Les Fourches caudines – Episode 12

cotinga maculata 

 

 

 

Rappel : les éléments en gras seront peut-être amenés à être modifiés.

 

 

 

 

La nuit noire recouvrait un terrain vague d’idées encore inconçues. L’air alentour demeurait trop épais pour distinguer quoi que ce fût, avec les yeux, les oreilles ou les mains. Il résonnait dans les poumons en une étrange vibration – « violette », se souviendrait-il s’être dit, sans penser à aucun moment à l’étrangeté de cette remarque. Il crut entendre un bruit qu’il aurait volontiers assimilé au cri des arbres, s’il avait pu savoir à quoi ce dernier ressemblait. Un obsédant bruit blanc et régulier.
A un endroit du sol, la terre était plus sombre. En s’approchant il comprit que c’était parce qu’il n’y en avait pas : au milieu du parterre de graviers trônait un grand trou horizontal, profond d’un mètre, et surmonté d’un cippe funéraire qui ouvrait les yeux sur le ciel.
Au fond du trou, allongé immobile, un homme nu attendait. Au bout de quelques minutes, sa bouche s’ouvrit, et il dit d’une voix sans identité :
« Alors Nyx rêva Hël, et c’est ainsi que la légende décréta que le monde fut créé.
Sans prévenir, une lumière se mit à briller au fond de la bouche de l’homme, de plus en plus fort. Cette lueur maintenant parlait à sa place et lui brûlait la bouche :
– Lorsque naquirent les Oneiroi, l’un et le millier…, avant de s’interrompre brutalement. La lumière se mit alors à l’interpeler par son nom pour lui dire :
– Hé ! Réveille-toi !
Le violet de ses poumons devenait bleu. La lumière lui tapait sur le coude, renchérissant :
– Réveille-toi, Tomàs !

Tomàs s’humidifia la bouche avant d’ouvrir les yeux et de constater qu’il se trouvait dans une salle de cours.
– Il faut dormir la nuit, jeune homme ! dit la Sentinelle qui leur servait de professeur. Sa sieste inopinée n’était pas passée inaperçue.
– Tu rates tout le cours !
Tomàs, qui détestait qu’on le réveille, jeta un regard froid à son ancien ami, son nouvel ami, son nouvel ancien ami – il ne savait même pas comment le désigner. Il le trouvait bien trop enthousiaste à l’idée apprendre la génèse qu’il connaissait quant à lui en long, en large et en travers. Daniel en faisait trop ; et Tomàs comprit que celui-ci cherchait simplement par son zèle à nourrir les arguments du grand débat qu’il lui préparait. Car Daniel n’était clairement pas venu le rejoindre pour faire du tourisme onirien.
Le marcheur sentinelle continua :
– Quand Nyx fut éveillée, elle modela l’Humain de poussières d’étoiles. Mais l’Humain nébuleux s’envolait au gré des vents, et la nuit dut créer la terre et l’y lier, mélangeant le limon aux étoiles. Depuis, l’Humain a pour destin d’incarner le lien entre le jour et la nuit. Il se nourrit de l’un pour alimenter l’autre et garde l’équilibre qui garantit toute vie de chair et de songe.
Il n’eut pas le temps de finir son laïus que la fin de l’heure sonna. Le professeur précisa toutefois rapidement :
– N’oubliez pas de relire votre cours. Au programme la fois prochaine : réflexion sur les origines de la distinction entre les songes de corne et les songes d’ivoire. Soyez prêts !
Tomàs rangea ses affaires et sortit précipitamment, rattrapé par Daniel, encore tout ébahi par tant de connaissances.
– Tu dois connaître cela par cœur, non ? demanda ce dernier.
– Oui, répondit Tomàs, les paupières lourdes.
Si, en tant qu’Artiste, il s’était toujours senti un peu insuffisant ; si, en tant que citoyen edistyen, il avait été relégué chez les pragmatiques, Tomàs avait chez les Onironautes trouvé des moyens de répondre à sa soif de savoir. Il obtiendrait des réponses, des pistes, pour expliquer son songe. Son fameux rêve. Sa révélation aux poumons violets.
– Pour moi, c’est encore tout nouveau, continua Daniel. Je ne crois pas une seconde en tout ce que j’entends, mais c’est toujours fascinant de voir les histoires que les Humains peuvent se raconter.
– Des histoires, tout le monde s’en raconte. Les rêves en sont, allégua Tomàs en baillant.
Il avait bien l’intention de ne pas se laisser embobiner dans un débat stérile et dangereux. A la seconde où il avait retrouvé Daniel, à la façon dont ce dernier l’avait serré dans ses bras, il avait été convaincu que son ami n’avait pas changé.
– Tomàs, enfin ! maugréa Daniel. Je sais que c’est important pour toi et je t’ai rejoint pour te soutenir, mais… L’Allotria du Commandeur, vraiment ? Ça ne tient pas du tout debout, ce truc-là !
– Ne te moque pas de la Nocte 7, objecta Tomàs. C’est l’une de mes préférées.

