Les Fourches caudines – Episode 20

Prison panoptique
Prison panoptique de Kilmainham, en Irlande.

 

 

 

***

« Héliä, réveille-toi, allez, essaya Isaac en lui secouant doucement l’épaule. Tu ne peux plus te permettre d’être en retard, lève-toi.
La jeune fille passa une main sur son visage et, les yeux à peine ouverts, jeta deux regards-réflexes sur sa montre à gousset.
– Dix minutes, Isaac, couvre-moi dix minutes, s’il te plait, demanda-t-elle en remontant le mécanisme de l’objet.
– C’est la dernière fois que je te couvre. Je n’ai pas à faire ça, tu le sais très bien.
– Oui, je sais. Je fais au plus vite. »

 

Elle attachait ses cheveux quand elle finit par arriver, levant autour d’elle des regards émerveillés. Les murs troués de fenêtres formaient une étrange bâtisse : une multitude de salles plus ou moins grandes, du premier au troisième étage, donnaient toutes sur une gigantesque cour centrale au sein de laquelle s’élevait une espèce de phare qu’on était en train d’habiller de couleurs vives.
Isaac lui fit signe depuis le deuxième étage et Héliä s’engagea dans le gigantesque escalier qu’elle gravit en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Rejoignant Guillaux, elle le trouva en compagnie d’une jeune personne androgyne affublée d’une jambe de bois. La jeune fille n’en avait jamais vu et eut du mal à réprimer sa curiosité. Comment disait-on, déjà ? « Estropié » ?
– Voici Maëlys, dit Isaac.
– Enchantée, répondit Héliä. Mes excuses pour le retard.
Elle avisa le long couloir qui lui faisait face pour détourner son attention de la jambe mutilée.
– C’est une ancienne prison panoptique, expliqua Guillaux.
– Bon sang, répondit la jeune fille. Je ne savais pas qu’il en existait encore.
– Elles sont rares, concéda Maëlys. Quelques-unes ont survécu à la surveillance informatisée. Notre ZAD s’est construite autour de celle-ci ; mais nous venons seulement d’obtenir tous les matériaux dont nous avons besoin pour en faire une école. Jusqu’à présent, c’était un « marché » couvert. Suivez-moi, ajouta-t-elle dans un sourire.
Instinctivement, Héliä se rapprocha d’Isaac alors qu’ils longeaient tous deux les anciennes cellules qui, progressivement, se transformeraient en salles de classe. On avait troué le mur d’autant de fenêtres que l’on pouvait et la chaleur était écrasante. Les parois intermédiaires avaient été abattues pour créer des espaces de taille variable, dans lesquels résonnait la marche irrégulière de Maëlys.
– Il fait chaud, commenta leur guide, visiblement habituée à ce que cette remarque soit la première qu’on lui fasse. Pour les fenêtres, on envisage un film solaire isolant, qui captera les UV tout en rejetant la chaleur. L’énergie pourra être réutilisée, si on trouve un moyen assez pérenne de la stocker.

Héliä lança un regard insistant vers Isaac. Avant que de vivre avec lui, sa manie de garder partout un col roulé ou son écharpe ne l’avait jamais frappée. Dans les salles climatisées de Bogus, durant les quelques nuits sombres où ils s’étaient donné rendez-vous, cela ne paraissait pas surprenant. Mais depuis qu’ils étaient colocataires, Héliä n’avait pas plus vu le cou d’Isaac, et commençait à se poser des questions sur cette furieuse manie.
Elle se doutait bien qu’il cherchait à cacher quelque chose, mais quoi ? Une cicatrice ? Une marque de brûlure ? Et quoi qu’il en fût, pourquoi la cacher ? Ce n’était plus vraiment Edistyä, ici ; et les gens avaient appris à ériger leurs différences en étendard. De quelles moqueries pouvait-il bien avoir peur ? Héliä se jura de lui poser un jour la question, de manière frontale ; d’autant plus qu’il faisait semblant alors de ne pas comprendre pourquoi elle le fixait ainsi.
Isaac suerait encore longtemps sous son écharpe ou sous ses pulls, même autour du feu collectif, le soir, même en bêchant la terre sous un soleil de plomb, même lorsqu’ils ne seraient que tous les deux, chez eux, dans la lumière des aubes étouffantes de Petil. L’impudeur serait longue à se dissiper.

