Les Fourches caudines – Episode 15

 

 chaines

 

 

 

 

 « Ce n’est pas si compliqué. Répète après moi : Nabi, Bakàt, Moltès, Noreg, Tark. Allez.
– Nabi, Bakàt, Noreg, Tark, articula l’enfant, l’air peu concerné.
– Les Moltès, tu as oublié la constellation Moltès. C’est une des plus importantes ! Ne sais-tu rien du travail de Moltès IV ? Allez, on recommence.
– Moltès, maugréa le jeune garçon.
– Oui, Moltès. Et les autres ?
– Nabi, Moltès, Noreg, Tark, récita l’élève.
– Par Hël et tous les Oneiroi, cria Josef, et les Bakàt, cette fois ? Bakàt premier, ça ne te dit rien ?

Le jeune disciple soupira. Il aurait pu difficilement en avoir encore moins à faire de ce cours. Voilà ce qu’il se passait lorsque vous mettiez dans la tête des enfants, dès le plus jeune âge, qu’ils pouvaient devenir des rois, qu’ils en avaient potentiellement les pouvoirs.
Une jeune fille d’environ sept ans déclara du bout de la salle :
– Mon père m’a dit la constellation des Bakat pas si extraordinaire que ça.
– Ah oui ? se braqua Josef. Et peut-être peux-tu nous donner les arguments de ton père, jeune fille ?
– Bien sûr, dit celle-ci sans se décourager. A cause de Daniel Bakàt, Bakàt troisième du nom. Papa dit son Kosmika était hérésie, il le savait très bien. Il dit aussi c’est bien fait, sa mort, surtout inception.
– Te rends-tu compte que sans lui, on ignorerait peut-être toujours l’existence des cauchemars prophétiques, ou ce qu’ils sont ?
– Oh, répondit l’élève, ma famille croit pas cauchemar prophétique. Mais ils disent ça vous arrange bien, vous.

Josef marqua un long temps d’arrêt. Qu’est-ce que la jeune fille voulait dire par là ? En quoi admirer la constellation des Bakàt était-il quelque chose d’« arrangeant » ?

– Tu pourrais m’expliquer ? demanda-t-il enfin.
– Et bien, vous savez, ils disent cela parce que…
La gamine parut timide tout à coup et Josef espéra qu’il n’était pas en train de la fixer de manière trop agressive. Elle continua malgré tout :
– Ils disent cela parce qu’il a eu son Kosmika très tard… Vous aussi, vous avez dû faire plusieurs Rivekal.

Le souvenir de ses Rivekal réveillait toujours chez Josef des sentiments contradictoires. Il lui en avait en effet fallu plus d’une dizaine, mais Josef avait fini par l’avoir, son Kosmika, le songe cosmique qui prouverait à son grand-père qu’il avait raison de placer tous ses espoirs en Josef, et ce depuis tant d’années.
Les Exégètes potentiels étaient repérés très tôt, en fonction de la teneur de leurs rêves. En effet, les enfants sans pouvoirs, lorsqu’ils sont très jeunes, ne rêvent que de ce qu’ils ont vu dans la journée. Les nuits ne leur servent qu’à consolider leurs jours. Ce n’est pas le cas chez les Exégètes potentiels, dont les rêves sont déjà symboliques et signifiants. Alors on les envoie à l’Ecole des Exégètes, où ils sont élevés par l’Exégète en fonction. Cette curieuse pratique expliquait que, bien qu’il eût disposé de deux parents qui l’aimaient, Josef avait été éduqué par Tark IX, son aïeul. Elle expliquait aussi que depuis l’âge de quinze ans, Josef devait s’occuper des Potentiels à son tour. Et que ce n’était pas si simple.
Chaque année, les Potentiels partaient pour le Rivekal, voyage initiatique durant lequel ils mettaient à l’épreuve leurs compétences d’onirocritique. C’était durant ce voyage qu’ils devaient, si c’était ce que la Nuit voulait pour eux, faire le songe de corne qui changerait toute leur vie.
La plupart des Exégètes qui avaient jusque-là vécu avait eu leur Kosmika très tôt : un songe crypté, envoyé non pas par les Oneiroi, les Messagers de Nyx, mais par Nyx elle-même, sans intermédiaire. C’était un songe qui disait l’avenir du monde, et qu’il fallait travailler toute sa vie à déchiffrer et mettre en œuvre. Traditionnellement, un Potentiel Exégète était normalement repéré autour de six ans, dix au grand maximum. Ensuite, il retournait à l’école pour apprendre tout ce qu’il y avait à savoir, jusqu’à ce que l’Exégète ne soit plus en capacité d’assurer ses fonctions. Ensuite, il abandonnait son propre prénom et prenait sa place. Les autres devenaient parfois membre du CDO, ou Marcheur sentinelle ; peu quittaient définitivement le chemin de la religion. Josef n’avait jamais encore dirigé seul un Rivekal ; Elör disait qu’il était trop jeune pour vraiment repérer un Kosmika. Parmi les jeunes qui l’entouraient ce jour-là, aucun n’était encore en mesure de prendre la place de Tark X ; et ce dernier s’assurerait que cela dure le plus longtemps possible.

Le parcours de Josef avait été un peu différent de celui des autres. Son grand-père l’avait fait entrer très tôt à l’école, usant de sa position : Tark IX était en effet tout à fait certain que son petit-fils prendrait sa relève, et ne se risquerait pas à perdre une seule minute. Mais le Kosmika de Josef ne daignait pas le visiter. Chaque année, il faisait un nouveau Rivekal, et chaque année, rentrait bredouille comme tous les autres. Puis il avait eu quinze ans, enfin, et c’était arrivé.
Quelques semaines à peine après cela, il avait dû condamner son grand-père à mort, pour devenir Exégète au galop.

