Les Fourches caudines – Episode 14

Erik Johannson Don't look back
Erik Johansson, « Don’t look back ». D’autres très belles photos par ici !

 

 

 

 

***

C’était le grand soir. Quatre mois qu’ils s’étaient préparés, quatre mois durant lesquels l’inquiétude n’avait fait que s’installer un peu plus, jour après jour, dans les regards qu’il lançait à ses collègues, entre les murs des couloirs, durant sa dernière inspection – on lui avait fait comprendre qu’un enseignant si rentable fût-il était loin d’être irremplaçable.
Le messager à la feuille blanche ne s’était pas fait connaitre, mais Guillaux avait retrouvé un deuxième rectangle de papier recyclé dans son casier, dix jours plus tôt. Vierge, vide, lui aussi.
Il ne fallait rien laisser au hasard. Ceci dit, le professeur avait du mal à savoir s’il s’échappait ou si, déjà, il s’enfuyait. Ou si, encore, il s’enfuyait.

C’était la fête des Oneiroi – il continuait de l’appeler ainsi alors qu’elle portait désormais officiellement le nom d’une grande entreprise de nanochirurgie. Cette célébration était prétexte à des beuveries dans tout le pays, et leur fuite passerait inaperçue dans le grand tumulte. Autour de lui, sur les murs de l’Observatoire dans lequel régnait une chaleur suffocante, d’autres écrans s’étaient éteints durant les trois dernières semaines. Toujours pas d’images de la communauté d’Alias. Cela suffit à rassurer Guillaux et à lui faire croire qu’ils seraient en lieu sûr.
Ce serait presque une nouvelle vie pour lui, pour Héliä aussi. Même s’ils ne les avaient jamais pleinement intégrées à leur mode de vie, s’ils se dérobaient aux caméras autant que possible, ils étaient nés et avaient grandi tous les deux dans l’idée que ce qu’ils faisaient était la propriété de ceux qui les voyaient. Partout, dans les quelques arbres, dans la rue, les murs, au coin des bâtiments, dans les lampadaires bioluminescents, dans les tableaux de bord des voitures, dans les télévisions et les ordinateurs, dans les vases, dans les détecteurs de fumée, dans les lave-vaisselle et les tables de chevet, dans les lunettes voire dans les yeux des Edistyens, elles étaient là, témoins de nos moindres faits et gestes. Tous s’étaient plus ou moins habitués, progressivement, à l’éventualité perpétuelle de leur présence, comme à celle d’un habitant supplémentaire dans les foyers ; et ils s’étaient mis à agir en acteurs.
Refoulant leurs désirs secrets au plus profond d’eux-mêmes, ils furent alors de plus en plus nombreux à garder leur obscurité pour le hors-champ. Partout, ils se mirent à chercher différents moyens de se dérober à cet espionnage, pas pour le démanteler, non, mais ils apprirent à crypter, à décoder, pour masquer tout ce qui relevait de leurs marottes personnelles, devenant obsessions au contact de ces autres, invisibles eux aussi, qui la partageaient. C’était à vomir de voir toutes les perversions qui nous étaient ainsi devenues supportables, cette exubérance malsaine provoquée par l’impossibilité même d’une vie privée.
Décidément, ce serait une toute nouvelle existence que de vivre pour soi-même. Déjà tellement plus libre !

Sur l’un des écrans tournait une publicité. On y voyait de jeunes prépubères se glorifier de faire avancer la recherche dans tous les domaines, depuis la qualité nutritive des petits déjeuners lyophilisés jusqu’à la pertinence des rêves comme moyen de révision pour les examens. « Tu veux accomplir le rêve d’une nation entière ? Aide les Psychonautes ! »
Ils recrutaient pour une opération de masse ; Guillaux savait qu’ils manquaient de sujets assez intéressants pour mener leurs projets à bien, mais lesdits projets en question lui restaient opaques. Il se rappela toutes les fois où il avait osé mettre ses élèves en garde contre les tests médicaux qu’on essayait de leur faire passer, aux stratégies qu’Héliä et lui avaient en secret élaborées ces derniers mois pour qu’elle leur échappe, ainsi qu’à la prison parentale.
Finalement, il se demanda comment il avait pu garder son métier si longtemps.
Les Psychonautes, comme ils se faisaient appeler, autrement dit « les navigateurs de l’esprit », prétendaient parcourir toutes les couches de conscience pour étendre l’empire du bonheur humain. Il ne s’agissait en réalité que de coloniser toujours davantage les moindres parcelles d’Humanité. Ils avaient galvaudé les plus grandes traditions de méditation et de psychotropisme, pour s’habiller de ce terme-là, « Psychonautes », qui faisait croire à toute la population qu’ils agissaient pour l’épanouissement de tous, lorsqu’ils n’œuvraient que pour le vil intérêt de quelques-uns.
Sur le mur de gauche, un autre écran, plus petit, renvoyait l’image de ce qui pouvait désormais à peine être appelé « Cité de Vérité ». La dernière Satya connue avait été dévastée. Guillaux se surprit presque à prier que rien ne soit arrivé à Daniel, qu’il n’ait pas oublié son plan de partir chercher Tomàs. Qu’il ait échappé une fois encore au massacre – car c’était ce que Daniel faisait de mieux.

