Les Fourches caudines – Episode 13

 

Hossein Zare
Look up, by Hossein Zare. Je vous invite à découvrir ses sublimes et oniriques photographies par ici.

 

 

 

***

 

Héliä pouvait à présent reconnaître quelques visages. Le souvenir serait plus clair de leur expression de terreur à peine contenue, comme celle qu’on affiche en découvrant l’aube d’un espoir unique. Son père, sa mère, dans la même foule également bardée de faces qu’elle n’avait vues qu’une fois ou deux, d’anciens camarades, de sans-abris croisés dans les rues et qui l’avaient marquée par la vacuité de leur regard. Et d’autres encore, qu’elle ne remettait pas, même lorsqu’elle scannait leurs traits pour découvrir leur profil : qui étaient ses inconnus et comment étaient-ils parvenus à pénétrer ses rêves alors même qu’ils n’imprégnaient pas ses souvenirs ?
Elle passa sa main à travers leurs visages, zooma sur les doigts tordus dans le vent, revint en arrière, admira le paysage inachevé : une gigantesque colline verte, sans aspérités ni ciel, et qui semblait sous leurs pieds à tous tourner comme la Terre elle-même. Quelque part au bout, son crâne se trouvait. Elle en cherchait l’entrée ; et pour cela il fallait qu’elle réussisse à sortir de cette foule tourbillonnante.
Enfin, elle repassa en plein écran. Elle ne s’était jamais vu courir aussi vite. C’était parce qu’elle avait peur, peur de ne pas trouver l’entrée du crâne et d’avoir passé tant de mois à escalader ses glissantes vertèbres, à multiplier les chutes et les éveils, pour rien. Elle pouvait à présent reconstruire cette sensation terrible, grâce à cette précision.
Héliä mit son rêve en pause quelques secondes, pour se calmer, et relança la vidéo. La lande, devenue de verre, n’en finissait pas de défiler sous ses chaussures. Et finalement, il lui sembla la voir, l’entrée du crâne : c’était un trou carré, à la base de l’occiput, cerné d’un cadre de bois, comme ceux des vieilles photographies papier. Mais bien que le crâne fût indubitablement transparent, une épaisse fumée noire se dégageait par l’ouverture.
Elle approchait du moment où elle s’était réveillée : où avait-elle échoué ?
Ce fut alors qu’elle la vit : comment ne pouvait-elle en avoir aucun souvenir ? A l’entrée de l’ouverture qui se rapprochait enfin d’elle brûlait une flamme presque bleue d’intensité. Elle n’y avait pas prêté attention dans son rêve, mais il était clair que ses poursuivants, bien que conservant leur air halluciné et leurs positions démembrées, avaient cessé de courir dès qu’elle avait aperçu cette flamme.
Héliä mit pause à nouveau et zooma sur la petite lueur bleue. Oui, c’était ça, ce devait être une lumière, pour pouvoir y voir clair dans le crâne.
Et la vidéo de son rêve laissa place sans prévenir à un écran noir.
Le réveil. Toujours brutal.

Héliä s’enfonça dans son siège et resta quelques minutes dans l’expectative, comme si son rêve allait se rallumer : peut-être en avait-elle eu une résurgence dans le cycle de sommeil suivant ? Peut-être avait-elle parlé en dormant pour se laisser des indices ? En vain. Elle fit avancer la vidéo. Rien : c’était bien là de toute façon qu’elle se souvenait s’être arrêtée. Cela concordait avec ce qu’elle avait écrit, même si son compte-rendu n’était plus précis qu’en termes de sensations.

.

