Papaver, alors que la nuit arrivait doucement, le professeur enfouissait les mains dans son manteau et sautillait sur place pour se réchauffer. S’il était arrivé quelque chose à Héliä, il l’aurait su, n’est-ce pas ? Il sentait qu’elle allait venir, elle ne devrait plus tarder ; la nuit était moite d’orage, peut-être avait-elle couru, eut trop chaud soudain. Peut-être se reposait-elle, deux minutes, sur le bord du chemin. Peut-être considérait-elle le poids de sa vie et des nécessités dangereuses.
Ou peut-être n’avait-elle toujours pas perdu sa manie d’être en retard.
Guillaux avait confiance, mais il ne pouvait pas empêcher l’inquiétude, à la fois qu’elle ne vienne pas, et qu’elle vienne, qu’ils soient surpris tous les deux.
Finalement, l’horizon de ses cheveux clairs atteignit le sommet et elle émergea de derrière un faisceau de lumière, dryade moderne échappée des bois à travers la tempête. Cette fois-ci, à l’abri des arbres et de l’obscurité, il lui ouvrit les bras et elle le serra dans les siens, mettant un point final à sa temporaire fin du monde.
« Ça ne s’arrange pas, dit-elle sans le saluer. Je crois que Lysandre est repassé à la maison, hier. Je suis à peu près sûre qu’une tentative d’hacker mon ordinateur a eu lieu cet après-midi. Et j’ai un rendez-vous médical prévu de longue date qui se rapproche. Pour mes yeux.

Héliä respira et fit un pas en arrière. Il découvrit une autre fille, une femme presque, dans une détermination qu’il n’avait pas été là pour voir fleurir chez elle. Il s’en voulut d’avoir été si longtemps absent.
– Calme-toi, Héliä. Tu ne sais pas ce qu’il s’est passé après cette discussion. N’échafaude pas trop de théories. Tu ne sais pas ce que pense Lysandre.
– Ben voyons, lâcha-t-elle.
Guillaux sourit : il n’avait pas fallu longtemps à son ancienne élève pour envoyer paitre l’autorité professorale d’un revers du poignet.
– Qu’est-ce que tu vas faire à propos de lui ? demanda-t-il.
– Comment ça qu’est-ce que je fais faire à propos de lui ? répondit-elle, énervée soudain.
Elle s’en voulut de son emportement qui suffit pour Guillaux à comprendre qu’Héliä aimait Lysandre. D’un amour d’enfant, certes, mais elle l’aimait quand même. S’il fuyait, Guillaux laisserait derrière lui quelques pétales séchés, une ou deux désillusions ; Héliä, elle, ne cherchait à empêcher rien de moins que le viol de son cœur.
– Je ne peux quand même pas arrêter de le voir d’un coup comme ça, ça…commença la jeune fille.
– …Ça paraîtrait louche, termina Guillaux. Tu as raison.

Il s’écarta un peu d’elle et se mit à marcher en long et en large devant l’Observatoire. Il prenait sa décision.
– Je savais que je finirais par en arriver là, continuait Héliä, sans égards pour les tergiversations silencieuses de son ancien professeur. Sans plus d’intimité.
Puis elle ne dit plus rien. Elle s’était déjà trop épanchée, chose qu’elle ne faisait jamais ; et son professeur semblait suspendu à ses lèvres, ce qui la gêna.

La regardant fixement pendant quelques secondes, persuadé qu’elle allait continuer, Guillaux comprit que finalement, non, et se tourna vers l’Observatoire, invitant la jeune fille à l’intérieur.
Il aimait ce lieu, avant-goût de futur tel qu’il en avait vu dans ces vieux films de science-fiction de son époque. Mais en même temps, l’adulte en lui détestait cet endroit, symbole de toutes les intimités violées, de tous les secrets divulgués. L’Observatoire était cet enfer infâme où les gens se bousculaient pour devenir spectateurs d’eux-mêmes.
Du doigt, il montra à Héliä les écrans qui, suspendus entre les murs gris, clignotaient au-dessus de leur tête.
– Dis-moi ce que tu vois sur ces écrans, Héliä.
Pendant un instant, il redevenait son professeur. Un peu surpris d’ailleurs, il avait distinctement senti remonter malgré lui sa voix d’enseignant lorsque sa langue avait buté sur son prénom incantatoire.
– La basse-population… dit-elle.
Il affecta un sourire cynique lorsqu’elle utilisa ce mot.
– Quoi d’autre ? demanda-t-il.
– Des publicités pour les Psychonautes, ajouta-t-elle. Une famille d’Onironautes qui prie en pleine rue et n’a manifestement… peur de rien ! Un couple d’Artistes en prison. Les pauvres…
Héliä ne se morfondit que peu de temps et en eut vite assez de l’exercice d’observation.
– Pourquoi cette question ? interrogea-t-elle, ne voyant pas où son professeur voulait en venir, à court de patience ce soir-là.