Comme c’était soir de fête partout dans les rues, un pan entier de l’Observatoire projetait les images de la basse-population qui grouillait entre les immeubles jumeaux, sortis tout entiers de gigantesques imprimantes 3D dont les ombres monstrueuses jalonnaient les chantiers. Partout, la masse grognait, lâchait des aboiements d’envie et de rage face à l’empire des autres.
C’était la seule soirée de l’année où la Milice laissât faire n’importe quoi – et faisait elle-même n’importe quoi. Et les Edistyens en avaient, des désespoirs à faire suer, maintenant que tant de reproches et de différences les séparaient. Durant la nuit des Oneiroi, on enregistrait en basse-population un taux record de criminalité. L’enseignant n’était pas vraiment surpris par cette recrudescence de violence. Elle était largement prévisible. Le Rêve était désormais devenu le seul garant de la vie privée des gens et il ne pouvait seul porter cette responsabilité.
Tous les petits désirs mortels, toutes les perversions malsaines, tout, faute de pouvoir exister devant les caméras, avait été déversé dans le grand lit du Songe. Il devenait leur seule chambre, leur seule obscurité. Et comment croire un seul instant que les Edistyens pourraient un jour renouer avec ce qui entre eux les liait ? Leurs nuits étaient trop divergentes, à présent, trop tissées d’eux-mêmes, pour que les humains puissent à nouveau se reconnaître l’un dans l’autre.
Tout cela, c’était même sans parler du « rêve épidémique » ; ce rêve qui, venu de l’étranger, des Onironautes, ou encore des « Fourches caudines », s’immisçait dans des nuits à chaque fois plus nombreuses. Ce rêve qui transformait tous les sommeils en la même histoire d’un corps nu et d’une lumière qui parle. Ce rêve qui -il avait mis du temps à s’en rendre compte- était celui-là même qui, sous des versions alternatives, envahissait le coffre de pirate désormais abandonné dans son appartement. L’imaginaire expirait.
Les Edistyens avaient soudain eu peur que celui qui eut pu être leur voisin ou leur ami d’enfance ne soit lui aussi atteint de cette curieuse épidémie dont beaucoup parlaient déjà sur les réseaux sociaux et dans les solitudes urbaines. Ils prirent peur de leurs différences, mais étaient déjà bien trop semblables. Et par instinct de survie, ils misèrent sur la destruction plutôt que sur la coopération. Mal informée, séparée d’elle-même, rendue schizophrène, cette population ne pourrait jamais se tourner contre la bonne cible et continuerait de se reproduire à un rythme bactériel en s’infligeant régulièrement ses propres apocalypses.
Certains soirs de fête, ils se foutaient donc sur la gueule plutôt que de s’aimer.

En réalité, la violence étranglait certains quartiers bien spécifiques ; mais suffisamment pour fausser les statistiques, et pour que Guillaux s’en veuille de ne pas être allé chercher Héliä directement chez elle.
L’enseignant s’évadait, c’était certain désormais. C’était peut-être lâche mais il fuyait aussi vite qu’il pouvait. Il eut un haut-le-cœur qui le laissa dégoûté de lui-même et sortit attendre dehors, laissant les écrans de l’Observatoire clignoter dans la tour.

Héliä n’était toujours pas là. La nuit était tombée depuis plusieurs dizaines de minutes, et il faudrait bientôt y aller, pour que quelques heures d’obscurité jettent le voile sur ne fut-ce que le début de leur escapade. Quelques heures de nuit, de la nuit la plus sombre que l’on pourrait trouver dans ce monde où les néons publicitaires éclairaient les étoiles ; une nuit juste assez dense pour ne pas qu’on les voie s’enfuir.
Le professeur piétina le sol, guettant sans cesse l’embouchure du sentier qui menait sur les hauteurs. Il lui avait dit, pourtant, il l’avait répété : il ne faudrait surtout pas qu’elle soit en retard. Mais c’était le truc avec Héliä : elle était toujours en retard. Sa mère faisait sauter les retards scolaires, pour n’avoir pas à payer les amendes ; mais si Héliä finissait toujours son travail plus tôt que les autres, elle le commençait souvent aussi plus tard. Qu’il soit ou non son professeur n’avait rien changé à cette manie impolie.
Guillaux voulut dévaler le sentier pour aller au-devant de son ancienne élève. Il se sentit stupide et finalement ne bougea pas : et si elle arrivait et ne le trouvait pas, que penserait-elle ? L’idée qu’elle put craindre qu’il l’eût abandonnée le secoua.
Il s’assit, serra ses jambes contre lui, et attendit encore, espérant qu’elle ne lui pose pas un lapin.

Pour patienter, il suivit des yeux le vol des microbots bioluminescents qui planaient comme un essaim d’abeilles d’opéra au-dessus du centre-ville, exécutant sans bavure leur chorégraphie de repérage, la danse de l’ultra-surveillance, le pas chassé des esquisses scannées par leurs yeux minuscules et dévoreurs, les arabesques du tri des informations, des citoyens, dans des catégories impénétrables, des trous noirs danaïdiens de déambulations kafkaïennes. Une ruche à laquelle il fallait tout faire pour ne plus appartenir, où les humains sautaient de réduction en aménagement de crédit, des villas aux bas-fonds de la terre des Incubes. Plus aucun mot n’avait de sens, à l’exception des marques, des noms de stars, et des uns et des zéros qui ne recrachaient dans vos lunettes connectées que votre seule réalité ; et vous tourniez en rond sur vous-même, toute votre vie, à côté de ces autres qui n’étaient pas plus vivants que vous.

