Les Fourches caudines – Episode 18

masque

 
 

 

 

 

 

Josef faisait encore tourner sa clef de corne dans ses mains. L’objet lui rappelait sa mission, lorsqu’il s’égarait, lorsqu’il avait l’impression que son rôle aurait pu être joué par un autre que lui. Pendant les procès, cela était toujours arrivé ; exception faite de celui de Tark IX, où le plaisir de condamner son grand-père ne pouvait revenir qu’à Josef.
La tête de la clef, en forme de losange, s’enfonçait lentement dans la paume de sa main, et un petit picotement se répandait alors doucement jusqu’aux phalanges. Lorsqu’on ne dormait plus du tout, sentait-on encore la douleur ? L’Exégète ne parvenait pas à l’imaginer. Même ses nuits saccadées ne lui permettaient pas de se faire une idée de ce à quoi pouvait ressembler non pas une nuit, mais une vie d’insomnie.

« Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
L’accusé n’avait rien à dire : qu’aurait-il pu arguer ? Josef le savait très bien : la narcolepsie n’était pas un choix, mais un état. La science l’avait prouvé : les sujets n’y pouvaient rien ; les Psychonautes l’avaient expliqué à Josef, qui avait de plus en plus de mal à les réfuter dans la mesure où souvent, les constats qu’ils faisaient allaient dans son sens.
L’accusé haussa les épaules :
– J’aimerais pouvoir cesser d’être narcoleptique, Exégète, mais ce n’est pas quelque chose que je peux contrôler. Ne pourriez-vous pas m’aider ? N’y a-t-il pas des remèdes scientifiques, médicaux ?
Qu’on puisse si ouvertement poser une telle question à Josef, devant un public d’Onironautes, le mit hors de lui ; mais il fit tout ce qu’il put pour se construire une expression de stupeur. Il repensa à la curieuse lampe offerte par les Psychonautes, qu’il avait eu la faiblesse d’allumer quelques fois, sans jamais pouvoir se départir de ce qu’il avait envie de dire alors à l’homme qui se tenait à la barre :
– Vous autres croyants, vous avez toujours envie de vous tourner vers la science quand cela vous arrange ! Combien d’opportunités de s’ouvrir à la science le procès de Tark IX aurait-il pu donner ? Combien de fois, grâce à la science, auriez-vous pu défendre mes opinions ? Mais plus que cela, ce qui m’exaspère, continua-t-il de penser pendant que la clef de Corne s’enfonçait à présent dans sa paume, c’est que vous puissiez penser que la science est une solution. Elle n’en est pas une. Tout au plus pansera-t-elle votre blessure quelque temps, mais elle ne soignera rien. Elle ne peut que démontrer, elle ne peut que vous dire ce que vous souhaitez lui faire dire. Le secret de vos nuits, pourquoi vos nuits sont-elles ce qu’elles sont, seuls Nyx et Hël pourraient vous le révéler.
Pendant tout ce temps où Josef tergiversait, l’onironaute narcoleptique attendait une réponse à sa question, qui avait soulevé dans l’audience quelques murmures étonnés. Elle ne vint pas. Josef se mit à saigner ; il s’en rendit compte car la Clef à présent glissait sur sa peau : il la posa devant lui et frotta sa main contre son genou, tâchant sa toge d’Exégète.
– Vous avez été plusieurs fois mis en garde, se contenta-t-il de répondre. Ce que cette machine vous dira ne sera rien de plus que ce que nous avons tenté de vous dire auparavant.

Mieux que quiconque Josef avait appris, en bon membre de la constellation Tark, que les cauchemars étaient une plaie, qu’ils disaient nos vilénies, nos péchés, et qu’il fallait s’en tenir le plus éloigné possible. Mieux que quiconque il avait appris qu’il ne fallait se plaindre à personne de se réveiller dans le noir, avec l’envie de pleurer, avec la sensation des pierres encore partout sur la peau, avec les cris retentissant encore dans les oreilles, et la peur que dans l’ombre du dortoir des Exégètes ne surgissent les souvenirs, de chair et d’os, les souvenirs dans lesquels s’ancraient les cauques.
La narcolepsie, elle, était connue pour augmenter le nombre des cauchemars ; puis de songes d’ivoire véritablement graves, de ceux qui peuvent vous faire condamner pour Hérésie.
L’accusé deviendrait condamné. Cela ne pouvait pas se passer autrement ; et Josef restait silencieux. A chaque seconde où il demeurait muet, l’homme en contrebas était encore dans une forme d’innocence. Et de fait, Josef aussi. Cela faisait trois ans maintenant qu’il s’efforçait d’apprécier ces minutes suspendues.
L’Exégète osa finalement jeter les yeux sur la machine qui trônait au centre de la pièce, provoquant de toute sa ferraille le vieux bois du Sanhédrin. Elle ressemblait à un scanner, sauf qu’il fallait enfiler un casque et se faire piquer avant d’y entrer ; ce que désormais faisait d’ailleurs l’accusé. Josef se souvenait des deux gros yeux vairons de la machine -l’un rouge, l’autre vert- sur lesquels son regard avait buté en entrant dans la pièce : deux gigantesques voyants éteints dont il avait interrogé l’utilité, et qui clignotaient maintenant dans une attente insoutenable.
Josef ne pouvait plus rien empêcher.