On reprochait à Josef d’avoir eu si tard son Kosmika ; on se méfiait des rêves de l’adolescence, définitivement différents de ceux de l’enfance, et souvent si égocentriques. Mais on s’était soumis à la décision de Tark IX, qui de toute façon devenait alors impossible à contester.
Le seul Exégète à avoir eu son Kosmika aussi tard, dans toute l’histoire du culte d’Oniria, c’était Daniel Bakàt, Bakàt troisième du nom, qui avait exercé ses fonctions de 1553 à 1568, alors bien à l’est d’Edistyä.
L’étrange récit que Bakàt III avait fait, dans La Clef des songes, de son rêve cosmique, avait toujours intrigué Josef. Il y décrivait un ciel à plusieurs Lunes surplombant une planète à forme de poumons qui s’atrophiaient lentement. Se déchirant, ils avaient révélé des centaines de cippes de sous lesquels les endormis éternels se relevaient. Leurs yeux décousus étaient remplis d’étoiles, mais ils cherchaient encore malgré tout à les sceller à nouveau. Alors, les Lunes se mettaient à bouger et elles venaient remplacer les visages des gens, qui finissaient par se promener heureux en arborant leurs nouvelles têtes de lumière.
Si c’était en effet à cela que devait ressembler un Kosmika, Josef avait été loin du compte.

Quoiqu’il en fût, ce n’était même pas satisfaisant pour les onironautes modernes. Certains pensaient que Daniel Bakàt avait tout inventé, et que son pouvoir était usurpé. D’autres penseraient la même chose de Josef Tark, Tark dixième du nom.
Et pour le peuple, cela ne valait rien qu’il y ait eu quatre Tark de même sang dans la constellation. Ce genre de choses avait eu de la valeur pour le vieux fou, mais les Onironautes n’en avaient cure. Bien davantage leur importait la teneur des songes ; et sur ce terrain les Tark demeuraient des perdants de longue date.
D’abord, leur constellation avait vu le jour dans un bain de sang. La constellation précédente, les Noreg, avait été tout entière anéantie par des rebelles lors d’un Rivekal. Aucun ne survécut, encore moins Noreg III, Exégète en place, qui venait d’introduire les notions de « songe vrai » et « songes faux » dans La Clef des Songes, en complément des termes de « songes de corne » et « songes d’ivoire ».
Voilà le lit dans lequel naquirent les Tark, dont la première représentante fut – c’était un changement radical – élue par le peuple des Onironautes. Davantage obsédée par les questions pécuniaires que par les révélations nocturnes, elle avait instauré la consommation de poisson obligatoire pendant les nuits de pleine lune, afin de booster l’économie maritime ; elle mourut en s’étouffant avec une arête. Aujourd’hui, même à l’université du peuple, on riait encore de cette anecdote qu’on se racontait à grands renforts d’exagérations, lorsqu’on voulait se moquer de Josef et de ses prédécesseurs.
Tark deuxième du nom avait été quant à lui assassiné dans un soulèvement oneirien qui avait précédé le vol du pouvoir pendant vingt-cinq ans au profit d’un certain Pirrus.  La petite-fille de Tark I finit par reprendre leur territoire et devint Tark III : la seconde personne de même sang de la constellation. Elle eut un Kosmika qui mettait en scène un génocide d’incroyants, ce qui eut pour effet de faire monter en flèche le nombre des adhérents au grand club onironautique. La religion devenait doucement un moyen de survie plutôt qu’une sublimation de l’existence.
Le reste de la constellation des Tark n’avait été que désolations, maladies, suicides, assassinats et folie. Jusqu’à Tark IX, le grand-père de Josef, devenu paranoïaque et meurtrier. Et Josef, lui, arrivait après tout cela, avec son Kosmika tardif, ses opinions peu en vogue et son incapacité totale à se faire respecter des disciples dont il avait à présent la charge intellectuelle, éducative et onirique.

– Bien, dit Josef le plus calmement qu’il put, merci pour cette opinion. Tu pourras dire à ta famille : vous n’avez pas d’inquiétude à vous faire.

Josef avait travaillé dur pour compenser l’arrivée tardive de son Kosmika. Si certains osaient remettre en cause son pouvoir, ils ne pouvaient par ailleurs pas arguer que Tark X était un mauvais dirigeant pour la communauté des Onironautes. Il avait à cœur leur cause, et les pavés de cette ville ; il était plus assidu au travail que n’importe quel autre Tark ne l’avait jamais été. Son admiration pour tel ou telle exégète du passé ne faisait de lui ni une défaillance, ni une imposture. Il avait tout fait pour s’en convaincre lui-même.
Même si, bien sûr, échouer à faire en sorte qu’un gamin de cinq ans récite dans l’ordre les noms des cinq constellations ayant existé depuis 1400 ne l’aidait pas à se sentir efficace.

