La question des clichés

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Bien le bonjour chers lecteurs et chères lectrices,

Aujourd’hui, j’avais envie de mener une petite réflexion sur le cliché, ce que c’est et s’il faut l’éviter.

 

Qu’est-ce que le cliché ?

Le cliché, c’est une situation, une image ou une formulation qui a été tant utilisée qu’elle a perdu de sa saveur. Dans le meilleur des cas, elle empêchera l’immersion de votre lecteur à un moment donné ; dans le pire des cas, le cliché nuira à l’intrigue voire la rendra prévisible et fera fermer le livre. Mais qu’est-ce qui fait vraiment que le cliché est un problème ? Le fait qu’il ait été souvent utilisé avant ? A ce titre, nous pourrions qualifier de « clichés » de nombreuses scènes tirées des plus beaux romans romantiques du XIXè siècle. Alors, allons un peu plus loin.

 

D’où vient le cliché ?

Le cliché peut venir d’une tradition littéraire et artistique si ancrée qu’elle a profondément marqué notre imaginaire. A dire vrai, les mouvements littéraires sont certainement fondés sur de nombreux clichés (celui de la femme muse est sans doute le plus pérenne, depuis les Muses de l’Antiquité jusqu’aux poètes surréalistes, puis chez Duras – à sa manière certes, mais quand même – , et encore aujourd’hui chez Nothomb ou à travers la figure dite de la «Mary Sue », l’héroïne géniale à laquelle on n’a rien à reprocher). Ce n’est pas nécessairement quelque chose que l’on contrôle et l’utilisation du cliché se fait la plupart du temps inconsciemment, ce qui le rend si difficile à éviter.

On lit parfois que le cliché peut également venir d’un manque d’imagination. Je ne sais pas trop quoi penser de ça, dans la mesure où le mot « imagination » me parait lui-même un cliché un fourre-tout, comme le mot « talent », un vocable bien pratique qu’on convoque lorsqu’on veut parler d’un art dont on ne sait comment il fonctionne. Entend-on par là « manque d’originalité » ? Le manque d’originalité peut alors venir d’un manque de culture, une méconnaissance de ce qui a déjà été fait et donc une impossibilité de s’en défaire. Ainsi, on ne le dira jamais assez non plus : « Ecrire, c’est lire ». (Merci Sartre – je ne dis pas souvent merci à Sartre.)

 

Quelques exemples de clichés

Lorsqu’on farfouille sur Internet pour trouver des exemples de clichés, on rencontre d’abord ceux qui concernent les personnages :

  • le héros beau et intelligent et gentil et riche, l’héroïne belle et intelligente et gentille et riche, ou au contraire le personnage qui n’a aucune morale, jamais, au point d’en devenir incohérent, le méchant toujours méchant ou encore le personnage qui choisira toujours la bonne chose à faire, même quand on menace de lâcher l’intégralité des membres de sa famille depuis un pont suspendu au-dessus d’un lac rempli d’alligators pas végans du tout.
  • le couple éperdument amoureux qui n’a jamais connu d’ombre au tableau (ce qui est à mon humble avis une contradiction dans les termes).
  • Le héros, l’unique, l’élu, pur de cœur et d’esprit, à la Frodon, à la Harry Potter… Ce qui soulève un premier point important : cliché n’est pas forcément synonyme de navet.

Pour moi, ces clichés relèvent plus d’un manque d’élaboration du personnage, un manque de recherche de complexité résultant souvent d’un manque de travail et d’observation des gens qui vous entourent. Reproduire la complexité du réel est bien, à mon sens, la chose la plus difficile lorsqu’on crée.

Nous rencontrons ensuite les clichés de situation : un baiser au coucher de soleil, une scène de révélation à la « je suis ton père », le retour de la personne que le ou la protagoniste a aimé sans succès toute sa vie, la scène qui parait inutile mais se révélera être un élément clef de l’intrigue, la typique scène sex, drugs and rock n’roll, le flash-back (« Je vais vous expliquer comment j’en suis arrivé là. »)

Je m’attarderai d’abord sur la scène de révélation à la « je suis ton père ». Le retournement de situation, élément clef des récits médiévaux, puis des comédies du XVIIème et surtout, enfin, du vaudeville du XVIIIème, a été également très utilisé au XIXème, par exemple dans les nouvelles de Maupassant. Il reste l’un des mécanismes efficaces de très grandes séries comme Game of thrones ou Westworld, au point de pousser les spectateurs à créer des sites où ils échafaudent sans fin des théories pour patienter d’une saison à l’autre. Encore une fois, je ne pense pas que le retournement de situation soit un cliché en soi : une fois encore, tout dépend de la subtilité avec laquelle il est amené. Si on le voit venir avec ses gros sabots depuis plusieurs chapitres, il lassera, c’est sûr. A ce titre, le retournement devenu éculé est celui du dédoublement de personnalité que l’on trouvait dans Fight Club ou encore Cosmétique de l’ennemi. Tout est affaire de travail, donc ; d’une lente élaboration de détails qui sauront faire sens ensemble au bon moment.