 

 

2139. Six ans après leur première rencontre, le retour en wagon intriguait toujours autant Josef alors qu’il revenait pour la troisième fois de terre étrangère. L’écran n’avait plus jamais mal orthographié son prénom. A présent, le véhicule comportait un robot de service capable de faire la conversation et à qui Josef n’adressait jamais un mot, si ce n’était des ordres, pour qu’il lui apporte sa boisson ou son encas préféré, désormais à disposition sans qu’il eût eu à formuler une quelconque demande à ce propos.
Par la vitre blindée du wagon, on pouvait observer la flore et la faune étranges qui s’étendaient là, et profiter quelquefois d’un envol. Des quartiers entiers étaient désertés ; d’autres couverts de tours dégueulaient des familles entières à n’en plus finir, surtout lorsqu’il s’éloignait de la capitale, Leiko.
Son voyage apprenait à Josef à repérer quelques détails d’Edistyä que l’on retrouvait à Oniria, et à jauger autant que faire se pouvait de l’influence que l’Etat avait sur la communauté onironaute. Une certaine façon de s’habiller, certains produits encore affichés sur de vieux panneaux publicitaires oubliés. Le drone empruntait des routes vides et des chemins de traverse, certainement pour des raisons de sécurité, mais Josef avait néanmoins le temps de découvrir un peu ce nouveau monde qu’il n’avait jamais vu avant ses dix-sept ans.
S’il y retournait (Josef s’en convainquait), ce n’était pas réellement à cause du charisme de Chloris, ni du pouvoir de l’entreprise Psychonaute : c’était à cause de cette sensation de découverte, qui provoquait chez lui un plaisir presque maladif.

Non que Tark X soit jaloux de ce qu’était la vie à Edistyä, loin de là : en réalité, dans la rue, il ne voyait que désolation et individualisme. Il ne parvenait pas à s’habituer aux locaux si impersonnels de l’entreprise, ni même au petit wagon, pourtant attachant dans son allure, et terriblement engourdissant de confort et de sécurité. Non, ce n’était définitivement pas de la jalousie ; pour rien au monde Josef n’aurait troqué Oniria, en dépit de tout ce qui pouvait lui en donner l’envie au jour le jour.
C’était une espèce de fascination de la découverte elle-même : lui qui avait tant parcouru Oniria, depuis tout petit, faisant le mur de l’Ecole des Exégètes pour aller fouiller les marchés ; lui qui s’était déguisé pour protéger sa carcasse de disciple des indiscrets ; cet homme-là était nostalgique de la simple découverte, d’une impasse jamais visitée, d’une cour fleurie entre deux bâtiments, d’un banc vert-de-gris qui, esseulé sur une petite colline, offrait de vierges panoramas. Il avait beau ne s’être jamais senti prisonnier d’Oniria, Josef ne pouvait s’empêcher d’assimiler chaque fois davantage son escapade chez les Psychonautes à une randonnée pédestre en terre nouvelle.
Voilà pourquoi, lorsque la bulle de Leiko apparaissait à l’horizon et que les vitres du wagon s’obscurcissaient, Josef tentait toujours de se lever pour apercevoir quelque chose. En vain : les Psychonautes ne voulaient pas lui montrer quel chemin il empruntait, comment il était possible d’entrer dans la capitale. Personne ne semblait le savoir, à part ceux qui y demeuraient et qui n’en sortaient probablement jamais.

