Les Fourches caudines – Episode 16

ciel étoilé

 

***

 

 

 

C’était la fête des Oneroi ce soir-là. Tomàs courait dans la nuit, en retard à sa séance d’incubation et de prières, usages inexorables pendant une telle cérémonie. S’il arrivait trop tard, il perdrait des minutes d’un sommeil précieux où, si son rêve venait le trouver, ce qui n’était pas arrivé depuis quelques semaines, il pourrait remarquer d’autres infimes détails qu’il ajouterait à ses recherches pour enfin trouver la clef de ce qu’il poursuivait.
Les stands de la rue qu’il dévalait célébraient la multiplicité du rêve à travers la découverte des colonies : les différents rêves divins, faits aux quatre coins du monde dans un temps reculé, étaient partagés, qu’ils viennent d’Ouest ou d’Est. Ici, des stands proposaient d’approfondir vos capacités hiérologiques ; là, des jeux testaient la teneur de vos songes et des Marcheurs sentinelles vous aidaient à les répartir en différentes catégories : Allotria, Démosia, Idia, Koïna… Le nouvel Onironaute avait bien appris ses leçons.
Au bout de la rue, une association louait les troubles du sommeil portés aux nues par les Onironautes et mettait en garde contre les techniques d’induction. A côté du marché, une unité de médecins proposait des remèdes aux cauchemars hypnopompiques, pendant que la boutique voisine délivrait de nouvelles méthodes d’incubation, fondées sur des mélanges d’herbes à rêves tout à fait inédits. Tomàs s’arrêta un instant pour acheter un assortiment de racines. Alors qu’il tentait son ticket au vendeur, celui-ci reconnut le nouvel Endormeur du quartier et articula :
« Sous le voile de vos étoiles, nous voguons à chaque sommeil…
– Bêtes de chair et de poils, cherchons à devenir merveilles. », continua Tomàs.
Le vendeur lui sourit, et le jeune homme sentit que son intégration avançait, que la culture onironaute le gagnait doucement, non sans cette forme certaine de plaisir provoqué par l’appartenance.
Faisant volte-face, il admira la grande Lanterne dressée sur la place : il s’agissait d’une tour de pierre, sculptée à l’effigie des Nephilim, où brûlait un feu permanent, ranimé sans cesse par les Sentinelles ou les Onironautes les plus dévoués. Les Lanternes se multipliaient dernièrement dans Oniria : elles servaient à y incinérer des récits de cauchemars ; et plusieurs fidèles, l’air préoccupé, faisaient d’ailleurs la queue pour se débarrasser des leurs. Tomàs se surprit à s’inquiéter à nouveau de la récente résurgence des cauques, se vit éviter soigneusement la file d’attente, et savoura quelques secondes cette étrange volupté : chez les Artistes, à la fin, dans la deuxième Satyä, l’instinct de survie avait pris tous les dessus. Se sentir responsable des autres était un sentiment que Tomàs avait presque oublié, et désormais, il l’accueillait à nouveau avec une joie non feinte.
En remontant la grande avenue, l’ancien artiste remarqua que le centre d’oniroscopie était effroyablement bondé ; des citoyens s’affairaient encore à décorer certains temples. Il songea qu’il aurait pu lui-même dresser un stand, sur son métier, sur les meilleures façons de pratiquer le Sceau ; mais il se raisonna en se disant que son statut d’immigré était encore trop frais, trop prégnant : il ne voulait pas risquer d’être mal vu en étant trop exigeant.
Enfin, arrivant dans la rue où habitait Daniel, il tomba nez-à-nez avec une gigantesque exposition d’art religieux, une fresque temporaire représentant, d’un côté, l’Oniramahd aux couleurs chatoyantes, bardées de lumières hypnotiques ; de l’autre, l’Asak, les enfers de l’insomnie éternelle, dont les obscurités incomparables ne promettaient que monstres et résurgences traumatiques. Par souci d’honnêteté historique, des panneaux expliquaient que certaines traditions, notamment celles des Incubes, comme on les appelait ici, encensaient encore l’Asak. Tomàs demeura circonspect ; non tant face au fait que l’on puisse aimer le cauchemar que face au manque de détails figuratifs de la fresque en question : comment savoir ce que vous deviez éviter lorsque l’enfer lui-même n’avait pas de vrai visage ? Il fut gêné de sentir que l’artiste en lui n’était pas encore tout à fait dissipé ; et triste un instant de comprendre qu’il ne le serait probablement jamais vraiment.

