Les Fourches caudines – Episode 19

inception toupie

 

 

 

 

 

***

Cette nuit-là, Isaac Guillaux eut son rêve récurrent.
Il tambourina à la porte de corne pendant ce qui lui parut être des heures ; jusqu’à ce qu’il eût si mal que le lendemain encore, il lui semblerait sentir la douleur dans ses paumes. Il hurla tout aussi longtemps qu’il voulait entrer dans sa chambre, qu’on le laisse entrer dans sa chambre, qu’il ne comprenait pas pourquoi on ne le laissait pas entrer dans sa chambre, que c’était injuste – au fur et à mesure des années, ses jérémiades devenaient de plus en plus élaborées dans sa bouche d’enfant.
Puis il se tourna vers ses parents, lança la ritournelle des lamentations. Son premier père et sa mère le regardèrent en silence. Au subtil mouvement des lèvres, il sut déjà ce qu’ils allaient lui dire : « Isaac, tu ne peux pas entrer. Tu es mort, tu ne peux pas entrer. » Ossian, lui, lui tournait le dos.
Ensuite, c’était le moment où, insatisfait de la réalité des choses telles qu’elles étaient, le petit Isaac s’apercevait qu’il tenait dans la main quelque chose : un couteau, une lampe, une clef, la télécommande, le chat – à chaque fois qu’il avait fait ce rêve, il avait manié un objet plus ou moins incongru avec lequel il avait essayé d’ouvrir la serrure : toujours en vain. Ces derniers mois, l’objet censé venir à bout de cette serrure médiévale n’était rien de moins que son pass d’enseignant, ridicule pièce de plastique rectangulaire dont il avait pris soin de se débarrasser avant l’exil. Voilà quatre fois au moins qu’il faisait ce rêve ces derniers temps, et à chaque fois il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour faire entrer le pass dans l’orifice minuscule ; il l’avait tordu, plié, brisé ; et l’objet lui paraissait à chaque fois un peu plus inutile et improbable.

Mais cette nuit-là, contre toute attente, à force d’acharnement peut-être ou tout simplement parce que le rêve prétend chérir le hasard, le pass fantôme fonctionna et la porte s’ouvrit. Isaac en fut si surpris qu’il tomba à la renverse, à genoux dans sa chambre.
Regardant le sol avant de se relever, il constata qu’il avait à présent ses mains d’homme, qu’il était devenu l’adulte. Il se retourna : l’enfant n’était plus là, la porte non plus d’ailleurs. A la place du passage par lequel il était entré se trouvait une gigantesque affiche sur la prohibition du pavot, qui lui causa sur le moment une inexplicable frayeur telle qu’au réveil il éclata de rire en y repensant.

Isaac fit à nouveau face à sa chambre. Sauf que ce n’était pas sa chambre.
Des années qu’il se battait pour entrer là, croyait-il peut-être pour retrouver un morceau d’enfance, un souvenir trop enfoui, une vérité nécessaire. Des années qu’il se demandait ce que son rêve pouvait bien vouloir lui dire qui justifiât sa lutte ; des journées entières à essayer de comprendre sa logique, tout cela pour en réalité pénétrer dans un lieu qu’il ne connaissait que trop bien : il se trouvait à présent dans sa salle de classe.
Au bout de quelques secondes, cela lui sembla logique : où ailleurs son pass aurait-il pu mener ? C’avait été idiot, de s’user les poings si longtemps pour croire entrer dans sa chambre d’enfant : il en faisait si peu cas depuis vingt ans, qu’aurait-il bien pu y faire ? Quel reflet de lui-même aurait-il pu venir chercher ici ?

