Les Fourches caudines – Episode 10

nuit

N.B : les noms en gras ne sont pas définitifs. Un lexique sera bientôt disponible.

 

 

 

Le soleil se couchait enfin sur la fin d’après-midi. Nocturna était sa saison préférée. Les habitants de la cité d’Oniria se précipitaient chez eux pour se détendre avant la nuit, se donner les moyens de rêver, de laisser le Sens leur parler à travers leurs tribulations oniriques, dans l’attente d’un message obscur qu’ils interpréteraient… certainement n’importe comment.
L’Exégète Josef, allongé sur son lit trop grand, repassait dans sa tête son emploi du temps de la semaine. Les paupières alourdies par le sommeil, il tourna plusieurs fois sur lui-même : n’avait-il pas rendez-vous avec le Conseil des Disciples Oneiriens ? Quand, exactement ? Il se leva, sortit d’une poche son agenda et le feuilleta : c’était pour le soir-même. Josef avait même pris soin de noter qu’il devrait aborder le thème des extrêmes et de celui des migrations. Deux épineux « problèmes » sur lesquels il avait planché toute la semaine précédente ; mais il lui fallait les rapports des Disciples.

Josef se rendit dans sa salle de bain et se prépara pour le conseil sans cesser de penser.
Quelques nuits plus tôt, il ne savait plus quand exactement, il avait fait ce qui aurait pu être considéré comme un Kosmika, l’un de ces rêves que n’avaient que les grands Songeurs et, où, perché sur le bord du monde, il s’était vu se fondre à la nuit elle-même : il lui avait semblé, pendant une seconde, saisir tout entière l’essence pure de l’onirisme. De ces songes qui n’étaient réservés qu’à lui.
Il n’y avait que les disciples oneiriens pour croire que le pouvoir de Tark X avait été usurpé.
Josef sortit, revêtit sa toge ; maugréa quelques « Quand les yeux se ferment s’ouvre le crâne de corne. Les songes nous rendent égaux devant eux » et se mit en route.
Il aurait volontiers troqué cette corvée contre une bonne nuit de sommeil, et passa jaloux devant les centres d’incubation où les rêveurs se réfugiaient nombreux en cette période. A l’intérieur, un savoir plus ou moins ancestral leur offrait de plus ou moins bonnes conditions pour rêver au cœur de pièces noires qui faisaient s’évanouir le monde extérieur.
Les habitations du centre avaient gardé ce petit air de village. Josef aimait que le lieu où il vivait soit à ce point chargé de mythes, de passé : c’était une terre parfaite pour porter des humains dont les traditions avaient assuré la longévité.
L’Histoire lui avait pourtant appris que les Onironautes n’avaient pas choisi ces terres, qu’ils avaient fui vers le Sud et que la mer les avait arrêtés. Mais la foi fait de chaque errance une terre promise.
Tark X releva les yeux vers le ciel gris, lourd, chargé de nuages, gorgé de pluie.
Des mois à présent qu’ils n’avaient pu observer un carré de ciel bleu. Sous ce même ciel, mais loin de leur refuge, de l’autre côté d’Edistyä, les humains volaient à la terre tout ce qu’elle avait jusqu’à présent pourtant généreusement donné, et elle était en train de le leur reprendre. Les Onironautes les premiers en faisaient les frais : la montée des eaux finirait par engloutir leur région. Déjà, l’horizon avait laissé place à trois murs, qui rendaient impossibles les contemplations crépusculaires.
Josef s’engouffra dans une minuscule ruelle : entre les poutres de la maison, que l’on avait rénovées, des murs de verre bien plus récents se dressaient. Des étages avaient été progressivement ajoutés à la bâtisse, qui formait un patchwork architectural dont on pouvait lire les couches comme les anneaux d’un tronc, et qui nous transmettait des décennies, des siècles d’Histoire et de croyances.
Au bout de la ruelle, l’Exégète ouvrit une porte dérobée au pied d’étroits escaliers. Ce n’était pas l’entrée officielle, qu’il ne prenait que les jours de fête religieuse.