Isaac resserra son écharpe autour de son cou et observa les marques laissées au sol et au plafond par les barreaux des cellules, tous arrachés dès la prise de possession des lieux. Il se souvenait de les avoir vus lors de leur arrivée : ils servaient désormais de tuteurs dans le potager central, et la nature avait repris sur eux tous ses droits. Toutes les salles, sans quatrième mur, s’ouvraient donc librement sur les couloirs, qui eux-mêmes donnaient sur l’immense cour, où avait démarré l’installation d’un foyer qu’on voulait le plus convivial possible. Quelques enfants de tous âges s’y affairaient à peindre les murs.
– On a très envie d’installer des stroboscopes et un DJ en haut de cette tour, commenta Maëlys en souriant. Pour faire de grandes fêtes dans l’atrium. Ce ne sera pas une école silencieuse. Toutes les salles seront adjacentes et communicantes. J’espère que cela ne vous dérange pas.
Isaac sourit, pour toutes les fois où il aurait aimé que ses élèves puissent hurler autant que nécessaire.
– Les murs, en priorité ceux qui donnent sur l’extérieur, ont été renforcés d’une couche de béton cellulaire. Nous n’avons pas encore testé un véritable hiver à l’intérieur, mais nous avons bon espoir que le bâtiment puisse être complètement autonome en termes de chauffage. Nous avons presque terminé l’installation du réseau à courant alternatif. Voilà nous y sommes, conclut-elle un peu brutalement.
Rien ne distinguait la salle des autres et Isaac et Héliä se heurtèrent dans la précipitation de l’arrêt.
– Bienvenue chez vous, dit Maëlys, appuyant ses larges épaules sur l’un des murs.

Le trio s’engouffra dans la salle, un grand rectangle d’une vingtaine de mètres de long pour cinq à six de large.
– La largeur des cellules, forcément, commenta Maëlys sans que Guillaux n’ait eu à formuler aucune question.
Ce dernier sentit remonter en lui son pas de professeur, abandonné depuis des mois, et parcourut la salle d’une démarche leste et cadencée. Héliä, elle, caressait les murs du bout des doigts et s’arrêta derrière la fenêtre, qui donnait sur un grand espace vert, dont une partie servirait de cour de récréation, et une autre de champ, pour que les élèves puissent cultiver eux-mêmes ce qu’ils mangeraient le midi.
– Le réfectoire sera tout en haut. Une grande table occupera tout le dernier étage, continua leur guide. Enfin, c’est ce que nous souhaitons, mais nous devons régler le problème de stockage et de phyto-épuration des eaux de pluie collectées sur le toit.
Héliä acquiesça en baillant discrètement, et revint au centre de la salle.
– Où va-t-on mettre ton bureau, Isaac ? demanda-t-elle, avec toute la naïveté imparable qui la caractérisait parfois.
Guillaux ne put retenir l’éclat de rire. Maëlys eut un léger rictus.
– Me demander où serait ton bureau aurait été à peine plus acceptable.
– Quoi ? s’étonna Héliä, mal réveillée encore.

La lumière du soleil frappa les lunettes d’Héliä, minuscule au cœur de cette pièce gigantesque, et Isaac se laissa envahir par de vieux relents poétiques : qu’Héliä se tienne là, dans une ancienne prison reconvertie en école, debout sur les gravats de la reconstruction, lui paraissait un symbole en soi. A dévorer des yeux son incertitude, il sut qu’il ne l’avait jamais perdue, et ne la perdrait probablement jamais. Tant qu’elle aurait ce regard-là, déterminé mais incertain de sa propre intelligence – ce qui constituait en soi la plus grande marque d’esprit ; tant qu’elle aurait ces yeux-là pour voir le monde, Héliä demeurerait intacte. Elle en venait à lui paraitre totalement invulnérable, comme si l’Existence elle-même ne pouvait lui faire du mal sans s’automutiler. La poésie prenait en lui des teintes religieuses et Isaac se pressa la nuque pour se débarrasser de ses visions.