Guillaux soupira, prit sa tête entre ses mains. Comment faire cesser ce flot de pensées, bon sang ?  La panique : à quel moment, la faille ? A quel instant précis l’Humanité avait-elle claqué la porte ? Y avait-il contribué, de toute sa misère ? Contre quoi s’était-il donc battu, bien des années plus tôt ?
Il ne parvenait pas à s’en souvenir, n’aurait su le dire avec certitude. Guillaux cherchait encore à savoir quand le monde s’était effondré, et s’il était encore possible de faire mieux, ou du moins d’essayer.
Il serra d’un coup sa nuque si fort qu’il en eut mal aux yeux.
« Par tous les Oneiroi, s’énerva-t-il, qu’est-ce que fout Héliä… ? »

 

 

 

 

 

Pendant ce temps, tentant de se promettre qu’elle apprendrait à arriver à l’heure, Héliä s’interrogeait sur la fraîcheur des légumes qui trônaient dans son assiette, non sans culpabilité de faire attendre Guillaux. Le repas lui semblait effroyablement long, et terriblement court en même temps, puisqu’il était le dernier, probablement, qu’elle prendrait jamais avec sa famille. Pour ce soir de fête, sa mère avait mis les petits plats dans les grands, s’était procuré de la « véritable » viande qui dans la bouche d’Héliä, tapissée de remords, conservait malgré tout ce goût de plastique neuf de la nourriture-éprouvette.
A l’autre bout de la pièce, l’écran mural diffusait une espèce de documentaire absurde sur l’origine des Oneroi, leurs mythes, en tout point différent de ce que la jeune étudiante avait lu dans ses livres. Le mensonge de l’écran géant se répandait sur la table en une lumière bleutée, et la jeune fille considéra qu’elle n’avait pas d’autre choix que de partir si elle espérait un jour rencontrer une vérité quelle qu’elle fût.
« Ta journée s’est bien passée ? demanda son père. Nous n’en avons pas parlé aujourd’hui.
Héliä chercha à éviter son regard : elle abandonnait ses parents. Cela signifiait qu’elle laissait derrière elle sa mère, dont à ce moment-là elle se méfiait plus que de tout au monde ; mais aussi qu’elle délaissait avec celle-ci son père, à qui elle n’avait rien à reprocher qu’un peu trop de passivité dans son rôle d’adulte de raison.
– Bien, répondit simplement Héliä, qui engloutit soudainement son assiette à l’idée qu’elle ne referait peut-être pas d’aussi tôt un tel repas. Comment mangeait-on chez à Alias ? A quel point pouvait-on, en se soustrayant à Edistyä, conserver un certain confort ? Héliä ignorait ce que c’était, de ne pas manger à sa faim, tout comme elle ignorait qu’on puisse vivre à l’écart de cette dictature qu’elle n’avait pas choisie. Elle pensait qu’elle pourrait le supporter ; mais elle n’en savait rien, pour ne jamais s’y être essayée. Quel sacrifice valait la peine de quelle vérité, exactement ?
Alors qu’elle se posait cette question, l’émission fut interrompue par un flash d’informations. Elles furent plus erronées encore que le documentaire : sources absentes, syntaxe portant à l’interprétation, exposition de faits fantasmés qui ne laissait aucune place ni à l’analyse ni à la formation d’une opinion personnelle. On parla des « Incubes », comme on les appelait, qui terrorisaient la population dans des débauches de violence ; d’un éventuel regroupement avec ceux-là qu’on nommait « Hérétiques ». Quelques images de sang giclèrent sur la table du diner, drapées d’une bande-son de cris accusateurs qui avaient pour but de terroriser tout un chacun, de pousser les individus à se terrer chez eux, à ne plus se regarder. La bande-son s’incarna bientôt en agents de la Milice qui ne tardèrent pas à s’extraire du téléviseur et à marcher au pas autour d’eux, terrorisant Jonàs, frappant le sol de leur armure dans un vacarme presque tangible.
– Coupe la réalité, s’il te plait, dit le père d’Héliä à son épouse.
Celle-ci articula :
– Tu n’as qu’à le lui dire toi-même.
Héliä sentit une étrange tension s’installer, qui couvrait la rumeur de la cavalerie n’ayant pas cessé de tourner autour de la table. La jeune fille avaler son dernier morceau de viande et dit haut et fort :
– Deux D.
La Milice disparut d’un seul coup de la salle à manger, le son se fit minuscule en s’extirpant du cadre plat qu’était le mur, et ce fut comme si les agents avaient emporté avec eux la tension. Jonàs continua de pleurer pendant quelques secondes et, bientôt, on n’entendit plus que le tonnerre gronder au loin.