 

 

La salle de conseil, vulgaire salle de réunion qui n’avait pas une seconde le charme de leur antique Sanhédrin, s’ouvrit devant lui comme une prison. Les six membres étaient là et se levèrent rapidement pour le saluer.
« Bien, chers disciples, entama Josef sans préambule, nous sommes ici pour présider le Conseil des Disciples Oneiriens. A l’ordre du jour, le questionnement des extrêmes et celui de la migration.
Il y eut un long silence durant lequel ils cherchèrent tous en vain le regard d’un collègue.
– Le problème des extrêmes, et le problème de la migration, précisa Stella, une femme d’une quarantaine d’années qui devait son entrée au conseil à ses talents d’hypersomnique. Tant de fois elle arrivait en retard et tant d’autres partait en avance, pour la même raison, toujours : dormir. Son sommeil était béni de Nyx. Et ses heures de travail rémunérées par un Exégète excédé, mais dévot.
– Oui, balbutia Josef. Ces problèmes. Je vous propose de commencer sans tarder.
– D’accord. Alors : un groupuscule de quatre personnes a encore été démantelé pas plus tard qu’hier, Tark X. C’est le deuxième ce mois-ci et il me semble que vous devriez commencer à vous inquiéter. Et au rythme où vont les procès, nous ne pourrons pas les condamner avant quelque temps. Une meilleure organisation s’impose.
L’entrée en matière venait du jeune premier de la classe, le disciple Salomon, véritable petit parvenu que Tark IX avait choisi juste avant sa mort. Il l’avait tiré de l’école des Exégètes pour le mettre là, avec toutes ses faveurs. Maintenant Josef était obligé de se coltiner ce freluquet tous les jours qu’Hël faisait, alors même qu’ils ne s’étaient jamais entendus lorsqu’ils étaient à l’école ensemble. La cruauté des enfants se moque que vous soyez le petit-fils de l’Exégète en place, et que le bonhomme soit absolument terrifiant.
– Une chose après l’autre, voulez-vous, articula Josef en prenant soin d’affecter le calme. Quatre, ce n’est pas un « groupuscule », c’est une réunion entre amis.
– C’est un groupe d’amis Hérétiques, précisa le vieillard assis en bout de table.
Par Nyx ! Encore ce mot ; déjà ce mot.
– A quel point sommes-nous certains qu’il s’agisse d’« Hérétiques » ? demanda l’Exégète. Notre culte voit naitre chaque jour de nouvelles branches. Je voudrais simplement savoir quelle certitude vous pouvez avoir de cela.
– Ils ont de sacrés récits de cauchemar à raconter. On dit qu’ils pratiquent le rêve lucide, ou qu’ils auraient quelque chose à voir avec ce qu’au-delà des frontières on appelle le terrorisme.
– « On dit, on dit » ! s’exaspéra Josef. Je ne peux pas faire condamner tout le monde sur des rumeurs, il me faut du concret !
– Allez-vous continuer longtemps à nier la brutalité des faits, Tark X ?
C’était le deuxième vieillard qui avait parlé. Il y en avait trois en tout : Cornélius, vieillard taciturne et sec ; Arto, vieillard affable et cultivé ; et Elör, vieillard lessivé mais coriace en tout point imbu de sa personne. Les trois haïssaient Josef à moitié autant qu’il ne le leur rendait.
– Je ne nie rien, je tente simplement de garder la tête froide, répondit l’Exégète.
– Tout cela me fatigue énormément, déclara Stella.
Apparemment, elle cherchait déjà un moyen d’échapper à la réunion. Ce devait être l’heure de sa sieste.
– Désolé d’être si peu divertissant, dit Josef, mais vous voulez une autre organisation ? Ce sera celle-ci : dans la cité d’Oniria, on n’accusera personne sans preuve évidente. Sans cela, je serais incapable de gérer l’ensemble des procès.
– Vous déléguerez alors, proposa le jeune parvenu.
Josef se laissa tomber au fond de son siège et serra la mâchoire :
– Bien sûr, dit-il, lorsqu’il pensait en réalité : « Et vous laisser décider de la justice pour la communauté ? Plutôt mourir. »
Salomon continua :
– Vous savez, Tark X, j’ai quand même de la sympathie pour beaucoup de choses qu’a accomplies votre grand-père. Entre autres, il était très clair sur les questions de…Enfin…
Il éprouvait soudain des difficultés à terminer sa phrase :
– On pourrait facilement en venir à croire que vous avez de la sympathie pour… – il ménagea un suspens avant de finir – …  pour les « cauques », dit-il en mimant les guillemets par un minois affecté et une légère modulation dans les aigus.  Puis il lança ses regards à droite et à gauche pour juger de l’effet de sa déclaration : les autres en effet se mirent à murmurer.