– Je n’aurai pas de bureau, expliqua-t-il. Hors de question de rétablir cette frontière.

Héliä fronça les sourcils. En dépit de son intelligence, il lui était difficile de concevoir une autre façon d’organiser la salle de classe. Sa scolarité s’était tout entière faite sous l’égide des entreprises, avec leurs codes, leur organisation hiérarchisée à grands renforts de badges de couleur et de bureaux clos. Recréer une école libre signifiait pour elle, avant toute chose, rendre à chacun sa part d’intimité. Elle ne s’était simplement jamais donné la peine de penser vraiment à ce qu’un tel établissement pouvait être d’autre. Oter les pressions, les caméras, les collectes de données, certes ; mais après ?
Il ne lui fallut pourtant qu’une minute à peine pour dire, coupant l’herbe sous le pied de Maëlys qui s’apprêtait à intervenir :
– Les élèves feront cours.
La jeune guide sembla déçue de n’avoir pu cette fois expliquer elle-même les choses, alors elle ajouta d’un ton assuré, faisant claquer son membre de bois sur le sol :
– Nous n’aurons pas de directeur. Tout au plus quelques référents, dont Isaac. Dont toi, aussi, si c’est ce que tu veux.
Isaac regarda Héliä, qui craignait d’avoir vexé Maëlys – elle fixait ses pieds, tordait ses doigts ; et il sourit.
– L’idée des classes communicantes est de pouvoir faciliter la circulation des élèves entre les cours, reprit Maëlys. Il faut encore que l’on travaille sur l’organisation, mais les principes de base seront sensiblement les mêmes que pour les établissements autogérés qui ont tenté l’expérience avant nous. Nous n’avons pas envie de quelque chose de figé, où les élèves resteraient assis toute la journée. Pas d’obligation de suivi, sauf pour les groupes de base. Mais il nous faut quand même un système assez carré pour fonctionner. Nous pensons passer par les objectifs – pédagogiques, humains, pratiques… : les élèves devront identifier leurs besoins ainsi que ceux de la communauté, et fixer eux-mêmes lesdits objectifs ; aux membres de l’équipe éducative de faire en sorte qu’ils les réalisent, en étant tuteurs – et non maitres. Pour ça, on a pensé à favoriser la cohésion par des activités responsables collectives : potager, que vous voyez dehors, gestion des conflits internes, aide scolaire, restauration, menues réparations ; tout ça sera géré par les enfants et les adultes, ensemble. C’est pour les plus petits que ce sera le plus compliqué, mais nous comptons sur l’implication des autres pour les aider. Quant aux cours, on voudrait du transdisciplinaire autant que possible. J’ai cru comprendre que la pratique artistique t’intéressait particulièrement ? demanda-t-elle en se tournant vers Isaac.
– Oui. C’est fondamental. Comme la philosophie. Mais je sais aussi laver par terre et j’ai quelques très bonnes recettes de sorgho.
A la faveur du laïus que Maëlys venait de faire, et du contraste singulier qu’il formait avec la réponse si concise d’Isaac, Héliä remarqua que son ancien enseignant parlait peu. Même lors des débats, il ne lâchait souvent qu’une ou deux phrases. Simples, efficaces, mais rares, comme s’il s’était déjà usé seul, plusieurs fois, dans les mêmes questionnements. C’était avec elle qu’il était probablement le plus disert.

Elle n’osait pas encore lui poser la question fatidique : celle de son rôle à elle. Elle ne serait pas une élève, pas au sens strict – tout le monde l’était un peu, ici, de ce qu’elle avait compris – mais pouvait-elle être « membre de l’équipe pédagogique » ? Et dans quel domaine ? Cumuler des apprentissages était une chose ; les transmettre en était une tout autre.
Si Isaac ne lui avait rien précisé, c’était certainement parce qu’il attendait qu’elle-même trouve ce qu’elle voulait faire. C’était en soi tout un programme lorsqu’on sortait de presque dix-sept ans d’existence dans un Etat qui décidait de tout pour vous. Héliä se promit qu’en rentrant le soir, elle ferait la liste de ses savoirs, celle de ce qu’elle voulait apprendre et des moyens d’y parvenir. Elle ignorait encore que la liste serait si longue qu’elle y passerait plusieurs semaines. Elle ignorait également que ce faisant, elle menait déjà à bien tout ce qu’Isaac espérait pour elle.