Il convient donc de réussir à se mettre à la place du lecteur et d’appréhender ses réactions, de jouer avec ses attentes. J’ai écrit une fois une nouvelle sur la violence conjugale. Le personnage, d’abord asexué, parlait de ses peurs, de sa terreur de la violence qu’il sentait monter dans l’air, de son dégout de l’existence. Tous mes (quelques) lecteurs ont cru qu’ils étaient en train de partager le point de vue de l’épouse, voire que c’était le mari qui était battu : que nenni, c’était bien lui qui était violent, mais montré comme victime de sa violence. Mais prévoir la réaction des lecteurs est complexe et dépend du public auquel vous vous adressez : il est plus aisé de surprendre le lecteur du dimanche que le lecteur assidu qui est à l’affût du moindre détail et connait les rouages. Ce qui nous permet de soulever un autre point important : le cliché est tout autant sinon plus dans le regard du lecteur que sous votre plume.

Autre exemple qui me tient à cœur : le flash-back. La méthode qui consiste à vous montrer un personnage dans une situation puis à revenir en arrière pour vous expliquer comment il en est arrivé là. Personnellement, je ne considère pas cela comme un cliché – non plus-, mais comme un mécanisme narratif, par ailleurs extrêmement efficace, et qui ouvre d’ailleurs mon précédent roman, ou encore Fight Club. Je citerais davantage comme cliché un autre ressort narratif, très efficace lui aussi, mais qui doit être dosé avec soin ou utilisé en toute connaissance de cause : la scène trop joyeuse pour qu’il ne se passe pas quelque chose d’horrible juste après. Vous savez : les personnages sont heureux, tout se passe bien, trop bien, on est heureux, trop heureux… Et le drame survient qui nous fait retomber de bien plus haut qu’il ne l’aurait fait sans cette scène joyeuse. Le Red Wedding de Game of Thrones reste un bon exemple. Et, attention spoiler, je compte bien m’amuser avec ça à la fin du premier tome des Fourches.

J’ai par ailleurs été surprise de voir considérés comme des clichés des situations qui sont pourtant naturelles dans la vie de tous les jours : un homme qui ne se rase plus quand il est déprimé, ou se met à boire comme une outre/à fumer comme un pompier ; la scène d’amour, la scène de sexe ; l’importance d’un lieu naturel tel que la forêt ou l’océan ; la scène du restaurant ; se tutoyer après une première relation sexuelle ( il y a des gens qui continuent de se vouvoyer ?!) ; la scène du miroir servant de support à une description physique.

Je m’attarderai particulièrement sur la scène d’amour/la scène de sexe, dont je me suis longtemps méfiée, avant de faire mon mémoire de master sur l’érotisme et de dépecer le sujet. Premièrement, il est bon de considérer que l’amour est le sentiment à la fois le plus universel et le plus personnel : rien n’est plus casse-gueule à écrire. Un bon roman amour reste la chose la plus difficile à élaborer. Votre propre expérience, celle du personnage et celle du lecteur se confondent, et il est particulièrement ardu de ne pas glisser. Dans mon précédent roman, qui est un roman d’amour, j’optai carrément pour l’insulte au lecteur : en gros, si tu considères ça comme un cliché, c’est simplement que tu ne l’as jamais vécu et que tu es jaloux. Les mots que j’avais trouvés pour décrire la situation étaient pour moi fidèles à ce que je voulais peindre, et c’était le plus essentiel, pour moi comme pour le personnage : je m’en suis contentée. De plus, cela correspondait à la mentalité du personnage. Voici une modeste leçon que j’ai tirée de mes écrits : quand on est conscient de s’engouffrer dans une porte qui peut paraitre cliché, autant y aller et l’assumer jusqu’au bout.

