Les Fourches caudines – Episode 17

ombre homme
Source : ludimaginary.net

 

 

 

 

En neuf ans, l’horizon des épaules d’Alistair n’avait pas changé. Il était toujours si montagneux, si immensément large qu’il habitait toutes les nuits de sa carrure monstrueuse. Josef s’était dit cela dès la première fois qu’il l’avait suivi : on dirait un monstre, et quelle étrange démarche !

Ça avait eu lieu lorsqu’il avait tout juste quinze ans, durant son ultime Rivekal, la nuit précédant son Kosmika. La mission qui lui avait été attribuée ce soir-là, le test auquel il était soumis en tant que disciple en voyage initiatique, consistait à devoir filer Alistair, le Somnambule, dans sa première nuit, sur les terres du Rivekal que Josef connaissait désormais si bien pour y venir comme en vacances chaque été.
Et Josef avait dû filer Alistair, ce monstre, dans la forêt mourante de Vilbois, pendant que celui-ci marchait dans ses rêves. Le Goliath devait craindre d’en briser le sol, car il affectait alors une démarche souple et hésitante qu’il n’avait jamais à l’état d’éveil. Josef était presque obligé de courir pour le rattraper, puis devait s’arrêter soudainement de peur d’être entendu. C’était bien connu : il ne fallait jamais réveiller un somnambule.
Le futur Potentiel s’était fait la remarque que, perché sur ces épaules, il devait être bien plus facile de capter des songes cosmiques. Un instant il s’imagina escalader le pic Alistair. Mais ce dernier s’éloignait à nouveau et Josef dut se focaliser sur la réussite de sa mission.
Ils traversèrent un étang dont Josef craignit les clapotements, longèrent un cimetière dont les cippes s’élevaient comme des pions d’échec dans l’obscurité. Le Disciple s’essoufflait mais tenait bon. A défaut de parvenir à avoir un Kosmika, il pouvait mener à bien toutes les missions qui lui étaient confiées. Si celle-ci était difficile, elle ne lui résisterait pas pour autant. Le jeune garçon doubla l’allure et talonna Alistair au point parfois de marcher sur son ombre.
Finalement, l’adulte ne s’éloigna pas tant que ça. S’arrêtant sur un tertre au centre d’un cercle d’arbres calcinés, il huma l’air comme une bête sauvage en pleine traque. Ses épaules semblèrent gonfler encore sous la lumière de la lune et il serra ses poings énormes, prêt à bondir.
Mais soudain, tout le corps d’Alistair se relâcha, ses muscles se détendirent. Il baissa la tête, regarda son corps, noua la toge qu’on lui avait jetée sur le dos et se retourna. Il était réveillé. Il tomba sur Josef qui affecta un sourire timide avant de s’excuser.

La bête s’était alors approchée, lui avait tapoté l’épaule et avait dit : « Ta mission est réussie. Tu peux devenir le prochain Exégète, j’en suis certain. Maintenant, rentrons. »
Ils avaient marché dans l’épaisse nuit, s’y étaient recouchés.
Cette nuit-là, Josef comprit la sidération, et fut touché par le songe qui changea sa vie.

 

Neuf ans plus tard, pourquoi se serait-il donc abstenu de toujours suivre Alistair, lorsque celui-ci sortait de son lit et allait courir Nyx sur les pavés d’Oniria ? Josef lui jetait sa toge d’Exégète sur les épaules et, pour des raisons de sécurité, aussi, le filait à nouveau à travers les ruelles.
Josef était devenu Tark X sur les épaules d’Alistair. Il en était toujours demeuré convaincu. Et quand bien même il confessait n’avoir pas été tout à fait saisi lui-même par la cosmicité de son Kosmika, il avait du mal à en répudier la valeur, précisément parce que ce songe était né à cet endroit.