La salle avait un peu changé. De gros fauteuils avalaient les élèves et devant chacun stagnait un ridicule pupitre, à peine assez grand pour y poser une tablette. L’enseignant avança un peu pour dévisager les gamins : il sentit rapidement qu’il ne les connaissait pas. Ce n’était pas des élèves qu’il avait fréquentés à Bogus. Ce n’était pas ses élèves.
Répondant à une curieuse routine qui malgré tout le saisit dans les jambes, Isaac s’avança vers le bureau : cette place qui avait été la sienne, qui d’une certaine manière resterait toujours la sienne, l’appelait. Ce fut à ce moment qu’il se rendit compte qu’il était déjà derrière le bureau.
En face de lui, Monsieur Guillaux faisait cours. Un autre Monsieur Guillaux, qui lui ressemblait en tout point ; il ne voyait pas son visage en détails – c’était impossible dans les rêves- mais il sentait qu’il lui ressemblait. Il était son sosie à un tel degré qu’Isaac voulut lui arracher sa chemise pour parfaire la comparaison.
Mais même si ce double était une inimitable copie, Isaac ne s’y reconnaissait pas plus qu’il n’avait reconnu ses élèves deux secondes plus tôt. Qui était cet homme qui enseignait à sa place ? Quels étaient ces gestes qui ne lui disaient rien de familier ? Et cette prétention surtout dans les épaules… Vraiment, c’était lui ?

Les élèves se mirent soudain en mouvement et saisirent d’un même geste les paires de lunettes posées sur leur pupitre. Isaac se vit, vit l’autre lui chausser lui-même la paire d’yeux et pianoter dans l’air en silence pendant une minute. Peut-être avait-il trouvé un moyen de pirater l’outil ? De l’utiliser à bon escient ? A chaque instant, les yeux transparents creusaient l’écart entre les deux Guillaux, et Isaac se reconnaissait de moins en moins.
La minute suivante, ce fut au tour des élèves d’exécuter avec une précision de microbot chacun les mêmes gestes, à la même vitesse. Et le manège recommença : d’abord le prof, puis les élèves. Une docile chorégraphie qu’Isaac mit du temps à identifier. Ce n’était pas une pantomime aléatoire : un cours était en train d’avoir lieu. L’enseignant posait des questions et les élèves répondaient ; et ce dialogue se faisait dans un silence absolu, le regard fixé à cinq centimètres de soi.

Isaac n’eut plus alors aucune difficulté à sentir que ce double, avec son allure dégingandée, n’avait rien en commun avec lui. Il n’était qu’un imposteur envoyé par Edistyä, pour tenir entre ces quatre murs les discours qu’il n’avait pu se résoudre à tenir lui-même. Pour « mener à bien les activités » scalpels qui dépèceraient leurs rêves nocturnes. Pour en faire cette chair à canon d’un monde qui ne les rendrait au cosmos que sous forme d’atomes écartelés.
Non, définitivement, ce double, ce n’était pas lui.
Certes ; mais il était à sa place.

Quand l’angoisse deviendrait assez forte pour le réveiller, Isaac Guillaux passerait plusieurs minutes à essayer de reconstituer son visage. Pendant quelques heures, il s’en voudrait même terriblement d’avoir quitté Bogus et la basse-population.

 

 

 

 

 

Héliä, quant à elle, avait dû tout recommencer. Inexplicablement. Sans savoir si elle avait échoué, où elle avait échoué, comment elle avait échoué. Il lui semblait être prête enfin à pénétrer son crâne transparent ; elle s’était parée à toutes les éventualités, avait envisagé les meilleures solutions pour saisir la flamme bleue et éclairer son chemin à travers la fumée cérébrale ; elle avait passé des heures à observer la scène dans ses moindres aspérités et changements de texture. Mais cette nuit-là, quand ça avait commencé, elle se trouvait à nouveau tout en bas au pied de sa colonne vertébrale, et l’ascension était tout entière à refaire.
Et comme Héliä était dans un rêve, cela ne la surprit pas du tout. Il faudrait attendre qu’elle puisse reprendre le contrôle de sa nuit pour remettre en même temps la main sur sa capacité à raisonner.
Elle entreprit donc l’escalade, ses semelles glissaient sur l’os compact, et, la colonne vacillant, elle manqua plusieurs fois de se faire écraser les doigts. La possible perte, toujours imminente, de son équilibre, poussa Héliä à se remémorer de la façon la plus complète possible la structure des os qui portaient chaque jour sa carcasse sans se plaindre. Mais les informations étaient confuses encore : si elle réussit à mieux se placer, de manière à escalader grâce aux apophyses épineuses, ses leçons d’anatomie suivaient quant à eux la logique du rêve, et ce fut ainsi qu’elle crut pouvoir faire une pause sur le disque intervertébral de la huitième vertèbre dorsale, où une forêt lui permettrait de trouver un peu de fraîcheur.
Heureusement pour elle, Héliä jeta un regard vers le bas, et se souvint qu’elle n’était pas en pleine nature mais en équilibre sur un gigantesque totem d’os. Pour accéder au disque, il faudrait passer par le trou de conjugaison. Ce terme appela le souvenir de son professeur de langue édistyenne et la jeune rêveuse assura sa prise.