La question raviva chez Guillaux le souvenir du moment où il avait décidé de devenir professeur.
 

 

Quand il avait quitté ses parents, il avait dû se faire de l’argent, d’une manière ou d’une autre. La vie en squat – il ne l’avait jamais su avant que de la subir- avait ses inconvénients majeurs, et notamment le fait de devoir cohabiter avec d’incroyables mollassons dont le talent pour la théorie n’avait d’égal que leur médiocrité pour la pratique.
Un jour qu’il lisait dans un bar, un étrange couple s’était approché de lui.
Deux femmes qui devaient avoir une quarantaine d’années à peine. Il sourit de s’être dit « à peine », parce qu’il était encore plus jeune qu’elles, bien qu’il ne se sentît souvent exactement à l’aise que parmi les vieux qu’on entassait dans les maisons de retraite et à qui, sur son temps libre, il venait rendre visite, avide de vieux souvenirs qui pourraient lui donner matière à rêver.
Malgré son jeune âge, le couple respirait une certaine forme de sagesse. Guillaux se blâma pour sa naïveté lorsqu’il se rendit compte qu’il avait été simplement ébloui par les vêtements que toutes deux portaient. La première, dans une robe chic visiblement taillée sur mesure, et la seconde, vêtue comme il n’avait vu une femme se vêtir. De matières fines, lui sembla-t-il. En réalité, on n’avait vu personne d’aussi bien habillé dans ces quartiers depuis… Il n’aurait su le dire. N’était-il pas en basse – population ?

 

– As-tu déjà entendu parler de ceux qui se font appeler « Les Autres », la communauté d’Alias, Héliä ?

 

« Vous lisez, lui avait dit l’une des deux femmes, dans un sourire.
La question avait d’abord surpris Guillaux, puis il avait reporté ses yeux sur l’ouvrage en question. Ce n’était pas ce qu’il lisait qui les intéressait véritablement, mais le fait qu’il lût un ouvrage tout abîmé, à la reliure rognée par l’héritage, un ouvrage de papier comme elles n’en avaient plus vu depuis longtemps et qui semblait issu d’une période révolue, comme l’était leur propre allure.
– Oui, avait-il articulé timidement, incertain des raisons pour lesquelles ce couple s’était dirigé si gentiment vers lui.
Lire un livre de papier n’engendrait même plus d’insultes, ni de regards biaisés, mais simplement de ces silences qu’on réserve aux vieilles superstitions.
– Pouvons-nous nous asseoir ? continua la jeune femme.
– Oui, avait-il répété, craignant inexplicablement de manquer de vocabulaire. Bien sûr.
Le couple s’était assis. Elles s’étaient regardées plusieurs fois en souriant, avec de l’espoir dans les yeux, mais n’avaient plus parlé pendant de longues minutes.
– Nous n’allons pas y aller par quatre chemins, avait fini par dire l’une d’elles.
– S’il vous plaît, non, avait dit Guillaux qui commençait à s’inquiéter. Cette discussion lui donnait bien soif et il n’avait pas de quoi se payer une boisson ; il ne restait ici que parce qu’il y faisait meilleur que dehors.
Le futur professeur se rendit bien compte que le couple éprouvait de graves difficultés à trouver ses mots. Elles se lançaient des regards muets d’effarement et l’une attendait que l’autre ait plus de courage. Les quelques personnes qui fréquentaient encore ce bar cosmopolite levèrent brièvement leurs yeux de mouche, le temps de les darder d’un jugement construit en quelques secondes à peine.
– Nous avons un fils, commença la femme assise à gauche en cherchant à chaque mot le regard de sa compagne. Il s’appelle Wilhelm, il a quinze ans.
Guillaux ne disait rien. Il aurait vraiment voulu pouvoir boire, pour se donner une contenance, et abréger sa sécheresse.
– En bref, continua-telle en repositionnant son col, il ne s’intéresse à rien. On a bien essayé de lui enlever certains de ses objets mais, un coup il en a besoin pour l’école, un coup il ne peut voir ses amis sans, et il ne se sent pas bien quand il est tout seul. On a essayé de lui faire visiter le pays, mais il n’y a plus rien à voir. Nous n’avons pas les armes pour lutter. Nous ne savons pas vraiment quoi faire…Nous n’avons pas vraiment le temps, vous savez.
Cette dernière phrase avait à elle seule offert à Guillaux un tableau entier de la vie de ce couple à l’enfant unique : chaque jour, le gamin grandissait et s’éloignait de plus en plus d’elles. Le silence s’étendait entre eux de manière irrémédiable, et les parents ne purent bientôt plus atteindre leur enfant. Au début, elles avaient cru que parce qu’elles avaient de l’argent, il leur serait plus facile d’élever un enfant. Que celui-ci aurait tout ce dont il avait besoin, et qu’en soi il se rendrait bien compte que connaître le goût des barbecues de Petil ou le sens du mot « vacances » était un privilège.
Mais au fur et à mesure que cet enfant parlait un langage qu’elles ne comprenaient plus, voyait d’autres jeunes qu’elles ne connaissaient pas, elles avaient dû se rendre à l’évidence : il leur était impossible d’accumuler les fonctions de parents et de – probablement – chirurgienne et grande chercheuse en pixels.
En revanche, ce en quoi il pouvait les aider, Guillaux n’en avait aucune idée.
Néanmoins, il referma son livre et le posa sur la table.
Le couple prit ce geste mutique pour une invitation :
– Vous lisez de vrais livres, vous avez l’air de comprendre ces choses… articula la jeune femme assise à droite, d’un air gêné.