Bien qu’il fût resté silencieux depuis le début de la réunion, on entendit calmement reculer la chaise d’Alistair. Sentant que le conseil s’éloignait de l’ordre du jour à une vitesse prodigieuse, celui-ci se leva, probablement pour demander le silence. Mais son ombre qui se dressa sur la table parla pour lui et fit taire tout le monde sans exception. La masse de chair finit par se rasseoir et conseilla seulement :
– Il serait bon de ne pas s’éloigner du sujet.
Josef ne partageait pas la frayeur des autres membres du conseil face à Alistair. Bien sûr, l’homme faisait quelques deux mètres de haut pour un mètre de large ; ses yeux gris, glacés, transperçaient les vôtres comme des lances et d’une main il aurait pu vous broyer le crâne. Mais ceux qui avaient vraiment eu peur dans leur vie le savaient : Alistair n’était pas terrifiant.

Cela arrangeait bien Josef : tous ces misérables chiens ne risqueraient rien contre lui, tant que ce monstre resterait de son côté.

L’Exégète Tark X put donc offrir une première conclusion au problème des extrêmes :

– Je n’ai pas les moyens humains ni financiers de couvrir autant de procès. La seule solution serait de les fermer au public…Or, vous savez très bien ce que les humains deviennent lorsqu’on les éloigne de la Justice, lorsqu’on leur enlève cette sensation de contrôle… Ils se mettent à élaborer des complots, ils spéculent, ils se détournent de la Foi. Est-ce cela que vous voulez ?
Tous, les trois vieillards, le jeune parvenu, Alistair et l’hypermnésique, tous firent « non » de la tête.
– Bien. J’accepterai donc de donner audience lorsque vous aurez fourni assez de preuves de la culpabilité de ces gens. Prouvez-moi qu’il s’agit d’Hérétiques, je ne demande que ça ! Passons au problème -il insista sur le mot- des migrations, à présent.
– Deux phénomènes convergent, Tark X, continua Arto. Mes délégués aux quartiers me font savoir que les Onironautes désertent et que ceux qui restent se détournent de nos traditions pour les divertissements du monde extérieur. On raconte que certains jeunes quittent Oniria la nuit pour aller faire la fête derrière la frontière d’Edistyä.
– Ce mur aurait vraiment dû être réparé ! Je m’ennuie à le répéter depuis le début ! Regardez les problèmes que ça nous apporte ! s’indigna Stella en baillant.
– Oui, bon, il y a la brèche, et alors ? Le mur nous protège malgré tout du reste du monde. Il n’empêche pas les gens d’arriver.
– Le problème n’est pas de les empêcher d’arriver, mais de les retenir de partir, expliqua Alistair.
– Comment cela ? demanda Josef.
– Sauf erreur, mes pronostics vont dans le même sens que ceux d’Arto. Mes propres délégués déclarent que le nombre des Onironautes par quartier baisse, surtout dans les secteurs à forte dominante religieuse. On déplore la perte d’un Marcheur Sentinelle, dans le quartier d’Orion, qui vit sans depuis deux semaines. Il y a six jours, on a dû y fermer un centre d’incubation. Le Cénacle a besoin de rénovations, et l’on a des difficultés à trouver des ouvriers. Et ce n’est pas qu’à cause du froid de Nocturna. C’est plus grave que d’habitude.
Josef se massa le sommet du crâne d’un air perplexe puis passa la main dans sa jeune barbe. Alistair continua :
– L’offre est plus ouverte dans des secteurs dits… Hum… « Plus modernes », pour ainsi dire.
– Que voulez-vous dire par là, Alistair ? demanda un des vieillards.
– Oh, rien de très grave, on ne suspecte pas de tentative d’introduction de haute technologie ou quoi que ce soit de ce genre. Simplement… Un cinéma païen semble avoir ouvert à l’angle de la rue Noreg II. On y passerait parfois des films fraudés.
– Etes-vous certain de ce que vous avancez ?
– Je ne remettrai pas en doute la parole de mes délégués, répondit le géant.
– Vous en arrivez tous à cette conclusion ? demanda Josef à l’assemblée, qui acquiesça comme un seul homme.