La troisième lombaire faillit bien avoir raison d’elle, mais la lucidité arriva finalement sur la septième vertèbre dorsale. Elle déboula comme un choc, imprévue, et cela laisserait longtemps Héliä dubitative ; jusqu’ici, la lucidité était toujours arrivée lentement, comme une nouvelle prise de conscience, une longue naissance. Mais cette fois-ci, elle se souviendrait s’être dit, simplement et sans préambule : « Je suis en train de rêver. » ; de se l’être répété jusqu’à la certitude, et d’avoir ancré sa basket sur la sixième thoracique, se réconfortant de la docilité de son corps.

On a du mal à dire « je », à penser « je », à conceptualiser le moi, lorsque l’on rêve. Il y est difficile de dire : « Je suis moi », pour la simple et bonne raison que vous ne l’êtes pas du tout ; du moins, pas tout à fait. Vous êtes davantage la conscience de vous-même, ou votre inconscience, inconscient ? – on ne savait toujours pas vraiment- ; enfin, ce paquet de neurones emmêlés qui dansent la guedra derrière vos paupières lorsque vous les fermez plus de cinq minutes.
La culture du sommeil avait longtemps été plus importante à Edistyä. Héliä l’avait appris dans un de ces livres qu’elle avait lus la nuit. Longtemps, on avait continué de sacraliser les heures dédiées au repos, et il en restait trace dans la capacité que conservaient malgré tout les Edistyens de s’endormir en un temps record.
Ce culte du sommeil avait commencé de dépérir un siècle plus tôt ; un demi-siècle, vraiment. A l’échelle de l’Histoire, ç’avait eu lieu hier.

C’était sur ce pan insomniaque de l’Histoire et en équilibre sur l’axis, la deuxième vertèbre cervicale, qu’Héliä se faisait ces considérations autour de la conceptualisation du moi onirique. Tel était son rituel : quand elle devenait lucide, elle commençait toujours par penser à la lucidité elle-même, comme pour en renforcer la concrétude. Et ainsi, en accrochant ses mains en haut de l’atlas, la vertèbre qui soutient le monde crânien, la jeune rêveuse se racontait l’historique du sommeil à travers les âges.

Enfin, elle se hissa au sommet. L’ascension avait laissé ses jambes engourdies et elle eut l’impression qu’une couche de nuages poisseux collait à ses chaussures. Elle se préparait au soulagement, mais lorsque son regard s’accrocha autour d’elle, elle découvrit en lieu et place de son crâne (qui en toute logique aurait dû surplomber la colonne) une gigantesque colline grasse et verte, déserte.
Mais oui ! Héliä s’en souvenait, à présent, car avec la lucidité revenait la mémoire des rêves précédents : il fallait d’abord faire rouler la colline sous ses pieds, et courir, courir longtemps, avant d’atteindre le crâne. Epuisée d’avance, la jeune fille fantasma le moment où elle pourrait prendre le contrôle de la totalité du décor et tout bonnement se transporter ailleurs. Vivement que la lucidité fût entière, imparable.
Héliä se mit à courir aussi vite qu’elle le put. Elle craignit à un moment de se réveiller car il lui semblait que ses jambes s’agitaient réellement sous sa fine couverture. Elle courut encore et encore dans l’impression de faire du surplace, faisant du surplace, parce que c’était la terre qui tournait sous ses pieds, et non elle qui avançait. La colline se mit à pivoter d’abord très lentement, comme si ses rouages étaient grippés ; puis de manière plus fluide, tel un petit moteur.

