Les Fourches caudines – Episode 22

Sylvain Lagarde
Sylvain Lagarde Photographie : mnemospection.com

 

 

***

J’ai du mal à concevoir un monde où la nuit pèserait moins lourd. Je sais Nyx inestimable. Je sais que ses entrailles noires gardent tous les secrets de nos intimités. Mais ça ne peut pas être seulement culturel. J’en serais ravi. Je pourrais alors la défaire.
Mais regardez-la, cette nuit. Elle fait pleinement sens. Il fallait que ce soit elle sur l’ampleur de ce feu, pour le rendre plus tragique ; il fallait la nuit pour avaler si rapidement son regard, et sa silhouette. Il fallait la nuit pour faire ressortir les visages blafards et humides de ce public éploré.
Il me fallait la nuit en moi, sur moi, pour comprendre que ce soir, nous avons deux choses en commun : aucun d’entre nous ne pleure. Pourtant, nous sommes les seuls à savoir que ce que nous avons perdu cette nuit est irremplaçable. Pas les murs, pas les câbles, pas même les idéaux : tout ça se reconstruit. Tout sauf elle, en réalité, est reconstructible.

 Il fallait la nuit pour tomber sur nous comme une promesse de résurrection. Mais nous le savons, tous les deux, nous le savons depuis longtemps : il n’y a rien après la nuit éternelle.
Rien que la liberté.

 

 

 

« Alistair n’est pas irremplaçable. »

« Alistair n’est pas irremplaçable. » Mais qui d’autre pour marcher de manière aussi leste dans la nuit ? Qui d’autre pour les promenades aléatoires redessinant Oniria ?
« Alistair n’est pas irremplaçable. » Mais qui d’autre alors pour arrêter de l’horizon de ses trapèzes les jets de pierres aiguës ? Qui d’autre pour voir pousser des Kosmika à l’orée de ses clavicules ?
« Alistair n’est pas irremplaçable. » Mais qui d’autre pour ces omoplates saillantes, pour l’amas de cheveux épais qui recouvraient la nuque ? Qui d’autre enfin pour ces mains remplies d’Oniramahd ?

« Alistair n’est pas irremplaçable.»

La menace était venue d’Arto, le vieillard affable et cultivé, au détour d’un couloir sans préambule ; mais Josef savait bien que le reste du CDO s’exprimerait de la même manière, pour peu qu’on lui en laissât le loisir. L’avertissement était encore imprécis et informel, mais suffisant déjà pour que l’Exégète eût peur, cette nuit-là, et pour que par-dessus sa nudité noctambule, Alistair soit revêtu d’un léger voile d’inquiétude qui le faisait fantôme dans la nuit noire.
La vérité demeurait que Tark X était infiniment plus remplaçable qu’Alistair. Tous l’étaient. Oniria elle-même aurait pu être autre cette nuit-là, Josef ne s’en serait pas même rendu compte, tant la montagne l’emmenait à présent dans ses propres songes, contournant ici une mare invisible en lieu et place d’une fontaine asséchée, escaladant là une gouttière qui devait être en réalité un arbre. Les autres avaient tant besoin de murs et de mots pour créer des mondes neufs, à leur mesure. Le disciple oneirien, lui, n’avait besoin que de ses jambes.
Personne, à l’exception de Josef, ne saurait ce qui disparaitrait en même temps qu’Alistair, les espaces merveilleux qui seraient alors anéantis, les mâts de cocagne abattus.