Cette voluptuosité associée à sa trahison laissait Josef sans sommeil et incapable de savoir s’il avait agi pour le bien ou le malheur de sa communauté. Les procès lui remettaient les idées en place. Sacrifiait-il son peuple pour le bonheur d’une balade ? Et puis, presque aussitôt : sacrifiait-il son peuple ?
Le but du médecin que les Psychonautes avaient placé auprès de Josef était de monitorer les Onironautes de manière non intrusive. Historiques, relevés… Il s’agissait d’étudier les manifestations du rêve chez un peuple qui en avait toujours fait un élément central de son existence. Ainsi, ils espéraient mieux cerner les caractéristiques de l’épidémie qui commençait de sévir à Edistyä, en offrant en même temps leur « protection », s’assurant par là la pérennité et la pureté des données.
Mais dans les yeux de l’accusé qui attendait, jamais le mot « protection » n’avait paru à Josef si éloigné de la réalité.

Lors du troisième rendez-vous, Chloris avait remercié Josef pour les données collectées auprès des Onironautes. Malheureusement, ils avaient besoin de cas plus particuliers pour mener à bien leurs recherches.
« Plus exactement, nous nous intéressons aux troubles du sommeil, avait expliqué Chloris.
– Comme ?
– Par exemple, nous pouvons nous entendre sur la narcolepsie.
– Nous entendre ? avait demandé Josef, qui n’avait pas la sensation qu’une mésentente soit en train de se construire entre eux.
– Oui. La narcolepsie est un péché pour vous, n’est-ce pas ?
– Oui. Enfin, non, ce n’est pas la narcolepsie en soi, ce sont les cauchemars qu’elle provoque et multiplie.
– On pourrait dire, par exemple, que vous pourriez nous envoyer les narcoleptiques ?
– Vous les « envoyer » ?
Faire sortir un Onironaute de la cité pour l’expulser vers l’Etat d’Edistyä ?
– Pas forcément de manière définitive. Quelques années, au maximum, pour étude. De plus, cela permettrait de minimiser le risque que les cauchemars continuent de se colporter dans Oniria. Savez-vous si l’épidémie se répand chez vous ? Avez-vous du nouveau sur ce point ?
– Non. Non, je ne l’ai pas remarqué, avait honteusement menti Josef.
– Les coupables d’Hérésie sont condamnés à mort, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Et vous avez fait en sorte que ces règles soient moins strictes.
– Oui. Enfin, j’ai essayé. Je ne suis pas seul à prendre toutes les décisions qui concernent la communauté. Les Hérétiques sont toujours condamnés à mort : ils ont fauté en se soumettant aux pouvoirs des songes d’ivoire, de toute façon. Mais ce sont les cauques…les cauchemars eux-mêmes qui m’intéressent. Je pense que si l’on faisait un peu plus attention au cauchemar, on n’aurait pas à craindre l’Hérésie.
– Notre médecin nous a signalé que pour la narcolepsie, coupa la jeune femme pour revenir à son premier sujet, la sentence était désormais l’insomnie à perpétuité.
Josef s’était retrouvé seul avec ses considérations théologiques. Chloris semblait l’écouter par intermittence.
– Oui… avait-il maugréé en baissant la tête.
D’être venu en ces lieux pour la première fois à dix-sept ans, il se sentait maintenant ridicule et minuscule encore à chaque fois qu’il franchissait la porte, quand bien même alors qu’à vingt-trois ans, il était fort de huit années de statut d’Exégète, qu’il honorait d’ailleurs avec une fermeté et une rigueur irréprochables, se levant chaque matin à la première heure, et se couchant probablement le dernier dans la cité.
– Cela ne semble pas vous convenir, avait remarqué Chloris. Vous pensez probablement que c’est aussi barbare que la mort, peut-être même davantage. Ça n’offre pas de solution.

Pour la première fois, la femme qu’il avait sous les yeux était apparue à Josef. Etait-il possible qu’elle comprenne ce que des nuits sans sommeil pouvaient représenter ? Elle qui sacrifiait probablement toutes les siennes à mener à bien son travail ? Pouvait-elle imaginer à quel point la perspective d’une nuit sans opportunité de laisser le songe pénétrer en soi était une certaine vision de l’Asak qu’eux nommaient enfer ?
– Oui, je trouve que c’est…Ce n’est qu’une autre façon de tuer. Plus cruelle. Mais, cela ne vient que si l’on n’a pas trouvé d’autres solutions. Avant cela, on essaie d’y remédier, il y a des premières mises en garde.
Chloris avait acquiescé, l’air circonspect. Que se passait-il ? Une confrontation de valeurs ? Si, à Edistyä, on prenait le risque de laisser courir les narcoleptiques partout pour qu’ils aillent répandre leurs cauchemars n’importe quand, qu’on fasse ce qu’on veut. Josef ne pouvait l’autoriser.
– Je vais me permettre de poser une question, avait repris la jeune femme. Ne le prenez pas mal, mais… Comment faites-vous pour savoir si les accusés ont vraiment fait un cauchemar ? Je veux dire, comment pouvez-vous en être sûr ? Je ne voudrais pas remettre vos capacités en cause, mais…Vous n’êtes pas dans leur tête.

