Quand aimer, c’est maltraiter…

Aujourd’hui, j’ai enfin trouvé la mutilation ultime que je compte faire subir à un personnage-clef des Fourches caudines durant le tome 2.

hopkins
Mon choupidou loulou d’amour… ❤

Alors, je sais, je m’avance un peu, faudrait peut-être déjà progresser sur le tome 1 ; mais je sais parfaitement comment le tome 1 va finir : la trame est déjà écrite et il ne me manque que de la documentation (et du temps, comme toujours) pour conclure. Ce tome 1 a été conçu pour poser les bases de l’univers même si, rassurez-vous, nous ne sommes pas à l’abri de quelque(s) catastrophe(s) (bon ok, plusieurs, et des grosses, mais arrêtez d’essayer de me soutirer des infos, ça suffit !)

Le tome 2, en revanche, va pleinement creuser l’aspect que j’avais à cœur de travailler en commençant la rédaction de cette dystopie : l’action. En tant que grande lectrice de Duras par exemple, j’accuse un certain goût pour les romans franco-français bien franchouillards où en apparence il ne se passe rien. Mes tragédies ont lieu « entre la peau et la chair », comme dit l’un de mes anciens personnages ; j’aime ausculter plus que surprendre ; et c’était pour me lancer sur un tout nouveau terrain que je me suis jetée dans cette expérience romanesque en trois tomes.

Ce qui m’a amenée à la rédaction de ce petit billet d’humeur : en fumant ma cigarette ce matin pendant la récréation m’est donc venue la révélation de cette torture qui sera imposée à l’un des personnages (non, je ne dirai pas lequel). Je pourrais vous dire que c’est un personnage que j’adore ; mais en réalité je les adore tous, même les salauds (oui, il y en aura, peut-être y en a-t-il même déjà… 😉 ). Et c’est étrange, cet amour que l’on tisse avec les personnages ; et la nécessité à laquelle nous soumet la narration lorsque nous comprenons que, pour les bienfaits de l’histoire, il va falloir leur faire du mal. Parce que la fiction garde cet aspect injuste de l’existence : les hasards malchanceux frappent à l’aveugle, sans distinction. Un parcours sans embûches est un parcours sans remise en question, peu intéressant. Je l’ai compris en tuant les protagonistes de mon précédent roman. C’était la première fois que je pleurais en tuant mes personnages. Sale loque émotive que je suis.

A ce titre j’aimerais évoquer trois exemples que je tirerais de séries télévisées : la suite est à lire seulement si vous avez vu la saison 5 de Game of Thrones, la saison 4 d’Orange is the New Black et si vous avez suivi cette merveille – qui commence à dater, comme moi- que fut Desperate Housewives. Désolée, je vais remuer quelques traumatismes.

Commençons par Desperate Housewives et, bien entendu, par la mort de Mike Delfino. J’utilise souvent l’exemple de cet épisode en classe, pour son efficacité narrative. Rappelez-vous l’introduction : la caméra circule dans ces rues que nous connaissons depuis maintenant huit ans, elle nous montre plusieurs personnages auxquels nous sommes plus ou moins attachés. Et la voix off déclare : « Aujourd’hui, une de ces personnes va mourir. » Bam. Générique. Dans ta face.

Bien sûr, tout au long de l’épisode, les personnages vus dans l’introduction frôlent un par un la mort, et l’étau se resserre inexorablement au fur et à mesure qu’ils s’en sortent. Mark Cherry, le scénariste, se joue complètement de nous et alors que la fin de l’épisode se rapproche, il nous offre une scène où Mike et sa femme Susan, paisiblement assis sur le perron de leur maison, parlent de cette haie brisée que Mike « réparera demain ». Or, on le comprend et on ne veut pas le comprendre : il n’y aura pas de lendemain. La musique se lance et la scène sonne déjà comme un adieu. On connait bien le mécanisme : une scène heureuse, comme ça, ça pue, et ça rend la scène triste qui vient après encore plus triste. Une voiture s’approche, dans laquelle un assassin, en lien avec une sombre affaire dans laquelle Mike s’est engouffré pour venir en aide à quelqu’un, sort son revolver. Cerise sur le gâteau, la balle ralentit et on voit défiler la vie de Mike et Susan. La performance des acteurs, bluffante, ne fait qu’ajouter à la crise de larmes.