La présence du docteur Lordan et les tests auxquels les membres du CDO avaient dû se soumettre avaient achevé de jeter l’huile sur le feu ; et au moindre casque posé sur leur tête avant le sommeil, Elör, Stella, Salomon, Cornélius et Arto fusillaient Josef du regard, voyant dans sa présence fidèle et consciencieuse une ultime provocation de jeunesse désinvolte. Ils avaient dû troquer cartes et nocturnals contre des radios, des scanners, et des kyrielles de diodes épileptiques dont le langage leur demeurait abscons, malgré les explications du scientifique. Plus de dix ans après leurs premières piqures, ils ne décoléraient pas. Avec la même animosité, ils en voulaient à Josef d’ainsi détruire leur monde à eux, leur langage ; leurs bénédictions devenaient symptômes, leurs révélations troubles ; eussent-ils été au courant de ce qui liait Josef à Alistair, ils en auraient profité pour lui en vouloir davantage, avant que de retourner contre lui cette affection défendue.

 

Alistair cessa soudain sa course devant un temple aux Nephilim, et Josef perçut du bruit à l’intérieur. Il s’avança pour prendre son compagnon par le bras, lui faire amorcer un détour pour aller un peu plus loin, mais les épaules du monstre se redressèrent dans la nuit, le corps retrouva sa position initiale : la bête redevenait homme, et Alistair fit volte-face, nu et éveillé. Josef n’avait pas eu le temps de faire un mouvement pour s’éloigner de là.
« Je t’avais dit de ne pas me laisser sortir, cette nuit, dit Alistair, sans reproches, mais de cette voix épaisse si terrifiante pour d’autres.
Le jeune Exégète sentit la différence d’âge et d’expérience qui les séparait toujours dans ces moments-là ; elle fit baisser la température nocturne de quelques degrés, et Josef tendit à Alistair la toge qu’il avait prise en partant.
– Tu ne sais pas ce que c’est, expliqua-t-il, quand ton corps veut marcher. Tu brises tes liens de toute façon.
Alistair saisit la toge de manière un peu revêche :
– Alors tu sais ce qu’il reste à faire.
– C’est hors de question, répliqua Josef sèchement. Tu risquerais de ne plus rêver. On en a déjà parlé. Ça nous nuirait tout autant. Je ne peux pas. Je ne veux pas, articula Josef le plus sérieusement possible.
Mais l’infantilité de cette dernière phrase n’avait pas échappé à la montagne, qui se dérida finalement. Un long sourire franc découpa son visage en deux lorsqu’il admit en riant presque :
– Tu nous feras tuer tous les deux, Josef Tark dixième du nom.
Et il jeta sur ses épaules la toge de l’enfant le plus puissant d’Oniria.

Josef eut à peine le temps de lui rendre son sourire qu’à nouveau le visage d’Alistair se crispa : il venait d’entendre les éclats de voix provenant du temple.
– Il y a des gens là-dedans ? demanda-t-il en s’approchant de la porte.
Josef chercha à le retenir :
– Je suis sûr que ce n’est rien, Alistair, laisse, rentrons, s’il te plait.
Les obstacles que Josef dressait – se mettant au travers de son chemin, tirant sur la toge, attrapant son bras, saisissant ses doigts – furent balayés d’un revers de la main comme un essaim de moustiques, et Tark X se sentit de nouveau minuscule. Alistair colla son oreille au battant de bois ; la lueur d’une lanterne dressée à l’intérieur vacilla doucement sur son profil. Son visage se décomposait à chaque seconde davantage.
– Ce n’est pas rien, décréta-t-il sèchement. Mais ça, j’imagine que tu le savais déjà.
Josef ne parvenait plus à démêler la colère de l’inquiétude. La toge étriquée enserrait les épaules d’Alistair comme une étroite camisole et il aurait voulu le supplier de se rendormir, pour reprendre la route, effleurer peut-être les frontières d’Oniria, voir briller le mur d’Edistyä, ou quelques étoiles ; songer, juste encore un peu.
– Va m’attendre sur le côté, Josef.
– Je t’en prie, Alistair. Laisse-les tranquilles. Ils ne font rien de mal, tu le sais tout aussi bien que moi.
– Il y a d’autres choses que je sais tout aussi bien que toi, dit-il en posant sa main sur l’épaule de Tark X, achevant ainsi d’abattre le fantoche d’autorité que l’Exégète tentait d’appeler en renfort. Va m’attendre sur le côté, répéta-t-il. Allez. Je n’ai pas envie de me battre avec toi.