De son côté, la scène érotique, elle, repose sur un ressort simple : pour qu’il y ait érotisme, il faut qu’il y ait transgression, quelle qu’elle soit. Sans transgression, on tombe dans le prévisible, ce qui signifie soit le sentimentalisme d’un côté, soit la pornographie de l’autre. En gros, pour avoir une bonne scène d’érotisme (au sens large), il faut que les enjeux en soient multiples et pas seulement physique ou sexuels : ils peuvent même être érotiques sans être sexuels (la révélation du prénom de Pannonique dans Acide Sulfurique est pour moi aussi parlant que La Maladie de la mort de Marguerite Duras). Mais cela fera sûrement l’objet d’un autre article, un jour (durant le tome 2…ou avant, peut-être ? haha) Quoi qu’il en soit, je ne saurais que trop vous conseiller la lecture de l’ouvrage de Gilles Mayné, Pornographie, violence obscène, érotisme, si le sujet vous intéresse.

J’ai aussi trouvé ces propos par hasard :Je ne m’intéresse pas aux personnages faisant des petites choses de-ci de-là, et finalement rien. Faire la vaisselle, réfléchir, observer le paysage, réfléchir encore… Ça n’avance pas.” (Dan Lazar, de Writers House) A voir sur quels exemples s’appuie Monsieur. Si la scène ne sert en effet à rien du tout, elle est à proscrire. Si elle dépeint le caractère du personnage, aide à plonger dans son état d’esprit, alors je pense qu’elle est tout aussi utile qu’une scène d’action, voire davantage, dans la mesure où elle prépare notre implication émotionnelle dans cette dernière – mais ce n’est une fois encore que mon opinion.

Sur Internet, on entend également parler des clichés de formulation : « Il voulut crier mais aucun son ne franchit ses lèvres. » ; « Il n’avait pas les mots pour décrire à quel point c’était beau. » ; ces foutus points de suspension de m*rde (je les hais, c’est la ponctuation des faibles). On ne pourra jamais trop dire à quel point la précision du vocabulaire est un atout dans l’écriture. Quand votre personnage n’a pas les mots, ce qui arrive parfois dans la vie, il n’a pas les mots. Cela ne sert à rien de dire qu’il ne les a pas : ça ne fait que souligner à quel point vous, surtout, ne les avez pas. Toutefois, la quête du mot juste peut devenir objet narratif en soit (et voilà comment les trois quarts de mes protagonistes se trouvent être eux-mêmes écrivains…)

Certains critiques ou auteurs vont jusqu’à débusquer des expressions toutes faites comme le soleil qui « darde ses rayons » ou encore « regarder en boucle ». J’ai même lu sur un blog la déclaration d’un auteur qui préconisait d’éviter la métaphore, qui est souvent un nid pour le cliché. Le premier point me fait encore réfléchir : je n’y vois pas pour l’instant de clichés ; simplement, à la limite, des expressions figées, comme « être bouchée bée ». Quant à ce qui est d’éviter la métaphore, ce qui n’est pas pour déplaire à un écrivain comme Amélie Nothomb par exemple, je sais que ça ne fonctionnerait pas pour moi, mais alors pas du tout. Trouver une métaphore originale est le but même de mon écriture « ordinaire » (je veux dire, ce que j’écris d’habitude, en dehors des Fourches) : je suis convaincue que le monde peut tenir dans une métaphore bien trouvée. Je suis en train de lire Le Dictionnaire des clichés littéraires d’Hervé Laroche, qui recense les expressions ainsi utilisées jusqu’à plus soif. Certaines sont convaincantes, d’autres beaucoup moins. Je ne sais pas encore trop qu’en penser…

Nous sommes aussi des clichés

Si l’on part du principe qu’un roman, en essence, peu importe ce qu’il raconte, imite la complexité du réel (sans être nécessairement réaliste), il ne faut pas oublier que nous sommes nous aussi des clichés : nos vies sont parfois faites de rebondissements absurdes qu’on n’a pas vu venir, d’épisodes où il semble ne rien se passer ; et personnellement je ne vais pas dire non à un baiser sur la plage ou à une promenade méditative en forêt sous prétexte que certains pensent que c’est un cliché et que je me la joue Werther. Nos expériences sont aussi communes, et parfois répétitives. Il faut en avoir conscience, je pense, lorsqu’on écrit. Savoir doser le cliché, c’est une chose. Chercher à l’éviter à tout prix, c’est risquer aussi de perdre certaines connexions avec le vécu du lecteur et avec votre personnage.

 

S’amuser avec les clichés

N’oublions pas que les clichés offrent également un très bon terrain d’amusement. On peut en jouer, faire croire que l’on arrive vers une conclusion attendue alors que non, les retourner pour les faire jouer à notre avantage, que ce soit ou non de manière parodique, les utiliser pour se moquer de nos personnages. Le plus bel exemple reste le très connu « Et leurs yeux se rencontrèrent. » dans L’Education sentimentale de Flaubert.