– Moi, la dernière fois que j’ai vu ma famille, ils m’ont dit c’était très bien, ce que vous aviez fait, enlever toutes les caméras, dit un petit garçon dont les rêves étaient habités d’étranges cafards roses qui mangeaient la sincérité des gens avant de la vomir sous forme d’autres cafards avec des épées en guise de pattes.
Ces propos réchauffèrent un peu le cœur de Josef qui reprit du poil de la bête. Le gamin ajouta :
– Ca, et avoir condamné votre grand-père à mort, aussi. »

 

 

 

 

 

2133. Josef a dix-sept ans. Cela fait deux ans à présent que l’exécution de son grand-père a eu lieu. Deux ans qu’il est Exégète, et dix minutes qu’il attend le véhicule. Tant de choses se sont passées dans cet intervalle qu’il se demande parfois s’il est encore bien le même homme. Pourtant, il sait au fond qu’il n’est toujours qu’un enfant.
Il ignore à quoi va ressembler la voiture supposée venir le prendre et cherche instinctivement sa Clef de corne dans sa poche. Deux de ses gardes se tiennent à ses côtés, main à la ceinture : ils ne pourront pas rester avec lui tout au long du rendez-vous. Ils ne pourront même pas faire le chemin avec lui. On le lui a spécifié très clairement.
Cela ne rassure pas le jeune homme, qui empoigne sa clef jusqu’à la douleur.

Les véhicules d’Oniria étaient dépassés. Déjà peu nombreux, certains avaient même encore besoin de vieux combustibles dont on fabriquait des ersatz. A quoi pouvait bien ressembler le mouvement, désormais, dans le monde extérieur ? Il semblait à Josef qu’à force d’escapades nocturnes dans les vieux quartiers d’Oniria, il ne savait plus que marcher. D’une certaine manière, il trouvait du réconfort dans cette idée : il allait certes moins loin, moins vite ; mais le monde écroulé, il aurait toujours ses jambes pour le porter.
Soudain, une ombre rectangulaire se dessina sur le sol. Levant la tête, il distingua une espèce de wagon flottant, qui s’arrêta devant lui sans faire aucun bruit. La porte s’ouvrit sans plus de son : il n’y avait qu’une place à l’intérieur, mais l’espace pour étendre ses jambes. Une voix inconnue résonna :
« Montez, Joseph. »
Un écran interactif retranscrivait ce que la voix disait, et Josef constata qu’ils avaient fait une faute à son prénom. Il monta dans le wagon, s’assit ; la ceinture de sécurité se boucla automatiquement, les portes se refermèrent. Par la fenêtre, l’Exégète regarda ses gardes, qui ne bougèrent pas d’un cil, signalant par là qu’ils attendraient là son retour. Les remparts d’Oniria brillaient au loin sous les feux de l’aube.

Le véhicule se mit en route et s’éleva dans les airs. Il allait à une vitesse telle que quelques minutes suffirent pour atteindre le mur d’Edistyä. Croyant qu’il allait s’y écraser, Josef ferma les yeux : quand il les rouvrit, il était de l’autre côté, planant au-dessus de rues sombres et délabrées où ne semblait pas vibrer l’ombre d’une existence. De temps en temps, le drone s’élevait encore dans les airs et redescendait sans logique apparente. L’angoisse qui montait en Josef avec l’altitude n’aidait pas à dissiper la laideur des faubourgs. Cela le déprima à tel point qu’il se couvrit les yeux pendant le reste du voyage. Seuls ces petits picotements au creux de l’estomac lui indiquaient que son taxi continuait ses ascensions. Le trac aidant, l’Exégète finit par brutalement s’endormir.

Il rêva de chevaux aux yeux blancs qui gambadaient dans les champs et se réveilla en sueur, une heure plus tard à peine. Giclant hors d’un haut-parleur invisible, une voix lui signifiait qu’il était arrivé.
Des chevaux ? Josef n’en avait jamais vu ; il s’étonna que dans son rêve, leurs mouvements eussent pu être si naturels.
En quittant le drone, il remarqua que la faute à son prénom, sur l’écran, avait été corrigée lors de sa sieste.

La porte s’ouvrit et Josef déboucha sur un gigantesque parking gris, parsemé çà et là de petits drones identiques à celui dont il sortait. Un homme s’avança vers lui, vêtu d’une étrange combinaison gris bleu qui lui collait au corps comme une seconde peau, sur laquelle on distinguait un logo, celui des Psychonautes que Tark IX avait en horreur.
« Monsieur Tark, dit l’homme d’une voix grave et claire.
– Josef, corrigea le jeune Exégète.
– Josef, reprit l’homme, on vous attend. Veuillez me suivre. »

C’était la première fois de sa vie que Josef sortait tout à fait d’Oniria. Il avait bien déjà marché au pied du mur, traversé quelques champs, mais n’avait réellement toujours connu que les bâtiments de pierre blanche, les rues pavées, et les quelques buildings neufs des quartiers alentour. La chaleur écrasante, aussi, pensa-t-il ; et faisant ce constat, il comprit qu’il avait froid.
Les climatiseurs. Ici on faisait la météo à son gré, en dépit des nécessités énergétiques.
L’Exégète fut guidé à travers une série de couloirs impersonnels jusqu’à une porte qui s’ouvrit devant eux. Il s’assit au bureau d’une femme d’une quarantaine d’années peut-être, qui l’accueillit avec un sourire, intimidant pour le jeune garçon peu assuré qu’il redevenait soudain dans cet espace étranger.
« Bonjour, Josef, commença-t-elle.
– Bonjour…
– Chloris. Vous pouvez m’appeler Chloris.
– Bonjour, Chloris.