Héliä devina le regard de sa mère qui s’abattait sur elle. Elle goba le reste de son verre et fit mine de débarrasser. Elle avait essayé de donner l’impression de prendre son temps à manger, mais vit que ses parents avaient à peine touché leur assiette. Le repas ne pouvait s’éterniser ; elle était déjà trop en retard et Guillaux l’attendait.
Il lui sembla soudain que ce départ était bien moins précipité qu’elle ne le pensait : dans les faits, il s’était probablement amorcé des années plus tôt. Héliä s’était peu à peu détachée de ses parents, de sa mère surtout.
– Tu es attendue quelque part, chérie ? lui demanda celle-ci, surprise par son agitation.
– Euh, oui, hésita Héliä. Oui, je suis attendue.
– Le soir de la fête de DesCors ? demanda à nouveau sa mère en arborant un sourire qu’Héliä perçut comme narquois. Ce n’est pas très sûr, ajouta-t-elle. Regarde ce qu’on dit aux informations.
– Je ne serai pas toute seule ! cria la jeune fille depuis la cuisine où elle disposait son assiette dans le lave-vaisselle. On fait une petite virée nocturne entre amis.
Le père d’Héliä ouvrit la bouche pour lui dire qu’il était d’accord, mais Chloris intervint une fois encore :
– Je ne pense pas que ce soit très sûr pour toi d’y aller. En plus, regarde, ajouta-t-elle en montrant du doigt d’autres images de désastres, naturels cette fois-ci, qui envahissaient à présent l’écran. Il y a un orage ce soir. Tu sais comme ils peuvent être violents en cette période de l’année.
Le corps d’Héliä se serra comme une vis à la vue de son père qui s’était levé pour aller retrouver Tiko, l’assistant, et entretenir une conversation durant laquelle on daignerait l’écouter. Sa mère et son père ne s’entendaient plus et ce soir-là, elle devrait faire tampon. Or, elle avait autre chose de prévu ; et ça, sa mère entendait le lui faire payer. Pas ce soir, la crise de la mère possessive et aimante, pas ce soir ; n’importe quel autre soir, elle avait eu tous les autres soirs !
– Il y a des orages tous les soirs en cette période de l’année, répondit Héliä. Cela fait cinq nuits qu’il pleut et l’on a encore noté aucun incident majeur. Ces images-là ont été tournées près du Grand Canal.
La vérité, c’était que la mère d’Héliä voyait sans doute mal avec quels amis sa fille aurait pu faire une « virée nocturne », et cette dernière eut peur que le choix de cette expression l’eût trahie : inhabituelle, trop peu naturelle. Elle faisait partie de cette génération qui devait laisser la jeunesse aux gamins de six ans ; ses études ne lui laissaient pas le luxe des « virées nocturnes ».
Héliä expira un grand coup et revint dans la salle à manger :
– C’est quoi ce cirque ? s’insurgea-t-elle. Je n’ai jamais eu besoin de demander la permission et tu m’en empêches justement le soir où j’ai rendez-vous avec des amis ?
Elle jouait la carte de la colère naissante. Parfois, si elle sortait cet atout assez tôt, sa mère ne tentait même pas de négocier. Elle cédait, simplement, en mère attentionnée qu’elle demeurait néanmoins.
Le père d’Héliä, posant Tiko sur la table du salon, proposa :
– Peut-être pourrais-je t’accompagner, qu’en dis-tu ? Jusqu’en ville, modéra-t-il.
– Mais bien sûr, ce n’est pas du tout la honte, de se promener avec son papa le soir de DesCors quand on a dix-sept ans ! Déjà que je vis encore chez vous !
Elle s’en voulut de parler ainsi à son père, mais elle n’était pas sûre qu’il comprendrait ses projets, si elle les lui exposait, tant Chloris et lui avaient œuvré pour le bonheur de leur enfant.
– C’est bon, c’est bon, dit-il. Je n’insiste pas. Débrouille-toi avec ta mère.
Sa mère se leva et se désinfecta ostensiblement les mains en signe de protestation. C’était toujours ainsi qu’elle opposait les plus grands vétos. Elle devait avoir particulièrement envie de garder sa fille près d’elle ce soir-là car, sans même un regard pour son mari, elle insista :
– Non, pas ce soir, je ne le sens pas, je préfère que tu restes à la maison.

Et vlan, la carte de l’instinct parental : je ne suis pas rassurée, tu comprends, avec tous ces malades qui rôdent. La vieille légende urbaine de ce quartier. Héliä eut la sensation que c’était Chloris qui les avait créés, les malades, les drames, tout simplement pour l’empêcher de devenir ce qu’elle voulait être.
La jeune fille ne dit rien pendant quelques secondes, fixa sa mère dans les yeux. Cette dernière se tenait à présent mains dans le dos, et Héliä imita ce geste afin que Chloris ne puisse voir qu’elle se tordait les doigts.
Comment était-il possible d’être si redevable à quelqu’un, et si rancunière à son égard, pourtant ? Comment accepter d’en vouloir à des gens qui ont pensé faire le bien ? Car c’était tout ce pour quoi ses parents avaient œuvré en l’éduquant comme ils l’avaient fait : au « bien ». Parfois Héliä se méprisait de leur en vouloir et elle devait alors se rappeler tout ce qui l’avait amenée à considérer le départ : l’obscure profession de sa mère, sur laquelle elle ne parvenait pas à avoir davantage d’informations, sa promesse aussi peu claire à Lysandre ; et rien de moins que l’envie d’une Humanité renouvelée.
La fugueuse lança un regard vers son petit frère, minuscule bête fragile encore, endormi dans son berceau, pas tout à fait inconscient pourtant de ce qui se passait autour de lui, mais incapable de mettre un bâton dans la roue des machinations qui le broieraient à son tour, bientôt. C’était peut-être Jonas qui lui manquerait le plus, et elle se promit de tout mettre en œuvre, dès qu’ils seraient installés, pour le faire venir à son tour, d’une manière ou d’une autre.

Il y avait tellement de détermination dans les yeux de sa mère qu’Héliä fut obligée de jouer l’atout qui la mettait hors d’elle. Elle ne l’avait utilisé que deux ou trois fois depuis qu’elle n’avait plus douze ans, et à chaque fois avec la même impression de se rabaisser : elle se mit à pleurer.  Avec de grands yeux humides de fille exemplaire, elle sanglota :
– Lysandre devait être là !
A la mention de Lysandre, sa mère sembla se raviser, mais maintint sa décision :
– Non, tu restes à la maison. Tu as bien des devoirs à faire, non ?
Ses yeux lui parurent s’assécher immédiatement : cela fonctionnait mieux, d’habitude.
La colère trembla partout sur Héliä, mais elle ne voulait rien révéler. Elle se leva, tourna les talons et monta les escaliers en vociférant comme n’importe quelle adolescente en colère.