L’argument pesait lourd pour Josef car il se souvenait s’être dit cela – « Tu n’es pas dans ma tête », à propos de son grand-père, lorsque ce dernier avait interprété le songe de son petit-fils et y avait trouvé un beau Kosmika tout neuf.

L’Exégète n’avait pas répondu. C’eut été trop long. La Psychonaute avait donc continué :
– Nous avons quelque chose à vous proposer, qui nous mettrait tous d’accord. C’est un tout nouveau prototype.
Josef avait repensé à la lampe. Il ignorait si cette première « machine » qu’il avait fait entrer à Oniria lui avait nui. La majeure partie du temps, elle prenait la poussière dans le placard.

Son interlocutrice ne lui avait pas laissé le loisir de penser : elle avait tendu une main vers lui pour l’inviter à se lever et à la suivre, et ils avaient traversé une série de couloirs tout aussi impersonnels que le bureau qu’ils quittaient. Enfin, ils étaient entrés dans une petite pièce que rien ne distinguait des autres aux yeux de Josef. C’était là que le regard vairon de la machine, sournois dans le noir, s’était abattu sur lui alors même que les lumières étaient encore éteintes. Ils s’étaient dévisagés quelques secondes dans l’obscurité.
La femme s’était avancée et les lumières avaient jeté un halo aveuglant sur le corps du monstre de fer, une espèce de tube tout en ergonomie. Chloris avait continué avec les présentations :
– Josef, voici le projecteur de rêves. Nous allons lui trouver un nom un peu plus vendeur.
Tark X ne sut absolument pas quoi faire de cette information.
– Son fonctionnement est simple. Pour vérifier qu’une personne fait des cauchemars, vous la faites dormir pendant quelques semaines -mettons un mois- à l’intérieur de cette machine. C’est elle qui détermine lorsque le sommeil commence et lorsqu’il s’arrête – vous pouvez programmer la durée. Des données vont être établies conformément à des profils que vous aurez préalablement établis : narcoleptique, ou autres, tous ceux que vous pouvez faire condamner pour ce qui était jusqu’à présent « l’insomnie à perpétuité ».
– Et qui désormais, se nommera … ?
La Psychonaute sembla surprise par la question, car elle répondit comme une évidence :
– Toujours pareil. Vous n’aurez pas à changer le nom. Simplement vous condamnerez avec certitude, et pourrez nous envoyer tous ceux qui tomberaient sous le joug du projecteur. Vous n’aurez même plus à forcer quelqu’un à l’insomnie à perpétuité. Imaginez le soulagement !
– Comment cela fonctionne, pour qu’on puisse être sûr que c’est un cauchemar ?
– Ah, oui, pardon. Les zones cérébrales sollicitées durant le songe sont cartographiées et reliées à des émotions, à des éléments de la vie diurne, à tout ce qui peut offrir une interprétation, à l’aide d’algorithmes. L’ordinateur quantique contenu dans la machine brasse des milliards de données, afin d’être certain. Nous serons même en mesure, bientôt, de pouvoir projeter le rêve lui-même, ou du moins son ambiance, sous la forme d’un hologramme.
Cette information parut à Josef une contradiction dans les termes : et si les songes n’étaient pas constitués d’images, comment s’y prendrait-elle, la machine, pour les représenter ? Les songes étaient aussi multiples que les songeurs : si la majorité rêvait en effet en métaphores visuelles, d’autres, plus rares, songeaient en concepts, en mots, en sensations. Qu’adviendrait-il de ces individus dans le grand tumulte d’un système qu’on ne faisait reposer que sur cinq sens ?
– Regardez, avec cette commande, continua-t-elle en lui clipsant un écran autour du poignet, vous pouvez utiliser la machine pour le sommeil artificiel seulement. Programmer vos heures de nuit, en cas de difficultés à dormir.

Chloris eut à cet instant un regard extrêmement déstabilisant, en ce que Josef ne parvenait pas à l’interpréter. C’était une intuition, profonde et incongrue. La seule pensée cohérente qu’il put alors concevoir prit la forme d’une prière : il pria pour que cette femme n’ait pas d’enfant. Il ne sut jamais pourquoi.