 

« Que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée. » (André Gide)

J’ai dit plus haut que le cliché était dans le regard du lecteur : il est aussi dans le regard de l’auteur. Je reste convaincue – mais vous savez, mon romantisme échevelé- que si une scène est authentique pour vous, c’est ce qu’il y a de plus important. Si vous avez travaillé en amont, fait des recherches précises, mais que cela n’a rien changé dans votre façon de percevoir la scène, alors tant pis, gardez-la telle quelle. De toute façon, certains lecteurs trouveront toujours un moyen de voir un cliché là où vous n’en voyez pas, et vice-versa : la production de fictions est aujourd’hui tellement immense et dense que certains éléments se retrouveront forcément chez les uns et les autres. Vous éloigner de ce qui est pour vous authentique est, selon mon opinion, le moyen le plus efficace de foirer un récit. Je rejoins mon ancien protagoniste : un cliché, c’est souvent ce que l’on considère comme un cliché. Une situation, par exemple, ne sera jamais aussi importante en elle-même que la manière dont elle perçue par vos personnages – et vous pouvez d’ailleurs vous amuser avec les décalages entre des situations clichés et les sentiments normalement attendus dans ces situations. Un véritable cliché sonne creux et absolument pas authentique. Retravailler un cliché, jouer avec ses codes, peut le rendre vraiment intéressant.

 

En résumé : faut-il ou non fuir le cliché ; et si oui, comment ?

Je ne vais pas vous dire qu’il ne faut pas fuir le cliché : j’ai Marc Lévy en horreur et ce n’est pas pour rien. Je veux dire, on parle quand même du type qui a écrit un roman où une envoyée de Dieu et un envoyé du diable arrivent sur Terre et tombent amoureux… (*vomis*) Après, ceci dit, c’est très vendeur comme concept.

Hum.

Donc oui, je pense qu’il faut fuir le cliché, mais pas à n’importe quel prix, et notamment pas à celui de l’authenticité.

Comment fuir le cliché ?

  • Cultivez-vous: le cliché vient de la répétition abusive de ce qui est produit dans le paysage artistique. Soyez donc curieux. Soyez également documentés sur les sujets que vous abordez, afin de remplacer les poncifs par de la précision.
  • Soyez précis en termes de vocabulaire: rien ne vaut un bon dictionnaire des synonymes couplé à un dictionnaire type TLFi ou Littré pour choisir ses mots en toute connaissance de causes.
  • Gardez à l’esprit que le regard du lecteur compte pour moitié au moins dans l’élaboration du cliché. Connaissez votre public et sachez pour qui vous écrivez. Et si ce public est avant tout vous-même, alors soit : faites-vous plaisir.
  • Jouez avec les codes: n’abandonnez pas totalement le cliché. Il peut permettre d’élaborer des situations inattendues en jouant avec les attentes du lecteur.

Et dans Les Fourches, alors ?

Personnages et situations se multipliant dans les Fourches, les potentiels clichés se sont eux aussi multipliés. J’ai essayé de les éviter au mieux et, à ce jour, certaines situations se sont révélées plus périlleuses que d’autres. Le premier point problématique reste les relations, en particulier le premier rendez-vous entre Héliä et Lysandre. Je voulais parvenir à éviter le mièvre tout en me moquant légèrement de ces deux adolescents patauds ; c’est pourquoi, pour une autre relation, j’ai opté pour le fait de l’amener à partir du hors-champ, à la manière de celle de Ron et Hermione dans Harry Potter.

L’autre point m’ayant posé problème est celui d’Alias : je ne voulais pas que ses habitants passent trop pour une communauté de hippies utopistes détachés des réalités. J’ai essayé de les ancrer dans le réel avec une documentation précise, mais je sais qu’elle doit encore gagner en force.

Enfin, certains aspects des Fourches restent, à ce stade de l’histoire, volontairement clichés : le personnage d’Héliä parait encore lisse et intouchable ; les Psychonautes ou encore Leiko, la capitale, apparaissent comme les vilains méchants dictateurs – le monde d’Edistyä est encore très manichéen ; Lysandre semble la victime très naïve d’un système qu’il sert les yeux fermés. Mais il conviendra, pour voir les choses changer, de laisser faire le temps…

Voilà pour ma modeste réflexion et mes modestes « conseils ». Ils enfoncent certes quelques portes ouvertes, mais cela me paraissait intéressant d’en parler. Comme d’habitude, bien évidemment, ils n’engagent que moi, et si vous avez d’autres idées concernant les clichés, je suis preneuse !

AM/Lil.

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