Lysandre avait raison. La clef était diablement plus efficace qu’un nocturnal, et le fait qu’il ait pu par lui-même créer cet objet la laissa admirative. Elle la déconnecta et la fit rouler dans le creux de sa paume : mémoire hypermnésique, possibilité d’arrêter le temps, détails admirables. Autant d’éléments qui lui seraient précieux pour progresser.
Le sens, l’exégèse du rêve d’Héliä, comptaient bien peu pour elle. Le symbolisme (d’ailleurs plutôt pauvre) qui caractérisait son rêve voulait certainement dire que la jeune rêveuse se sentait confrontée à une difficulté -la course ; intellectuelle -le crâne ; grandissante -l’épaisse fumée noire. Mais elle se sentait les moyens – la flamme bleue- d’y parvenir. Il s’agirait d’un problème qu’elle croyait facile – la transparence ; mais qui s’annonçait plus complexe – l’opacité.
Héliä ne chercha pas à comprendre qu’elle était ce problème : elle y aurait perdu plus de temps que d’illusions. Etre lucide, c’était tellement plus enviable.
Si elle étudiait suffisamment son rêve – et c’était là que la clef de Lysandre lui serait d’une aide rare et précieuse-, Héliä savait qu’elle pourrait au fur et à mesure en prendre le contrôle. Elle connaissait à la perfection la méthode à appliquer et n’entendait faillir sur aucun point : se familiariser avec l’espace du rêve, prendre conscience qu’on rêve, et faire les bons choix en toute connaissance de cause. Utiliser ses compétences diurnes au service de ses nuits.
Héliä était persuadée qu’elle n’avait pas besoin d’enquêter sur la nature de ce qui obscurcissait sa tête. L’exégèse n’était qu’un plan B. Elle était bien davantage convaincue qu’il lui suffirait de parvenir à y voir clair dans son crâne, en s’aidant de la flamme bleue, pour que son problème soit réglé sans même qu’elle ait eu à s’en soucier dans le monde tangible. Si, dans son rêve, Héliä traversait son occiput, le problème réel qui l’avait menée là serait réglé à son réveil.
Cela ne faisait pas tant du rêve une thérapie qu’un visage différent de la même réalité, qui nous dirait la même chose, mais avec un autre langage et d’autres géométries. Une seconde façon, tout aussi efficace, définitivement plus interne, de parvenir aux mêmes objectifs.

La clef de sauvegarde devenait humide dans sa paume. Héliä savait qu’elle ne pourrait pas la garder si elle partait avec Monsieur Guillaux. Et elle devrait partir ; car lui avait-on laissé le choix ?
Garder la clef, sachant la position de Lysandre – ou plutôt, l’ignorant-, constituait un danger non négligeable. Peut-être l’objet était-il muni d’un traceur GPS, peut-être était-il programmé pour en donner à l’accès à quelqu’un d’autre. Peut-être que Lysandre, devant son propre écran, cherchait à ce moment même son visage dans la foule de ceux qui poursuivaient Héliä pour l’empêcher d’entrer dans son propre crâne.
Un instant, cela ne la dérangea pas. Peut-être, si elle réussissait un jour à manier ses rêves à la perfection, peut-être pourrait-elle via ce moyen dire à Lysandre qu’au fond elle éprouvait pour lui plus de compassion – douloureuse, certes – mais plus de compassion que de rancœur amère. Comme elle, après tout, il n’était que victime de ses désirs, non ?
Son rêve, tout mystérieux qu’il demeurait toujours, l’aidait déjà à se comprendre.
Sans transition, pourtant, l’instant d’après Héliä en voulut terriblement à la terre entière. Elle fourra la clef dans un tiroir et tenta de se concentrer davantage sur ses propres souvenirs. Elle ferma les yeux, ralentit sa respiration et appela la nuit, au rythme incantatoire des sirènes de la Milice sifflant dans les rues.

 

 

 

 

 

« Là, le bâtiment a grandi, jusqu’au ciel, et je me suis précipité. Je sais que c’est étrange, mais je te jure que c’est ce que j’ai ressenti : j’ai pris les jambes de la cathédrale entre mes bras. Je serrais les jambes de la cathédrale et sentais mon cœur battre contre elles. C’était un de ces songes !
Le jeune rêveur, debout sur le lit, posa son regard sur le visage de son père, dans l’attente d’une réaction. L’homme sourit et baissa la tête.
– Je vois. » dit-il simplement.