mike
Tiens, une petite photo post-tournage pour te faire du bien… Il n’est pas vraiment mort, tu vois… 🙂

Pourquoi cette mort est-elle efficace ? Déjà parce qu’elle répond pleinement aux valeurs du personnage : Mike meurt à cause de son souci de la justice et de l’altruisme. S’il n’a pas toujours été parfait, cette qualité a toujours été mise en avant chez lui. De plus, elle est déchirante : elle brise une famille. Elle est totalement crédible. Et surtout, elle fait parfaitement sens : elle est en adéquation totale avec l’absence de conscience du danger qu’a Mike, avec les va et les vient de sa relation avec Susan… En dépit de la frustration qu’elle engendre, elle reste infiniment plus marquante que ne l’aurait été un happy ending.

Passons au deuxième exemple, en essence assez similaire. Sortez les masques à oxygène : j’aborde la mort de Poussey à la fin de la saison 4 d’Orange is the new black. Le traumatisme est comme encore frais pour moi.

poussey

Comme Mike, Poussey est aussi un personnage adorable : les scénaristes ont tout fait pour qu’on l’aime et ce depuis le début de la série. Même la raison pour laquelle elle est incarcérée repose sur une injustice. Elle devient la victime collatérale d’une révolte en prison lorsqu’elle est accidentellement étouffée à mort. Décès d’autant plus tragique qu’il n’implique pas les horribles gardes de la prison, mais le jeune innocent fraîchement recruté, et Crazy Eyes, personnage psychotique et attachant, une de ses amies, alors en pleine crise.

Encore une fois, les mécanismes narratifs à l’oeuvre sont d’une efficacité redoutable. Pour faire que la révolte se transforme en émeute, il n’y avait en effet rien de plus justifié que la mort de Poussey et l’implication du jeune garde néophyte. Elle cristallise toute la justice à laquelle inspirent les détenues, et elle achève, si besoin était, de nous faire prendre parti. Jenji Kohan, la réalisatrice de la série, adore nous montrer que l’on est toujours trop prompt au jugement ; et jusqu’à la dernière minute, elle parvient à éveiller chez nous des envies de vengeance échevelée. Plus on s’y laisse sombrer, et plus on se sentira bête à la fin de la saison suivante, lors des révélations concernant Piscatella.

Last but not least, Game of Thrones… Ce n’est pas un secret : la mort est, dans cette série, un ressort tel qu’on en vient non plus à se demander « Qui va mourir ? » mais bel et bien « Comment il/elle va-t-il/elle mourir ? ». Et pourtant, la série réussit presque parfaitement à garder certaines morts intactes dans l’impact qu’elles laissent. Et c’est le triste moment de parler, non pas du Red Wedding, moins convaincant à mon goût, mais de la traumatique mort d’Oberyn Martell face à la Montagne.

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Toi-même tu sais.