Ils sortirent de l’établissement, passèrent sous les fenêtres des appartements de l’Exégète et remontèrent la rue encore bouillonnante de festivités. Ça n’arrêtait jamais ici, à Oniria, la cité des Onironautes, où l’on montrait une ferveur toujours renouvelée à fêter les célébrations religieuses.
Ce jour-là, on honorait Hypnos ; pour l’occasion toute la ville avait été décorée des couleurs du Messager : remparts et différents quartiers se voyaient tous rebaptisés de différentes teintes de bleu et de dorures. Sur les murs de la bibliothèque, on avait tendu une grande bannière représentant la Porte de Corne.
– Pourquoi, déjà, la porte de Corne ? demanda Daniel.
– La porte des songes vrais, maugréa Tomàs. Arrête de faire comme si tu ne le savais pas. C’est la première chose que l’on apprend en arrivant ici. On ne peut pas rester vingt-quatre heures à Oniria en ignorant ce qu’est la Porte de Corne.
Tomàs s’aperçut qu’il pressait le pas. Il habitait assez loin et ne voulait pas rentrer trop tard. Avec les festivités, se préparer au sommeil serait plus difficile et lui ferait peut-être perdre des heures précieuses, d’autant plus qu’il n’avait plus d’herbe à rêve.
– Tu veux pas venir voir mon appartement ? demanda encore Daniel. Ça fait quatre mois que je te le propose. Je vais finir par croire que ça ne t’intéresse pas du tout.
Tomàs stoppa net sa course et fit volte-face. Il avait envie de faire taire Daniel, pour pouvoir se concentrer sur les détails du rêve qu’il avait fait en classe, car son écume se dispersait maintenant tout à fait. Mais à peine se fut-il tourné vers son ami qu’il vit sur son visage une sincère envie de renouer. Quinze mois de silence.
L’homme nu. L’obscurité. La lumière qui parle. La lumière qui parle dans la bouche qui se tait. Oubliait-il quelque chose d’important ?
L’Onironaute néophyte détestait être réveillé lorsqu’il dormait ; même si, depuis qu’il vivait là, il avait abandonné les grasses matinées : tellement de recherches à faire, beaucoup de travail. De plus, trop ou trop peu de sommeil nuisait au bon équilibre du corps et, par extension, des songes.
C’était sans doute ce surmenage qui le rendait aussi bougon alors que, il devait l’avouer, revoir Daniel l’avait porté au-delà d’un pic de bonheur rarement atteint par le passé.
Il ravala donc sa mauvaise humeur : Daniel, son ami artiste, son seul ami de longue date, celui qui l’avait connu avec d’autres espérances – Daniel lui souriait, et il sembla à Tomàs retrouver dans ce sourire le compagnon de ses treize ans. Il ne savait s’il devait s’en inquiéter ; mais cela l’apaisa un moment, comme n’importe quelle idée de détente après une longue journée de cours.
Tomàs ne pouvait pas vivre en tête à tête avec ses doutes. Daniel avait certes été lâche avant de se repentir, mais il avait fini par tout abandonner pour le rejoindre ici. En ce lieu dont il ignorait les principes, niait les croyances, et feignait de mépriser les coutumes. Peut-être voulait-il à son tour convaincre Tomàs du bien-fondé de son exil.
– D’accord, répondit-il à Daniel, je veux bien venir. Mais je ne rentrerai pas tard, j’ai une incubation qui m’attend ce soir.