Une fois dans sa chambre, elle se dressa immobile et ne bougea plus pendant quelques minutes. Son plan avait marché : on la croyait désormais en train de larmoyer, ses parents s’étaient probablement assis devant l’écran pour ne pas avoir à se parler. Héliä pouvait faire le mur en paix.
Elle saisit sans plus tarder son sac déjà prêt, monta sur l’appui de la fenêtre, le souffle court. Elle ne parvenait pas à se débarrasser de ce doute : c’était étrange, que sa mère ait choisi précisément le soir où Héliä devait fuir avec Guillaux pour lui faire des reproches qu’elle ne faisait jamais d’habitude. La jeune fille jeta un œil vers l’emplacement des caméras invisibles qui bordaient ce côté de la maison, qu’elle avait pris soin de désactiver ; et elle sauta sous la pluie.
Puis elle courut sans s’arrêter ; mais au bout de cent mètres, elle s’était persuadée que sa mère savait tout de ses plans. Que la crise de ce soir avait été une tentative de la retenir. Héliä eut peur d’être suivie et accéléra encore.
Elle s’arrêta enfin à un carrefour pour jeter un œil au plan de la ville, qui indiquait les positions des caméras ; un plan de papier qui se détrempait dans ses mains en pleurs, sans aucune voix pour lui indiquer à cent mètres tournez à gauche. Malgré la nuit qui avançait, il faisait une chaleur insoutenable. Quelques années plus tôt, il faisait frais encore sur les hauteurs ; à présent, on y étouffait dès la fin du mois de Morpheus. L’Observatoire se transformait alors en fournaise.

Le cou d’Héliä se mit à la démanger. Ce ne fut d’abord qu’un picotement ; elle crut à une branche qui lui aurait griffé l’épaule, ou à l’acidité de la pluie qui irriterait sa peau. Puis la démangeaison appela sa main, et au fur et à mesure qu’Héliä grattait, celle-ci se répandait, sur le bas du dos, les poignets, au creux des genoux, au sommet du crâne. Un microbot en perdition s’était-il glissé sous sa veste ?
Héliä se frottait frénétiquement la peau à présent, et elle crut alors le sentir : le relief siliconique juste sous l’épiderme du coude. Deux centimètres sur deux, peut-être. Se défaisant de sa surchemise, la pluie lui fouettant les bras, elle courut plus vite.
Ce fut à travers les chutes d’eau qui s’accrochaient aux verres de ses lunettes qu’Héliä distingua enfin Monsieur Guillaux. Il semblait l’attendre, assis sur sa moto, la lumière de ses phares se débattant contre l’orage et la nuit.

 

 

 

 

 

Son casque sur la tête et la pluie tombant dessus, Monsieur Guillaux ne perçut pas l’agitation à l’orée de la forêt. Ce fut le cri d’Héliä, avant qu’il ne mette le contact, qui l’alerta.
Elle était tombée à genoux dans la boue, sans plus de souffle, et il cessa toute manœuvre pour aller à sa rencontre. Son cou semblait à vif et ses bras étaient trempés ; ses genoux recouverts de terre, ses cheveux gouttelant emmêlés : il ne l’avait jamais vue ainsi. Elle se tordait les doigts : elle angoissait. Héliä angoissait. Mais le temps que Guillaux fasse ce constat, elle s’était déjà relevée.
« J’ai failli ne pas pouvoir venir, elle n’a pas arrêté de poser des questions.
Guillaux posa ses mains sur les épaules glissantes de la jeune fille, pour tenter de la calmer. Mais elle s’agitait en tous sens ; lui-même sentait qu’il tremblait, sans savoir exactement pourquoi. Il n’avait jamais vu son corps dans un tel état d’anxiété et de fragilité, elle qu’il avait toujours connue si calme, assise derrière sa table, les yeux baissés sur son travail. Guillaux ne s’était préparé qu’à sa propre folie, et Héliä déblatérait sans respirer :
– Je suis sûre qu’elle savait quelque chose, quelqu’un sait, ils m’ont peut-être suivie jusqu’ici, ils vont nous suivre par ma faute, ils savent peut-être déjà où nous allons. C’est impossible d’éviter toutes les caméras, en ville…Et puis…
Sans attendre qu’elle cesse, le professeur conduisit la jeune fille vers la moto, lui fit revêtir une veste supplémentaire, sèche et imperméable, et sortit un casque du coffre. Il lui sembla que, maintenant qu’elle était avec lui, il ferait simplement de son mieux pour qu’il ne lui arrive rien. Les actes sanctuaires lui devenaient bunker.
– Vaut mieux qu’on ne reste pas là, alors.
Héliä continuait de pester, sans souci qu’on l’écoute. Guillaux rabattit ses cheveux trempés derrière sa nuque et s’apprêtait à lui enfiler son casque quand il s’aperçut qu’elle s’était tue et calmée, le temps qu’il batte des cils. Aussi vite que cela. Elle demanda d’abord, d’un ton investigateur :
– Est-ce que je suis en train de rêver ?
Il répondit « non » d’un ton grave, l’air de se dire « Qu’est-ce que c’est donc que cette question, Héliä, tu vois bien que non. ». Son ancienne élève le fixa pendant quelques secondes, acquiesça, puis sortit un petit objet rond et plat de la poche intérieure de sa veste.