Il avait reçu l’invitation quelques semaines plus tôt, avait laissé tarder sa réponse. Il n’avait su réellement quoi en penser, avait considéré en parler au CDO puis finalement n’en avait touché mot qu’à Alistair. Les conditions de la rencontre ne le laissaient pas serein : en terre étrangère, sans gardes du corps, sans personne que ses dix-sept ans pour lui tenir compagnie. Le motif invoqué pour la rencontre était spécifié : ce n’était rien de moins que « de trouver un terrain d’entente dans la nouvelle ère qui s’annonce. »
Josef se frotta les yeux en se demandant ce qu’il était venu faire ici. Puis il se souvint : la peur qu’à terme le CDO ne se retourne contre lui, qu’il soit seul et constitue une proie facile ; la peur des toutes premières rumeurs d’une porosité grandissante entre Edistyä et Oniria ; les nouvelles qui passaient à travers la brèche, les accusations dont on fustigeait les Onironautes, la menace que constituaient certains récits de songes, dont on ne cherchait pas à savoir s’ils étaient de corne ou d’ivoire. C’était peut-être inconscient, mais la jeunesse de Josef lui suggérait que mieux valait se jeter dans l’œil du cyclone.

La femme et Josef commencèrent en parlant du voyage et, trois quarts d’heure plus tard à peine, ils en étaient à causer des mouvements migratoires qui touchaient Oniria. Josef serra la mâchoire pour empêcher d’autres mots de sortir malgré lui : qu’avait-il à déblatérer ainsi, soudainement ? C’était à cause de cette pièce, si impersonnelle… Comme sortie du rêve d’un aveugle, elle était si froide qu’elle donnait une étrange sensation de flotter dans un lieu irréel. Josef n’avait pas l’impression d’être dans la réalité, et c’était ce qui lui donnait envie de parler, comme ça, sans retenue. Il se secoua en se remémorant les mises en garde d’Alistair : « Si tu veux y aller, Josef, je ne pourrais pas te retenir. Mais je ne pourrais pas non plus te soutenir une fois que tu seras là-bas. »
Chloris, qui vit que Josef se sentait mal à l’aise, détourna la conversation :
– A quel point êtes-vous au courant des actualités d’Edistyä ? Avez-vous entendu parler par exemple des « Fourches caudines » ?
Ça avait eu lieu l’année précédente. Quelque chose de violent. Suite à ce phénomène, pendant quelques semaines, de nouveaux prétendus Onironautes avaient débarqué d’Edistyä pour s’installer dans la cité des songes.
C’était le CDO, bien évidemment, qui avait mis Josef au courant du massacre, bien plus « alléchant » que ne le serait, des années plus tard, le cas de la famille Bery. Le jeune Exégète encore frais de ses fonctions n’avait pu concevoir tant de barbarie. Il avait doublé les moyens destinés à la destruction des caméras dans Oniria. Mais ça n’avait pas empêché les Onironautes de continuer à songer. Les « Fourches caudines » n’avaient pas eu lieu chez eux. Ils n’avaient pas marché sous l’humiliation et ne se sentaient pas concernés.
Les questions de Chloris ne paraissaient pas intrusives, mais l’onironaute se méfiait malgré tout.
– Oui, très rapidement, de loin, répondit-il.
– Je suis désolée, pour toutes ces questions, s’excusa son interlocutrice. Elles me permettent simplement d’évaluer votre profil, afin de savoir plus rapidement sur quels points nous pouvons trouver un accord.
L’Exégète n’eut pas le temps de lui demander ce que cela signifiait qu’elle projetait pour eux deux un écran, au milieu de la pièce. Des lumières étincelèrent. Josef posa ses yeux avides sur toute la surface vibrante : l’ordinateur calculait quelque chose. Il finit par comprendre qu’il s’agissait en effet des probabilités selon lesquelles la Psychonaute et lui auraient pu s’entendre. Il s’étonna d’être parvenu si vite à une telle conclusion, tant la technologie moderne était pour lui pour opaque que les récits légendaires.
Le jeune homme prit peur : d’où venaient ces calculs ? Josef n’était pas stupide, il avait bien entendu parler des algorithmes et de toutes ces hérésies venues du monde extérieur ; mais ce qu’il aurait voulu savoir, c’était à partir de quelles données toutes ces étaient calculées. Josef était-il enregistré à son insu, par exemple ; ses propos analysés ? Son corps traduisait-il quelque chose de ses sentiments ? Dans le doute, il se raidit au fond du fauteuil. Les discours paranoïaques de son grand-père lui revinrent en tête, et il ne dit plus rien du tout pendant de longues minutes, se contenta d’opiner du chef quand il en avait besoin.

Enfin, l’écran émit un signal : les calculs étaient finis. Transparente, Chloris laissa les résultats en vue, afin que Josef eût tout le loisir de les regarder. Trois points d’entente potentielle s’affichaient selon un ordre qui lui échappa : 1. incompatibilité culturelle, 2. cauchemar, 3. Hérésie.
– Ces points vous semblent-ils avoir été bien calculés ? demanda studieusement la femme.
Josef dut admettre que les trois terrains de discussion étaient particulièrement pertinents, et sentit qu’il devrait avoir à se taire. Mais contrairement à ce qu’il crut, ce fut Chloris qui entama le nœud de la conversation :
– La science du rêve avançant, la religion – et pas seulement la religion onironaute-, mais la religion de manière générale me parait peu compatible avec la modernité.
Elle commençait par le premier point. Josef en déduit qu’elle optait pour un ordre chronologique.
-Vous-mêmes devez vous en rendre compte, continua-t-elle. On m’a rapporté les cas de certains Onironautes qui ont rejoint Edistyä : pour certains, malheureusement, l’accueil s’est fait dans la brutalité. La religion inquiète, vous savez. Les gens ont besoin de tout savoir, aujourd’hui, de croire tout savoir. Sans vouloir insulter vos croyances, l’idée d’un grand tout abstrait qui se tiendrait au-dessus d’eux pour conduire leur misère n’est plus à l’ordre du jour. Vous ne vivriez pas hors-territoire si ce n’était pas le cas.