Daniel se contenta de sourire une fois encore et les deux amis bifurquèrent donc finalement à gauche. Après quelques volées d’escaliers, ils arrivèrent dans un appartement plus spacieux que celui de Tomàs. Avec l’exode de beaucoup d’Onironautes, on pouvait maintenant louer de grands espaces pour une bouchée de pain.
Daniel sortit un bocal rempli de gâteaux, l’ouvrit et le tendit à Tomàs.
– Non merci, déclina celui-ci, je jeûne en ce moment.
– Toi, jeûner ! Tu as vraiment changé ! Quand je t’ai connu, tu mangeais à toutes les heures de la journée.
Etait-ce vraiment le cas ? Avait-il « changé » ? Ou était-il simplement devenu celui qu’il était supposé devenir ? Tomàs n’avait pas vraiment envie d’y penser pour le moment.
– C’est toujours le cas, je mange toujours comme quatre, dit-il en riant, mais pas les jours de jeûne.
Daniel ne rit qu’à demi.
– Ah, alors, d’accord, admit-il. Tant que tu te fais plaisir.
Il glissa de son côté une main dans le bocal et enfourna un biscuit. Puis, comme pour changer de conversation, il lança en mâchant :
– Oh, je ne vous ai pas présentés !
L’artiste partit dans une autre pièce et revint avec une grande cage de fortune, faite de vieux fils de fer. Elle abritait, se balançant élégamment sur un perchoir, un minuscule mais sublime oiseau bleu, au ventre rouge, qui se lissait les plumes. C’était un cotinga maculata, une espèce apparue dans le sud d’Edistyä près d’un demi-siècle plus tôt. Tomàs se leva, attendri par les petites bêtes, comme toujours il l’avait été depuis son enfance.
– Il est adorable, dit-il alors.
Daniel finissait de manger son biscuit dans un sourire béat. Tomàs eut des remords à briser sa bonne humeur.
– Mais, tu sais, reprit-il, ici, c’est un animal sacré. Tu…Tu n’as pas le droit de le tenir en cage. Les oiseaux ont un sens particulier pour nous.
Sa langue avait buté sur ce « nous », comme pour le retenir ; il avait malgré tout formulé sa réprobation.
– Le cotinga aura toujours un sens particulier pour nous, en tout cas, répondit Daniel.
– Je dois y aller, dit Tomàs en ravalant son enthousiasme.
Semblant résolu à ne pas le laisser partir, Daniel rattrapa Tomàs par la toge, et lui montra une fois encore l’oiseau bleu.
– Je l’ai appelé Profundis, dit-il timidement, essuyant une miette de biscuit suspendue à la commissure de ses lèvres.

 

 