Josef n’avait plus subi d’autorité véritable depuis la mort de son grand-père, et il trouva refuge dans une moue renfrognée qui avait toujours constitué sa seule défense ostensible. Croisant les bras, il s’écarta néanmoins pour faire le tour du temple, frappa dans un caillou et avisa un buisson derrière lequel il s’assit, rassemblant ses esprits en même temps que ses jambes contre son torse.

Son cœur se souleva au rythme des coups effrénés dont Alistair secoua la porte de bois vermoulue.

– Dehors, voilà la garde ! Dehors, vite ! Sortez ! hurlait la montagne.

Les injonctions à la fuite avaient pour Josef la même saveur que les insultes et les pierres qu’il fallait avaler. Lentement, il se sentait s’élever dans les airs et le béton se rétractait sous ses pieds. Il glissa ses mains autour de sa gorge, pour la retenir de s’ouvrir en deux, mais cela n’égorgea pas le cri qui lui brûla la trachée :
– Sales cauques ! Sales cauques !
Et plus fort Alistair tambourinait, plus fort hurlait Josef, plus étroitement il serrait son cou, plus petit se faisait derrière son buisson. Soudain, une porte à l’arrière du bâtiment s’ouvrit à la volée ; on entendit des pas s’éparpiller comme une nuée de chauves-souris ; cris et coups cessèrent ; Josef se tut et enfouit sa tête dans ses bras.

Lorsque, quelques secondes plus tard, Alistair vint le chercher, il le trouva secoué de sanglots qui résonnaient entre les murs d’enceinte. Il dut l’enserrer de ses bras de géant pour qu’il délaisse ses larmes, ses échecs, ses neuf, dix, onze, treize ans ; ses Rivekal infructueux, ses nuits d’Asak.
– Sale cauque, sale cauque…, continuait-il de murmurer faiblement.
– Tu sais bien que je ne suis pas désolé, articula distinctement Alistair, d’une voix calme et rassurante, en passant ses doigts dans les cheveux de Josef, enserrant son crâne d’une seule main. Je ne le serai jamais.
Saisissant le jeune homme sous les aisselles, il le releva et l’aida à avancer. Josef se sentait lassé, indubitablement ramolli, comme si on avait pressé hors de lui ses espérances.
– Maintenant, rentrons, ordonna Alistair. C’est plus sûr. »

Entre deux hoquets humides, cette nuit-là, entre deux rues dont les noms n’avaient jamais si peu compté, Josef se fit la promesse qu’il ne laisserait rien arriver à Alistair. Cela lui sembla si risible qu’il ne put empêcher un sourire de se dessiner sur son visage.
Ce n’était même plus parce qu’il risquait sa place d’Exégète, ni parce que de fait il engageait l’existence des cauques, de chacun des Onironautes ; ce n’était pas même pour sauver Oniria qu’il avait besoin de cette promesse.
C’était parce qu’il aimait Alistair, tout simplement.

Les deux silhouettes ne dirent plus un mot jusqu’aux appartements de l’Exégète, où l’aube les avala sans distinction.

 

 

 