Les mêmes ingrédients sont utilisés : Oberyn est un personnage attachant et en peu de temps, a su se démarquer des autres pour notre plus grand plaisir. Il est beau, il est intelligent, il est ouvert, il est libre, il est drôle et courageux : il incarne des valeurs (et certaines absences de valeurs) perdues dans Westeros. Comme Mike Delfino, il est aussi dans une quête personnelle : celle de venger la mort de sa soeur, violée et tuée par la Montagne. Il incarne aussi la justice : il se bat en duel judiciaire et, narrativement, sa victoire éventuelle est aussi liée à la libération de Tyrion, qu’il faudrait être fou de ne pas vouloir, étant donné qu’il est accusé à tort et qu’il s’agit d’un des meilleurs personnages de la série. Comme les autres, cette mort n’implique pas qu’elle-même : elle est, dans la narration, liée à plusieurs causes et conséquences, à plusieurs intrigues et valeurs qui lui donnent du sens et c’est ainsi qu’elle devient efficace. Autre ingrédient clé : la brutalité. Celle de la Montagne face à l’homme minuscule qu’est Oberyn à côté de lui ; celle d’Oberyn lorsqu’il s’acharne à faire parler la Montagne ; et celle de ces enfoirés de scénaristes qui jouent avec nos nerfs en nous faisant croire jusqu’à la dernière seconde qu’Oberyn va gagner.

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La bonne idée ! AH.AH.AH.

Autre point commun à ces trois morts : la réaction des autres. Susan, Taystee, Ellaria… Larmes, colère, détresse, toujours portées par d’extraordinaires performances : rien ne nous est épargné. Par mimétisme, on est invité aux mêmes réactions. Je pleure plus facilement devant une série que devant un livre pour cette raison : comme on est amené sur le terrain de la passion, l’intellect perd de sa force et les images deviennent redoutablement plus percutantes que les mots. Alors, c’est foutu pour moi ! La tristesse des autres ajoute à la mienne, et c’est parti pour les grandes eaux.

J’aurais bien évidemment pu mentionner le cinéma. Disney est assez doué pour ça. La Ligne verte. Million Dollar Baby. La Vie est belle (mon Dieu…). Elephant Man. OF COURSE Dancer in the Dark. Mais le format des séries, cependant, me parait plus proche de celui d’un roman en trois tomes, car il crée une relation au personnage qui se construit sur le très long terme, et rend les mutilations et les morts d’autant plus terribles.

La génération 90 a dû enquiller la mort de Tara ou celle de Joyce dans Buffy contre les vampires, par exemple (mais là le trauma reste trop grand pour moi) ; il y aussi le moment où, dans la série américano-canadienne Orphan Black, Delphine prend une balle à la fin de la saison 3. Tabernacle. Ce dernier exemple aurait permis de mettre en évidence un autre élément-clef que la littérature ne peut qu’envier à la vidéo : la musique. A ce titre le final de la saison 6 de GoT gagne une belle place, mais il est deux films qui n’ont rien à envier à personne sur ce point : Alabama Monroe et la sublimissime, extraordinaire, génialissime Leçon de Piano de Jane Campion. ATTENTION SPOILER SI VOUS N’AVEZ PAS VU LE FILM, VOUS RISQUEZ DE VOUS GÂCHER UN MOMENT PRÉCIEUX EN LISANT LA SUITE DONC PASSEZ AU PARAGRAPHE SUIVANT JE VOUS AURAI PRÉVENUS NE VENEZ PAS VOUS PLAINDRE : la scène du doigt coupé est d’une intensité inimitable ; et là encore, parfaitement cohérente, significative, et inévitable. Et le thème, « The Sacrifice », composé par Michael Nyman, reste l’un de mes morceaux préférés pour écrire.

J’ignore si je serais capable d’atteindre un tel niveau d’intensité, mais j’ai compris avec Les Fourches qu’il fallait parfois faire du mal à ses personnages pour garder intactes les raisons pour lesquelles on les aime, ainsi que les valeurs qu’ils véhiculent. Leur donner du fil à retordre, c’est aussi leur offrir des occasions de nous surprendre par la force de leur instinct de survie et de leur résilience ; et aussi une bonne opportunité de tester les mêmes qualités chez ceux qui les entourent. Je souffre moi-même à l’idée de ce que certains vont subir, mais que voulez-vous…Les auteurs sont masochistes plus encore qu’ils ne sont sadiques !

Maintenant, je vous laisse faire vos pronostics…

martin
😉

AM/Lil.

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