Ce père était le plus difficile à convaincre des trois parents. Ça avait toujours été le cas. Ce le serait toujours, jusqu’à sa mort. Guillaux bâtissait des récits de rêve à chaque nuit plus fous qu’il ne se pensait lui-même capable de les imaginer ; le père écoutait de la plus pure des façons. Il serait sans répit, le matin et surtout le soir, l’oreille la plus attentive. Mais de son empathie, non feinte pourtant, ne découlerait jamais aucune question, aucun conseil. Rien qu’un léger sourire. Un « Je vois », réponse simple articulée clairement.
Guillaux se contentait donc de baisser les bras, décapitant ses propres étoiles, pour s’assoir à côté de ce père silencieux, duquel il ne connaissait que la perpétuelle mélancolie. Les souvenirs de jambes de cathédrales et de bouches de nuages fondaient immédiatement : le jeune Onironaute apprenait à aimer les paternels silences tenant lieu de tout commentaire, et les longues expirations soulagées qui les ponctuaient.
Ce mutisme ouateux de la chambre l’invitait solitaire à réfléchir à son rêve par lui-même. On ne lui demandait pas de rendre compte de l’écume de ses nuits. Il lui sembla qu’il avait conté ses songes tant de fois qu’il ignorait désormais ce à quoi ils avaient vraiment ressemblé. On l’avait tant sonné de toutes les sornettes.

Guillaux se souvenait qu’en effet dès l’enfance, on l’avait par exemple bercé du récit d’un mystérieux pouvoir qu’il aurait. Un « don » qui lui était offert par son « défaut » : mieux que quiconque, il pouvait comprendre les messages de la nuit. Il en était capable, mieux que personne, après tout ; puisqu’il était marqué par Nyx elle-même.
C’était tout ce qu’il disait, ce père, et il ne le disait même pas à chaque fois. Seulement de temps en temps, « Je vois » et « Tu es marqué par Nyx elle-même », avec un ton qui ne pouvait pas plus mal mimer la conviction.
Ce parent-là ne réagissait jamais face aux récits bigarrés de son fils ; mais il était probablement, de ses trois parents, celui qui gardait le mieux un secret.  Ces rêves que Guillaux lui avait confiés à lui resteraient à jamais scellés. Cela rassurait l’enfant, de savoir que quelques-uns de ses songes ne seraient jamais disséqués, jamais classifiés, jamais exposés. Que certains espaces demeuraient véritablement obscurs, énucléés et amnésiques. Qu’il était possible d’être encore soi-même quelque part.
Cet espoir certainement le porterait dans ses errances futures, et serait responsable de l’existence du coffre de bois dans son appartement d’adulte ; coffre qu’il avait d’ailleurs hérité de ce mystérieux père.

Ce père, c’était Ossian, celui qui dans le rêve récurrent de son fils, pendant que Guillaux saignait des poings contre la Porte de Corne, lui tournait le dos et ne disait rien, comme d’habitude.

Il lui rendait davantage visite avant la nuit qu’au réveil. Les récits qu’il écoutait, c’était ceux qu’il fallait se remémorer avant de dormir, pour nourrir les songes de la nuit suivante de ceux de la nuit d’avant. C’était des récits déjà policés par la journée qui venait de s’écouler, déjà retraversés et rebâtis sous une autre lumière, plus diffuse.
Mais c’était pourtant en faisant ces récits-là qu’alors le jeune Guillaux se sentait au plus proche de celui qu’il voulait faire découvrir à ce père toujours si distant. C’était à travers les histoires qu’il échafaudait de sa seule sueur qu’il lui semblait se refléter le mieux, tout Narcisse qu’il devenait déjà à s’écouter parler.
Les années passant, le futur professeur se rendrait compte qu’il ne livrait pas tant des récits de rêves, ni même des récits originels, que des récits de lui-même, de ses doutes et de ses humiliations d’enfance. Qu’est-ce qui d’autre aurait pu expliquer ces extravagances nocturnes que les mots peinaient à décrire ?
Et dans tous les silences que l’adulte opposait ou offrait à ces histoires, c’était peut-être finalement ce père-là, Ossian, qui le connaissait le mieux.