Héliä crut d’abord que l’horizon se revêtait de petits rochers, car elle distingua au loin de petites boules noires qui se rapprochaient. Puis elle comprit que c’était des têtes : elle se rappela les gens qui hurlaient, la foule dans laquelle elle croiserait plus que jamais son père et sa mère, et toujours quelques vagabonds et d’autres inconnus. Elle espéra y rencontrer Jonàs.
Il sembla à Héliä qu’elle perdait le contrôle de ses jambes : elle voulut les arrêter mais elles ne suivirent pas, et s’agitaient même réellement à présent dans le lit.

La jeune fille finit par se cogner l’orteil contre le mur et se réveilla pour de bon, glissant en même temps une main dans la veste qui lui servait d’oreiller.

Au creux de la poche, dans l’obscurité de la pièce, elle saisit le petit carré de plastique noir, dont les LED minuscules s’éteignaient. La clef de sauvegarde avait fait son office, et se mettait en veille.
C’était la panique, c’était certain. C’était la panique face à la foule qui l’avait fait échouer. Héliä savait bien qu’elle appréhendait ce qui l’attendait au bout de la route, que la rencontre avec tant de nouvelles personnes si différentes allait être épuisante. Il ne suffirait plus désormais d’avoir des connaissances ; il faudrait les mettre à l’épreuve du réel. Cette foule, qui depuis si longtemps la poursuivait dans ses nuits, devenait réelle, et l’attendait au bout de son escapade.
De fait, elle se sentait un peu plus fragile, dernièrement, lorsque Monsieur Guillaux et elle voyaient du monde, séjournaient dans des lieux coopératifs où ils s’activaient à toute heure du jour et de la nuit. C’était cette fragilité-là qui avait dû lui porter préjudice jusque dans son rêve, et qui expliquait son réveil.

Héliä glissa à nouveau la clef dans sa poche : il faudrait bientôt qu’elle s’en débarrasse. Elle ignorait toujours si l’objet contenait un traceur, mais c’était tout ce qu’il lui restait de Lysandre et plus généralement de sa vie là-bas. Ses doigts glissèrent sur sa montre à gousset, dont elle fit sauter le clapet pour y retrouver son petit morceau de papier élimé. Elle le lut une fois, deux fois, le rangea ; sans conviction remballa la montre.
Sans se lever, la rêveuse lucide tira son nocturnal de sous la couverture et, se faisant la plus discrète possible pour ne pas réveiller Guillaux qui dormait à l’autre bout de la pièce, data la page et y raconta avec précision son rêve et les raisons de son échec. Quand elle eut fini, elle retomba sur le dos.
Héliä passa une main dans ses cheveux, jeta un œil à l’horloge mécanique suspendue au mur d’en face : les aiguilles phosphorescentes indiquaient deux heures et quart. Une pause de quarante minutes favoriserait la réémergence du rêve lucide durant son prochain cycle ; alors la jeune fille se leva et son regard s’accrocha au lit défait de Guillaux.
Isaac n’était pas là.

 

 

 

 

 

Une pierre roula à ses pieds. Il avait appris à reconnaitre le poids de ces dernières, plus ou moins grosses mais toujours de plus en plus lourdes. Elles ne peinaient pas cependant à arriver jusqu’à lui ; tout comme les insultes, d’ailleurs, qui elles aussi semblaient faites désormais de plomb.
La douleur était absolument fulgurante, telle celle d’une balle qui cette fois-ci lui déchira l’estomac. Il baissa les yeux vers son ventre : rien. Pourtant, il sentait son sang chaud sur ses doigts, pensait pouvoir enfoncer son majeur dans sa plaie et en retirer des morceaux de chair sanguinolente et contrite, voire des guirlandes entières de cailloux ; quartz, agates et améthystes en couronnes.
Les pierres s’accumulaient aux pieds de Josef. Il n’avait jamais pu les compter. Dans l’espace-temps du rêve, cette incapacité de se raccrocher aux chiffres devenait pour lui sclérosante : elle ne l’était pourtant jamais dans la réalité.
Les pierres s’accumulaient aux pieds de Josef et en même temps le rudoyaient, cognaient sans distinction le crâne, les coudes, les genoux et les commissures.