« Le ciel couvercle » oublierait-il de s’être dit, alors qu’il marchait dans un quartier voisin de Bogus. Le ciel en effet pesait sur sa carcasse et sur les silhouettes prestes qui l’accompagnaient ; l’air était glacial, et les visages couverts d’un masque anti-particules complétaient la panoplie menaçante des jambes musculeuses, des épaules nouées.
Ils étaient six ce soir-là, à marcher dans la saturation des rues grises, semblables et interchangeables.
« Et uppercut, coup sec. Menton. Boum. Sur le sol, immédiatement, expliquait une des silhouettes.
– Plexus solaire plus efficace, répondait une autre.
– Préférence discrétion, ruse, complétait une troisième.
– Préférence bagarre générale, essayait une quatrième. Mais pas bien, on m’a dit. Frustrant !
Eclats de rire.
– Hé, regardez ça ! lança une voix par-dessus les autres.
Ses gants noirs saisirent quelque chose d’invisible sous les lumières des quelques écrans peuplant encore cette rue, et le jetèrent dans les yeux de verre des autres silhouettes. Elles contemplèrent la vidéo tout en marchant.
Il s’agissait du dernier challenge à la mode sur les réseaux sociaux : pirater les lunettes d’un inconnu pour dessiner en lieu et place de sa réalité une tout autre, plus ou moins cauchemardesque. Dans ce cas-là, les arêtes des bâtiments avaient été transformées, les obstacles modifiés ; et certains quidams aux yeux traitres se cognaient dans les murs sans comprendre ce qui leur arrivait. C’était assez gentil, mais déjà stupide.

Il laissa échapper un soupir.

– Quel intérêt ? demanda-t-il. Ça ne fait du bien à personne.
Les autres silhouettes s’arrêtèrent cette fois et le dévisagèrent. Il ne sut si elles avaient davantage été choquées par sa réaction – qui refuserait une bonne rigolade ; et surtout, pourquoi ? – ou par l’emploi de la négation, si désuet.

Triste. Ennui. Le jour de congé. Nécessaire. Pour augmenter les performances. Pour faire le point. Calculer les réussites et les échecs. On l’avait forcé à quitter son building pendant vingt-quatre heures, et voilà pourquoi il se promenait là, noyant sa silhouette noire à d’autres à travers les rues grises, repensant aux arguments qu’il avait tenté d’opposer : mon absence dommage fonctionnement communauté, visible, louche, les autres méfiants de moi, empêchera ma mission, je suis presque au bout. En vain.
– Tu es trop sérieux, Lysandre. Il faut te détendre, répondit une ombre.
Comment pouvait-on être trop sérieux ? Les dissidents ne prenaient pas de repos, eux, et surtout pas pendant Nocturna. Ils ne prenaient pas de repos quand ils venaient piller Edistyä la nuit, quand ils lui volaient ses citoyens pour les séduire avec de vagues idéaux et des canapés éventrés. Avec des promesses de monde meilleur qu’on prétendait retrouver dans le passé. Ce même passé où avaient circulé librement aveugles, estropiés et opportunistes. Lysandre avait eu le temps de remarquer, durant sa mission précédente, au Roque, que les utopistes rencontrés reproduisaient ce qu’eux-mêmes dénonçaient. Fallait pas croire qu’il avait fermé les yeux sur le trafic de denrées de luxe, sur les meilleurs fûts de bière que les uns conservaient pour eux, pendant que d’autres disposaient d’espaces de vie plus grands et mieux aménagés, et que d’autres encore bénéficiaient d’un régime plus riche en viande ou en vitamines. Le pire était que cette distribution injuste ne se faisait même pas en fonction du mérite, mais très souvent à la faveur de l’ancienneté ou de la discrétion. A présent il savait déjouer ce genre de stratagèmes beaucoup plus vite.
Lysandre se frotta les yeux. Il était épuisé. Un jour de repos, un jour pour lui, n’était peut-être pas une mauvaise chose, après tout.