– A quoi servent ces lampes verte et rouge ? demanda-t-il finalement.
– Oh, ce sont les voyants lumineux, pour indiquer le résultat.
– Le résultat ?
– Oui, enfin, la sentence.
– Vous voudriez que j’utilise cette machine au Sanhédrin ?
Devant la moue de son interlocutrice, il reformula :
– Dans le tribunal ?
– Non, non, du tout, vous n’y êtes en rien obligé. Mais si vous voulez dissuader les gens de parler de leurs cauchemars…
Josef faillit redire que cette directive n’était pas la sienne, mais celle du CDO et d’un sacré paquet de siècles d’Histoire. Mais c’était lui-même qu’il tentait de convaincre ; l’expliquer à la Psychonaute n’aurait servi à rien, alors il se tut.
La machine pourrait avoir en effet un pouvoir dissuasif. D’une certaine manière, il pourrait même utiliser son aura pour protéger les cauques ; en entamant leur liberté, certes, mais cela leur sauverait la vie. Cependant Josef craignait surtout que les Onironautes s’en méfient : un tel objet jurerait complètement sur le parquet ciré du Sanhédrin, et ne parviendrait jamais à y faire sa place.
– C’est la machine qui décide si le rêve est bon ou mauvais ?
– Non, la machine donne sa réponse à partir des éléments d’analyse que vous aurez programmés et téléchargés. Les choses ont été simplifiées au maximum et le docteur Lordan vous expliquera le reste du fonctionnement. Vous pourrez décider : voyant rouge égale songe faux, direction l’insomnie à perpétuité ; voyant vert égale songe vrai, vous pouvez rentrer chez vous. Bien évidemment, certains critères sont aussi les nôtres, mais nous avons fait en sorte qu’ils soient les plus près possible des vôtres. Nous savons que, chez nous, certaines particularités du sommeil sont considérées comme des troubles alors que les Onironautes les voient comme des qualités inestimables. Comme le somnambulisme, ou l’hypersomnie. Mais nous nous sommes rangés à vos critères, afin que vous n’ayez pas à refondre vos traditions.

Josef sentit la panique monter en imaginant la machine décider à sa place. Car c’était bien ainsi qu’il l’imaginait alors : lui-même serait désormais dans l’attente de la sentence, elle ne serait pas élaborée en lui, par lui. Pour connaitre l’issue du procès, il dépendrait tout entier de ce monstre de fer aux yeux vairons et sournois.
Puis, le moment d’après, cette pensée le soulagea, juste un instant : celle de ne plus avoir à envoyer aux oubliettes des gens qu’ils connaissaient parfois, le vendeur de betteraves du coin ou l’ouvreur du cinéma païen. Juste un instant, Josef fut soulagé de se dire qu’il remettait ce pouvoir-là aussi à une forme de divinité supérieure – même s’il ne se le formula pas, bien évidemment, avec ces mots-là.
Tark X prit quelques minutes supplémentaires, qui le mirent tout à l’envers, et il réussit malgré tout à se convaincre qu’il prendrait la machine, mais qu’il ne la disposerait pas dans le Sanhédrin. Il l’utiliserait de manière discrète pour les tests des accusés, comme demandé, car cela lui permettrait à lui aussi d’obtenir des informations capitales pour assumer au mieux son statut d’Exégète.

 

Mais à peine rentra-t-il à Oniria, si tard fût-il dans la nuit, que ses bonnes résolutions se heurtèrent aux membres du CDO, qui l’attendaient de pied ferme, devant chez lui, toutes paupières ouvertes. Alistair était appuyé, l’air de rien, droit contre le mur ; mais Josef savait que c’était là la position du Somnambule face à la contrainte. Les Disciples Oneiriens entendaient bien savoir ce qu’il s’était passé lors de ce troisième rendez-vous derrière le mur, et découvrirent que Josef rentrait ce soir-là avec une étrange machine aux yeux vairons.
Ils maudirent tous les démons, Epialès et les Nephilim pendant la première heure au moins : comment Tark X osait-il laisser entrer un tel engin dans Oniria ? Comment pouvait-il accepter un seul instant cette invasion édistyenne, alors qu’ensemble ils luttaient chaque jour pour conserver leur unicité culturelle à grands coups de célébrations ? Comment l’Exégète, responsable désigné par Nyx pour assurer le bien-être de la communauté des Onironautes, pouvait-il céder devant tant de provocation ?
Puis une deuxième heure commença, durant laquelle finalement ils déroulèrent les arguments que Josef avait eu tout le loisir de lister encore et encore durant son trajet de retour : mais ne pourrions-nous pas ainsi savoir qui étaient les « cauques », finalement, et ce à quoi ils rêvaient ? Et cette étrange épidémie, pourrait-on savoir si elle avait atteint Oniria ?
En moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire, le CDO avait exigé à l’unanimité que le projecteur de rêves soit mis à disposition du Sanhédrin, pour les procès, et particulièrement les procès publics. La Bête devait inspirer terreur et humiliation au peuple qui n’oserait même plus faire de cauchemars, ni rêver d’Edistyä. Alistair même avait voté pour ; et Tark X comprit que le somnambule ne tenait qu’à une chose : que le projecteur de rêves soit le plus loin possible de Josef.