Josef ne s’était jamais vraiment posé la question du territoire. L’Oniria actuelle, celle qu’il avait toujours connue, avait été fondée en 2063 par Tark VIII, qui avait avisé un petit morceau de pays abandonné, sur lequel décrépissaient les restes d’une ancienne cité religieuse. Edistyä, qui partageait alors ses frontières, n’opposa pas d’obstacle.
Jusque-là, les Onironautes avaient toujours été un peuple semi-sédentaire. Quand la communauté décidait de se déplacer, certains restaient sur place, auprès des Marcheurs Sentinelles ; le cœur de la communauté, quant-à-lui, suivaient les mouvements de l’Exégète, qui quasiment sans cesse s’était déplacé vers l’Ouest, exception faite d’un très vieux pèlerinage qui avait vu l’érection du Grand Cénacle toujours debout dans Leiko. Puis les fidèles avaient rencontré la mer qui arrêta leur mouvement.
Mais la mer n’était qu’une excuse. En réalité, il était devenu impossible de continuer d’être nomade dans un monde où chacun était invité à rester au fond de son fauteuil. Il y avait toujours des comptes à demander, des comptes à faire, des comptes à rendre. Les Onironautes étaient de plus en plus facilement attirés par le confort edistyen, ses nuits passives agressives.
La Psychonaute continuait de parler, pendant que Josef regardait son bureau, essayant de trouver là les traces d’une vie humaine, l’expression d’une sensibilité, ou ne serait-ce que d’une existence individuelle : une photographie, un emballage de gâteau, une boisson préférée. Rien.
– Les exils d’Oniria risquent de se multiplier avec les années. Et je pense pouvoir deviner que ceux d’entre nous qui vous rejoignent ne sont pas de vrais croyants, je me trompe ? Qui pourrait les en blâmer ? A l’exception du Grand Cénacle, il n’y a même plus d’édifices religieux dans Edistyä. Comment auraient-ils pu grandir avec une quelconque idée de la religion ? C’est du réconfort qu’ils cherchent, vous ne croyez pas ?

La salve d’arguments qu’il venait de prendre en pleine tête laissa Josef pensif : à quelle question était-il supposé répondre, exactement ? Aucune, apparemment, puisque Chloris continua :
– Pour récapituler, il y a une incompatibilité culturelle très forte entre votre modèle et le nôtre. En cas d’incompatibilité, l’un des deux modèles finit toujours par disparaitre et je crains pour vous que ce ne soit le vôtre. Vous m’en voyez désolée. Ce n’est rien de personnel.

Josef aurait aimé avoir Alistair avec lui. Il aurait même aimé avoir avec lui tous les membres du conseil des disciples oneiriens. Si seulement ses délégués étaient encore là… Ou même Tark IX ! Josef aurait préféré subir les remarques sarcastiques et méprisantes de son aïeul, si elles avaient pu l’aider à savoir ce qu’il fallait dire et ce à quoi il ne fallait même pas penser.
– Pensez-vous que ce constat soit justifié ? demanda son interlocutrice.
– Heu…Certainement, dit Josef. Peut-être.

Elle sembla s’en contenter et de nouvelles lumières s’activèrent sur l’écran. Josef ne put cette fois-ci s’en préoccuper, car Chloris ne cessa pas de parler et passa au point suivant de sa démonstration.

– Le cauchemar, annonça-t-elle. Vous avez un terme particulier pour ça, non ?
– « Cauque » répondit Josef. Mais c’est un mot à connotation péjorative ou ironique. Le mot « cauchemar » existe aussi chez nous.
– Les cauchemars, les cauques… Quelle différence ?
– C’est compliqué, répondit Josef alors que ça ne l’était pas du tout.
Le mot « cauque » avait supplanté le terme de « cauchemar » dans La Clef des songes à partir des années 1700 environ. Depuis on donnait ce surnom à tous ceux qui accordaient de l’importance à l’étude du cauchemar autant que du songe.
– D’accord, répondit-elle. Est-ce en rapport avec l’Hérésie ? D’après nos recherches, l’Hérésie viendrait des cauques.
– Si vous voulez, oui. Disons que pour la tradition dominante actuelle, l’Onironautisme doit reposer sur l’étude des songes vrais, des songes de corne. Les cauchemars, ou cauques, sont considérés comme des songes faux, trompeurs, des songes d’ivoire. Leur étude est donc proscrite. Le terme de « cauques » désigne aussi ceux qui s’intéressent au cauchemar, pour l’étudier, par exemple ; les Hérétiques, eux, s’y soumettent.
– Vous parlez de « tradition dominante actuelle ». Y’en a-t-il eu d’autres ?
Josef baissa les yeux. Son interlocutrice reformula :
– Donc, vous voulez dire que votre culte comporte désormais deux branches : ceux qui encensent le cauchemar -ou cauque-, et ceux qui encensent le rêve.
– Le « songe », corrigea Josef en maugréant, ceux qui encensent « le songe ».
– Pardon, « ceux qui encensent le songe », reprit-elle poliment.
Elle marqua une pause immobile : une question semblait buter contre ses dents.
– Mais, ôtez-moi d’un doute, Josef…
– Oui ?
– Les Onironautes savent que tout le monde fait des cauchemars, n’est-ce pas ?
Josef se sentit pris en défaut.
– Oui, enfin, dans les faits, c’est un peu plus compliqué que ça, dit-il pour la deuxième fois, de manière tout aussi mensongère que la première.
L’Exégète détestait ces moments où tout le monde recourait à la logique, à la science, pour décrire un phénomène qui dépassait bien tout cela. Oui, oui, tout le monde faisait des cauchemars ; oui, il le savait bien. Mais cela ne résolvait pas le problème. Edistyä aussi réprimait certainement d’autres pulsions naturelles.
– Vous m’avez fait venir pour me poser toutes ces questions ? commença de s’inquiéter Josef. Je suis sûr que vous auriez bien pu trouver ces informations seule.
– Je suis désolée que tout cela vous semble un peu longuet, Monsieur Tark, dit-elle. Il faut que je suive le protocole.
Pour ce faire elle attendit que les nouveaux calculs s’affichent sur l’écran. Ce fut une telle débauche de couleurs et d’acronymes que Josef, cette fois-ci, n’y comprit rien du tout. En rouge clignotait la mention ISJ-p.
– Economiquement, Oniria est assez florissante, n’est-ce pas ?
– Oui, dit Josef avec une fierté qu’il ne put cacher.
Etait-ce donc cela qui les intéressait ? Un territoire économique ? Les « monnaies » oniriennes ne valaient rien aux yeux d’Edistyä. Pourquoi cette femme s’était-elle répandue en questionnements sur les subtilités de ses croyances si c’était pour en venir à ces trivialités ? Mais enfin, sans même paraitre laisser tomber un masque, elle attaqua le vrai nœud du problème :
– Il me semble qu’en termes de protection, la sécurité d’Oniria soit une vraie faille. Vous avez quelques gardes, quelques centaines d’armes, peut-être, mais vous n’avez pas d’armée.