Ses amis – puisque c’était bien d’amis qu’il s’agissait, et parmi eux de quelques collègues – continuaient de partager des vidéos et de s’esclaffer au milieu de la route, de manière ostentatoire, sans respect pour le silence des passants. Quand soudain, au milieu de leurs cris aigus, Lysandre distingua des éclats de voix. Nervosité. Agressivité : une bagarre allait éclater. Et lorsqu’il vit les deux silhouettes concernées, leurs mouvements obtus et saccadés ne firent que confirmer son intuition – enfin, le mot était mal choisi, il était plutôt question d’entraînement.
Lysandre se détacha du groupe sans prévenir, s’approcha à grandes enjambées. Analyse de la situation : un vol. Une femme d’une quarantaine d’années, un mètre quatre-vingt, soixante-dix kilos, tentait d’arracher sa mallette à un homme, trente ans, un mètre quatre-vingt-trois, quatre-vingt kilos, qui paraissait rentrer du travail. Lysandre remarqua le costume : que faisait-il dans ce quartier ? Ne savait-il pas que c’était dangereux pour quelqu’un comme lui de passer par là ?
Lysandre lança une application et la réalité virtuelle, dédoublant la vraie, vint confirmer à son tour son analyse : la reconnaissance faciale activée, un I rouge se mit à clignoter sur la silhouette de la femme, comme un trait de crayon venant raturer son existence.
Le défaut respiratoire de la jeune femme, il le détecta à la manière saccadée qu’elle avait de reprendre son souffle quand elle s’échinait à tirer sur la poignée de la valisette, quand elle y parvint enfin, et quand elle amorça une fuite qui la conduisit droit vers lui.

De la main gauche, Lysandre ôta son gant droit et alluma son badge. Le bras droit, il le tendit en travers du chemin, et sa main reçut la carotide de la fuyarde., autour de laquelle il resserra son étreinte. La femme tomba droit en arrière, comme un robot déraillant, et commença de convulser en suffoquant sur le bitume. D’une main, Lysandre continua d’enserrer sa gorge ; de l’autre emprisonna ses poignets. Maigres.
Elle ne portait pas de lunettes – bien sûr, elle n’en avait certainement pas les moyens. Ce fut la première chose à laquelle Lysandre pensa lorsqu’il se pencha sur ses yeux révulsés afin de ramasser la mallette et de la rendre à son propriétaire, toujours sidéré.
« Rentrez chez vous. Pas de détour. Passez pas ici.
Comme l’homme en costume paraissait encore ahuri, Lysandre reformula :
– Ne passez pas par ici pour rentrer. C’est dangereux. »
Et la victime serra contre elle sa mallette avant de s’éloigner d’un pas rapide.

Les silhouettes qui accompagnaient Lysandre s’étaient rapprochées, époustouflées par la maitrise de son geste – il l’entendait dans leurs commentaires confus. Elles riaient comme une seule bête informe à dix yeux transparents.
Le jeune homme se pencha à nouveau sur la femme, qui cherchait de grandes bouffées d’air. Ses yeux, tout son corps, voulaient aider ses poumons à saisir l’oxygène.
– Pourquoi ? lui demanda Lysandre.
La criminelle ne pouvait pas répondre ; pas le temps, il le savait. Il reformula donc sa question :
– Vous êtes désolée ?

Autour d’eux, les silhouettes, qui paraissaient de plus en plus nombreuses, savaient ce que Lysandre avait à faire ; et il se sentit nerveux soudain de leurs regards posés sur lui.
La femme acquiesça nerveusement. Rouge. Blanc. Aux teintes de son visage, Lysandre sut qu’il fallait agir, vite.
– Votre place, vous connaissez, non ?
La voleuse continuait de hocher la tête, voulut porter ses mains à sa gorge, mais le jeune homme retenait toujours ses poignets. Autour de lui les ombres commençaient à s’impatienter. Les mots « procédure », « irrégularité », parvinrent à ses oreilles et les bouches ouvertes des silhouettes ajoutaient leurs rangées de dents blanches aux rangées d’yeux brillants et rectangulaires. Le halo de buée sortant de la bouche diminuait à chaque fois davantage.

Mais Lysandre hésitait : il venait d’apercevoir son reflet sur les pupilles de la fautive. Et il n’était pas une simple silhouette : il était tout entier fait de détails, avec ses sourcils froncés ponctuant son visage déterminé, avec la bataille de ses cheveux châtains, indomptable depuis son enfance, qui encerclait un front prématurément ridé ; avec ses épaules qui semblaient récemment avoir doublé de volume.
Il déconnecta ses lunettes, les ôta, les fourra dans sa poche, et reprit sa contemplation : c’était le premier tête-à-tête de Lysandre avec l’agonie, et elle avait le même regard que lui.