Et puis le geste fatal. Celui qu’il avait commis cette fameuse nuit, lorsqu’il avait quinze ans, après avoir suivi Alistair et sa démarche de loup-garou dans la nuit. Depuis, il se contentait généralement d’avoir mal ; mais ce soir-là, il s’était penché vers le sol. Il se souvenait s’être demandé ce qu’il faisait, s’être dit qu’il faisait n’importe quoi ; mais le geste irréparable avait eu lieu : une par une, il avait saisi les pierres ; une par une, les avait mises dans sa bouche.  Lentement, entières, sans les mâcher.
L’impression d’avoir une éponge à la place des dents ne lui permettait pas de croquer quoi que ce fût, ni le basalte, ni le schiste, ni le calcaire. Il devait avaler les pierres anguleuses tout rond, et son œsophage se déchirait peu à peu. Bientôt, il put tâter à même sa gorge les arêtes tranchantes.
L’écartèlement ne tarda pas.

Josef se pencha, saisit une nouvelle pierre, la soupesa pour vérifier qu’il n’avait pas fantasmé son poids, et l’avala tout entière. Comme prévu, elle lui lacéra la gorge ; et au fur et à mesure qu’il les avalerait les unes après les autres, il serait obligé d’enserrer son cou de ses mains pour ne pas se déchirer en deux.
Il finirait troué, comme il avait cru l’être dans un premier temps, sauf que ce ne serait ni à cause des lancers, ni à cause des insultes : ce serait sa faute à lui seul, et à sa boulimie lapidaire.

D’avaler pierre après pierre, de voir son estomac s’entredéchirer pour les revomir à son tour, il comprit qu’il mangeait le monde, bouchée par bouchée ; il se baffrait de l’univers mais ne pouvait le contenir, et lentement les cailloux déchiraient à présent son sein et sortaient par ses orbites, lui tombaient dans les chevilles.
« Sale cauque ! »
Ses narines, sa bouche, ses oreilles, ses ongles, toutes les meurtrissures que les pierres saillantes avaient ouvertes : le sol se dessouda de ses pieds pour s’y glisser, en fins filets à l’air liquide. La trachée et les hanches et les mollets de Josef absorbèrent la terre et l’herbe et l’eau et finalement non plus les cailloux mais les rochers, les plateaux, les montagnes, les volcans dont la lave bouillante dégoulinaient encore des plaies. Les forêts de pins griffèrent sa peau ; il se vit enfin dégoupiller les étoiles de ses dents d’éponge, croquer les galaxies.
Le corps pétrifié de douleur du jeune garçon que Josef était alors goba le monde à une vitesse folle. Non pas le monde des villes, ni celui des murs ; l’adolescent se souviendrait s’être demandé si les carrefours passeraient sa peau et si les drones ne la troueraient pas. Mais il ne fut question de rien de cela : ce monde qu’il avalait, c’était celui d’avant l’Humain, l’univers du premier rêve ; et quand la chair de Josef eut fini d’absorber la terre, il se retrouva suspendu dans le cosmos, au cœur d’une constellation, en tête à tête avec la nuit, avec Nyx elle-même. Et ses plaies cicatrisèrent à la manière des yeux scellés des morts qui songeaient à jamais. Le sang cessa de couler et son corps désormais nu était strié de petites cicatrices fraîches dont certaines arboraient encore de délicats fils d’or.