 

La seconde fois que Josef avait suivi Alistair, il avait dix-sept ans. Cela faisait alors deux ans qu’il battait en secret, la nuit, les pavés d’Oniria et de son enfance.
Ce soir-là, les rues étaient absolument désertes et l’Exégète ne constatait nullement la recrudescence d’agressivité dont on lui parlait si souvent. Il rentrait d’une de ces rencontres si secrètes et sacralisées, vêtu incognito d’un manteau acheté dans une boutique éloignée.
Alors, au bout de la ruelle, il avait cru entrevoir l’allure maladroite et leste d’Alistair, sa démarche de somnambule qui craignait de briser le parterre de ses songes. Il avait pressé le pas, tenté de se remémorer les prestes mouvements de l’athlète, l’avait filé du mieux qu’il pouvait à nouveau. Lorsqu’il avait été assez proche, il avait reconnu les omoplates saillantes, les trapèzes imposants : les épaules, impossibles à oublier. Alistair, membre de son CDO, courait nu les rues d’Oniria. Josef s’était jeté plusieurs fois dans les airs pour déposer son manteau sur les épaules du monstre, et ensemble mais séparés par le sommeil, ils avaient marché sur quelques centaines de mètres.

Josef avait ensuite lentement raccompagné le Disciple, toujours endormi, jusque dans son lit, et laissé un petit mot sur l’oreiller : « Vous ai trouvé qui marchiez dans les rues d’Oniria cette nuit, personne d’autre ne vous a vu lorsque je vous ai raccompagné. »
Il avait imaginé qu’Alistair serait gêné, en découvrant sur ses épaules ce manteau méconnaissable et minuscule, qu’il se demanderait quel inconnu avait bien pu le raccompagner, et surtout, quel inconnu l’avait suivi lorsque lui-même suivait ses rêves ?
Alors, pour pallier l’éventuelle inquiétude de cette montagne de songes, Tark X avait signé le mot d’un « J ».
Lors du CDO suivant, Josef et Alistair s’entendraient d’un regard.

 

 

 

 

 

La pensée le tiraillait depuis bien longtemps déjà, et il la filait à toute allure. Parce qu’il allait trop vite, elle lui fit signe de ralentir et désigna du poing son estomac. Mais il chassait sur la route une image et mit encore quelques dix bonnes minutes à la dissiper pour daigner s’arrêter. Il aimait la vitesse qui fouettait son visage et le flou des bas-côtés, quand la pluie ruisselait dans les yeux. Il stoppa finalement sa course et jeta la moto dans le paysage.
Kaël et Layla, en cavale ! Il savait que cela allait arriver, mais avait toujours du mal à y croire. Sur la route défilaient des véhicules entiers remplis d’Hérétiques, entassés insomniaques les uns sur les autres, qui se serraient entre des matelas de fortune et quelques valises improvisées dans des cartons et des sacs poubelles. Quel désordre ça avait dû causer, de voler toutes ces voitures !
Les Hérétiques rejoignaient les Incubes, que d’autres appelaient également « Refouleurs ». Les rangs des uns et des autres fondaient de la même manière ; beaucoup rejoignaient la basse-population d’Edistyä, son confort acculé, ses rêves ouateux et humides. Les Hérétiques et les Incubes avaient donc décidé de s’allier, du moins en termes de géographie, pour mieux repousser les assauts des uns et des autres qui viendraient leur conter songes et merveilles.
Les Incubes formaient la branche la plus extrême de la tradition de l’Onironautisme. A dire vrai, elle remontait même à avant cela. Avant de devenir le culte d’Oniria, le culte de Nyx se revendiquait soi-disant de toutes les obscurités. Ce ne fut que plus tard, vers 1400, que le culte d’Oniria fut fondé, qui vint faire la part belle aux songes « d’ivoire », ou songes « faux ». Mais les Incubes se réclamaient d’une ère qui datait d’avant La Clef des Songes, d’une religion qui n’était pas fondée sur des songes de lumière, mais sur un culte véritable de la Nuit dans tout ce qu’elle avait de plus saisissant : elle-même. Pourquoi dormir durant la Nuit, comment oser ? Comment prétendre vouer un culte tout entier à celle-là que nous préférions fuir pour le sommeil ?
Les Incubes se fournissaient en stimulants en basse-population, auprès de tous ces moutons qui sacrifiaient leurs nuits au profit des grandes entreprises et qui gobaient cacheton sur cacheton pour être plus efficace au travail. Plus jamais les Refouleurs ne sacrifieraient une seule minute passée avec Nyx au profit d’un sommeil de coton. La terre des Incubes serait celle de l’insomnie éternelle.
Avec ce que les insomnies partielles provoquaient déjà de violence débauchée à Cauquasia, Kaël dut admettre qu’il ne savait pas à quoi s’attendre lorsque Layla et lui arriveraient à Kahyal.
 