– Lysandre, ça suffit maintenant, lâcha une silhouette inquiète. Abrège.

Lysandre ne jeta qu’une brève œillade vers celle qui avait parlé. Cela suffit à faire taire toutes les ombres. Voudraient-elles elles aussi voir leur course stoppée brutalement, d’un seul geste de la main ? Lui, il n’aurait pas été surpris de voir des bras lui pousser au travers du corps : il se sentait assez de phalanges pour étrangler le monde entier.
– Vous recommencerez pas, promis ? fut sa dernière question. Il ne sut s’il la posait à la criminelle mourante, à l’agonie elle-même, ou à son propre reflet. La femme prit la question pour elle et, presque incapable désormais de garder les yeux ouverts, le corps tout entier replié autour de ses poignets que Lysandre ne lâchait pas d’un pouce, elle secoua une fois encore la tête en guise d’assentiment.
– Arrête, collègue, bon sang, mâcha une autre silhouette.

Lysandre soupira, desserra son emprise, et lâcha les poignets de la voleuse. L’air entra à nouveau dans tout son corps, qui se déplia instantanément. Le jeune homme perdit son reflet ; quelques instants, l’autre se tint à quatre pattes sur le bitume, toussa et vomit.
Le public, indécis, imprécis, s’était dispersé, à l’exception des cinq silhouettes dont les mâchoires ouvertes semblaient gober murs et écrans.
La criminelle, les yeux rouges, tourna vers Lysandre un regard effaré de surprise. Avant de se relever, ses lèvres laissèrent s’échapper un mot sec qui claqua à son oreille. Mais Lysandre resta impassible et lui fit signe de déguerpir, ce qu’elle fit sans plus tarder, ses jambes molles la portant difficilement.

Le jeune homme, sachant ce qui l’attendait, se frotta les yeux avant de se relever. Les cinq silhouettes s’étaient transformées en un seul monstre de réprimande, une bête à crête, rectangulaire, avec des pattes dans tous les sens et une ou deux mains s’élevant en signe de protestation.
Déterminé à assumer son geste, il se dirigea vers les ombres sans faillir, employa tout ce qu’il savait du langage corporel pour leur faire comprendre cela : il ne regrettait rien.
– Jour de congé, articula-t-il clairement. Hors service. Pas un mot. A personne. »

Sur ces paroles, Lysandre fit volte-face et s’éloigna. Le ciel était plus bas encore, l’air encore plus froid. Il renonça cependant à le tapisser d’un autre ciel plus bleu, plus dégagé : ce couvercle-là était lourd et de plomb, mais c’était ce couvercle qui posait lui aussi sa chape sur Héliä, où qu’elle fût. Et de temps à autre, particulièrement lorsqu’il se sentait faible et fatigué, dans ce nouveau quartier qu’il détestait, savoir qu’il partageait encore le même monde qu’elle devenait infiniment plus rassurant que toutes les réalités virtuelles.

Un jour de repos n’était peut-être pas une mauvaise chose, après tout.

Un jour de repos permettait d’ignorer le protocole qui consistait, dans une situation comme celle-ci – à savoir agression à l’égard d’un travailleur de catégorie B a minima – à éliminer sans délai toute personne marquée d’un « I ». Ne lui laisser aucune possibilité d’appeler des renforts. Ne lui laisser aucune possibilité d’avoir recours à une argumentation quelconque. On savait souvent les Inaptes doués pour cela.

Lysandre marchait seul parmi les ombres sous la chape de plomb du ciel, et il lui fallut quelques centaines de mètres pour chasser hors de lui l’image de l’agonie qui, ressuscitée dans un corps de voleuse famélique, ouvrait ses lèvres sèches pour articuler : « Merci. »

NB : Les éléments en gras seront certainement amenés à changer dans la version finale.

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