Le corps sous les fourches

Quelle place pour le corps ?

La place à accorder au corps dans une œuvre est toujours pour moi une question primordiale. Certainement parce que mes protagonistes doivent accéder à une réalité, et que la réalité n’est rien de plus, à mes yeux, que ce que nous captons par nos sens.

Mes personnages pensent beaucoup, mais ils restent souvent des corps, victimes du confort, de la violence, de la putrescence, de la frustration. Je me souviens qu’Isabelle Marin (ma première éditrice, chez les Netscripteurs Editions, passez voir) m’avait déjà fait la remarque à propos de mon premier bouquin : les personnages sont toujours en train de saigner, de vomir… J’ai un grand champ lexical de la sécrétion… Miam miam.

Ceux qui ont lu Les Corps fissibles – où le mot « corps » est présent dès le titre- ne pourront dire le contraire… C’est un roman de la chair qui gagne. J’ai essayé d’atténuer un peu cet aspect dans Les Fourches caudines. Il me semble d’ailleurs que plus les personnages se sentent bien, moins il est fait mention de leur corps. Guillaux a toujours le tic de serrer sa nuque quand il est angoissé, ou de boire du pavot, qui détend le corps. Héliä – la moins corporelle de toute – a peur d’avoir un implant et s’impose une certaine discipline physique pour améliorer sa pratique du rêve lucide ; Lysandre est contraint par ses entrainements physiques (et d’autres choses qui viendront plus tard) ; Josef dort mal ; quant aux tours de Daniel et Tomàs, ils viendront ; mais on peut déjà signaler le fait que Daniel peigne avec son corps.

Et, paradoxalement, je ne décris jamais physiquement mes personnages. A part le fait que Daniel a les yeux bleus, Héliä les cheveux clairs (vaguement), il n’est jamais fait mention de leur apparence. La question du corps dépasse pour moi celle de la simple description.

L’influence

Enfin…Toutes ces tergiversations pour à l’origine écrire un article sur ces auteurs qui ont influencé la réflexion et la rédaction du corps dans mon écriture. Tous ces aspects ne se retrouveront peut-être pas dans cette première partie des Fourches, mais je ne doute pas qu’ils feront partie de la suite, de manière plus ou moins consciente.

Si l’on prend dans l’ordre chronologique, le tout premier livre que j’aie lu seul était un livre sur les vampires. Passons, je ne souhaitais pas remonter aussi loin.

Cosmétique de l’ennemi, d’Amélie Nothomb, doit-être le premier livre où la question du corps m’a paru pour la première fois problématique. Alors ainsi, le corps pouvait mentir ? Ou la tête ?

J’ai découvert dans la foulée Chuck Palahniuk : par Fight Club, bien évidemment, mais aussi et surtout par A l’estomac, où la question du corps est centrale puisque les personnages s’y construisent tout entiers comme des fictions, et que la fiction est contrée par leur carcasse (une grossesse, une descente d’organes, une crémation…). Un roman à lire, absolument ; mais âmes sensibles s’abstenir !

Une fois Palahniuk découvert, je ne pouvais passer à côté de Bret Easton Ellis et essentiellement d’American Psycho. Ah, mes premières nausées ! (cœur cœur sur toi, Bret !) Il y a bien sûr ce que Patrick Bateman fait subir au corps des autres, mais aussi la discipline qu’il s’impose physiquement pour assurer son physique de golden boy.

Plus tard encore, à l’université, d’autres influences capitales sont venues nourrir (!) chez moi la question du corps. Shakespeare fut l’un des premiers. Pas le Shakespeare de Roméo et Juliette, mais celui du Roi Lear, ou mieux, de Titus Andronicus ! Ça, c’est du spectacle, bon sang ! Pourquoi se contenter de tuer quelqu’un quand on peut faire une tourte de son cadavre ? Pourquoi ne pas finir une pièce par un amoncellement de cadavres lorsqu’on peut finir une pièce par un amoncellement de cadavres ?

hannibal
Hannibaaaaaaaaaaaaaal ! ❤

 

Et, en toute logique (car très influencée par Shakespeare), il y eut Sarah Kane. Jeune dramaturge décédée prématurément, Sarah Kane a laissé une œuvre coup de poing dans le théâtre anglais dans années 1990. Cinq pièces qui se délitent de plus en plus, se rapprochent à chaque fois davantage de la poésie. J’ai commencé par Anéantis (Blasted). Le titre, Kane ne l’avait pas volé. On raconte que les gens s’évanouissaient pendant la représentation, qu’il a fallu évacuer plusieurs fois. Et pourtant, quel chant d’amour que cette pièce remplie de viols et de tortures ! (Si, si, je vous assure)

Enfin, il en reste deux, des femmes encore (ça fait plaisir, pour une fois qu’il n’y a pas une majorité d’hommes dans un classement littéraire !). Chloé Delaume, d’abord, et son Cri du sablier. Le récit autobiographique du meurtre de la mère et du suicide du père violent. Une écriture en kit comme l’humaine qu’elle dépeint. Du génie.

Et pour finir, last but not least, Marguerite Duras. Mais là, je risquerais de faire trop long. Je me contenterai de citer Le Ravissement de Lol V. Stein et La Maladie de la mort. Chez Duras, le corps -celui de la femme, essentiellement – devient révélateur ; il porte une réalité qui secoue le protagoniste et le force à assumer son désir (ou son absence de désir). Le corps se fait ectoplasme, excuse, à la découverte de quelque chose de plus grand que lui. Il prend une valeur mystique, religieuse, qui transcende la chair et la sublime.

Je me rends compte que la question du corps littéraire s’est définitivement soudée pour moi autour des périodes lycée/fac. Ensuite, il y a eu d’autres problématiques, mais cette question-là semble avoir trouvé dans cette période ce dont elle avait besoin.

Mes personnages, eux, cherchent toujours.

Lil/AM.

 

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