Tomàs prit à droite, déterminé, pour la première fois, à inviter Daniel à partager son incubation : après tout, ne serait-ce pas un bon moyen, d’abord de tester sa foi, ensuite de passer ensemble un agréable moment qui ne soit, pour la première fois, pas artiste du tout ? N’était-ce pas le meilleur jour pour tenter de rallier son ami à sa cause ?  Et puis, Daniel se laisserait probablement tenter par les herbes à rêve.
Non pas que Tomàs détestât les moments nostalgiques qu’il passait avec son ami d’enfance, mais il avait vécu seul ici plus d’un an avant que n’arrive Daniel. Il avait bâti toute une vie, loué un appartement, trouvé un travail, repris ses études. Il lui semblait être plus heureux qu’il ne l’avait jamais été chez les Artistes, et peindre ne lui manquait plus depuis des mois. Il ne restait que ce regard d’esthète qu’il ne parvenait pas à arracher de ses yeux. Peut-être qu’un jour Daniel pourrait respecter ses choix et accepter d’entrer dans son monde, ne serait-ce que pour une nuit.
Le jeune onironaute arrêta sa course folle, prit une grande inspiration et monta les escaliers qui menaient à l’appartement de son ami. Au moment de frapper à la porte, il perçut du mouvement à l’intérieur. Une curiosité malsaine le saisit, qui lui rappela les soirées passées à chercher un abri pour la nuit, à repérer les moindres mouvements dans l’obscurité. Il aurait aimé la chasser ; en vain : Tomàs se pencha un peu pour voir par la fenêtre de chez Daniel.

Daniel se tenait debout au milieu du salon. Posée de travers sur la table basse, sa lampe torche lançait un halo blanchâtre sur son corps nu et sur, face à lui, un chevalet improvisé, minuscule et bancal, fait de palettes et de fils maladroitement assemblés, qui soutenait une toile. Tomàs plissa les yeux : on devinait une forme sombre, peinte grossièrement. Lorsque Daniel se retourna face à la lumière pour tremper à nouveau ses mains dans le seau de peinture ouvert sur le sol, Tomàs vit que son ami était entièrement bariolé de couleurs disparates. Il peignait.

Chez les Onironautes, on n’était pas révulsé à l’idée de quelque iconographie de célébration, on la favorisait même ; l’Exégète allait jusqu’à financer certaines créations quand elles lui plaisaient particulièrement. Cependant, si les œuvres s’éloignaient trop du domaine de la célébration, alors il valait mieux se faire discret. Pas tant à cause des lois que du regard des gens, surtout depuis ces rumeurs concernant les cauques et la recrudescence de violence. Et Tomàs vivait ici depuis assez longtemps pour savoir que les « on dit » tuaient davantage que les législations. Tout cela, Daniel le savait aussi, et qu’il se soit enfermé dans l’obscurité de son appartement pour peindre le prouvait bien.

Tomàs resta là quelques secondes, le temps de regretter mélancoliquement le contact du pinceau, la très légère vibration du bois lorsque les poils s’écrasaient sur la toile, la texture même des différentes couleurs, la larme d’eau qui parfois s’échappait sans prévenir.

L’artiste nostalgique vit alors que Daniel demeurait sans bouger, debout devant sa création : pour l’essentiel, une grosse tâche bleue. Mais, son regard s’habituant progressivement à l’éclairage partiel de la pièce, Tomàs distingua la forme de deux ailes sectionnées. Une autre tâche, plus fluide, n’était pas noire, mais rouge.
Daniel, qui toute sa vie avait promené avec lui la monomanie de peindre des oiseaux partout ; Daniel, qui toujours leur ordonnait de s’envoler ; Daniel peignait alors le cadavre mutilé d’un volatile, un petit cotinga bleu, dont le ventre écarlate disparaissait dans une gerbe de sang.

Tomàs sentit les larmes lui monter aux yeux et allait entrer, lorsque Daniel se remit à bouger et saisit la lampe torche qui éclaira son visage. A nouveau il resta planté au milieu du salon et ne bougea pas pendant plusieurs minutes, le regard perdu dans le vide.

Puisqu’il tenta d’abord de se convaincre qu’il avait tort, imaginant ce que Daniel lui-même objecterait à son constat, Tomàs mit un peu de temps à comprendre la vérité. Mais il avait bien appris, dans sa nouvelle école, à reconnaître la langueur des gestes qui caractérisait les marcheurs nocturnes. Pourtant, jamais son ami n’avait fait de crise du temps où tous deux se connaissaient. Cependant, Daniel était bel et bien somnambule et peignait en dormant.
Un bataillon d’idées confuses surprit Thomas, qui quitta un instant la fenêtre et s’adossa contre le mur, se tassant, invisible à la fête qui continuait en contrebas.