De son coté, Daniel voulait sincèrement voir renaître cette amitié qu’il avait perdue depuis trop longtemps, cette amitié qui avait tant été un repère par le passé. La Foi, la Clef des Songes, la Porte de Corne et toutes ces absurdités amusantes, l’Artiste s’en moquait complètement, mais s’il fallait passer par ces études pour retrouver Tomàs, il le ferait. Qu’avait-il d’autre à faire, de toute façon ? Depuis la dernière fois qu’il avait vu Guillaux, il s’était écoulé des mois pendant lesquels les Artistes avaient péri un par un. On retrouvait à l’aube les cadavres de certains ; et d’autres, qui perdaient la tête à cause de la peur et des excès, allaient jusqu’à affirmer que des Ombres noires envahissaient leur ville et étranglaient les meilleurs artistes dans la nuit. Parfois même, les yeux ronds, les mains couvertes d’une encre bleue sèche depuis longtemps, un vieil écrivain faisait ce récit au silence : un de ses propres rêves était venu l’assassiner, et n’avait daigné laisser à la postérité que cette infâme et bégayante carcasse.
Tomàs était arrivé à Bogus deux ans après Daniel. Le groupe d’Artistes duquel il venait avait été finalement dispersé à son tour ; sa mère et lui avaient eu la présence d’esprit de s’infiltrer en allant vivre en basse-population. Dans leur cave, ses deux sœurs tenaient à cette époque un atelier clandestin qui recevait les pattes folles du quartier, les génies insoumis qui venaient noyer leur désespoir au fond de l’aquarelle pour oublier qu’à l’aube ils devraient retourner servir l’Ennemi.
Tomàs, c’était avant tout ça. Il avait grandi dans Satyä encore plus longtemps que Daniel. C’était quelqu’un qui avait continué à être entouré d’artistes durant son adolescence, et qui avait probablement sauvé Daniel de la sclérose qu’engendrait chez lui sa famille adoptive. Tomàs, c’était quelqu’un qui pensait en paraboles, avec un talent indicible pour la métaphore et l’utilisation des symboles. C’était quelqu’un qui pouvait vous atteindre avec une œuvre dérangeante et vous donner la sensation de vous promener nu depuis plusieurs jours. Daniel le disait toujours : une véritable œuvre d’art, c’était une œuvre après laquelle vous ne pouviez plus jamais faire l’amour comme avant. Et il comprit que cette définition s’appliquait parfaitement à l’art de son ami, le jour où il eut droit à la friction des chairs pour la première fois.
Daniel demeurait intimement convaincu de cela, du talent de son ami, qui dépassait toute argumentation possible. Entier, Daniel était aussi de ces amis naïfs qui pensent que l’amour qu’ils portent à leurs proches les protégera à jamais contre l’adversité.

Ensemble, Daniel et Tomàs partageaient l’adoration de la peinture sur toile, devenue, à l’ère de la création numérique, complètement dépassée. Les trahisons de la lumière, la texture de la peinture, sa sauvagerie douce, sa force aléatoire qui resurgissait tout à coup pour vous rappeler que vous n’étiez pas le maître de votre propre création, les deux amis préféraient tout cela à la domestication des pixels qui ne pouvaient jamais vous surprendre. Daniel, qui longtemps avait mal supporté la distance que le pinceau imposait entre la toile et lui, s’était un jour renversé un pot sur la tête : depuis, il peignait avec son corps. Et le liquide épais contre sa peau lui faisait comme un nouvel habitacle, une nouvelle enveloppe qu’il répandait sur d’énormes carrés de toile blanche, enfouis ensuite au fond de la cave de ses parents adoptifs. Il y avait ça ; et les oiseaux.
Tomàs n’avait jamais été avare de compliments à l’égard de Daniel. Tous deux partageaient cette franche intimité que seuls peuvent partager ceux qui vivent une même passion ou une même guerre.
Et en plus de la même passion, ils avaient en commun le même traumatisme : la milice armée, sa violence quand elle avait fondu sur les rues ; les innocents laissés derrière eux, la façon dont on les avait arrachés à leurs ateliers ; la réquisition des œuvres… Daniel se souvenait que les miliciens avaient été incapables de faire la différence entre ce qui était effectivement de l’Art et ce qui ne relevait que de la simple décoration : ils avaient brûlé tout ensemble dans un grand feu levé sur la place, avec un ou deux humains lobotomisés à coups de revolver psychotronique, pour l’exemple.
A peu de choses près, Tomàs avait vécu la même vie que Daniel. L’extinction. L’orgueil. La désillusion. Les fuites. Il avait simplement réussi à y survivre un peu plus longtemps. Et ce serait grâce à tout cela qu’ils prendraient ensemble la décision de partir à la fin de leurs premières études, la décision de retrouver les leurs, quels qu’ils soient, où qu’ils vivent : ils avaient disparu des radars après leur scolarisation à Bogus, pour rejoindre Satyä.