Des gens aisés venaient lui demander, à lui qui vivait à la rue, à lui qui avait quitté l’école à quinze ans, des conseils pour élever un adolescent dans ce monde de fous ? Mais qui pourrait bien être assez dingue pour accepter une telle responsabilité ?
Il fallut en réalité plusieurs secondes à Guillaux pour saisir la profondeur désespérée des propos de ces mères inquiètes qui lui faisaient face. Non seulement elles pensaient que lui, cet inconnu, pouvait faire quelque chose pour « sauver » leur fils – on ignorait de quoi, de sa propre absence à lui-même ou de celle de ses parents- ; mais en plus de cela elles l’avaient jugé sur ce simple livre de papier, corné par ailleurs comme l’était son âme.
En réalité, dans la représentation que ce couple en avait, il fallait sans doute être fou pour oser promener cet objet incongru, qui dénonçait en trois dimensions l’ère du livre numérique, et derrière elle celle des technocrates et industriels qui aplatissaient nos vies pour les rendre toujours plus insipides.
Mais la folie était toute relative, et ça, les deux jeunes femmes s’en étaient aperçus lorsque, épuisées comme tous les soirs, elles s’étaient allongées l’une à côté de l’autre sans plus de force pour faire l’amour. Elles avaient compris trop tard que leur aventure ne pouvait se vivre qu’à deux, et en étaient à un tel point de non-retour qu’il leur était plus facile d’embaucher un complet étranger pour se décharger de l’éducation de leur enfant, que de sacrifier quelques heures d’un travail qui leur apportait plus et qu’elles aimaient ou nécessitaient sans doute davantage que leur progéniture. Au-delà de l’incongruité de leur habillement, ce n’était qu’un couple moderne comme les autres : les Edistyens ne faisaient presque plus d’enfants.
Tout aurait dû pousser Guillaux à refuser, à remettre à leur place ces adultes qui abandonnaient leur gamin comme lui s’était senti abandonné des siens. Tout aurait dû le pousser à un discours dithyrambique qui incriminerait la productivité au détriment du partage, aux « Vous avez voulu un enfant, mais celui-ci n’a pas à être une extension de vous, c’est un être unique. C’est cela qui vous chiffonne, n’est-ce pas ? » Tout aurait dû le pousser à pousser ces parents vers leur enfant pour leur insuffler autant qu’il le pouvait l’amour et l’écoute de l’autre et sauver leur famille.
Mais Guillaux posa les yeux un instant sur le livre corné qui trônait toujours sur la table, et il s’imagina sans celui-ci, sans les autres avant, sans livres, sans mots, sans pensées, sans motivation, et il bâtit à ce moment précis une certaine conception de l’enfer qui, depuis, ne changea jamais. Quels repères un gamin délaissé par ses parents pouvait-il avoir dans une société comme celle-ci, dont les frontières hermétiques abritaient des cultures mortes ?
Alors, lorsque le couple lui proposa, après quelques questions sommaires auxquelles il répondit tout aussi sommairement, de devenir professeur à domicile, ce fut bel et bien un « oui » que Guillaux s’entendit lâcher, et il se crut soudain investi d’une mission qui le poussa à postuler dans des entreprises éducatives où on le soumit à des questions à peine plus élaborées. Quelque temps plus tard, il deviendrait enseignant. L’histoire de Wilhelm céderait le pas à celle de Joshua.