Le jeune Exégète fut soudain saisi d’une peur panique et distingua sur l’écran un petit voyant rouge qui accélérait. Il comprit bientôt qu’il s’agissait de son rythme cardiaque : comment pouvait-il être mesuré en temps réel ? Avisant ses mains posées sur les accoudoirs du confortable fauteuil, il les en ôta et s’arracha à regret du dossier molletonné. Le point rouge disparut.
Mais il n’y avait pas que son rythme cardiaque pour traduire ses angoisses. Josef commençait sérieusement à se demander pourquoi il avait accepté de répondre à l’invitation, pourquoi il s’était soumis à leurs conditions de rencontre, puis à leurs questions.
A Oniria, personne n’avait donc essayé de le retenir ? Qui avait eu le cran de le conseiller, vraiment ? Qui avait opposé de réels arguments à sa venue en ces lieux ?
Mais surtout : à qui en avait-il vraiment laissé l’opportunité ?
Dépassé par les événements, par son jeune âge et sa solitude, Josef avait en réalité accepté l’invitation, tout bonnement. L’empathie qu’il avait pour les cauques le rendait poreux à la tolérance, et peu à peu il s’était mis à vivre dans l’illusion de l’harmonie, cherchant avant toute chose à ne reproduire à aucun prix la paranoïa du grand-père, faisant confiance à tout-va, comme un jeune amoureux,
Sauf pour la plupart des membres du CDO, bien sûr.
Mais, oui, c’était cela : Josef avait simplement accepté de venir ; et à présent, il était trop tard. Les murs froids l’enserraient et il aurait tout donné pour les fissures de la vieille pierre, les nœuds des planches de bois moisi, pour un peu de rouille.
Oniria, en effet, ne disposait d’aucune armée, et tenait toute forme de meurtre autre que légale dans un profond mépris et une terreur toute nocturne.

Cependant, contre toute attente, ce ne fut pas d’une menace de profiter de cette faiblesse qu’il fut ensuite question. Chloris continua :
– Nous pourrions vous proposer une protection.
C’était en effet l’un des mots qui clignotaient maintenant en bleu sur l’écran. La femme vit que Josef laissait trainer son regard et éteignit.
– Nous sommes matériellement tout à fait en mesure de protéger Oniria, reformula-t-elle.

Mais Oniria n’avait jamais eu besoin, jusqu’ici, d’être protégée.

Comme si elle lisait à travers lui, la femme répondit à ces interrogations internes et Josef fit un effort pour penser à autre chose.
– Si certains Edistyens sont capables de torturer vos fidèles, qui vous garantit qu’ils ne passeront pas bientôt à la vitesse supérieure ?
– Mais, ce sont vos citoyens, dit Josef qui crut y voir plus clair. Vous ne me protégeriez que de vous, lorsque vous pourriez simplement leur dire de ne pas nous attaquer.
Pour la première fois, la jeune femme affecta un sourire poli :
– C’est plus compliqué que cela, répondit-elle.
Comme il rongeait son frein, elle continua :
– Avez-vous entendu parler d’une « épidémie du rêve » ? demanda-t-elle. Sous un autre nom, peut-être ? Ce serait un rêve qui se répand dans la population et qui, en quelque sorte, « stérilise » les nuits. Les gens se mettent tous à faire le même rêve, avec une histoire de pierre et de lumière qui parle. Enfin, selon les versions ; c’est encore très flou.
Josef demeura le plus stoïque et le plus impénétrable possible.
– Nous pourrions aussi vous protéger de cela. Je n’ose pas imaginer, pour vous et pour ceux qui partagent vos croyances, ce à quoi ressemblerait un monde où tous rêveraient de la même chose.
– Ce serait terrible, en effet, marmonna Josef, la bouche sèche.
– Rien ne vous garantit que vous êtes protégé de cette épidémie, malgré nos modes de fonctionnement différents.
Josef, sachant que ce n’était pas de l’aide qu’on lui proposait gratuitement, mais un échange, demeura impassible lorsqu’il demanda :
– Quels sont les termes exacts du contrat ?
– C’est très simple, embraya la Psychonaute sans paraitre surprise le moins du monde. Un de nos médecins attitrés travaillerait à vos côtés. Il s’occuperait de monitorer les Onironautes, effectuerait des relevés, ce genre de choses.
– A quoi ces relevés vous donneront-ils accès ? questionna l’Exégète.
– A un bilan physiologique et onirique. Un simple repérage des zones sollicitées durant le rêve. Durant le songe.
– Mais pour savoir à quoi rêve ma communauté, vous devrez l’interroger là-dessus, n’est-ce pas ?
– Oui, confirma la femme. Nous demeurerons les moins intrusifs possible.