Bien plus tard encore, Tomàs ferait « sa crise », comme disait Daniel. Son ami, lui, employait le terme de « révélation », mais cela ne changea rien aux faits. Prétendant que son cœur était brisé par le doute, Tomàs serait désormais convaincu de l’existence de limites à l’Art.
Il plierait bagages et partirait pour Oniria, où il serait bien accueilli mais où on lui ferait malgré tout comprendre qu’il n’était pas un Onironaute de souche. Il avait encore beaucoup à apprendre avant de pouvoir prétendre à l’exégèse de ce fameux songe obscur. Une histoire de dormeur qui vomissait de la lumière couché dans une tombe.

Et dans toutes ces aventures que Daniel et Tomàs avaient traversées, à un moment donné, il y avait l’oiseau bleu au ventre rouge, le cotinga nommé Profundis.

Avant les saccages et la casse, tous deux postés devant la cheminée électronique, chez les parents adoptifs de Daniel, ils s’étaient fait une promesse : la grande fresque. Les multitudes d’oiseaux.
C’était un château de cartes qu’ils avaient ensemble construit, puis abandonné à la faveur de l’exil durant lequel ils comprirent que les Artistes ne disposeraient plus jamais ni des fonds ni des murs nécessaires à leurs projets.
Mais à chaque fois qu’ils avaient eu peur, à chaque fois qu’ils avaient eu faim, à chaque fois qu’ils avaient eu mal, l’idée de la fresque, la fresque ultime, continua de vivre dans les cœurs de Daniel et Tomàs. « Profundis » était le nom dont ils la baptisèrent. Son logo était un petit oiseau bleu au ventre rouge, alors peu répandu, et qu’ils avaient aperçu une fois alors qu’ils se promenaient, croyant d’abord à une hallucination partagée.

Daniel se sentit soudain ridicule avec sa cage défoncée qu’il tenait à bout de bras. Tomàs était venu là – à Oniria ? Chez Daniel ? – avec ce qu’il considérait être le moment le plus pur de son existence : son rêve. Daniel avait lui aussi apporté ses reliques, et Profundis en était la plus brute.
Ils avaient tant changé, tous les deux, évolué si différemment, chacun de son côté, inconciliables mais, en essence, assez proches l’un de l’autre pour être interchangeables.
Daniel posa finalement la cage sur son bureau et l’oiseau bleu marqua un temps d’arrêt. L’Artiste proposa :
– Sortons prendre un verre ensemble. Il y a des célébrations tous les mois, ici, on doit bien pouvoir s’amuser quelque part !

Tomàs se raidit un instant : pourquoi sortir ? Ne pouvait-on pas prendre un verre ici ? Et puis, dans ce quartier, c’était compliqué pour le pavot. L’unique boutique du coin ne pouvait plus se permettre d’ouvrir sans interruption. Tomàs le savait de source sûre puisqu’il avait essayé de postuler là en arrivant, avant d’accepter de découvrir le métier d’Endormeur. Endormeur, ça c’était une profession qui offrait de très bons avantages.
Les Onironautes en deuil ont toujours de riches histoires à raconter sur les origines du monde et ses possibles issues. Ils ont également une propension presque naturelle au don. « Tenez, lui disaient certaines personnes, prenez ces quelques tickets d’alimentation, jeune homme. Les biens matériels sont peu de choses dans le songe de Nyx. »
Tomàs se réjouissait que la mort rende les Onironautes si altruistes. Ce n’était pas toujours ainsi chez les Artistes, dont la putréfaction avait plutôt tendance à réveiller des gerbes de discours égocentriques, de grandes méditations esthétiques – et éventuellement, enfin, quelques actions.
– Tomàs, tu as entendu ma proposition ? s’inquiéta Daniel qui voyait bien que son ami était totalement perdu dans ses pensées.
– Oui, oui, j’ai entendu, dit doucement celui-ci. Oui, je veux bien, mais je ne rentrerai pas tard.
– D’accord, je sais. Ton incubation, je n’oublie pas.
– Il est déjà trop tard pour ça, je la ferai demain. Non, ce n’est pas ça, il est mal vu de ne pas profiter des nuits longues pour donner plus de temps au sommeil. Nocturna est réputée pour donner des songes plus denses, mais plus traîtres. Et boire ou manger à excès avant de dormir ne facilite pas le passage des songes vrais.
Daniel croyait entendre parler un livre auquel il n’aurait rien compris, mais qui l’intéressait néanmoins. Avec son langage qui avait changé, Tomàs paraissait soudain tout à fait un autre homme.
– Mais tu ne peux pas manger, tu jeûnes, lança Daniel.
– Je sais. Raison de plus pour que je ne boive pas trop. » répondit Tomàs en souriant.
Il y avait dans leur mémoire des souvenirs en miroir de fêtes somptueuses et somptueusement arrosées. La langueur des célébrations artistes, quand gamins ils vidaient les fonds de verre et s’endormaient d’un sommeil peuplé de couleurs exquises. Quand ils se soûleraient ensemble pour la première fois, des années plus tard, Daniel et Tomàs découvriraient qu’aucun d’entre eux ne tenait l’alcool, et ce depuis leur plus tendre enfance.