Il s’agissait d’une montre, une montre à gousset. Une antiquité. On n’en fabriquait plus des comme ça, aux minuscules et délicats rouages, qu’on remontait grâce à une petite molette située sur le côté. Héliä avait dû la façonner elle-même. Avec ces montres, il était encore possible de vivre une chose extraordinaire : le temps qui s’arrête. C’était une de ces ambitions sans limite auxquelles elle pouvait bien prétendre.
Héliä appuya sur un petit bouton, le clapet de la montre s’ouvrit, et la jeune fille fixa les aiguilles pendant une minute. Lorsqu’elle sembla satisfaite de ce qu’elle voyait, elle détacha le clapet et en tira un minuscule papier, plié cent fois. Elle le protégea de son corps liquide puis le lut attentivement. Paraissant interroger l’existence du réel pendant quelques secondes, elle posa à nouveau les yeux sur le professeur, puis relut le papier avant de le refermer, cette fois-ci avec davantage de conviction. Accomplissant les mêmes gestes à l’envers, elle le rangea, regoupilla la montre, et la remit dans sa poche comme elle l’en avait sortie un instant plus tôt.
Bondissant alors vers Guillaux, elle saisit fermement ses poignets et lui dit, comme inconnue :
– D’accord. Mais vous devez me fouiller. Vous n’avez pas le choix. Si j’ai un mouchard, je dois le savoir. Vous savez comment on fait, non ? Je suis certaine que tu sais comment on fait ! s’énerva-t-elle enfin, posant une main sur sa propre bouche pour s’empêcher de crier.
Était-ce bien Héliä qu’il s’apprêtait à emmener avec lui ? Il n’eut pas le temps de s’en assurer que celle-ci avait déjà fait glisser sa veste. Elle se retourna, lui présentant son dos sur lequel la pluie ruisselait. Il eut pendant une seconde l’impression de fuir avec une folle.
Héliä tremblotait sous l’averse quand elle écarta bras et jambes. L’orage gronda à l’horizon et la pluie redoubla, inondant le siège de la moto. Le professeur passa sa main dessus, le souleva, et en sortit un petit appareil pas plus gros un poing américain, qu’il soupesa puis saisit fermement. Il s’approcha d’Héliä, toujours grelottante, qui lui tournait toujours le dos, et posa une main sur son épaule.
Dans sa paume, l’appareil émit une petite lueur bleutée qui clignota quelques secondes. La situation le rendant nerveux, Guillaux rit et il lui sembla que cela gêna Héliä : que feraient-ils si elle avait effectivement un mouchard ?
Sa main saisit le coude de la jeune fille. Il approcha l’appareil de sa nuque et précisa, en rabaissant son bras : « Ce n’est pas une fouille au corps, Héliä, tu peux te tenir normalement. »

Il fit glisser le détecteur lentement à quelques centimètres de la peau, le long du dos puis des cuisses, remontant pour s’attarder dans la nuque et redescendant sur les poignets, extérieur, intérieur, et revenir sur les chevilles, extérieur, intérieur, pour terminer enfin par la boite crânienne, un tour horizontal et un vertical. Et il recommença. Trois fois. L’appareil resta tranquille, la petite lumière bleue s’était éteinte désormais.
Héliä tourna la tête vers son enseignant :
– Alors quoi ? Rien ?
Cela n’avait pas l’air de la soulager, et il ne comprit pas pourquoi.
– Ce n’est pas possible ! hurla Héliä en tâtant son crâne sous ses cheveux détrempés. Je suis certaine que… Ça ne m’était jamais venu à l’esprit avant ce soir…Mais elle en fait partie, elle doit savoir…
Elle s’écarta de lui, marmonna des choses couvertes par le bruit de la pluie, se mit à fouiller sa nuque avec ses doigts, appuya à la base de celle-ci et revint vers lui, victorieuse apeurée, l’index pointé entre le haut de ses omoplates et la région cervicale postérieure. Elle cria :
– Là, ici, touchez !
Elle fit un bref demi-tour pour saisir la main de l’enseignant et la poser sur sa nuque. Monsieur Guillaux frémit un instant et faillit renoncer, tétanisé à l’idée de découvrir qu’il devrait peut-être laisser Héliä derrière lui.
Mais la jeune fille, déterminée, ne le lâchait pas. Elle se serait ouvert le cou au couteau s’il lui en avait laissé l’occasion. Guillaux sentit bientôt pour la première fois le contact direct, sans intermédiaire, de sa peau. Il en conçut un malaise insondable comme il n’en avait pas connu depuis longtemps, et son doigt passa sur un os dont la vibration résonna encore longtemps dans sa main. Cédant à un mouvement de recul, il lança d’un ton péremptoire qu’elle ne lui connaissait pas :
– Il n’y a rien, c’est un os.
Et il soupira de soulagement alors qu’elle renfilait ses vestes.
– Allez, Héliä, on s’en va. Pas de portable ?
– Merci, Monsieur.
– Isaac, lâcha le professeur en expirant.
Pendant une seconde à peine, il avait semblé à Isaac Guillaux qu’il aurait pu briser la nuque fragile d’Héliä d’une simple pression du pouce. Il avait pris peur : une cascade de couteaux émoussés lui était tombée dans le fond du crâne.
– Pardon ? questionna la jeune fille.
– C’est mon prénom. Isaac.
– Merci, Isaac, dit-elle du bout des lèvres.
– Pas de portable ? redemanda-t-il.
– Non, balbutia Héliä, bien sûr que non.
Elle enfila son casque et prit son sac sur les épaules, mais ne suivit pas Guillaux lorsqu’il monta sur la moto. La pluie continuait de ruisseler partout dans ses cheveux :
– Qu’est-ce qu’il y a ? cria Isaac par-dessus le bruit de l’averse.
– Beta Sanchez est morte aujourd’hui, déclara Héliä d’un ton grave.
Il leva les yeux mains en signe d’ignorance, et remua la tête sous son casque.
– Arrêtez de faire le vieux, on ne parle que cela sur Internet.
Le professeur haussa les épaules et se sentit pris en défaut. Combien de fois lui avait-elle dit qu’il ne devait pas laisser la culture « populaire » de côté ?

