Les Fourches caudines -Episode 11

batiment abandonné

 

 

 

 

Les frontières des Hérétiques n’avaient pas été si difficiles à passer. La première banlieue était certes assez flippante : gigantesques dortoirs délaissés, immeubles troués…Mais les choses devenaient plus enthousiasmantes lorsqu’on se rapprochait du centre : entrepôts de pavot éventrés, immenses champs de matelas souillés. Quelques centres d’insomnie, aussi : les cauchemars avaient plus de chances de vous saisir lorsque vous n’aviez pas dormi depuis plusieurs jours.
Kaël sentit son cœur battre un peu plus vite au fur et à mesure que les lumières et les cris se rapprochaient.
Très vite, il ne distingua plus l’odeur de soufre, comme si elle s’était rapidement évaporée. A l’entrée du dernier cercle de l’enfer, il laissa tomber son sac à dos sur le sol. Il savait qu’il n’en aurait plus besoin.

Cauquasia, la terre hérétique, semblait une débauche sans fin. Sur le macadam, Kaël trébucha sur deux ou trois cadavres, et découvrit un bras entier en putréfaction dans un cendrier. Cela suffit pour provoquer chez lui un haut-le-cœur. Les odeurs n’étaient pourtant pas si fortes. En réalité, il comprit bientôt qu’il était davantage surpris par la présence du cendrier que par celle du morceau de corps en décomposition. Qui se souciait de ne pas jeter ses mégots sur le sol ? Qui même ici pouvait se soucier de fumer ? Qui plus est, où les Hérétiques pouvaient-ils se fournir en tabac, cette denrée devenue si rare ?
Le jeune homme en était à se demander pourquoi il avait choisi cette destination. Ses tergiversations furent interrompues lorsqu’un homme ivre se jeta à ses pieds en travers de la route et se mit à lui lécher les chaussures.
Trouvant cette situation inconfortable au possible, Kaël remercia l’homme poliment et s’éloigna à pas feutrés.
Il y avait ici de drôles d’oiseaux.

Des foyers de flammes éclairaient les rues centrales. Toutes les ampoules avaient été brisées, il le savait : l’électricité était une hérésie, une vraie, une de celles qui se dressent contre la nature. Hors de question de conserver cet objet du démon en ces lieux. Les murs étaient couverts de néons et d’écrans fracassés comme autant de miroirs.
Comme il faisait nuit, les rues étaient assez calmes et de nombreux Hérétiques dormaient alors, allongés en travers du trottoir, sur une table de bar, dans le coffre ouvert d’une voiture. Ils s’agitaient dans leur sommeil en marmonnant d’obscures incantations, ce qui achevait de leur donner un air tout à fait inquiétant.
Deux silhouettes passèrent alors à côté de Kaël et le bousculèrent sans ménagement. Il manqua tomber tête la première et, se redressant, tomba nez à nez avec une gigantesque fresque qui semblait s’étaler sur toute la hauteur d’un vertigineux building.
Corps décharnés, routines ensablées, cénacles colorés, solitudes ou, au contraire, foules oppressantes, drapeaux étatiques, paupières esseulées et sanguinolentes se perdant dans les labyrinthes des cerveaux, totems de torpeur, lits de plumes et de ronces, bureaux clos, espaces infinis et obscurs, voies lactées répandues éclatées, peurs enfouies entre des muscles de fer, précieux désirs de mort ou, plus inexplicablement semblait-il, de timides pulsions de vie suggérées par des amours boiteuses ou des coïts embarrassants : tout était là.
Les cauchemars des Hérétiques. Ceux qu’ils vénéraient plus que n’importe quel autre rêve. Les révélations.

De ce que Kaël avait cru comprendre d’eux lorsqu’il s’était renseigné, les Hérétiques formaient une branche extrême du culte d’Oniria. Certains les disaient même plus primitifs encore. Au début, il s’agissait de petits groupes, vulgairement appelés « les cauques », qui se réunissaient pour parler de leurs cauchemars, prétextant suivre en cela une version de La Clef des songes antérieure à la constellation Noreg, qui assimila définitivement cauchemars et songes faux.
Il fut facile pour de nombreux cauques de sombrer dans l’Hérésie. Entre le récit du cauchemar et la fascination que celui-ci engendre, il n’y avait qu’un pas : quelques-uns le franchirent et abandonnèrent le nom d’« Onironautes ». A jamais.
Les Hérétiques, désormais communauté, s’étaient installés à l’est d’Edistyä. Plus tard, ils devraient bouger, descendre un peu plus au sud, pour en rejoindre des bien pires qu’eux encore. Mais pas pour l’instant. Pour l’instant, Kaël en apprenait davantage sur le mode de vie hérétique, son existence nocturne. Ses rues perpétuellement…Vides.

Kaël jeta un regard alentour. Rien. Il eut l’impression qu’on s’était moqué de lui : où étaient toutes ces légendes que l’on racontait à propos de ces terres ? Les éviscérations, les tourments ? Avait-il fait tout ce trajet en vain ? Tout ici ressemblait à une mise en scène, un décor arrangé : quelques morceaux par-ci par -là, quelques fantaisies. Mais objectivement, il ne s’y passait rien.

A ce moment, un bruit de course déchainé arriva du bout de la rue. Une femme aux cheveux courts, l’air légèrement agressif, courait vers Kaël à toute allure. Il n’eut pas le temps de faire un mouvement : celle-ci se jeta à ses pieds, prit ses mains dans les siennes, et pleura en ordonnant :
« Tuez-moi, s’il vous plait, tuez-moi.
Et alors qu’elle le répétait sans s’arrêter, elle jetait des regards affolés vers le bout de la rue d’où elle avait elle-même surgi, comme si quelqu’un la poursuivait. Quelle mort terrible devait attendre cette femme au carrefour, pour qu’elle préfère être tuée de la main d’un étranger !
– Personne ne vous suit, Mademoiselle, dit Kaël le plus calmement qu’il put. Il n’y a personne derrière vous.
Et il serrait ses mains dans les siennes pour la rassurer.
– Oh, peu importe ! cria la jeune femme éplorée. Peu importe ! Tuez-moi ! Tuez-moi quand même ! »

Kaël fut fort impressionné mais n’osa rien faire. Il laissa là la jeune femme, qui implora encore quelques secondes, puis jeta à nouveau un regard terrifié derrière elle et repartit de plus belle.

Se plairait-il ici davantage qu’à Satya, la Cité de Vérité des Artistes ? Cela restait à voir. C’était la nuit après tout, et il avait fait un long voyage épuisant. Il y verrait plus clair après une vraie nuit de sommeil. Plus clair encore si au réveil, il mettait la main sur quelque chose de comestible.
La nuit était bien avancée déjà et Kaël, le cœur moins lourd, se mit en quête d’un abri. Il découvrit une vieille chaufferie à l’abandon pour laquelle il dut se battre contre un couple d’ivrognes. Il finit par avoir à la fois le dessus et une couverture à peine miteuse. Il s’allongea, s’en couvrit, et ses yeux tombèrent sur le plafond métallique de la pièce.

Serait-ce enfin ici que Kaël pourrait trouver l’oubli ? Parce que c’était ce qu’il cherchait, au fond, une profonde amnésie, c’était déjà ce qu’il avait espéré trouver chez les Artistes. Un simple néant, une inconscience totale, un passé tout neuf sur lequel rien encore ne serait venu s’inscrire.
Son cœur se remit de ses élucubrations et enfin le sommeil l’emporta. En guise de préambule à l’amnésie, Kaël fut béni d’un sommeil noir sans l’ombre d’un rêve aucun.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s