Le Somnambulisme était une qualité recherchée dans Oniria : ce trouble du sommeil avait toujours fasciné les Onironautes. Les Songes des Somnambules étaient d’une valeur ineffable : les dormeurs pouvaient se déplacer dans leurs rêves, sentir les choses, dépassant ainsi n’importe quel vulgaire théâtre de projections virtuelles que la basse-population pouvait s’amuser à créer : les Somnambules pouvaient rapporter le message de Nyx, sans repasser par le sommeil trompeur guidé par Epialès. Certains mêmes parvenaient à dormir et à communiquer en même temps avec ceux restés éveillés, leur transmettant directement les nébuleuses paraboles – le pouvoir des Somniloques.  A dire vrai, le Somnambulisme était l’une des conditions à remplir pour devenir Marcheur sentinelle ou pour pouvoir, rien que cela, être admis dans le cercle très privé du Conseil des Disciples Oneiriens.

La position de Disciple Oneirien avait attiré Tomàs dès qu’il avait appris son existence. Il s’était dit qu’elle lui permettrait bien d’obtenir les compétences pour expliquer son rêve ; ou alors son rêve pourrait être le moyen d’entrer au Conseil ; il ne savait pas encore très bien comment les choses fonctionnaient. Malheureusement, Nyx n’honora pas les désirs du jeune néophyte, qui dut se résoudre à exercer le métier d’Endormeur le temps d’en apprendre plus sur ce qui l’avait amené là et sur les conditions qu’il fallait remplir pour être admis au CDO.
La jalousie ne poignit qu’un instant, dans l’éclair où Tomàs vit Daniel accéder encore une fois avant lui à un statut qu’il ne désirait même pas. Ça avait toujours été comme ça ; c’était ainsi déjà que Daniel était devenu, sinon le meilleur élève de la classe, le favori de Guillaux : sans faire exprès. Il avait évité rapport après rapport, sans faire exprès. Exclusion après exclusion, sans faire exprès. Esclandre après esclandre. C’était comme ça également qu’il avait fait sa réputation d’artiste, comme en passant, semant des oiseaux sur son passage. Serait-ce ainsi qu’il entrerait au Conseil à la place de Tomàs ?
Le jeune homme secoua la tête, dégoûté de lui-même. La vérité cogna alors seulement à son crâne : l’oiseau, dans la tradition onironaute, était un animal vénéré entre tous pour faire le lien entre le ciel et la terre. C’était un animal sacré, qu’il était interdit de mettre en cage – combien de fois Tomàs l’avait-il répété à Daniel, au point de ne plus supporter d’aller chez lui, où le cotinga s’égosillait vainement derrière ses barreaux ?
Que dire alors du fait de peindre le cadavre d’un oiseau ?

Il n’y avait que deux possibilités : ce que peignait Daniel était soit une représentation tragique de leur amitié brisée sur les pavés d’Oniria, sous la forme de l’oiseau qui servait d’emblème à toute leur impertinence de jeunesse ; soit c’était une Hérésie.
Tomàs risquait la jalousie ; Daniel risquait la mort.

Tomàs se leva, dévala l’escalier et rentra chez lui. Il engloutit la totalité de son sachet de racines, mais le sommeil ne le trouva pas cette nuit-là.

 

 

 

 

 

 

 

En neuf ans, l’horizon des épaules d’Alistair n’avait pas changé. Il était toujours si montagneux, si immensément large qu’il habitait toutes les nuits de sa carrure monstrueuse. Josef s’était dit cela dès la première fois qu’il l’avait suivi : on dirait un monstre, et quelle étrange démarche !
 