Héliä lui conta alors l’histoire de cette femme qui avait subi des tests -dont on ne savait objectivement s’ils étaient en soi nocifs ou bénéfiques – chez les Psychonautes, cette cellule du gouvernement dont la plupart des actionnaires étaient des spécialistes du divertissement et de l’armement mondial. Elle en était ressortie avec une hypertrophie parasomniaque de la mémoire : trop stimulée durant son sommeil par les tests, sa mémoire avait flanché. C’est-à-dire que lorsque Beta s’endormait, sa mémoire se dilatait au point que la jeune femme ressentait tout avec une acuité surhumaine. Ses impressions étaient surchargées de souvenirs de sensations, si bien qu’elle sentait l’odeur d’une fleur avec toutes ses nuances, touchait mille aspérités au contact du sable ou de la roche. Toute la réalité ne devenait qu’une préparation au rêve, la veille une simple répétition.
Betà Sanchez rêvait son sommeil plus fort que sa vie.
Elle s’était alors mise à s’endormir dans des endroits de plus en plus beaux, de plus en plus dangereux, où elle pouvait, tout en sombrant, savourer pleinement ce qui faisait la magnificence du lieu. Elle avait passé des nuits entières dans les arbres, en équilibre sur des sommets, sur les toits de buildings qui avaient été montagnes, au fond de ruelles autrefois splendides et désormais malfamées. Elle profitait alors avec une acuité sans égal de la fraîcheur de l’aube, d’un crépuscule viscéral, de l’odeur du bitume recouvert par la pluie.
Betà avait déclaré vouloir mourir en « témoin du monde », et sa mémoire surdéveloppée lui fournissait des rêves qu’il lui était de plus en plus difficiles de quitter.
Mais puisqu’on ne peut rester éternellement endormi, l’enfer de Betà avait lieu à l’état d’éveil. Elle était tombée dans les drogues hypnogènes, troquant ses jours contre un sommeil si long qu’il détruisait tout sur son passage. Alors, elle avait réessayé de rétablir le tir, mais les dommages sur son cerveau étaient déjà tels que tout ton cycle était détraqué. Sa mémoire parasomniaque la hantait, et elle vivait la veille dans la nostalgie permanente de la somnolence. Les journées lui devenaient autant de cauchemars récurrents.
Elle avait fini par monter on ne savait trop comment jusqu’au sommet du Grand Cénacle : on l’avait autorisée à dormir à Leiko ce soir-là. Une foule privilégiée s’était avancée des quatre coins de la bulle vers ce bâtiment immémorial, parmi les plus anciens témoins des civilisations passées. Le dernier bâtiment onironaute qui soit encore debout dans l’Etat d’Edistyä.
Il n’avait rien de spécial, n’était sa taille monstrueuse. La Tour s’en dressait comme un champignon gigantesque ; en haut de celle-ci, une chambre d’Exégète, conservée telle quelle depuis des siècles. Betà s’était endormie sur son toit, tout en haut, au pied du symbole de la porte de Corne.
On devait avoir une vue sublime sur la capitale, la nuit, de là-haut. Les lampadaires bioluminescents doivent y être comme des feux follets qui gardent le fleuve, les ponts le protégeant tant bien que mal des assauts du ciel. Les buildings y sont des forêts, de gigantesques tours de verdure ; il parait qu’on y respire comme nulle part ailleurs, qu’il y a de l’eau dans les robinets, que les rues sont impeccables. Même le ballet des microbots doit y être somptueux.
Les « privilégiés » s’étaient tous réunis pour voir Betà dormir en haut du Cénacle, pour filmer sa performance – et peut-être, avec un peu de chance, sa mort imminente. Rien ne vaudrait le fait d’y avoir été, avec ses propres lunettes et ses yeux derrière.
Les secours vinrent faire de la figuration cinq minutes après la chute du corps de Betà depuis le haut de la Tour. Elle s’était laissé tomber en dormant.

– Quel âge avait-elle ? demanda Isaac.
– Vingt-quatre ans. Toutes les idoles sont jeunes aujourd’hui.

L’histoire ne faisait que confirmer au professeur que les expériences des Psychonautes gagnaient en intensité autant qu’en public. Il imaginait sans peine la foule se prendre soudainement d’amour pour cette femme sans mémoire éveillée, en faire le symbole jetable d’une religion bâtie dans l’instant, qui se serait créée en quelques heures à peine, et qui soulèverait le peuple un peu moins fort qu’une finale de coupe du monde, mais quand même, de quoi prendre une amende pour tapage nocturne.
Isaac vit sans peine les foyers moites dans lesquels on se serrait devant les écrans ; les complaintes aveugles et muettes d’un peuple aux espoirs périssables qui saisissait l’opportunité éphémère de se croire le luxe de la révolte. Nous nous sentions un unique héros qui dresse son flambeau sur les cendres de ses ennemis ; mais nous n’étions en réalité rien de plus que quelques insectes autour d’une lampe : attirés par elle au point d’y griller les quelques heures de notre existence, nous repaissant même peut-être, un quart de seconde à peine, de l’odeur grasse de notre propre chair calcinée. Le professeur sentit des milliers d’existences vibrer dans l’histoire de Betà Sanchez ; et tout particulièrement, même si cela lui paraissait antithétique, celle d’Héliä. Mais c’était l’histoire de Josh qui se répétait à l’infini, chaque jour, à chaque coin de rue.