 

Au cœur du Sanhédrin, quelques années plus tard, les reflets des lumières occultes bondissaient sur le chêne poli par les ans. Le projecteur de rêves, qui avait fini en effet par inspirer terreur et humiliation au peuple, clignotait versatile en attendant de rendre son verdict : songe vrai ou songe faux ; de corne ou d’ivoire. Tous patientaient, et Josef le premier ; tous tentaient de deviner ce que la machine dirait.
Finalement, il ne fut pas très surpris lorsqu’il vit le voyant rouge s’allumer. Il regarderait plus tard le relevé : les critères correspondraient en effet assez bien à ce qu’il avait signalé. C’était ainsi que se concluait la quasi-totalité des procès. Deux fois seulement, le CDO et lui-même s’étaient opposés aux résultats, et on les avait autorisés à revenir sur la sentence.
La narcolepsie, c’était un cas jugé d’avance. « Insomnie à perpétuité ». Sans hésitation, jamais, déjà du temps des jurés. Certes, à présent, l’insomnie à perpétuité désignait un aller simple chez les Psychonautes, au cœur d’Edistyä, pour une batterie de tests – mais ça, il était seul à le savoir.  Le CDO, lui, pensait que tous ceux-là s’entassaient dans les cellules privées.
Et puis, que risquaient-ils vraiment de subir là-bas, à Leiko ? Serait-ce vraiment pire que les tortures que Tark IX avait fait mettre en place, et dont Tark X peinait tant à se débarrasser ? Empêcher quelqu’un de dormir ? Le laisser en équilibre sur une corde en lui interdisant de tomber ? Lui permettre de se reposer juste assez pour prolonger l’agonie ?
Josef commençait à s’occuper lui-même des rondes de surveillance – il dormait déjà si mal, après tout. Il en avait interdit l’accès à tous, aux membres du CDO, aux gardes, et il s’y était attelé lui-même : le simple fait que son prédécesseur ait pu exiger de quelqu’un d’être le garde des insomnies, de réveiller les condamnés à coups de pied, témoignait de la méconnaissance totale de la nature humaine qu’avait le grand-père. Vraiment, exiger de quelqu’un de devenir bourreau des nuits et en même temps lui interdire de faire des cauchemars ? Quel genre de barbarie humaine pouvait vraiment s’élever au-dessus de cela ?
La vérité était que les Psychonautes lui avaient donné moins de raison de douter d’eux que ne l’avait fait sa propre communauté en laissant ce tyran imposer ses lois.

Avec le temps, la machine aux yeux vairons aurait néanmoins un impact inattendu : Josef constaterait une uniformisation des songes des accusés. Non pas détectée à cause de la machine, mais finalement comme provoquée par elle. Tombé du ciel directement chez eux, l’engin terrorisait les Onironautes qui ne pouvaient le regarder comme n’importe quelle autre carcasse de métal. De fait, ils prirent tous peur de songer ; et, pendant quelques mois, ne rêvèrent presque plus. Puis ils s’habituèrent, comme à tout ; et bientôt les songes fleurirent à nouveau.
La machine même, face à cette denrée stérile, dut émettre quelques potentielles erreurs dans ses diagnostics. On enferma et exila certainement quelques innocents. Mais Josef au moins avait compris quelque chose : la peur stérilisait les songes. Les Psychonautes l’aidaient à faire ce constat.
Jusqu’à un certain point, ses nuits s’en portèrent indubitablement mieux.