Il était vrai que si le massacre des « Fourches caudines » n’avait pu percer leurs frontières, il risquait de ne pas en être de même avec cette fameuse « épidémie du rêve ». Josef avait entendu quelques récits, déjà ; et puis il savait que des Onironautes de son âge faisaient le mur pour rejoindre Edistyä la nuit, même s’il feindrait longtemps de l’ignorer.
A cet instant, la porte s’ouvrit et l’homme qui l’avait plus tôt accueilli entra, lui tendant une boisson fraiche. Josef s’en saisit et, timidement :
– Que devrais-je vous donner en échange ? s’enquerra-t-il enfin.

Josef n’était pas dupe. Il savait qu’il ne partirait pas d’ici le pas léger : il avait reconnu, dans la façon que son interlocutrice avait de négocier, les accents graves de son propre grand-père : toutes les technologies du monde ne seraient jamais aussi efficaces, en termes de négociation, qu’une bonne vieille inflexion de la voix.
Il s’en voudrait, mais plus tard, d’avoir sous-estimé l’ensemble de cette diplomatique concertation.
– Ce n’est pas vraiment en échange, c’est nécessaire pour vous protéger. Ce sont les données vitales et oniriques de la population. Voyez, si vous êtes épargnés par l’épidémie, nous pourrons de plus en déterminer plus facilement les causes. Pour cela nous avons besoin d’un accès illimité aux données que nous collecterons.
– L’épidémie a une cause particulière ? lâcha Josef, avant de s’en vouloir d’avoir posé une question qui mettait tant en avant sa crédulité de croyant.
– Oui, ricana Chloris. Toute chose a des causes particulières. »

Alors l’Exégète échangea les songes des Onironautes contre la promesse de pouvoir garder son empire.

Etrangement, c’était toujours les retours qui semblaient marquer Josef davantage ; c’était ces moments où il revenait du siège – ou d’une annexe ? – des Psychonautes, qu’il identifiait désormais comme une espèce de lobby détenant plus du tiers de la richesse d’Edistyä, dans des domaines aussi variés que le divertissement, le transport, l’armement et les avancées en termes de neurologie.

Un an après ce premier rendez-vous, Josef avait quitté les locaux froids et impersonnels de l’entreprise en emportant avec lui une lampe de designer. Il l’avait transportée pendant tout le voyage de retour sur ses genoux. C’était un objet fragile, avait-elle dit, qu’il fallait manipuler avec de nombreuses précautions ; et Josef ne pouvait s’empêcher de penser au fait que cette luminaire jurerait complètement avec son mobilier onirien. Alistair poserait forcément des questions. Qu’allait-il en faire ?
Dès 2134, les Psychonautes – du moins Chloris, car il n’avait rencontré qu’elle à cette époque- avaient découvert que Josef souffrait de troubles du sommeil et avaient offert leur aide. Le médecin qu’ils avaient attribué un an plus tôt à l’Exégète avait pour consigne de ne soumettre celui-ci à aucun test : Josef n’avait pas réussi à savoir si c’était par respect ou par pitié. Mais même sans les tests, ils étaient au courant pour les nuits saccadées de Tark X, pour ses réveils soudains, et peut-être même pour ses escapades nocturnes.
L’Exégète était donc revenu les voir, lorsqu’il avait reçu une seconde invitation, au même endroit, avec la même interlocutrice. Et il était reparti avec cette curieuse lampe cylindrique, dont l’ampoule blanche et fine diffusait une lumière diaphane, surmontée de petites LED qui s’activaient en suivant l’activité neuronale. On lui avait expliqué et montré son fonctionnement, sur un cobaye qui était là et n’avait nullement eu l’air traumatisé.
L’objet était supposé aider Josef à prévenir et empêcher les réveils multiples, mais il ne faisait que prouver que les Psychonautes ne savaient rien de la teneur des cauques de Josef. Si ç’eût été le cas, ils ne l’auraient jamais aidé à ne pas se réveiller, mais bel et bien le contraire. Car lorsqu’il bondissait trempé dans le noir, il ressentait alors un soulagement profond : rester coincé avec les monstres de ses nuits sans possibilité d’en réchapper, c’eut été cela la torture.

Par politesse, il était malgré tout reparti avec la lampe, se promettant de la mettre au fond d’un placard, de ne jamais l’allumer. Ou exceptionnellement seulement.

Qu’avait-il dû donner cette seconde fois, en échange de ce cadeau ? C’était cela le plus étrange : on ne lui avait rien demandé. Lors de leur première rencontre, il s’était senti si contraint par tous les propos qu’on lui avait tenus, par toutes les conditions qu’il avait fallu respecter ; il s’était senti si acculé à accepter la présence du médecin et de ses tests… Mais lors du second, ç’avait presque été une visite de courtoisie. Ses réactions, ses réponses, n’avaient même pas été monitorées. Aucun algorithme n’avait cherché à le piéger. Au bout de quelques dizaines de minutes, il s’était laissé aller à se rasseoir tout au fond du confortable fauteuil, les bras sur les accoudoirs.
A part le fait que les Psychonautes sussent que l’Exégète souffrait de troubles du sommeil, rien n’inclinait Josef au doute. Après tout, le médecin avait bien pu l’entendre bouger la nuit, ou se relever. Après tout, ces gens-là n’avaient pas le même respect des heures dédiées au sommeil et aux songes. C’était cela : le docteur devait travailler dur, avait dû l’entendre gigoter dans la nuit, ou le voir sortir de ses appartements à une heure déraisonnable et comprendre, au bout d’une année entière, que Tark X dormait mal.