La désertion n’était pas un problème auquel Tark IX avait de son temps été confronté. Josef se souvenait que lorsqu’il était gamin, les Onironautes affluaient de part et d’autre d’Edistyä. On n’avait plus de place pour les commerces et les gens improvisaient des boutiques jusque dans leurs salons.
Mais une génération était passée. Désormais Edistyä, avec son confort ostentatoire, avec ses divertissements, devenait trop attrayante pour les jeunes croyants ayant été élevés par des Onironautes contraints et qui caressaient à présent l’envie de partir.
– Ne reproduisez pas les erreurs que d’autres Exégètes ont commises avant vous, Josef, soyez prudent, le mit en garde Elör, le vieillard lessivé mais coriace en tout point imbu de sa personne.
Celui-là avait toujours cette façon provocatrice d’interpeler son Exégète par son prénom, lui rappelant par-là qu’il l’avait connu nourrisson encore. C’était ce même homme – déjà à l’époque un vieillard lessivé mais coriace en tout point imbu de sa personne- qui avait surpris sur le visage de Josef ce sourire d’une joie ineffable. Lorsqu’il avait fait exécuter son grand-père, le respectable et vénérable Tark IX, qui avait si bien redressé la communauté d’un point de vue économique, et sous la constellation duquel le problème des cauques ou encore celui des désertions ne se serait jamais posé.
Josef se leva à son tour et posa ses deux mains sur la table.
– Bien, articula-t-il comme un défi. L’un d’entre vous a-t-il encore une bonne nouvelle à m’annoncer ?
Il commençait à s’emporter et aurait voulu jeter un regard à Alistair pour savoir si, en cas de pétage de plombs, la montagne de muscles le soutiendrait, mais il craignit d’agir de manière trop indiscrète.
L’hypersomnique de service, baillant ostensiblement, mâcha les mots suivants :
– Vous avez probablement entendu parler du massacre de la famille Berry.
Les oreilles de Josef sifflèrent. Massacre ? Non, nullement. Il n’en avait nullement entendu parler.
– Désolée, continua Stella, ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle.
– C’est-à-dire ? grogna l’Exégète. Croyez-vous que j’aie le temps de m’informer de toutes les petites affaires de la cité ?
– Bien sûr que non, pour un seul homme, ce serait un travail bien trop…
– Fatigant, non ? Est-ce le mot que vous cherchiez ?
– Oui, fatigant, répéta la femme en rougissant.
Josef se rassit en soupirant.
– Dites-moi tout de ce « massacre de la famille Berry », Stella. Je vous écoute.
– Bien, se rassénéra celle-ci. Il s’agit…Il s’agit d’une famille onironaute qui aurait quitté Oniria dans la nuit du 22 au 23 du mois des Joies. Ils n’ont pas pris de bagages, pas d’objets personnels, simplement une carte de paiement qu’ils ont obtenue on ne sait comment. Leurs corps ont été retrouvés quelques kilomètres après la frontière d’Edistyä, probablement battus à mort.
– Leur a-t-on volé leur argent ? Sait-on pourquoi on les a tués exactement ?
– Vous vous doutez que l’affaire était hors de nos mains, déclara le jeune parvenu. Il n’est pas si facile d’avoir ces informations.
Celui-là avait vraiment le don d’agacer Josef à chaque fois qu’il ouvrait la bouche.
– Je suis tout à fait au courant, merci à vous d’y employer votre temps et votre énergie si précieuse, déclara l’Exégète en feignant un sourire. Continuez, s’il vous plait.
– Non, reprit Stella, aucune conclusion de la sorte n’a été tirée. Mais les détails soulevés par le médecin légiste sont inquiétants. Voyez-vous, il semblerait que les Berry aient été… Il semblerait qu’ils aient été mutilés.
– Mutilés ? demanda Alistair.
– On leur a arraché les paupières, déclara Elör d’un ton froid et péremptoire.
Josef retint un haut-le-cœur qu’il eut peine à dissimuler. Arracher les paupières, vraiment ? Au nom de quelle barbarie pouvait-on commettre ce genre de crime atroce ? Au nom de quelle évolution ? Au nom de quel dieu absurde, ou de quelle absence de dieu, pouvait-on priver quelqu’un du sommeil éternel ?
Le vieillard reprit :
– On ne se promène pas en tranchant les paupières de n’importe qui, même pas à Edistyä, n’est-ce pas ?
Josef sentait poindre la moquerie et la condescendance à nouveau.
– Je l’ignore, déclara-t-il en ayant malgré lui trop l’air de se défendre. Comment voudriez-vous que je le sache ?
– Cessez de disperser votre énergie, Messieurs, coupa Stella. Vous êtes extrêmement fatigants et c’est bientôt l’heure de ma sieste. Abrégeons.
Mais c’était le jour qu’avait choisi les ennemis de Josef pour faire bloc.
Arto continua le laïus de son collègue :
– Vous avez pourtant des nouvelles plus fraiches d’Edistyä que nous autres, n’est-ce pas ?
Cette fois-ci, l’Exégète sentit qu’Alistair se retenait de jeter un regard vers lui. Cette salle de réunion des grands sages avait des airs de cour de récréation.
– Non, dit sèchement Josef. Devrais-je ?
– On raconte que vous avez des contacts avec certains d’entre eux.
Josef sentit le pied d’Alistair cogner contre le sien. Que raconter pour sauver sa peau ? Comment se défendre et leur faire croire que l’Exégète n’avait aucun lien avec ces ignorants du monde moderne ? Comment les convaincre qu’il dormait bien la nuit ?
Et puis, pourquoi devrait-il jouer les faiblards, après tout ? Même s’ils pouvaient se léguer contre lui, ils n’obtiendraient jamais l’unanimité dont ils avaient besoin pour le renverser. Josef s’entendit alors dire distinctement :
– Oui, on raconte que je couche avec les Psychonautes. On raconte aussi qu’ils peuvent tuer des gens sans même les toucher. Peut-être même qu’ils pourraient me montrer comment on fait.