Isaac démarra la moto. Presque immédiatement, le poids d’Héliä sur l’arrière du siège le soulagea.
– Faisons un pacte, Héliä, cria-t-il à travers l’orage.
– Quel pacte ?
– Abandonnons ici notre paranoïa. »

La jeune fille acquiesça dans son dos. Il prit ses mains, les referma autour de sa taille pour ne pas qu’elle tombe, resserra ses propres jambes autour de l’engin et fila dans la nuit noire.

 

 

 

 

« Elle s’est enfuie. » Message bref et peu amical : que devait-il faire ? Bien sûr, elle finirait par partir. Ils finissent tous par partir. Il le savait déjà, il l’avait deviné, à sa façon d’être, comment dire, « absente », la dernière fois qu’il l’avait vue. La fête de DesCors battait son plein dans les rues ; ses chaussures collèrent quelques secondes dans une flaque de sang frais. Lysandre était sorti pour s’assurer que les violences ne nuiraient qu’à ceux qui le cherchaient, ce soir-là.
Elle voulait quoi, au juste ? Ce n’était pas ce qui était convenu. Ce n’était pas ainsi que les choses devaient se dérouler. Chloris n’avait jamais spécifié à Lysandre qu’il devrait courir après Héliä, si jamais elle s’enfuyait. Si elle partait en secret, c’était qu’elle devait avoir de bonnes raisons d’agir ainsi. Et le lieu où elle allait ne concernait qu’elle.
Ça ne rendait pas son départ moins douloureux.

Au loin, très loin, on pouvait deviner les dernières lumières d’un Observatoire et le jeune homme se souvint de ce premier rendez-vous, un an plus tôt. Déjà. Il imagina qu’avant de partir, Héliä avait voulu revenir dans ce lieu où ils avaient essayé pour la première fois de briser leur silence. Il se la figurait debout devant les écrans en cet instant précis, comme lorsqu’il l’avait observée à travers l’interstice des deux portes. Il crut qu’elle pourrait peut-être le voir.
Alors, sans se soucier de ceux qui auraient pu le regarder s’ils en avaient eu quelque chose à faire, il secoua les bras, sauta sur place, hurla son nom. Pour qu’elle le voie. Il lui cria des mots qu’il ne comprenait pas lui-même : il les grappillait dans de vieux souvenirs poussiéreux de poèmes appris à l’école. Dans le cours de ce professeur farfelu qui leur avait mis de sales idées en tête.
L’avait-elle vu lui dire au revoir avant de s’en aller ?

La suivrait-il, puisqu’il fallait ?

 

 

 

 

Allongé sur le dos, l’homme, nu, dort. Ses yeux sont ouverts et on les voit cligner au fond du trou. Sur l’herbe, un morceau de béton fissuré s’ouvre sur le ciel. Des choses sont dites, qu’il ne comprend pas, ne distingue pas. Pourtant, il semblerait que ce soit lui qui dise ces mots. Il semblerait qu’ils sortent de sa bouche. Il essaie d’écarter les mâchoires pour les laisser passer, mais sa gorge brûle soudain. Un feu lui pousse dans la trachée.
Il sent qu’il se trompe : ce ne sont pas des flammes. C’est une boule de lumière qui cherche à s’extirper d’entre ses dents, et c’est cette boule de lumière qui parle de manière incompréhensible.
Il faudrait pour comprendre ce qu’elle veut lui dire qu’il la laisse s’extirper, mais elle est si puissante qu’il craint qu’elle ne lui ouvre le visage en deux. Il serre donc les dents, de plus en plus fort, de moins en moins efficacement, jusqu’au moment où il l’entend : le petit craquement d’os de sa mâchoire qui se fend.
Une ombre de femme le regarde devenir béant.
Il s’éveille, trempé, assis sur son lit.

 

Kaël mit un peu de temps à se réhabituer à la réalité qui l’entourait. Layla dormait à côté de lui, et il se sentait en pleine forme. Il sortit donc dehors, tout vêtu de nuit, sans se poser de questions.
La tête lui tourna lorsqu’il aperçut cette femme au coin d’une rue. La même forme sombre que celle de son rêve.
Il se mit à la suivre sans s’en rendre compte. Elle avait la même démarche sautillante, et il se laissa porter par celle-ci au travers des festivités extérieures, dans une odeur de vomi et de soufre. Il perdit sa trace à l’orée d’un parc, avisa un banc et s’y assit.
Kaël n’était pas débarrassé de ses démons, ni de ce qui lui restait à apprendre. Il savait qu’il fallait qu’il pénètre ce cauchemar qui finalement l’avait pris lui aussi. Si les rêves étaient les pensées de la journée réorganisées autrement, que tentait de lui dire celui-ci ? Que tentait-il de dire à tous ?
Le jeune homme s’allongea sur le banc et s’endormit là, au son de l’aube qui poignait.

 

***

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