« Qu’est-ce qu’il y a ? cria-t-il à l’adresse de Layla. Pourquoi on s’arrête ?

La jeune femme désigna à nouveau son estomac du poing et se plia comme si elle allait vomir.

– Ah, je vois, on roule trop vite, dit Kaël. Je suis désolé, je pourrais t’emmener dans quelque chose de plus douillet que ça.

Il le pensait réellement. Si Layla aimait s’assoir dans la boue, elle n’en méritait pas moins de dormir au chaud et au sec. La moto arrêtée, la jeune femme continua de suffoquer sur le bas-côté. Kaël avisa le ciel : il était lourd et gris.
– Il risque de pleuvoir, en plus… maugréa-t-il, gêné.
Il se redressa pour observer l’endroit où ils s’étaient arrêtés : c’était un parking automatique, où stagnaient quelques véhicules en libre-service. Pour en prendre une, il fallait une carte spéciale, ou mieux encore une puce. Sans cela, c’était pratiquement impossible.
– Viens, dit-il en prenant Layla par le bras. On va se mettre à l’abri.
Il courut en la tenant par le coude, jusqu’au parking couvert. Layla s’ébroua pour se réchauffer. Kaël jeta un regard vers l’un des véhicules à l’arrêt, assez spacieux pour qu’elle pût s’allonger sur le siège arrière. Il inspecta les coins du parking afin de voir si les caméras étaient dégoupillées, et s’approcha de la portière.
Layla se tourna vers lui, surprise.
Il fallut une minute ou deux à Kaël pour crocheter la serrure électronique. Il invita Layla à s’assoir à ses côtés. La jeune femme s’installa et lui fit de grands yeux ronds : d’où lui venaient ces talents de brigand ? Il mit mine de ne pas avoir compris son interrogation et démarra.
En faisant marche arrière, Kaël repensa à Daniel, qui lui avait appris à détourner ces véhicules quasiment impiratables. C’était devenu un classique de la culture artiste après que les égouts furent déclarés trop dangereux. Les voitures automatiques en libre-service constituaient le moyen le plus efficace de ne pas se faire repérer lorsqu’on allait se fournir en matières premières dans les quartiers d’Edistyä. Ça permettait également de ne pas avoir à voler le véhicule d’un usager, et de rester neutres aux yeux de la population. Les Artistes n’avaient pas besoin de se faire d’autres ennemis.
Kaël sortit de la voiture pour aller chercher leurs maigres bagages, remonta et continua son chemin sous l’orage menaçant.

Layla et lui trouveraient bien une petite planque, ils n’avaient pas besoin de beaucoup de place, juste un carré d’herbe sous un arbre, ou une piaule avec quatre murs. Des fenêtres suffisamment barricadées pour que le jour n’entre pas trop, car il adorait la nuit perpétuelle dans laquelle il dormait de moins en moins.
Layla, elle, dormait : c’était une future incube qui dormait, et elle saurait se moquer des oppositions contrites qu’on lui ferait à Kahyal. En toute chose, Layla faisait passer d’abord son contentement premier. A propos de la nuit, son crédo était le suivant : si les cauchemars étaient naturels, c’est qu’il devait bien s’y trouver des réponses, non ? Chez les Incubes, Layla ne dormirait jamais moins de neuf heures par nuit ; neuf heures d’aventures, de chasses et de terreurs inénarrables.
Kaël attendait qu’elle dorme, et il allait marcher dans les rues vides ou presque. Il parcourait le béton de longues heures avant de finalement s’éloigner de la ville, continuer vers les grands espaces parsemés d’arbres alignés et de fermes hydroponiques qui s’élevaient sur plusieurs étages. Il aurait voulu explorer les limites de la carte.
Quelques rares nuits, il lui avait même semblé apercevoir quelques étoiles, haut dans le ciel. Il attendait ensuite que l’air se rafraîchisse, pour voir à l’aube le soleil tout recouvrir d’une lumière orangée qui teintait quelques minutes le gris immortel du ciel. Une fois que le jour était tout à fait là, et seulement à ce moment-là, il rentrait auprès de Layla, et s’endormait – une heure, deux heures, pas plus ; elle le réveillerait. Souvent, au moment où il laissait sa tête tomber sur le matelas, elle ouvrait les yeux, mettant fin à des rêves ou des cauchemars qu’elle peinait toujours à lui faire comprendre par signes.