 

 

« On n’aurait pas dû, on n’aurait pas dû ! balbutiait Tomàs, deux heures plus tard, tentant de rétablir son équilibre en se penchant sur le côté. C’est l’heure de dormir bon sang, je ne vais jamais rêver avec ce que j’ai bu ! Il faut que je mange quelque chose…
– Tu peux rêver toutes les nuits, lui répondit Daniel, dont les pieds glissaient sur les pavés. Prends donc une dose de réalité, ça te fera du bien.
– Tu ne respectes rien, rota Tomàs. Tu n’as jamais rien respecté.
Ils zigzaguaient tous deux dans les rues à présent désertées et obscures. Il faisait une nuit douce désormais, un peu avancée. Daniel enleva ses chaussures et posa la plante de ses pieds nus sur le sol encore chaud. Il laissa courir son regard sur les buildings qui, éteints, ressemblaient à de gigantesques tours coincées entre deux civilisations, des géants de verre et de béton qui n’avaient pu conserver l’avantage électrique. L’énergie, il fallait partout l’économiser : Oniria demeurait donc, à l’exception du quartier de l’Exégète, complètement dans le noir.
Il se souviendrait, défaisant ses chaussures au pied des gratte-ciels, de la pensée qu’il avait eue à cet instant, probablement parce qu’il ne parviendrait jamais à en déceler l’origine : chez les Onironautes, les rêves étaient d’un élitisme achevé, c’était sans doute cela qui le rebutait le plus. Les « songes » n’atteignaient que certaines catégories de la population, creusaient des fossés entre les différentes couches du peuple. Chez les Artistes, n’importe qui qui n’avait jamais rêvé pouvait être, comme tous les autres, touché par la révélation. Sans distinction de race, de couleur, de croyance, de casier judiciaire, d’historique du rêve, de traumatisme ou d’épiphanie.
Les yeux de Daniel se posèrent sur les gigantesques toiles tendues entre les toits des immeubles : trempées, elles étaient censées rafraîchir l’air du sud, mais il restait étouffant. Quelques gouttes d’eau tombèrent sur son épaule ; il savoura cette pluie artificielle puis baissa le regard et le laissa courir sur les stores noirs des quelques centres d’incubation devant lesquels leurs jambes les traînaient. Tous étaient désormais fermés et on peinait à distinguer les enseignes à la faible lumière de la lune.
Tomàs ne disait plus rien, trop concentré à marcher de travers ; il ne faisait que montrer du doigt, de temps à autre, un bâtiment qui valait pour lui le coup d’œil, sans expliquer pourquoi, puisque de toute façon l’on n’y voyait rien.
Il désigna ainsi du doigt la silhouette d’un grand bâtiment de fer à la large ossature : le marché. C’était là qu’avait lieu l’essentiel du troc des matières premières. A Oniria, c’était presque pittoresque : les Onironautes souhaitaient garder contact avec les choses naturelles, et limiter les échanges qui les rendaient dépendants d’Edistyä. Là d’où Daniel venait, ce genre d’établissements, baraques de fortune toujours mobiles, étaient une question de survie : si on utilisait les cartes bleues, on était tracé. Pas de carte bleue, pas d’argent : restaient le troc et le vol.
L’Onironaute guida l’Artiste dans des rues de plus en plus étroites : les fontaines se faisaient rares et asséchées à mesure qu’on s’éloignait du quartier de l’Exégète ; l’air devenait plus dense. Ils rejoignirent le quartier ouest, où ils vivaient tous deux, ses rues pavées, son vieux charme de village qui concordait davantage avec la population.  Ici, les chambres d’incubation étaient un peu plus traditionnelles, la prière y tenait une grande place, expliquait Tomàs. « Ma chambre préférée est d’ailleurs au bout de cette rue. Il y a même une pièce attenante où l’on peut écrire à la main les récits de ses rêves directement après les avoir eus. Parfois ça me rappelle les cours de Guillaux. Il n’était peut-être pas si taré, finalement, ce prof. »
La tête de Daniel lui tournait, et il confondait les noms des divinités que son ami lui présentait en passant devant les temples qui leur étaient dédiés.
– Ce sont les seuls temples qu’il reste dans cette région du monde, tu sais, en dehors du Grand Cénacle. Les nôtres sont beaucoup plus récents, bien sûr, ils ont un peu moins d’un siècle. Mais comme tous les autres ont été détruits…
Daniel ne voyait rien, et se souvint dans sa torpeur qu’il portait toujours sur lui une minuscule lampe torche- une vieille manie d’artiste habitué à devoir à tout moment fuir dans l’obscurité pour se trouver une nouvelle vie. Il fit courir le faisceau de sa lampe sur la pierre blanche du monument, la corne de la porte d’entrée. Puis, posant la lumière sur le visage de Tomàs, il surprit l’inquiétude de celui-ci.