Pour préparer le sommeil de son fils, Ossian n’utilisait rarement le pavot et jamais de longs discours abscons comme le faisaient ses deux autres parents. Il ne bavait jamais aucune leçon de morale et, plus Guillaux grandirait, plus il lui en serait reconnaissant. Au lieu de cela, son père plaçait sa large main d’adulte sur la nuque minuscule de l’enfant. Ces grands doigts lui devenaient tout à la fois carcan et minerve.
Les phalanges serraient à peine ; suffisamment pour que le gamin soit rappelé aux nerfs et aux articulations qui soutenaient sa carcasse diurne, aux efforts contractés soulevés par ses vertèbres.  A travers la légère pression exercée au bas de son cou, ses cervicales ravivaient le souvenir de ses deux bras, de ses deux jambes comme celles des cathédrales, qu’il fallait les faire courir loin dans les songes. A l’heure tu es un rêveur ; mais d’abord, tu es un corps.
La sensation de calme était immédiate : cette main gigantesque enserrant son cou d’enfant, cette main d’Onironaute, devenue d’acier de s’être tant tendue vers le ciel ; cette main détendait tous ses muscles à lui, lentement, l’un après l’autre. Et il ne s’endormait jamais aussi bien, même les nuits de pavot. La pression des pouces mettait de longues heures à se détacher de son corps, et le rassurait encore parfois dans la nuit qui se couchait sur lui.

De fait, Guillaux, jusqu’à la mort d’Ossian, n’avait jamais réussi à comprendre pourquoi ce père restait si silencieux face aux blessures oniriques de son enfant. Il comprenait son besoin de l’être dans la réalité ; mais le rêve ne présentait-il pas les gens tels que nous les ressentions, plutôt que tels que nous les voyions ? Pourtant, dans ce rêve que Guillaux avait fait des dizaines de fois, Ossian ne disait jamais rien non plus, n’offrait ni résistance ni soutien. Comment pouvait-il être si précieux dans la réalité de sa chair, et si transparent dans celle des songes ?
Même cette fois-là, où Guillaux rêverait un peu plus loin, où ses deux autres parents avaient fini par répondre à sa question incessante :
– Pourquoi ne puis-je pas passer cette porte ? Répondez-moi !
– C’est parce que tu es mort. » avaient-ils posément prononcé.
Parce que quoi ? avait pensé le petit Guillaux. Parce qu’il était mort ? Cela faisait désormais des années qu’il rouait de coups l’oreiller la nuit, des tasses et des tasses de pavot qu’il avait bues, en vain ; tout ça pour ça ? Pour qu’on lui réponde une absurdité totale, un de ces balbutiements du rêve lorsqu’il se met à n’être qu’une version cryptée et incohérente de la journée vécue ?
Il était bien avancé : dans son rêve familier, Guillaux ne pouvait passer la Porte de corne qui menait à sa chambre car il était mort.
Et même cette fois-là, cet imprévu avait laissé son père, Ossian, impénétrablement silencieux.

 

 

 

 