La menace lança un froid mortifère dans l’assemblée.

– Il reste que ce meurtre, ou du moins la mutilation, était clairement dirigé contre Oniria, ponctua Arto. Les paupières arrachées ne laissent planer aucun doute.
– Ils n’avaient qu’à pas partir, pesta le jeune parvenu. Voilà ce qu’il arrive lorsqu’on se détourne de la foi onirienne. « Nous ne sommes en toute chose que des moyens. » C’est vanité de croire que nous sommes plus que cela.
Le choix de réciter cette nocte frappa Josef. Il reprit le disciple comme celui-là le reprenait lui-même lorsqu’il était plus jeune.
– Vous tronquez la nocte, spécifia-t-il.
– Pardon ? s’offusqua l’autre.
– La nocte 3 de la Clef des songes. Vous la tronquez. Elle dit : « Nous ne sommes en toute chose que des moyens, mais nous sommes aussi pièces maitresses, engrenages de Nyx. » Vous devriez réviser vos serments, Salomon.
C’était cela qui indignait le plus Josef. Pas les fuites, pas les accusations, simplement l’extraordinaire violence de l’ignorance. Ne pas connaitre les principes mêmes de la cause à laquelle on prétendait vouer sa vie.
– Répétez-la, ordonna froidement Josef.
– Exégète ? demanda Salomon.
– Je vous ai demandé de répéter la nocte. Et vous la répéterez chaque soir jusqu’à la savoir à nouveau sur le bout des doigts. Je vous écoute.
– « Nous ne sommes en toute chose que des moyens…
– Oui. La suite ?
– … mais nous sommes aussi pièces maitresses, engrenages de Nyx », articula le jeune prétentieux avec difficulté.
– Bien, dit Tark X en soupirant ostensiblement. A l’instar de ma collègue -bien que ne disposant pas des mêmes talents pour la sieste impromptue-, je trouve cette réunion absolument épuisante, dit-il en tapant la table du plat de ses mains. Quelle solution espérez-vous que j’offre au problème de la famille Berry ? D’autres ont malheureusement choisi pour nous. Il n’y a plus rien que nous ne puissions faire, pas même des funérailles décentes.
– Peut-être que… commença Alistair, se taisant aussitôt. Cette fois-ci son regard et celui de Josef se croisèrent et ils se comprirent.

Que restait-il à faire pour sauver la foi ? Des Onironautes étaient morts, d’autres mourraient encore. Que les fanfarons de ce « Conseil des Disciples Oneiriens » pensassent que cette situation était due au laxisme dont Josef faisait preuve face aux groupes de cauques, cela ne faisait que prouver leur méconnaissance de la situation. Le nouvel Exégète n’avait plus quinze ans, à présent.
Repoussez les cauques autant que vous le vouliez, ils continueraient d’arriver par centaines, tout simplement parce qu’ils n’étaient pas destinés à mourir. Vouloir tuer le cauchemar, c’était faire appel à la plus déséquilibrée des natures. Prétendre comprendre les lumières du Rêveur, sans oser en affronter les ombres ? Ce n’était pas ainsi que les choses s’étaient déroulées au Commencement. La Nuit avait existé parce que le Jour était né en même temps qu’elle. Nyx et Hël constituaient l’ensemble d’un Tout. « Sous les paupières de Nyx rencontrant Hël, je noue autour de mon cou la clef de Corne unique ».
Tout était question d’équilibre. Et traquer les Songeurs en proie au cauchemar ne contribuait pas à le conserver.

– Nous allons nous efforcer ensemble de donner envie aux Onironautes de rester, dit enfin Alistair.
– Ca, ou nous les forcerons à rester. » articula Josef.
Les deux hommes se trouvèrent une fois encore dans un regard où ils s’entendirent sur le sort à réserver aux « Hérétiques ».

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