 

 

Le sujet de l’autogestion refit surface le soir-même, lors d’un dîner collectif dans l’agora, avec Nils, musicien ; Tara, boulangère et – au grand dam d’Héliä – Bastien, architecte.
Ce n’était pas vraiment qu’il n’y avait pas de professeur – la jeune fille se rendit compte que c’était cette formulation qui l’avait gênée dans sa compréhension, quelques heures plus tôt. Il s’agissait davantage de faire sauter les barrières d’autorité et de connaissances toutes puissantes. L’idée était que dans l’espace de la classe, chacun avait à apprendre de et à l’autre, peu importe son âge et ses prédispositions. Feu l’enseignant devenait davantage un guide, qui osait vous pousser vers vos difficultés et admettre les siennes propres. Il n’avait sur l’enfant que l’avantage d’un autre point de vue. Pas de programme, pas d’évaluation, encore moins d’examens. L’école devenait un moyen de reconquérir sa liberté et de bâtir son individualité. Ses interlocuteurs avaient offert à Héliä une foule d’exemples tirés du passé, de pédagogies qu’on avait rapidement étouffées car leur rendement sur le marché était trop aléatoire, voire foncièrement négatif : ainsi, le travail tel qu’elle l’avait connu en basse-population était une valeur méprisée par la plupart des habitants d’Alias.

– Partout dans le monde, expliqua Bastien, on a quasiment toujours testé le même schéma. Le prof d’un côté, les élèves de l’autre. Regarde les voitures d’il y a deux siècles, et regarde celles d’aujourd’hui : elles ont considérablement évolué. Regarde les matériaux de construction d’il y a deux siècles, et regarde ceux d’aujourd’hui : ils ont considérablement évolué. Regarde les hôpitaux d’il y a deux siècles et regarde ceux d’aujourd’hui : même constat…
– J’ai compris, répondit sèchement Héliä.
Sa rudesse fit sourire Bastien qui continua néanmoins :
– Oui, je sais, tu sais tout. Quoi qu’il en soit, regarde les salles de classe d’il y a deux siècles et regarde celles d’aujourd’hui : rien n’a changé, ou si peu. Bien sûr, on a intégré quelques technologies supplémentaires, quelques outils, pour se donner l’illusion de l’évolution, mais on n’a jamais cherché à remettre en cause le modèle même qui régit nos écoles. Jamais vraiment. Je veux dire… On prétend créer des êtres libres avec un système rigide et unitaire. Ça ne te parait pas antithétique ?
Héliä sombra en pleine réflexion ; Isaac, assis à l’autre bout de la table, le remarqua au regard qu’elle avait dans ces moments-là, complètement absent pour les autres ; infiniment présent à elle-même. Il le savait : elle repensait tout, depuis le commencement ; et nul doute que le lendemain elle aurait déjà des idées extraordinaires à glisser au petit-déjeuner entre le pain et la confiture.
– Je ne sais pas tout, maugréa-t-elle quand même à l’adresse de Bastien, qui se mit à rire.
– L’enseignant doit tout faire pour devenir inutile, avait reformulé Isaac.
– Mais il faut bien que quelqu’un leur fasse faire ce qu’ils n’ont pas envie de faire ! s’était alors exclamé Hugo, agriculteur, qui passait par là et s’installa avec eux, apportant avec lui une corbeille de fruits ronds et rouges, dont il fit la distribution à la volée. Regarde en hiver, c’est la pénurie de mains !