A la recherche d’un autre langage, il errait dans les rues souillées qu’il habitait désormais à temps partiel. Kaël s’était vite laissé happé par le cauchemar, même s’il n’en faisait jamais, lui, de cauchemars. C’était si facile : il suffisait de se laisser entourer par lui pour qu’il nous prenne à notre tour. Il y demeurerait donc hermétique. Cela constituait une admirable leçon, qui poussa Kaël à se courber pour vomir dans le caniveau.
Il ignorait quelle était cette nouvelle drogue qu’on lui avait injectée – pas de sommeil pendant quatre-vingt-seize heures – mais il commençait à avoir des crampes d’estomac et fut tenté à un moment donné de tout arrêter, au nom d’une morale qui manqua quelques secondes de supplanter le goût de l’effort.
Kaël s’assit un instant sur le trottoir, contre un mur, laissa le temps à son rythme cardiaque de ralentir, puis reprit sa route : les murs se renvoyèrent tour à tour sa carcasse qui se laissa finalement traîner sur le bitume. Il se retrouva à quatre pattes en train de zigzaguer entre les chevilles qui l’encerclaient, qui marchaient, couraient, dans des directions entremêlées ; tous les horizons se ressemblaient soudain, à l’orée du macadam. Kaël se dit que ce devait être ainsi que d’autres en venaient à lécher des chaussures.
L’issue de sa course folle fut une ruelle latérale, où il s’engouffra pour se recroqueviller sur lui-même. Il pensa aux Artistes qu’il avait quittés, à Daniel qui devait être arrivé chez les Onironautes, à son cœur brisé. Il se dit qu’il ressemblait à un palace d’incertitudes aux murs suintants de désirs faméliques, et cela le surprit lui-même.

Soudain, au bout de la ruelle se mirent à danser les plus belles lumières qu’il ait jamais vues. De minuscules lampes solaires qui vacillaient dans l’obscurité. S’appuyant contre le muret de tôle moussue, les pieds disparaissant dans la boue, il se laissa guider par ces lampions magiques qui l’appelaient en riant. Le manque de sommeil commençait à provoquer des hallucinations, et Kaël en vint à associer cette lumière du bout de la ruelle à celle des enfers, celle qu’on était condamné à voir pour toujours si l’on s’arrachait les paupières.
Ce genre de référence ne lui ressemblait absolument pas, et Kaël sut qu’il délirait tout à fait. Cauchemar ou pas cauchemar, il fallait qu’il dorme. Plus encore que de manger, il avait besoin de dormir.

Il se tenait à genoux dans la boue désormais, suspendu dans la contemplation du reflet des lumières sur les flaques d’eau, hypnotisé par cette chorégraphie de feux follets.
Alors, une paire de chevilles apparut sous ses yeux, et il se dit qu’il n’en avait jamais vu d’aussi fines. Lorsqu’il releva la tête, il remarqua que cette exquise paire de chevilles était attachée au corps d’une jeune femme aux longs cheveux clairs, qui le fixait. Il se redressa avec peine, embourbé, chercha un regard en même temps que l’équilibre. Cela le gênait de vaciller ainsi et il s’excusa pour sa maladresse. Ou pour son existence, tout simplement.
Kaël crut d’abord que la jeune femme ne lui répondait pas, qu’il ne l’entendait pas, parce qu’il délirait. Mais il comprit finalement que ce n’était pas une défaillance sonore : elle ne disait pas un mot. En lieu et place de cela, elle posa sa main sur son front puis la tendit vers lui. Un instant, mais un instant seulement, il trouva cela obscène, d’oser ainsi tendre une main vers quelqu’un qu’on ne connait pas du tout.
Il demanda à la jeune femme de bien vouloir répéter, et elle refit alors le même geste, appuyé cette fois d’un regard amical.

Kaël tenta, à travers toutes ses torpeurs, de se rappeler qu’il était venu là pour oublier.

Il resta quelques longues secondes en suspens, et finit par comprendre que la jeune femme était muette. Au bout de quelques instants supplémentaires, il découvrirait qu’elle était également sourde. Il n’avait jamais vu auparavant quelqu’un qui soit sourd et muet. Ce n’était déjà plus possible.
Kaël plaça sa main sur son cœur et se pencha légèrement. Il ne savait pas pourquoi, il n’avait jamais parlé de langue des signes, mais il lui semblait que c’était ainsi qu’il faudrait dire « désolé » ou « enchanté ». La jeune femme lui sourit ; il voulut lui demander son prénom. Il tenta de le lui faire comprendre en une pantomime ridicule.
Frustré, il s’agenouilla à nouveau dans la boue, et, armé d’un bâton détrempé, y écrivit son nom à lui, « Kaël », puis se désigna du doigt pour signifier : « C’est moi ! ». Amusée, la jeune fille s’accroupit à son tour. Ses talons s’enfoncèrent profondément dans la boue et elle y tomba assise.
Alors, elle lui arracha son misérable outil des mains et nota à son tour. Sa graphie était minuscule, et il dut se relever pour saisir l’une des lampes solaires, la rapprocher. Il lut : Layla, et ne fut jamais si heureux de savoir écrire à la main.