La nuit précédant celle de leur départ pour Kahyal, lorsqu’il était rentré de ses escapades nocturnes, Kaël avait retrouvé Layla, les yeux grands ouverts rivés sur le trou béant qui servait de plafond, inexplicablement silencieuse. Quand il s’approcha d’elle, elle resta allongée, les mains le long du buste, illisible. Rien dans son corps, ni dans l’angle de ses poignets, ni dans celui de sa nuque, ne lui indiquait ce qu’elle ressentait. Elle ne dégageait aucun malaise, aucune incertitude. Elle était là, pourtant pas assez inerte pour faire croire à la mort. Ce matin-là, il parut à Kaël que l’herbe des plaines éloignées frissonnait davantage que la peau de Layla.
Au matin, il avait trouvé, au fond d’une poubelle, un masque. Un masque d’un autre âge, représentant un visage acéré et blanc, surplombé d’un morceau de tulle fine qui obturait le regard. Kaël l’avait essayé et découvert qu’il s’adaptait parfaitement à sa mâchoire, à la forme de son crâne. Il avait décidé qu’il le porterait chez les Incubes ; qu’en quelque sorte là-bas, il deviendrait encore un autre homme.

 

 

 

 

Ça sentait moins mauvais que les égouts où on l’avait envoyé la fois précédente. L’odeur planait quand même encore, familière. Une toile de fond faite de sang et d’excréments. Le monde toujours souterrain, même sous ce ciel clair. Lysandre ne parvenait pas à déterminer comment on pouvait accepter que cette odeur prenne le contrôle de tout jusqu’à la peau, les cheveux. Il le découvrirait lui-même bien assez vite.
On distinguait clairement la lune ; il faisait jour encore pourtant ; mais elle se dressait à côté du building comme une issue de secours, et Lysandre leva les yeux vers le soixante-deuxième étage, à peine visible. Devant lui, les gigantesques pans de murs crevés avaient des milliers de paupières hétéroclites, faites de sacs poubelles ou de tissu miroitant rongé par les mites et la grêle. Soixante-deux étages, et pourtant le gratte-ciel paraissait être passé au rouleau compresseur, tant les ouvertures étaient minuscules, qui se multipliaient comme des vitrines meurtrières.

« Intègre-toi, Lysandre, lui avait dit Chloris. Fonds-toi dans les murs et réussis ta mission. »

A défaut d’avoir réussi à surveiller ma fille. A défaut de réussir ta dernière batterie de tests. A défaut de savoir utiliser les compétences appropriées au moment opportun. Deviens comme les autres que tu méprises, Lysandre, pour te racheter
Le jeune homme se massa le crâne pour chasser la douleur.
« Hé, t’en fais une tête ! Ça va ?
– Oui, pas d’inquiétude, répondit Lysandre au jeune homme qui le guidait. C’est juste…Tellement impressionnant… A chaque fois. Tu sais.
– Attends de voir fonctionnement intérieur. Pas apparent comme ça, mais endroit de rêve. Autosuffisance totale. Si ton installation, continua l’autre, tu dois savoir construire ta planque.