L’Artiste resta quelques secondes à observer la peur s’installer. C’était une sensation qu’il était bon d’emmagasiner, lorsqu’on prétendait créer. Puis il suivit finalement le regard de Tomàs avec sa lampe de poche : sur la façade d’un temple, un graffiti disait : « Le cauque nous parle. »
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Daniel.
– Rien, dit Tomàs, comme s’il se sentait coupable, honteux de sa nouvelle appartenance. Des fous, ajouta-t-il. Laisse tomber.
Il semblait avoir dessoûlé aussi sec.
– La peinture est encore fraiche, constata Daniel qui s’était approché.
Tomàs secoua la tête comme pour chasser les effluves :
– J’ai du mal à croire que tu aies réussi à me traîner là-dedans, concéda-t-il en souriant à son ami retrouvé.
– Moi j’ai du mal à croire qu’il t’ait fallu quatre mois pour enfin me faire visiter cette ville, répondit-il, sarcastique.
– Oui. J’en suis désolé. Nous reviendrons de jour, je te le promets. Mais pour l’instant, nous devrions rentrer, ordonna presque Tomàs en jetant un dernier coup d’œil au graffiti dégoulinant. Daniel éteignit sa lampe.

 

 

Ils arrivaient devant chez Daniel quand ils furent stoppés par un concert de cris. Méfiants mais sous couvert d’obscurité, ils s’approchèrent davantage : un groupe vêtu de noir frappait au sol une personne indistincte. Daniel ne pouvait qu’apercevoir de maigres membres blancs se débattre. Il s’apprêtait à intervenir, lorsque Tomàs le retint par le bras :
– Ne t’en mêle pas, Daniel.
– Tu penses que ce sont les mêmes gars qui ont fait le graffiti ?
Tomàs haussa les épaules. C’était bien possible. Si peu de gens se promenaient la nuit, au lieu de dormir.
Malgré le regard suppliant que son ami portait sur lui et qui l’étonna, l’artiste, ne résistant pas à cet héroïsme qui s’imposait de toute sa logique et de tout son éthanol, se dégagea de son emprise et enjamba le banc derrière lequel ils étaient cachés. Rallumant sa minuscule lampe, il en braqua la lumière sur le groupe et hurla à pleins poumons. Repérés et incapables de voir qui les assaillait dans l’obscurité, les agresseurs, plus surpris qu’apeurés, prirent la fuite.
Daniel se pencha vers la forme abattue au sol. Il s’agissait d’un vieillard dont le visage aux paupières fermées gisait sur le sol. Le jeune homme lui secoua l’épaule, et une paire d’yeux blancs jaillit sans cligner dans le faisceau de la lampe. Daniel ne put lire les émotions de l’aveugle, crut à des remerciements, et sentit dans son dos le regard jaloux de Tomàs, ce même regard qu’étant enfant, il posait parfois sur les dessins de cet ami qu’il pensait plus talentueux que lui.
– Vous allez bien, Monsieur ? demanda Daniel au vieillard.
Tomàs se précipita alors sur lui et ordonna, le saisissant sous l’aisselle :