Dans son insomnie qui atteignait sa quatre-vingtième heure, sous les rares lumières qui planaient sur Cauquasia, Kaël sentit malgré lui l’espoir reprendre le contrôle, dans toute sa première violence.
Il laissa de côté, une seconde à peine – mais une seconde de trop-, les cauchemars et déchirements des derniers mois.
Une seconde à peine, Kaël oublia d’oublier.

 

 

 

 

« Je ne sais pas comment tu fais, déclara Daniel, dégoûté, pour la troisième fois au moins. Non, vraiment, je ne sais pas comment tu fais.
Puis il détourna les yeux.
Tomàs secoua la tête en riant et déposa au fond d’une bassine une aiguille imbibée de sang.
– C’est difficile les quatre, peut-être cinq premières fois. Ça redevient parfois tragique lorsque tu connais les gens, mais sinon ce n’est pas si dur. Et j’aime la noblesse du métier : se dire que quelque part c’est un peu grâce à nous qu’ils pourront rêver pour toujours.
Il ôta ensuite ses gants de cuir et les lança dans le sac prévu à cet effet.

Le métier d’Endormeur avait surpris Tomàs le premier, même s’il lui paraissait, maintenant qu’il le pratiquait depuis huit mois, parfaitement naturel. On pouvait dire que c’était un métier utile, et qu’il servait la communauté de la meilleure des façons. Avoir trouvé ce job faciliterait certainement son intégration.
Lorsqu’ils mouraient, les Onironautes étaient enterrés allongés, la tête sous un cippe, une sorte de phare dont l’extrémité était ouverte comme une porte sur la nuit. Pour qu’ils ne soient plus jamais importunés par le réveil, les rêveurs étaient mis en bière les yeux scellés, plus précisément cousus. Le métier d’Endormeur consistait à coudre les yeux des morts pour leur assurer un rêve éternel.

Le dernier Endormeur du quartier était un vieil homme décédé six mois plus tôt. La zone était donc restée sans Endormeur et les Onironautes étaient obligés d’emmener leurs défunts dans le quartier voisin, ce qui n’était pas sans engendrer des processions inopinées et, comme toujours, des fêtes impromptues.
Tomàs était passé devant les locaux huit mois plus tôt et avait repris l’affaire, qu’il faisait tourner le soir, après ses études. Toute la journée il travaillait à établir une montagne de connaissances, et tous les soirs, il venait la confronter à la réalité des corps froids qui redevenaient ignorants.
– C’est aussi un peu rassurant, admit Tomàs à Daniel qui semblait avoir enfin surpassé son dégoût. Je veux dire… Nous n’avons pas été élevés dans ces croyances-là. Je ne sais pas si Nyx veille vraiment sur nos nuits ni lesquels de ses messagers elle envoie pour livrer nos songes… Je ne sais pas si je pourrais un jour vraiment croire à tout ça, y croire vraiment, y voir autre chose que des symboles… Mais quand ils sont là, tout calmes, et qu’ils se laissent faire lorsqu’on leur coud les yeux, j’y trouve une certaine sérénité.
– T’as vraiment un problème depuis que t’es ici, toi, dit Daniel en souriant.
– Non, mais regarde… argumenta Tomàs. Regarde les tombes que nous on avait, à Satyä, par exemple. A quoi elles ressemblaient ?
– Ben, c’était des écrans, comme partout.  Des écrans interactifs. Enfin, au début. Après, des trous.
– Oui. Des écrans interactifs au-dessus d’une boite de cendres. Des trous. Des espaces clos.
– Tu oublies ceux qui se font enterrer en plantant un arbre. On refait des forêts entières aujourd’hui, comme ça. Je trouve cela plus poétique.
– Je ne sais pas, dit Tomàs, je crois que je préfère l’idée de dormir éternellement à la belle étoile.
– Les arbres aussi dorment à la belle étoile, répondit son ami.
– Oh, tu m’agaces, à la fin ! se fâcha Tomàs. Tu sais très bien ce que je veux dire par là, arrête de tergiverser.
– Pardon, excuse-moi, j’aime bien te faire tourner en bourrique, s’excusa l’Artiste.