 

 

 

 

 

 

L’Exégète s’entretenait avec le CDO à propos d’une curieuse machine qui lui était inconnue. Le son était mauvais, et la grosse voix d’un type de deux mètres de haut ne cessait de couvrir leurs arguments.
Tark X n’avait pas l’air à l’aise. Pas comme contraint, non, mais il avait l’air d’avoir déjà vécu ce débat, cent fois au moins. Il donnait l’impression de vouloir simplement aller se coucher.

Plus tard, tous partirent et la nuit se coucha sur Oniria tout entière. La vidéo s’arrêtait à l’aube.
« C’est tout ce que vous avez trouvé ? demanda l’homme, ajustant sa capuche.
– Oui, répondit le vieillard, ragaillardi. Vous n’imaginez pas à quel point ça a été compliqué de trouver ces images. Je ne sais même pas exactement de quand elles datent. Certainement plusieurs années. Ça fait plusieurs années que dure ce manège.
– Vous n’avez rien pu savoir ce qu’ils se sont dit en dehors ?
– Non, malheureusement.
– Mais vous êtes sûr qu’il y est allé ?
– Oui, sûr et certain. D’où voulez-vous qu’il rapporte cette machine, sinon ?
L’homme à la capuche dut admettre que le vieillard avait raison, et haussa les sourcils. Oui, bon, on ne trouvait pas ce genre d’engin – quoi que ce fût – dans les boutiques onironautes. Il changea de sujet :
– Qu’en est-il des deux artistes ? Comment vont-ils ?
– Ils vont bien, répondit le vieil homme, se levant. Ils poursuivent leurs études. Ils sont assez assidus aux célébrations. L’un des deux peint, en secret.
L’encapuchonné remercia le vieux d’un signe de tête. Ensuite, il disparut comme il était venu, par une vieille trappe de fer, rouillée, sur laquelle était gravée une porte de Corne.

 
 

 

 

 

 

 

 

Kaël ajusta son masque sur son visage. La sueur sur son front le démangeait, mais il luttait pour ne pas se gratter. Il voulait s’habituer au masque, au contact rugueux du bois et à celui, irrespirable, du plastique ; au poids étouffant de ce visage étranger qui pesait sur le sien propre.
A travers les trous qui servaient d’yeux, il distinguait la nuit des Incubes, sa débauche d’insomnie. On ne lui avait pas menti cette fois : la réalité était au-delà de ce qu’il avait pu imaginer, et Kaël se blâma pour son manque de perspicacité. Voilà donc à quoi ressemblait le monde lorsqu’il se laissait aller à l’anarchie !
Car nul ne savait comment les Incubes s’organisaient – il était plus vraisemblable qu’ils ne le fissent pas. Nul ne savait ce qu’ils mangeaient, la façon dont ils se soignaient. En dehors de leur terre que toute la basse-population évitait comme la peste, les Incubes n’avaient pas plus de substance qu’un jeu de réalité virtuelle. Ils ne pouvaient certainement survivre que par une force de volonté extraordinaire ; et Kaël comprit la terreur toute religieuse que devait inspirer la première ceinture de la ville et ses caniveaux si particuliers.

Kaël se souvenait du jour où il l’avait traversée, avec Layla, dans la voiture automatisée qu’il avait volée. Au début, ils s’étaient demandés ce qu’étaient les petites boules blanches qu’on voyait ici et là au bord des trottoirs. Ils avaient arrêté la voiture et Layla en était descendue pour enquêter, à travers le tumulte des autres véhicules qui eux aussi débarquaient à Kahyal, dans les pétarades des pots d’échappement et les rugissements de survie.
La jeune femme s’était penchée sur le caniveau et avait vomi. Kaël était encore en train de rire lorsqu’elle était remontée. S’essuyant la bouche, se frottant le visage comme pour en effacer sa torpeur, elle avait longuement peiné à essayer de signifier quoi que ce soit avec ses mains et s’était même réduite à une grotesque pantomime. Kaël était alors sorti à son tour du véhicule, s’était approché du caniveau, et au milieu de la flaque de vomi de Leila, avait distingué d’abord un, puis deux, puis des dizaines d’yeux qui zigzaguaient, secs, dans le caniveau, laissant leurs regards vairons s’envoler aux quatre vents.