– Arrête ça.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? s’offusqua son ami en aidant le vieillard à se redresser. J’ai brisé un précepte, qu’est-ce que j’ai fait ? Il fait nuit : quelqu’un ne devrait-il pas donner à cet homme un lit pour rêver paisiblement ? N’est-ce pas obligatoire ici ?
– Ces mecs-là sont dangereux, expliqua vaguement Tomàs. Tu n’as pas envie de te mettre dans leurs histoires pour un vieillard aveugle. Allons, il est plus sûr de rentrer, il est tard.
Daniel fit courir la lumière sur les murs de l’étroite ruelle : plus aucune trace. Entre-temps, ledit vieillard s’était relevé et avait disparu.
– D’accord, d’accord, concéda-t-il sans trop y croire. Tu t’y connais certainement mieux que moi, après tout. »
Il leva sa lampe vers le ciel, vers les toits des bâtiments qui, lorgnant sa carcasse, le jugeaient inapte à parcourir leurs dédales : ils refermeraient bientôt sur lui leurs murs.
Daniel se courba sous le poids des accusations invisibles et continua sa route, presque rassuré désormais par la présence de Tomàs, repère dans l’hostilité générale.

 

 

 

 

On entend dire souvent, à tort, que foi et violence sont inextricablement liées. C’est faux. Sans foi, rien n’existerait. Même pour commettre ce carnage auquel j’assiste, il faut avoir disposé d’une certaine forme de foi.
La religion, en revanche… Ce moment particulier où l’on a voulu prendre la foi de chacun, si unique en essence, pour la soumettre à des lois qui comme toutes lois ont réfréné l’individu… La religion, elle, est la violence. Partout elle se nourrit de ses nerfs et de ses muscles. Et ne vous y fiez pas, il existe autant de religions que de religieux, et même davantage.

Le songe. Le rêve. Quel plus beau concept aurions-nous pu vénérer depuis l’aube de l’Humanité ? Il n’y avait rien de plus répandu, de plus partagé. D’où que nous venions, où que nous allions, nous rêvions tous. Le Rêve était le seul terrain où nous n’étions même plus limités ni par nos préjugés, ni par le corps, ni par la logique, ni par le temps, ni par l’espace. Le Rêve était le lieu de tous les espoirs ; et, avant de se déliter, l’Humanité s’était tout entière accordée à ce que nous le partagions. Il convient de ne pas l’oublier : cela donne une autre saveur à la mort.
Or il n’est plus une seule forme de foi qui ne soit alors entachée des ecchymoses de la brutalité. Celle des Onironautes est survie, celle des Hérétiques pulsion de mort, celle des cauques instinct grégaire, et celle des autres – y compris la mienne- naïveté mortifère.
Celui-ci voulait la justice, un deuxième voulait oublier, ceux-là demeuraient nostalgiques.

Et bien sûr, pendant ce temps que mourait leur foi, tous continuaient de rêver.
Dans notre malheur, nous avons toujours sous la main les moyens d’être heureux.

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