Tomàs se leva pour replacer le corps dans la chambre froide et Daniel accepta de surmonter son horreur pour lui donner un coup de main.
– Ça t’est déjà arrivé, de devoir coudre les yeux de quelqu’un que tu connaissais ?
– Non, heureusement. Mais j’ai cousu les yeux du père de l’Exégète.
– Non, tu rigoles ! Les yeux du fils de Tark IX ?
– Ou du père de Tark X, ça dépend de quel côté tu te places.
– Et alors ? s’amusa Daniel. Ça a été difficile ? Tu as rencontré l’Exégète en personne ?
– Oui, oui, il est venu jusqu’ici. C’est lui-même qui a apporté le corps de son père. Au début, je ne savais pas du tout que c’était l’Exégète. Je venais d’arriver depuis quelques mois, je n’avais même pas encore eu le temps d’aller voir un seul procès ; je n’avais aucune idée de ce à quoi il ressemblait.
– C’est un type sympa ? Je n’ai entendu que des rumeurs, à l’université.
– Tu entendras de nombreuses opinions sur lui. Certaines très positives, d’autres franchement dubitatives. Mais ce jour-là, tu sais, je n’ai pas reçu Tark X, j’ai juste accueilli un homme qui avait perdu son père. D’ailleurs, il s’est présenté comme « Josef », pas par son nom officiel. C’est quand il s’est penché sur le front de son père pour l’embrasser que j’ai vu la clef de Corne, dissimulée, pendre autour de son cou. Je n’ai rien dit, pour ne pas le mettre mal à l’aise.
– Il t’a dit des trucs sur lui ?
– Tu es bien curieux, pour un étranger, dit Tomàs en souriant avant de continuer. Non, il n’a pas dit grand-chose. Je ne sais pas s’il est très bavard, au naturel. Physiquement, il est très froid. Le visage émacié, blond, les yeux gris. Il m’a dit qu’il n’avait pas presque pas connu son père. Il a été élevé par son grand-père, l’Exégète précédent.
– Oui, je sais ça, j’ai suivi. Ce n’est pas moi qui dors en cours !
– Oh, ça n’est arrivé que deux fois, tu exagères ! grogna Tomàs, vexé.
– Plutôt trois ou quatre, grinça Daniel entre ses dents.
– Oh, bon, d’accord, quatre fois ! Et alors ? Je travaille dur, j’ai un boulot je te rappelle, je ne vole pas sur le marché, moi !
Daniel leva les yeux au plafond et eut une moue perplexe.
– Il a dit autre chose, ce Josef ? Allez, c’est toi qui veux que je m’intègre, après tout !
– Il a récité deux trois fois la prière aux morts à voix basse.
– C’est laquelle, déjà ?
« Nous ne sommes que de simples marcheurs, dans la nuit qui nous voit sans yeux…
Et sans vos lumières, Oneroi bienfaiteurs, nous ne saurions distinguer les menteurs des pieux. » Je vois laquelle c’est.
Tomàs fut surpris que Daniel ait retenu une prière.
– Rien de plus, il m’a remercié pour mon travail.
– Et tu sais pourquoi il est venu dans ta boutique ?
– Ah oui, il me l’a dit en entrant. Je ne sais pas comment, il savait que j’étais un ancien peintre. Il a dit qu’il voulait quelqu’un avec des mains assez habiles. Il a dit qu’il regrettait que l’Art libre soit « interdit », ici, à Oniria, qu’il voulait faire en sorte que ça change. Il a ajouté que coudre les yeux de son père, je pouvais voir ça comme une forme d’Art.
– Il ne t’a pas demandé si tu étais heureux ici ?
– Non. J’imagine qu’il faut en vouloir pour faire ce métier. Que je ne faisais… Que je ne fais pas semblant. »