L’Exégète resserra la lampe sur ses genoux. Il ne parvenait pas à se convaincre qu’il venait d’obtenir quoi que ce fût gratuitement. Il avait dû céder quelque chose : mais quoi ? Un instant, il manqua se persuader que ce n’était qu’une résurgence enfantine : après tout, son grand-père l’avait élevé en obtenant systématiquement de lui tout ce qu’il exigeait. A dix-huit ans, dès qu’il qu’il était confronté à un échange, Josef ne parvenait toujours pas à se débarrasser du sentiment d’avoir été extorqué.

Tark X repensa à la dernière visite médicale d’Alistair. Bien qu’exempté lui-même de ces tests routiniers, il tenait malgré tout à être présent aux visites de chaque membre du CDO, par mesure de sécurité. Les membres du Conseil des Disciples Oneiriens étaient désignés à vie, et c’eût été une perte tragique de devoir se passer de l’un d’eux. Les Psychonautes avaient immédiatement accepté.
Mais Josef pensait en particulier aux tests qu’avait subis Alistair, parce qu’il était le seul membre du conseil qui le maintenait à sa position. En effet, si le conseil des disciples pouvait décider à l’unanimité que Tark X n’était plus apte à assurer ses fonctions – c’était ce qui était arrivé avec Tark IX -, il serait en mesure de le répudier. Il suffisait d’une voix contraire pour que cela n’arrive pas. Et la seule voix dont Josef était certain alors, c’était celle d’Alistair.

Alistair était plus jeune que la majorité du conseil, mais demeurait malgré tout de douze ans l’ainé de Josef. Accueilli par Tark IX après la mort d’un vieux conseiller, il avait été choisi pour son somnambulisme, qualité vénérée entre toutes parmi les Onironautes : les Somnambules étaient en effet ceux qui marchaient dans leurs songes. Un tel talent vous ouvrait dès le plus jeune âge les portes de la fonction de Marcheur Sentinelle ou, mieux encore, de membre du Conseil des Disciples Oneiriens.
La montagne de chair avait toujours été aux côtés de Josef, à l’école des Exégètes, durant les Rivekal ; et, d’une certaine manière, la nuit où Josef avait eu son Kosmika. En réalité, Josef était même tout à fait certain que c’était Alistair lui-même qui le lui avait donné ; car, avant que le futur exégète n’aille se coucher, le monstre lui avait tapoté l’épaule et glissé à l’oreille : « Tu peux devenir le nouvel Exégète, j’en suis certain. »
Cette phrase était parvenue aux oreilles d’un Josef tourmenté depuis des années sur les bancs de l’école ; il l’entendait après une dizaine de Rivekal infructueux : pour ces raisons, elle lui fit l’effet d’une bombe. La nuit-même, Nyx touchait Josef – soi-disant – et faisait de ce jeune garçon en proie au cauchemar le futur Exégète, Tark, dixième du nom.
Lorsqu’il regardait Alistair allongé sur le lit, sous le regard scalpel du médecin, un étrange casque clignotant autour de la tête et le corps couvert d’électrodes, il était bien naturel, donc, qu’il repensât à ce que cet homme représentait pour lui et pour son statut. Que les autres, en particulier les vieux croûtons du CDO, subissent des tests qui semblaient voler leur sommeil pour le transformer en une série de uns et de zéros, Josef s’en moquait, et s’en réjouissait presque. Mais qu’Alistair fût aussi couché là relevait davantage d’une forme d’injustice. Pas d’une injustice humaine, ridicule de médiocrité, non ; une injustice onirique. Aux yeux de Nyx, qu’Alistair eût à se soumettre aux tests des Psychonautes constituait une injustice cosmique.

Josef eut immédiatement peur après cette pensée qu’il n’avait pas su retenir. N’était-ce pas comme cela que l’on devenait fou, paranoïaque : en pensant que la Nuit elle-même validait vos désirs ? N’était-ce pas ainsi que Tark IX lui-même en était venu à décréter que les cauchemars étaient une Hérésie, quand bien même tous en faisaient, et surtout son petit-fils ? N’était-ce pas ainsi que Tark IX avait développé la conviction profonde que son épouse elle-même montrait des signes d’attachement moral au cauque ? N’était-ce pas ainsi que Tark IX, ne trouvant alors aucun soutien dans les lois, les durcit, puis tenta de les contourner en noyant sa femme dans son incubateur ?
Josef devenait-il comme son grand-père ?

Suffit. Bien sûr que non, c’était ridicule. Il secoua la tête et se perdit dans la contemplation du paysage, à travers la vitre du wagon chauffé à une température parfaite. Il reposa ensuite ses yeux sur la lampe, les petites LED qui surplombaient l’ampoule. Eteint, l’objet n’avait plus la même aura ; on aurait dit une création fantaisie. Josef appuya sur le bouton en bas du socle et la lumière jaillit, douce et rutilante.
L’Exégète serra l’instrument sur ses genoux.
« C’est toujours plus sûr de l’essayer ici qu’à Oniria. » se dit-il en s’endormant.

***

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