En Wilhelm, il paraissait à Guillaux pouvoir saisir concrètement ce qui faisait l’essence de l’individu « adolescent ». Il se livrait à une véritable sociologie qu’il rapportait dans un journal et qui lui permettait d’élaborer de nouvelles activités qui captiveraient son élève. Il se souvenait du jour où Wilhelm avait accepté de laisser ses lunettes de côté pendant toute la durée du cours hebdomadaire. Puis, peu à peu, l’adolescent avait tout simplement oublié l’engin si bien, qu’une fois, coincé dans les transports, Guillaux eut même des difficultés à le joindre. Il se souvenait de la fois où Wilhelm avait simplement admis se sentir mieux aux côtés de son nouveau professeur qu’à l’école. Que cela lui faisait du bien, qu’on l’écoute simplement, qu’on l’aide, qu’on prenne le temps de le laisser comprendre ce qu’on lui apprenait. Wilhelm avait un jour dit à Guillaux : « Vous êtes l’une des rares personnes avec qui je ne me sens pas seul. »
Au même moment, Guillaux obtenait son premier poste en collège et se rendrait bien vite compte qu’il n’était ni algorithme ni sociologie qui puisse englober tous les élèves en son sein.

Les cours hebdomadaires devinrent presque quotidiens, tant les parents semblaient satisfaits des résultats. Guillaux aurait eu de la peine à le confirmer : il ne les voyait jamais, et les deux compères partagèrent leur solitude en même temps que le silence de cette maison. Autour d’eux, il y avait ce bâtiment froid qui aurait dû accueillir la chaleur d’une vie de famille, mais qui était dépeuplé comme ces maisons-témoins qui n’avaient jamais vu aucune destinée se forger. Alors, parfois, ils restaient tous les deux ensemble un peu plus longtemps, ils se plongeaient dans le dernier jeu à réalité virtuelle, mangeaient quelques fruits secs, et ne parlaient de rien d’autre que de cela : les derniers jeux vidéo, les derniers groupes à la mode, les derniers endroits branchés. Ils ne parlaient de rien d’autre que de ce qui faisait toute la vie de ce jeune homme, qui s’intéressait à beaucoup plus de choses que ses parents ne semblaient vouloir le croire.
Un soir, alors qu’il arrivait avec une belle fournée de bonbons colorés – aucun futur ne changerait rien non plus au besoin rédhibitoire et délétère des enfants à se gaver de n’importe quoi – il trouva Wilhelm en larmes : il était tombé amoureux. Il avait tenu un journal intime écrit à la main, dans un carnet que Guillaux lui avait offert pour son anniversaire. Il y avait décrit en détails les rêves qui concernaient la camarade dont il s’était épris. Libéré de toute contrainte autre que sa limite d’encre, le jeune garçon s’était dévêtu de pages et de pages et les avait tissés en un long texte autobiographique.
Ces « rêves » n’avaient pas plu à ses parents, qui, pour accueillir les questionnements métaphysiques et justifiés de leur enfant, n’avaient trouvé que les mots « obscénité », « régression » et « échec ». Soudain, le jeune lecteur de fond de bar avait été jugé incapable d’aider à l’éducation de Wilhelm.
Car lire des livres de papier, c’était une chose ; mais faire tenir à leur enfant un journal intime fait d’encre et d’arbres, c’en était une autre. Où même pouvait-on mettre aujourd’hui la main sur une telle relique ? Comment sauraient-elles que leur enfant était normal, bien constitué, si l’on cachait ses données personnelles ? Si on lui apprenait à avoir des secrets ? C’était les secrets qui menaient à l’automutilation et autres tentatives de suicide. Comment des parents étaient-ils supposés comprendre et s’occuper d’un enfant qui avait une telle intimité ?
Elles avaient brûlé le journal.