Lysandre et son acolyte passèrent sous une arche probablement destinée à recevoir des portes de verre automatiques. Partout sur le béton résonnait le bruit d’un ballon et la chorale des baskets des enfants qui couraient, criaient sur le terrain intérieur. Un étrange puits de lumière, couloir vertical où aurait dû se trouver un ascenseur, leur permettait de profiter encore des quelques faibles rayons de soleil.
Sur la gauche, on distinguait des montagnes de sacs plastiques blancs pleins à craquer.
– Ça sent meilleur maintenant, on nettoie tout grandes eaux avant stockage. Mais bon, pas toujours l’eau qu’il faut, tu t’en doutes. Récolte pluie.
Lysandre ne put s’empêcher de faire défiler dans sa tête la liste des points d’eaux les plus proches et dont la taille était suffisante pour un tel nettoyage. Il faudrait surveiller davantage ces lieux : l’eau était une denrée précieuse et on n’était pas encore certain que le projet du Grand Canal fonctionnerait.
Ils zigzaguèrent entre quelques arbres qui perçaient on ne savait comment le béton. Sur les murs, les graffitis exhortaient à l’autogestion, à la liberté, et autres chimères. Après une première volée d’escaliers, ils passèrent devant la boutique d’un coiffeur. Sur la terrasse, on distinguait une femme levant des haltères faites de poulies.
– On peut boire verre après, si tu veux. Au 32C, Toni fait sa bière. Les Autodidactes musique ce soir. Très bons !
– Pourquoi pas, répondit Lysandre.
Au cinquième étage, les jambes de Lysandre commencèrent à tirer. Son endurance musculaire pouvait et devait être améliorée.
Le duo déboucha sur un gigantesque parking aux voitures éviscérées. Deux jeunes en scooter s’approchèrent d’eux :
– Vous montez ?
– Oui, répondit le jeune homme en leur tendant un papier bleu.
Le conducteur du scooter déplia le billet bleu et le regarda à travers les rayons du soleil couchant.
– Ticket bière ? Vraiment ? soupira-t-il. Bonne bière ?
– La meilleure. Tout ce que j’ai sur moi, sois pas vache.
Le chauffeur lança un regard perplexe sur Lysandre et son guide.
– Les deux ? Montée à trois ?
– Allez quoi, négocia le jeune anarchiste, je te donne un deuxième ticket une fois arrivé en haut.
– Lui, je connais pas, ajouta le conducteur du scooter en désignant Lysandre du menton.
– Normal, balbutia l’autre, il est nouveau.
– Ah, d’accord, sembla concéder le taxi. Mais car c’est toi.
Lysandre, son compagnon et leur chauffeur s’entassèrent sur le même engin, qui se mit péniblement en marche vers une rampe extérieure périphérique à l’immeuble. Plus ils montaient, plus Lysandre pouvait porter loin son regard, au-delà des bidonvilles, et du fleuve presque à sec, ridicule filet d’eau entre les tôles bariolées. Le bruit du moteur rassurait Lysandre.
– Même pas demandé ton prénom ! hurla son guide, qui ne paraissait nullement gêné par le bruit.
Lysandre beugla la réponse le plus fort qu’il put.
– Et toi ? continua-t-il.
– Valz. Je m’appelle Valz.
Lysandre connaissait déjà la réponse à la question qu’il avait posée, mais acquiesça comme s’il la découvrait. Ils arrivèrent sur le toit, cerclé de barbelés. Là-haut, on lui fit découvrir la ferme : un élevage de quelques poules, une dizaine de lapins, deux cochons énormes et une vache mangeaient dans des bassines posées à même le béton.
– Là-bas, abattoir, dit son acolyte en désignant du doigt un espace barricadé à l’autre bout de la terrasse. Une fois par an, nuit de Nyx, vraie viande. Déjà mangé ? demanda-t-il à Lysandre.
– Non. Pas viande.
– Génial, supermarché. Belle fête, cinq cents personnes, chaque soir, quarante jours. Et légumes, poussent en dessous. Viens, je montre.
– Et mon ticket ? demanda le taxi.
– Plus tard, Polo, allez, m’ennuie pas, répondit le guide.
Ils redescendirent d’un étage et débouchèrent dans un espace où, une fois encore, on avait éventré tous les murs possibles pour laisser la lumière jaillir sur quelques objets de formes incongrues, oblongues, verts ou violets, ou sur ces petites boules rouge pâle que l’on appelait ici « tomates ». Lysandre n’en avait tout bonnement jamais vu pousser en terre et pensait même que c’était désormais impossible.
– Engrais fumier animaux, expliqua le guide.
Lysandre n’avait jamais entendu dire que l’on pouvait faire de l’engrais avec des excréments animaliers. L’avait-on mal briefé sur cette mission, ou avait-il eu un défaut d’attention ? Il espérait que son ignorance ne le trahirait pas.
Ils continuèrent leur descente et passèrent tour à tour devant un coiffeur, un bar de jazz, un tatoueur sans nanomachines. Tous les métiers semblaient effectués par des humains.
– Ça te dit, Toni, le 32C ?
Le jeune garçon affecta un large sourire et suivit Valz jusqu’à un troquet rempli de fauteuils usés et dépareillés. De gigantesques fûts trônaient au milieu de la pièce. Ici aussi le service était effectué par des personnes qui lançaient parfois la conversation sans qu’on le leur ait demandé. Lysandre eut peur qu’on se mette à lui parler de tout et de n’importe quoi, et détourna les yeux le temps que son acolyte commande deux bières.
Les occupations n’étaient pas si différentes de celles que l’on pouvait avoir dans Edistyä : quelques-uns dansaient, d’autres discutaient ; le tout paraissait naturel et un peu dépassé. Ils étaient jeunes. C’était surprenant. Comment avaient-ils réussi à ne pas être recadrés par Edistyä ? Et comment vivaient-ils avec la culpabilité de se détourner chaque jour un peu plus de la détresse du monde ?
Ce bâtiment de basse-population se situait à peine dans la campagne. Lysandre ne connaissait aucun fournisseur du marché noir qui eut agi à une telle proximité de la ville. Où ces gens trouvaient-ils leurs matières premières ? Pouvaient-ils réellement tout fabriquer sur place ?