Ce serait sur cet aspect du songe de son petit-fils que Tark IX s’arrêterait. Sur ça, et sur l’impression de terreur que Josef conserverait au réveil. Les Kosmika, connus pour leur sublime, avaient parfois cet effet-là, et laissaient le rêveur dépossédé de lui-même, halluciné et chétif.
Le futur Exégète n’avait pourtant pas menti, il n’avait même pas tenté d’embellir la réalité. Au réveil, il demeurerait persuadé qu’il s’agissait d’un songe d’ivoire. Il avait prié Nyx, les Oneroi, tous y étaient passés, et plus longtemps encore Josef avait murmuré les incantations censées tenir loin de lui Epialès. Parfois il se répétait encore en marchant dans la nuit cette prière écrite pour repousser les Nephilim :
« Vous êtes la preuve qu’il faille toujours se garder
De trop penser que nos songes sont vrais
Vous n’étiez qu’Humains et pourtant avez chu
Car l’ivoire nous traverse et nous met à nu. »

Mais Tark IX n’écouterait personne d’autre que lui-même. C’était ce qu’il faisait toujours, ce qu’il avait toujours fait : son petit-fils avait rencontré la véritable obscurité, celle d’avant la vie. Il était devenu un messager privilégié. Enfin. Le quatrième Tark de même sang de la constellation.
Tark X était né.

L’acariâtre grand-père n’aurait cure de ce qui au fil des années deviendrait un fond sonore récurrent, celui des insultes et des « cauques » lancés au hasard. Josef, lui, saurait, mais se tairait : ce songe n’avait rien d’un Kosmika. Il ne disait rien du monde. Tout ce qu’il racontait, c’était les jets de pierre que le petit garçon avait subis, dès son plus jeune âge, lorsqu’il avait osé raconter aux autres qu’il lui arrivait de faire des cauchemars. Et ce cauque le hanterait encore longtemps, lui rappelant son statut d’usurpateur aux yeux de la Nuit, et le travail acharné fourni depuis pour le laver de cette nouvelle peau.
Ça n’avait jamais été rien d’autre que cela, au fond. Seul Tark IX penserait différemment.

Ce jour-là encore, bien des années plus tard, sa capuche vissée sur la tête, Josef ne pouvait tout révéler de ce cauque aux gens qui l’entouraient. L’ambiance calfeutrée que répandaient les lourds rideaux bleus ne venait pas à bout du désir de garder sa place ni de cacher son identité. Il ne dit rien du Kosmika avorté, mentionna seulement la terreur et les jets de cailloux et les terribles souvenirs d’enfance qu’il continuait de porter en lui comme de tranchants morceaux de pierres.

Josef recula pour sortir du faisceau lumineux : son récit était terminé. Autour de lui, les regards contrits étaient emprunts de compassion. Quel soulagement, après des journées entières passées en compagnie du CDO, dont les membres affectaient chaque jour un mépris plus grand ! L’Exégète avait plusieurs fois renoncé à ces réunions secrètes, persuadé d’être suivi dans la rue. Deux nuits plus tôt, il avait même malgré lui contraint Alistair à demeurer couché au lieu d’aller battre le pavé ; et il n’y avait rien qui attristait Josef davantage que de devoir attacher la montagne pour l’empêcher de parcourir ses songes. Cette forme de blasphème, s’associant à la survie, lui était intolérable. Et derrière elle, ce rejet des cauchemars, sous la menace de l’Hécatombe, de l’Hérésie, poussait l’Exégète à devenir, chaque nuit davantage, autre chose que lui-même. Un inconnu. Un autre cauque parmi les cauques, dans les rencontres secrètes qu’on organisait alors quand le sommeil était introuvable et troué de frayeurs. Plusieurs fois il avait failli renoncer ; mais il était toujours revenu.