Les deux amis restèrent un instant assis dans la salle d’opération. Cette pièce avait dû être aménagée dans une ancienne école, vu sa configuration carrée et son acoustique improbable qui leur rapportait les bruits d’un autre brancard grinçant.
L’assistant de Tomàs, jeune garçon d’à peine dix ans, apportait un second corps dans la foulée. Daniel, intrigué par tous les récits de son ami, se précipita pour voir de qui il s’agissait ; mais le gamin l’en dissuada d’un regard affolé.
« C’en est encore un, dit ce dernier à Tomàs.
Tomàs eut l’air circonspect et souleva le drap qui recouvrait le corps : le thorax était transpercé de coups de couteau.
– Bon sang, c’est le deuxième en un mois, Larsen.
– Je sais, je sais bien, c’est moi qui les amène.
– Il n’y a pas de famille avec lui, j’imagine ?
– Bah, non.
– Par Nyx !
Daniel suivait la scène des yeux sans y rien comprendre.
– Il y a un problème ? demanda-t-il à Tomàs.
– Non. Non, c’est rien, un problème interne, tu ne comprendrais pas. Bon, reprit-il à l’adresse de son assistant, contacte le service des Songeurs Anonymes, qu’ils viennent le chercher. Je vais m’occuper de lui maintenant.
– Au moins celui-ci n’a pas les paupières arrachées, lâcha Larsen avant de sortir.

Tomàs poussa le brancard vers le centre de la pièce, enfila une nouvelle paire de gants, dégaina une aiguille neuve et du beau fil tout blanc.
– Il se passe quoi au juste, Tomàs ? demanda Daniel qui supportait mal d’être ainsi soudainement mis à l’écart.
– Rien. Il y a une recrudescence des agressions, dernièrement, mais ça va certainement passer. C’est cette histoire de cauques qui agite tout le monde.
– De cauques ?
– C’est un terme péjoratif pour désigner des groupes de rêveurs qui tentent de rétablir un dialogue autour du cauchemar. Dans certaines traditions du culte de Nyx, on vénère le cauchemar tout autant que le rêve ; enfin, « les songes », reformula-t-il. Mais ce n’est pas la vision dominante ici, à d’Oniria, dont le culte est né plus tard. Et récemment, on a soupçonné que quelques-uns de ces groupes refaisaient surface. Il y en a qui paniquent et font n’importe quoi. Celui qu’on m’a amené il y a deux semaines avait été tué par une de ses femmes. Elle a été condamnée à l’insomnie à perpétuité, pour meurtre hérétique. Le comble, car c’était exactement parce qu’elle pensait qu’il deviendrait Hérétique qu’elle avait tué son mari. Il y a une sorte de paranoïa ambiante…C’est dommage, conclut-il sommairement.

Tomàs souleva d’un coup sec le drap du corps. Il faudrait recoudre les plaies avant de passer aux yeux.
– Tu veux rester ? demanda-t-il à Daniel qui palissait à nouveau. Ou tu as eu assez d’informations croustillantes pour la journée ?
– Tout bien considéré, répondit l’artiste en sentant remonter en lui un nouveau haut-le-cœur, je crois que je vais y aller. J’ai un cours particulier à cette heure-ci, un cours d’initiation à…euh, la lecture des noctes, je crois.
– C’est ça, artiste fragile, dit Tomàs en souriant. Rentre chez toi, va. »

Et Daniel, assailli une fois encore par les odeurs de sang séché, sortit presque en courant.

***

 

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