Ça avait eu lieu lorsqu’il avait tout juste quinze ans, durant son ultime Rivekal, la nuit de son Kosmika. La mission qui lui avait été attribuée ce soir-là, le test auquel il était soumis en tant que Disciple en voyage initiatique, consistait à devoir filer Alistair, le Somnambule, dans sa première nuit, sur les terres du Rivekal que Josef connaissait désormais si bien pour y venir comme en vacances chaque été.
Josef avait dû suivre Alistair, ce monstre, dans la forêt mourante de Vilbois, pendant que celui-ci marchait dans ses rêves. Le Goliath devait craindre d’en briser le sol, car il affectait alors une démarche souple et hésitante qu’il n’avait jamais à l’état d’éveil. Josef était presque obligé de courir pour le rattraper, puis devait s’arrêter soudainement de peur d’être entendu. C’était bien connu : il ne fallait jamais réveiller un somnambule.
Le futur Potentiel s’était fait la remarque que, perché sur ces épaules, il devait être bien plus facile de capter des Kosmika. Un instant il s’imagina escalader le pic Alistair. Mais ce dernier s’éloignait à nouveau et Josef dut se focaliser sur la réussite de sa mission.
Ils traversèrent un étang dont Josef craignit les clapotements, longèrent un cimetière dont les cippes s’élevaient comme des pions d’échec dans l’obscurité. Le Disciple s’essoufflait mais tenait bon. A défaut de parvenir à faire un songe cosmique, il pouvait mener à bien toutes les missions qui lui étaient confiées. Si celle-ci était la plus difficile, elle ne lui résisterait pas pour autant. Le jeune garçon doubla l’allure et talonna Alistair au point parfois de marcher sur son ombre.

Finalement, l’adulte ne s’éloigna pas tant que ça. S’arrêtant sur un tertre au centre d’un cercle d’arbres calcinés, il huma l’air comme une bête sauvage en pleine traque. Ses épaules semblèrent gonfler encore sous la lumière de la lune et il serra ses poings énormes, prêt à bondir.

Mais soudain, tout le corps d’Alistair se relâcha, ses muscles se détendirent. Il baissa la tête, regarda son corps, noua la toge qu’on lui avait jetée sur le dos et se retourna. Il était réveillé; « revenu », comme on disait chez les Onironautes. Il tomba sur Josef qui affecta un sourire timide avant de s’excuser.
La bête s’était alors approchée, lui avait tapoté l’épaule et avait dit : « Ta mission est réussie. Tu peux devenir le prochain Exégète, j’en suis certain. Maintenant, rentrons. » Ils avaient marché dans l’épaisse nuit, s’y étaient recouchés.
Cette nuit-là, Josef comprit la sidération, et fit le songe qui changea sa vie.

 

Neuf ans plus tard, pourquoi se serait-il donc abstenu de toujours suivre Alistair, lorsque celui-ci sortait de son lit et allait courir Nyx sur les pavés d’Oniria ? Josef lui jetait sa toge d’Exégète sur les épaules et, pour des raisons de sécurité, aussi, le filait à nouveau à travers les ruelles.
Josef était devenu Tark X sur les épaules d’Alistair. Il en était toujours demeuré convaincu. Et quand bien même il confessait n’avoir pas été tout à fait saisi lui-même par la cosmicité de son Kosmika, il avait du mal à en répudier la valeur, précisément parce que ce songe était né à cet endroit.

 

La seconde fois que Josef avait suivi Alistair, il avait dix-sept ans.  Cela faisait alors deux ans qu’il battait en secret les pavés d’Oniria et de son enfance.
Ce soir-là, les rues étaient absolument désertes et l’Exégète ne constatait nullement la recrudescence d’agressivité dont on lui parlait si souvent. Il rentrait d’une de ces rencontres si secrètes et sacralisées, vêtu incognito d’un manteau acheté dans une boutique éloignée. Il retournait à ses cauchemars.
Alors, au bout de la ruelle, il avait cru entrevoir l’allure maladroite et leste d’Alistair, sa démarche de somnambule qui craignait de briser le parterre de ses songes. Il avait pressé le pas, avait tenté de se remémorer les prestes mouvements de l’athlète, l’avait filé du mieux qu’il pouvait à nouveau. Lorsqu’il avait été assez proche, il avait reconnu les épaules, impossibles à oublier. Alistair, membre de son CDO, courait nu les rues d’Oniria. Josef s’était jeté plusieurs fois dans les airs pour déposer son manteau sur les épaules du monstre, et ensemble, séparés seulement par le sommeil, ils avaient marché sur quelques centaines de mètres.

Josef avait ensuite lentement raccompagné le Disciple, toujours endormi, jusque dans son lit, avait laissé un petit mot sur l’oreiller : « Vous ai à nouveau suivi dans vos rêves cette nuit, personne d’autre ne vous a vu lorsque je vous ai raccompagné. »
Il avait imaginé qu’Alistair serait gêné, en découvrant sur ses épaules ce manteau méconnaissable et minuscule, qu’il se demanderait quel inconnu avait bien pu le raccompagner, et surtout, quel inconnu l’avait suivi lorsque lui-même suivait ses rêves ?
Alors, pour pallier à l’éventuelle inquiétude de cette montagne de songes, Tark IX avait signé le mot d’un « J ».

Lors du CDO suivant, Josef et Alistair s’entendraient d’un regard.

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