Héliä se fit la remarque qu’elle classait toujours les gens en fonction de leur profession ; cela ne l’avait jamais aussi peu gênée qu’en cet instant, tant les habitants d’Alias portaient leur « travail » comme un étendard de passion. Les métiers n’en étaient même plus vraiment : il s’agissait de dominantes dans lesquelles les utopistes se sentaient particulièrement à l’aise ; mais tous se targuaient d’être ou de vouloir devenir multifonction.
Elle se demanda qui faisait les tâches qu’elle jugeait ingrates : on ne pouvait être passionné par le fait de nettoyer les toilettes publiques, par exemple. Mais avait-on besoin de nettoyer les toilettes publiques, ici, où chacun prétendait être mieux éduqué ? Et par ailleurs, n’y avait-il pas partout de ceux-là qui profitaient des autres, de ceux-là qui désiraient un instant, si court fût-il, ne pas avoir à assumer les conséquences de leurs actes ? La présence humaine ne sous-entendait-elle pas toujours l’égoïsme, à un moment donné, pour une raison ou pour une autre ; inévitable, nécessaire ?
L’agriculteur continua :
– Si un enfant ne va que vers ce qui l’intéresse, il pourra passer à côté de choses qui le passionneraient, mais pour lesquelles il devrait se forcer un peu.
– Il faut créer la nécessité du savoir alors, ou passer par le jeu, lui répondit une femme assise un peu plus loin.

Isaac et Héliä échangèrent un regard d’un bout à l’autre de la table, et il ne leur en fallut pas davantage pour comprendre que la même crainte les habitait : à Alias, formait-on des surhumains, ou des pestiférés ? D’un point de vue évolutif, progressait-on ? Régressait-on ?
Guillaux tira légèrement sur le col de son pull et recula pour se placer dans l’ombre d’un parasol.

Tâcher de devenir multiple était un idéal qu’il s’efforcerait d’incarner. Héliä n’avait jamais pensé qu’il pouvait devenir tout à coup si actif, et, le temps de prendre ses marques dans la communauté, elle s’était efforcée de le suivre lorsqu’il aidait à la préparation des repas collectifs, puis bêchait le potager, lorsqu’il se rendait ensuite à l’école pour travailler sur les plans et les « cours », revenait organiser la bibliothèque du quartier, passait quelques heures à gérer le marché et allait, à la nuit tombée, arroser les plantations puis aider au maintien du feu collectif, autour duquel il alimentait de ses aphorismes les débats philosophiques que la nuit, l’alcool et l’euphorie engendraient inévitablement. Sans compter les longues heures durant lesquelles il s’absentait pour revenir avec des caisses de livres de papier ou tout autre matériau utile. Il lui arrivait même de se relever la nuit pour effectuer quelques tours de garde impromptus. Une fois, Héliä, sortant du lit pour effectuer sa traditionnelle pause nocturne, s’apercevrait qu’il avait laissé son écharpe sur le canapé.