Les autres personnes présentes ce soir-là murmurèrent une prière en soutien à Josef, qu’ils connaissaient sous le nom d’Eridan, sa constellation choisie. Les visages, enfouis sous des capuches et de nouvelles identités, préservaient leur anonymat du mieux qu’ils pouvaient : même à présent que Tark IX était mort, certaines de ses lois lui survivaient, qui continuaient de pourrir la vie des cauques. Et, ainsi, celle de son petit-fils.
Les songeurs aux nuits ennemies se réunissaient donc dans les bas-fonds d’Oniria. Certains possédaient des chambres d’incubation et les ouvraient alors pour y mener les réunions secrètes. Le rituel consistait à se tenir sous la lumière projetée de sa constellation tutélaire, et de raconter le cauque qui nous avait conduit là. Ensuite, les autres, dont le rôle principal était d’offrir un espace d’écoute et de parole, pouvaient également vous proposer des explications, qui, en général, se voulaient avant tout apaisantes.
Pour Eridan, c’était assez clair : son enfance le pesait aussi fort que vingt ans auparavant et sans ce groupe, il n’aurait pu parler à personne ou presque des cicatrices laissées par ces pierres que, nuit après nuit, il s’acharnait à croire comestibles.

A son tour, Carène s’avança. Carène tirait son nom d’une constellation traversée par la Voie Lactée, un vrai chapelet d’étoiles brillantes qui le protégeaient dans l’obscurité. On sentit au mouvement de ses épaules qu’il affectait un sourire timide. Il lui fallait toujours une minute ou deux, pour regarder ses étoiles éphémères, qui rhabillaient temporairement le plafond. Lorsqu’elles brillaient suffisamment, il se lançait.
– « A l’armée des déchus qui ne trouva pas le chemin
Et fut séduite par l’ivoire posé en la main
D’Epialès, nous te pardonnons tes offenses.
Sans cesse Nyx restaure notre bienveillance. »

Cela faisait longtemps que Josef n’avait pas entendu quelqu’un d’autre que lui réciter la « prière aux Nephilim ». Si l’Exégète la murmurait souvent dans la nuit, elle était partout ailleurs source de superstitions mortifères et de regards biaisés.
– En cette nuit du mois d’Hypnos 2142, je prie Nyx et Hël de soutenir mon chemin vers l’équilibre.
L’assemblée répéta d’une seule voix :
– En cette nuit du mois d’Hypnos 2142, nous prions Nyx et Hël de soutenir ton chemin vers l’équilibre.
Carène soupira et leva les mains vers le ciel.
– Mon songe commence dans le noir, amorça-t-il. Le noir total, au point de me demander vraiment si je rêve, et si je ne viens simplement pas de fermer les yeux. Au bout de quelques instants, je comprends que je marche, sans rien y voir ; je marche dans un grand champ cotonneux. Puis le coton se transforme en gravier sous mes pieds, je commence à avoir mal, d’une douleur lancinante mais qui n’est pas localisée. C’est comme si c’était le fait d’être humain qui était douloureux. Puis je tombe tête la première dans un trou. Je ne vois toujours rien, mais je tâte les bords et comprends que le trou fait ma taille. Des insectes gluants s’enroulent autour de mes doigts. Je secoue les mains mais je ne parviens pas à m’en débarrasser. Je suis dans une tombe, voilà ce que je me dis. Mais je ne suis pas tout seul. Je le sais, comme on sait les choses dans les songes : il y a d’autres personnes avec moi sous terre. Je m’allonge sur le dos.
Des murmures intrigués s’élevèrent parmi les gens présents. Josef voulut exiger le silence mais craignit de trahir son anonymat par une assurance trop marquée. Carène continua :
– Mes yeux commencent à s’habituer à l’obscurité. Pourtant, il n’y a pas d’étoiles, pas de lune non plus ; plutôt des essaims de lumières bleues qui vrombissent comme des abeilles.
– Des microbots ? demanda une voix dans l’assemblée.
– Je le crains, articula péniblement Carène.
La mention de ce nom, « microbot », en ce lieu, parut obscène à Josef, et il crut comprendre que parmi ces compagnons nocturnes, certains ne devaient pas hésiter à passer la brèche de temps en temps pour s’engouffrer dans les nuits édistyennes. Le cauque continua :
– Je distingue un cippe au-dessus de ma tête. Je ne peux pas les voir, mais je sens qu’il y en a d’autres autour. Je crois que je suis dans un cimetière et je commence à avoir peur car mes yeux sont grand ouverts.
Sans s’en rendre compte, Carène avait commencé à parler plus bas, et les autres s’étaient resserrés autour de lui pour être certains de ne pas perdre une miette du récit.
– Et puis…
– Il y a eu une vive lumière, c’est ça ? dit une voix de femme. Josef sonda le groupe d’un regard mais ne parvint pas à distinguer de quelle capuche la voix s’était extraite.
– Non, pas exactement. C’était toujours les essaims… Les microbots, articula difficilement Carène, comme s’il lui était impossible d’admettre la présence de ces machines dans son songe.
C’était la lumière bleue et douce… Les essaims se sont rapprochés, et ils ont commencé à me ronger, à vouloir entrer en moi, par mes oreilles, ma bouche, mes yeux qui n’étaient pas cousus…Et je me suis réveillé, effrayé, en sueur.