Or, il n’y avait pas tant d’aveugles à Kahyal ; Kaël et Layla ne s’expliqueraient jamais la provenance de ces guirlandes de globes oculaires déroulées sur le béton. Ils comprirent en revanche rapidement que les yeux n’avaient que le privilège de cette route, et celui d’un petit parc situé au nord, où les quelques arbres décharnés étaient ornés de guirlandes aux couleurs dépareillées. Quelques-uns étaient encore accrochés à leur caméra oculaire, dont les neurones de fer avaient rongé les nerfs.
Non, les yeux dégoupillés n’avaient pas le monopole de la ville. Si la violence avait bien semé quelques morceaux de chair chez les Hérétiques, rien ne préparait Kaël et Layla à la boucherie incube.

Essentiellement, on trouvait des lambeaux de peau ; notamment de nuque ou de poignet, ils le découvriraient plus tard. Quelques membres épars, aussi : des mains, des jambes, parfois des têtes et, bien sûr, des cadavres entiers. Des guirlandes de vertèbres qu’on aurait presque pu escalader. Des pieds sans chaussures ni jambes.
La gigantesque ville, laissée à la merci d’un monde sans sommeil, voyait s’élever en son sein toutes les barbaries ; Kaël et Layla s’habitueraient à l’envie de vomir comme aux odeurs pestilentielles viciant l’air de cet Asak.

Voilà le souvenir que Kaël se rejouait dans sa tête de bois et de plastique, qui le démangeait toujours. Le masque oblitérait sa vue périphérique, de manière à ce qu’il ne puisse voir que ce qu’il avait devant lui. Ainsi, lorsque quelqu’un criait soudainement à l’angle de la rue, il ne pouvait se contenter d’un vague coup d’œil : il était obligé de se tourner tout entier vers la zone de l’accident et regarder la réalité bien en face. Cela le rassurait : il ne pourrait rien manquer.
Le paysage qui encadrait Kahyal n’était malheureusement pas aussi riche que les décors des Hérétiques. En réalité, Kaël s’en rendit bientôt vite compte, la cité des Incubes était enclavée dans un vieux complexe olympique laissé à l’abandon. Les baraquements avaient bien sûr été les premiers squattés, mais on avait également construit quelques habitations de fortune dans les piscines vidées par le temps, et à l’intérieur de la piste de kayak. On trouvait d’autres guirlandes d’yeux autour des porte-drapeaux, près du stade défraîchi qui servait de lieu de regroupement pour apprécier le soleil. Une partie de la ville, plus haute, pouvait être descendue en bobsleigh, ou via un wagon de fortune sur la piste de saut à ski ; Kaël lui-même ne s’y était pas risqué.
Mais on faisait rapidement le tour de la carte. Lorsqu’on s’éloignait à deux kilomètres à peine de la ville, la civilisation reprenait bientôt ses droits. Le rythme cardiaque de Kaël avait à peine la chance d’entrer dans la zone rouge. Il rentrait chez lui les jambes encore jeunes.

A présent, Layla et lui habitaient une charmante chambre en hauteur, aménagée dans une ancienne antenne vidéo. Elle surplombait la piste de patinage artistique, désormais complètement fondue et squattée comme un patio par les voisins qui habitaient sous les tribunes. Avant, ils avaient subi eux aussi leur lot de niches de tôle improvisées dans les coins des bassins d’entrainement.
Kaël jeta un œil aux quelques lueurs encore allumées sur la piste avant de monter l’escalier. En entrant, il trouva Layla allongée au sol, sur le matelas, le corps entier contracté dans un sommeil difficile qui ne troublait pourtant nullement son visage. Il s’assit à côté d’elle et remonta la couverture sur sa poitrine pour ne pas qu’elle ait froid.

La pensée mit un dixième de seconde à traverser la boite crânienne de Kaël ; mais le sillon qu’elle y laissa le rongea bien plus longtemps. Etait-ce à cause de la couverture qu’il avait tirée sur son corps ? Ou de la véritable raison pour laquelle il l’avait fait – à savoir que le contraste singulier que formaient le visage de Layla, si détendu et ouvert, et son corps, crispé et rachitique, lui paraissait indécent ? Etait-ce encore à cause de la culpabilité qu’il eût alors d’être quant à lui si bien portant ? Ou autre chose… Aurait-il pu avoir cette minuscule pensée tout simplement parce que Layla, qui en dormant semblait dans un abandon à la fois prodigieux et monstrueux, semblait pouvoir lui échapper ?
Kaël ne se posa aucune de ses questions. Il se contenta de la pensée, la pensée d’un dixième de seconde : il aurait pu, s’il l’avait voulu, violenter Layla dans son sommeil sans même qu’elle se réveille. Ni elle, ni personne d’autre, d’ailleurs. Il aurait été d’une discrétion sans faille.

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