Lysandre leva les yeux : le plafond du bar était décoré d’objets de récupération hétéroclites, certains très vieux ; aucun d’entre eux n’était standardisé et de fait ils n’allaient pas du tout ensemble. Les murs avaient été maladroitement recouverts d’une couche de peinture couleur de brique rouge sous laquelle on devinait les parpaings bruts et parfois même quelques morceaux de carton pour combler des trous.

La construction du building avait été lancée sept ans plus tôt. L’entreprise l’ayant financée avait finalement fait faillite et laissé à l’abandon ce bâtiment inachevé qui revenait trop cher à détruire. Des citoyens d’Edistyä, qu’on pensait être des gens tout à fait lambdas, s’étaient alors arrogé le droit d’habiter cette masure, de l’investir à leur manière, d’en redéfinir les espaces pour la plier à leur mode de vie à eux. Cela en disait long sur leurs espoirs pour le reste du monde.
– Ça te plait, ici ? demanda le guide de Lysandre, le sortant de ses rêveries.
Lysandre, qui comprit qu’il dévorait peut-être un peu trop le décor des yeux, secoua la tête vivement en signe d’assentiment.
– Oui, oui, beaucoup, ajouta-t-il.
– Parler appartement ?
– Oui.
– Presqu’au complet en ce moment. Dors dernier étage. Gagne ta place. » expliqua Valz.

Lysandre sut que le bâtiment était plein, qu’on était à l’étroit au point de devoir mettre en place un système de sélection ; tout ce contre quoi pourtant ceux qui vivaient là prétendaient enrager. Le temps d’aménager de nouveaux appartements, les futurs habitants devaient s’entasser au dernier étage, dans le dortoir où les chambres étaient séparées par de simples draps ou des murs de carton. Les prétendants à l’utopie pouvaient aussi compter sur une place qui se libérerait : souvent, ceux qui venaient vivre là ne tenaient pas longtemps, et finissaient par aller retrouver le confort de la ville, des murs sans courants d’air, des ambiances interchangeables.
Si Lysandre voulait vivre au cœur de cette société, il devrait s’en montrer digne et gagner une véritable chambre. S’il voulait ses quatre murs, il devrait se rendre utile. On ne pouvait pas mettre dehors le coiffeur et le taxi de la même manière. Chaque service avait une valeur, et comme celle-ci paraissait souvent difficile à déterminer, Lysandre devrait donner le meilleur de lui-même.
– Bien sûr, répondit-il donc. Normal. Je ferai meilleur.
– D’accord. Génial. » répliqua Valz en buvant sa bière.

Lysandre disposait d’un mois complet pour montrer de quoi il était capable en matière d’infiltration, et rapporter le plus d’informations possible sur ceux qui pompaient l’énergie d’Edistyä sans rien lui donner en retour. Il devrait faire au plus vite et ne pas perdre un instant pour établir des liens.
Récemment, les capacités d’observation du jeune homme s’étaient améliorées, il le sentait bien ; mais il manquait encore de discrétion et c’est sur ce point qu’il fallait qu’il faudrait être doublement prudent.
Pas question de fauter, cette fois. Non pas que Lysandre se débrouillât mal. Au contraire : Chloris lui faisait quelques reproches, mais il était souvent très bien noté. Non. C’était une question d’ambition personnelle. Il se devait à lui-même d’être à chaque fois meilleur.
Plus que jamais alors il comprenait Héliä, la motivation sans faille qui toujours l’animait ; mais il ne s’en fit pas la remarque.
Lysandre se contenta de faire la fête toute la nuit durant pour célébrer son arrivée, et fit ainsi la connaissance de six personnes différentes. En quatre jours, il obtiendrait une chambre.

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