Le dernier argument soulevé s’enflamma comme une traînée de poudre et la tablée se lança dans l’éternel débat de la rentabilité.
– Ah bah oui, passons entièrement par le jeu, déclara Hugo. Faisons des incapables ! Divertissons-les ! C’est vrai que ce n’est pas du tout ce qu’on a essayé de fuir ! Quand ensuite ils essaieront de s’intégrer à la société, ils se rendront compte qu’ils ne sont bons à rien ou pensent trop différemment. Ou ils reviendront aux divertissements abrutissants plus vite encore qu’ils ne les ont quittés.
– Comment ça, « bons à rien » ? As-tu une vague idée de tout ce que la coopération permet d’apprendre ? On l’oublie trop souvent, mais elle est source d’évolution aussi, plus encore que la compétition, répondit Greg, un motard cinquantenaire dont le visage disparaissait sous une vaste barbe noire.
– Moi j’ai encore du mal à y croire, essaya Tara. On a vu d’autres exemples. Par le passé déjà, les élèves qui sortaient d’établissements autogérés avaient cinq fois moins de chances d’obtenir un diplôme, et donc encore moins de trouver un travail. Longtemps, nos modèles n’ont été que des modèles de la deuxième chance, un rattrapage pour revenir ensuite dans la vie traditionnelle. Depuis la privatisation du système scolaire, c’est encore pire. J’adore être ici, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour que ça fonctionne ; mais cette histoire d’école, sur le long terme, sur plusieurs générations, vraiment, je ne parviens pas à y croire sans condition.
– Tes peurs sont légitimes, la rassura Bastien. Moi aussi j’étais dubitatif au début. Mais ces diplômes dont tu parles, sur quels critères de réussite sont-ils fondés ? Je vais te le dire, moi : des critères aléatoires, qui peuvent et doivent être changés. Penses-tu qu’au moment de mourir, nos regrets vont aux examens que l’on n’a pas passés ? Aux diplômes que l’on n’a pas eus ? Quant à trouver un travail : pourquoi ? Pour servir Edistyä ? Pour gagner encore plus d’argent et le lui reverser ? Vivre pour travailler ? Pour se rendre esclave soi-même ? On est libre une fois qu’on a compris ce que l’on est capable de donner aux autres et de se donner à soi. Si ton envie, c’est de faire de la musique, ou d’écrire un bouquin, pourquoi devrais-tu te forcer à sacrifier ton temps pour un diplôme qui ne t’intéresse pas ? Pourquoi devrais-tu être seule dans ta démarche à lutter contre un monde qui ne veut pas te laisser vivre ta passion ?
– Je comprends ce que tu veux dire, répondit son interlocutrice, mais…
A ce moment, quelqu’un passa en hurlant :
– Besoin d’aide pour débarrasser les tables et faire la vaisselle !
Sans interrompre leur discussion, les uns et les autres se levèrent autour d’Isaac et Héliä et commencèrent d’empiler les assiettes.
– Mais… A force de vivre entre nous, on risque pas de se scléroser, de ne s’intéresser à rien d’autre, de se croire suffisants ? Une école vit de la diversité. D’où va venir celle dont nous avons besoin ?
– Merci, chefs ! cria Bastien à l’égard d’un couple qui passait là, et qui avait mené ce jour la confection du repas. Voyant qu’Héliä le regardait, le jeune homme lui adressa un clin d’œil, ce qui l’énerva, la fit rougir, et donc l’énerva plus encore. Bastien rit à nouveau et reprit, se grattant la tête :
– En ce qui me concerne, la sclérose est partout sauf ici. Je n’ai pas passé une seule journée à Alias où je me sois senti contraint.

Héliä et Isaac, qui n’avaient pas cessé de s’observer fixement, saisirent en même temps leur assiette et se dirigèrent vers le lombricomposteur situé non loin. Guillaux dit à l’adresse de Tara :
– Ce que Bastien essaie de te dire, c’est que tout revient à une question de respect. Avec le vrai respect vient la responsabilité, de soi, des autres. Si tu sens que tu as besoin de t’étendre, de devenir plus, et que tu te respectes suffisamment, tu te donneras toujours les moyens d’y parvenir. Et puis, ici, il y aura toujours des gens pour t’aider. Des gens qui ne te demanderont rien en retour que le respect. Parce qu’aider est déjà une fin en soi.
Ce disant, Isaac libéra la jeune fille de son assiette et entreprit un peu de nettoyage autour de la table. Héliä était restée debout à un mètre ou deux de lui pendant qu’il expliquait son point de vue, plus longuement qu’il n’en avait l’habitude ; puis finalement elle s’était rapprochée.
– Qu’est-ce qui te tracasse, Héliä ? demanda-t-il, reconnaissant, presque à la perfection désormais, les moindres interrogations qui se peignaient sur son visage.
– Je suis désolée pour toi, Isaac.
Ce fut au tour de Guillaux d’avoir l’air circonspect. Héliä continua :
– Que tu aies eu à subir Edistyä, Bogus, tout ça. Je suis désolée.

L’enseignant arrêta ce qu’il était en train de faire et fixa la jeune fille un instant. Pour sûr il pouvait lire son visage, mais toujours ses pensées prendraient quelque détour qui lui demeurerait obscur, et elle lui reviendrait comme inconnue.
Guillaux fit le tour de la table et posa une main sur l’épaule d’Héliä.
– Ne sois pas désolée, Héliä. Sans Edistyä, sans Bogus, je ne t’aurais jamais rencontrée. Le courage dont j’avais besoin pour être libre, c’est à travers toi que je l’ai trouvé. Pour ma part, je n’ai ni regrets ni remords.
La jeune fille sembla revenir à elle : la timidité la rhabilla comme un manteau.
– Allez viens, reprit Guillaux en souriant, on a de la vaisselle à faire. »

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