Guillaux songea bien à continuer de venir en secret, pour ce qu’en temps normal il avait vu les génitrices, mais Wilhelm l’en dissuada : leurs petites réunions avaient toutes été filmées, depuis le début. Pas par une caméra de surveillance, mais par une caméra de streaming qui avait été installée plusieurs années auparavant, et à laquelle on n’avait plus prêté attention, jusqu’à ce qu’un ami n’envoie à la mère des images de son fils parlant de tenir un journal manuscrit avec son professeur. Jusqu’à ce que cet ami explique à la mère de Wilhelm le danger que constituait pour un enfant la rédaction manuscrite d’un journal.

Guillaux était rentré chez lui en pleurant, mais ses larmes n’avaient fait que figurer un sentiment d’échec si dense qu’il demeurait intraduisible. Il avait malgré tout gardé son poste au collège. L’histoire de Joshua l’avait déjà secoué et le secouerait longtemps encore après cela. De fait, il avait désormais opté pour une approche moins familière. Les gosses avaient besoin de ses idées : il les déguiserait de cette pédagogie de comptoir que les grandes entreprises désiraient mettre en place dans leurs établissements.
Monsieur Guillaux était resté, s’était enraciné sur le chemin de l’enseignement comme on s’engage dans les Ordres. Mais il n’avait plus jamais donné de cours à domicile. Il construisait une barrière. Il comprenait qu’il ne pourrait pas tous les sauver.

 

 

Toujours à l’intérieur de l’Observatoire, Héliä répondait par une question à un Guillaux revenu d’un peu plus de désillusions :
Les Autres, n’est-ce pas cette communauté qui ne se soucie pas des rêves ?
– Pas exactement, corrigea le professeur en secouant la tête pour se débarrasser des souvenirs qui l’enchaînaient. Ils ne se soucient pas de la valeur des rêves, c’est différent.
Son ancienne élève réfléchit quelques secondes et en conclut que oui, c’était différent. Guillaux aimait regarder la réflexion s’installer sur le visage d’Héliä.
– Je serai bien là-bas, je crois qu’ils ont l’indifférence dont j’ai besoin.
La jeune fille fit quelques pas dans l’Observatoire, dont l’écho s’échoua contre les écrans muets.
– Alors, vous partiriez ? dit-elle, la voix étranglée.

L’heure de la fatidique question était arrivée. A la place d’Héliä, ce fut Wilhelm un instant que Guillaux revit, le regard embué qu’il avait levé vers son professeur alors que celui-ci franchissait la porte de manière irrémédiable, en tenant dans les mains une boite que son jeune disciple avait imprimée lui-même : une boite remplie des cendres de son journal intime, qu’il lui avait offerte.

Guillaux passa sa main sur sa nuque et déclara, pour cesser de se donner à lui-même trop matière à réflexion :
– Je t’emmènerais avec moi.
– Conditionnel ou futur ? demanda Héliä en riant juste un peu. C’était elle finalement qui posait une question : lui n’avait su formuler une demande.
– Futur, corrigea l’enseignant.
Puis les mots qu’ils avaient retenus si longtemps s’arrachèrent de sa bouche d’un seul coup, et tombèrent les uns sur les autres n’importe comment par terre entre elle et lui :
– Héliä, tu ne peux pas laisser qui que ce soit s’approprier tes rêves, tes désirs, au moment de ta vie où tu en as le plus besoin…Tu as plus à faire que cela. On t’a donné les armes pour te battre, et c’est une chance, même s’il te faudra peut-être les retourner contre ceux-là mêmes qui te les ont données. C’est de ta foi dont il est question. »

La jeune fille regarda son professeur, et avança vers lui sans dire un mot. Enfin, il formulait la menace précisément, enfin il laissait deviner qu’il en savait plus que ce qu’il pouvait bien laisser croire. Alors qu’un pas à peine les séparait, le visage d’Héliä se figea, et son corps se fendit. En milliers d’étincelles habitées du reflet des écrans, ses larmes éclatèrent. Elle tomba à genoux, secouée de sanglots.
S’agenouillant à son tour, Guillaux posa une main sur l’épaule de la jeune fille, prit son visage contre son épaule et, face à son mystère, comprit les raisons pour lesquelles il avait désiré s’occuper des enfants des autres, mais n’avait jamais pu se résoudre à en avoir lui-même.

***

Un commentaire sur “Les Fourches caudines – Episode 9

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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