Le récit de Carène fut suivi d’un long silence. Josef baissa la tête. Le cauchemar, n’était-ce pas qu’un point de vue ? Si cet homme avait accueilli cette lumière bleue, s’il avait voulu l’accueillir, s’il avait pu, il y aurait eu fort à parier qu’il ne se serait pas tenu là, dans les coulisses d’une chambre d’incubation miteuse, en pleine nuit, terrorisé à l’idée de fermer les yeux. Facile à dire, pensa-t-il ensuite. Si lui-même se tenait là, c’était bien parce que la théorie restait plus alléchante et accessible que la pratique. Facile à dire, à l’état de veille, plein de tous ses réflexes et de tous ses refoulements. Facile à dire, quand il était si aisé de simplement penser à autre chose, de s’absorber dans le travail, dans une vie sentimentale, dans la concrétude. Facile à dire, lorsqu’on n’était pas désarmé de son propre corps.

– C’est étrange.
Une jeune voix, à peine sortie de l’adolescence, brisait le pesant silence.
– C’est étrange, répéta-t-elle, je fais moi aussi un songe assez semblable. Vous croyez que ça pourrait être un cas de songe collectif ? C’est déjà arrivé, par le passé. »

 

 

 

 

Le corps est au fond du trou. Un trou peu profond, béant sur le ciel.
Le corps est au fond du trou et le corps n’est pas seul. Il ne les voit pas, mais il sent les ombres qui se tiennent autour de lui, peut-être elles aussi couchées dans d’autres trous : des tombes, peut-être. C’est impossible de le savoir, tant l’obscurité est épaisse, tant il semble faire noir à l’intérieur et à l’extérieur de la chair. Mais le corps est au fond du trou et ses yeux sont ouverts, c’est certain.
Les mâchoires font mal. Elles tirent. Les dents menacent de se déchausser. Inexplicablement, elles brûlent. Et les yeux aussi commencent à bouillir.

Soudain, il fait clair. D’une clarté que l’on n’a jamais vu jaillir de nulle part : ni d’une lampe, ni d’un feu, ni du ciel. C’est ainsi sans doute que le soleil doit briller, d’une clarté nucléaire, derrière l’opaque rideau de pollution qui couvre la Terre.
Mais il fait toujours nuit. Car la lumière ne vient pas du dehors. Elle vient de l’intérieur du crâne, elle vient de l’os, elle vient du cerveau. Et elle brûle.

La bouche veut résister. Garder la lumière, si douloureuse soit-elle, au-dedans. Mais les dents qui fondent et qu’il faut avaler. La gorge sèche ; le besoin d’air. Et les yeux qui ne sont pas scellés, car l’on n’est pas mort. Pas encore. Toujours pas.

Et puis le corps lâche. Comme une évidence, inévitable et suraiguë. Comme il faudrait cracher.
Le brasier des organes déchire les mandibules. Il carbonise la langue. Il calcine les narines. Il descelle les yeux et force à voir qu’il se déverse sur le monde.

Une naissance.

***

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