Les Fourches caudines – Episode 23

Crâne flamme bleue
Crédit photo : www.tapeciarnia.pl

 

La flamme bleue. La flamme bleue. La flamme bleue.
Saisis la flamme bleue. A l’entrée.
La cuve de pierre. La flamme.
Prends-la directement dans tes mains. Elle ne brûle pas.
La flamme bleue. La flamme bleue. La flamme bleue.
Dans une espèce de cuve. A l’entrée du crâne transparent. Sous le cadre de bois.
Saisis la flamme bleue.
A l’entrée du crâne. Cuve. Flamme.
Verre. Pierre. Bois.
La flamme bleue. La flamme bleue. La flamme…

Au milieu de la nuit, aux quatre coins de la maisonnette, de petites flammes bleues dorment sur des feuilles de papier jauni. On les distingue à peine dans le silence, sous le voile du clair de lune. Une d’entre elles s’est glissée sous la pile de linge sale ; une autre derrière un livre choisi de manière aléatoire, si c’est possible. Depuis plusieurs semaines à présent, ici et là, elles trônent comme autant de cailloux blancs destinés à indiquer un chemin qu’elle n’a jamais foulé. Elles ne brûlent pas. Elles ne dansent même pas.
Ce soir-là, le ciel est un couvercle, mais Héliä a ses paupières pour firmament, et une flamme bleue pour horizon.
Les flammes en deux dimensions se tiennent à des endroits stratégiques, qu’Héliä ne voit que rapidement, en passant. Certaines, selon son souhait, ont été disséminées par Isaac. « Elles ne risquent pas de prendre feu ? » a-t-il demandé en riant avant de s’exécuter en secret.
Si elle les voit trop souvent, elle risque de ne pas en rêver. L’idéal serait qu’à terme, elle les oublie et les croise par hasard. Elle en aurait volontiers dispersé dans toute la communauté, mais elle a craint que le soleil et la pluie ne les décolorent. Que ferait-elle si, dans la cuve de pierre, à l’entrée du crâne transparent, sous le cadre de bois, elle ne trouvait qu’une poignée de rayons dorés dégoulinants comme des éponges ?
Cette idée lui a fait peur. C’est pour ça qu’elle a créé les autres. Les hologrammes.
Une flamme bleue danse dans la tasse de thé d’Isaac.
Une autre projette un léger halo derrière une photographie encadrée, représentant l’école en construction et, serrés les uns contre les autres, devant le portail toujours ouvert, Isaac, Héliä, Bastien, Maëlys, quelques enfants qui courent, des adultes qui rient.

Et Héliä, qui ne va pas tarder à s’endormir, inspire et expire profondément à intervalles réguliers, se répètant : « La flamme bleue. La flamme bleue. Dans la cuve de pierre, à l’entrée du crâne transparent, sous le cadre de bois. Saisis la flamme bleue. Elle ne brûle pas. Elle t’aidera à voir à travers la fumée. N’oublie pas la flamme bleue. »
Elle se concentre de toutes ses forces pour ne pas laisser son esprit divaguer, l’emmener vers de banales réflexions, ou encore vers d’autres rêves.
Elle espère que la suggestion, savamment dosée, la suivra jusque dans son sommeil, jusqu’en haut de la colonne, et constituera un point de départ à la lucidité.
La clef de sauvegarde est sous son oreiller. La montre à gousset aussi. Son nocturnal.
Les flammes bleues se sont tues avec la maison.
Et Héliä s’endort.

 

 

La colonne ne représente plus une véritable difficulté. Dans son rêve, Héliä sent que ses jambes ont enregistré à ce point les gestes comme des réflexes qu’elle prend même le risque de lancer des regards vers l’immensité nacrée dans laquelle ses vertèbres semblent suspendues, comme par magie. Où est sa cage thoracique ? Où sont le foie, les poumons, le cœur ? Ramper dans une artère aurait été plus simple, se dit-elle en sentant la sueur recouvrir ses paumes, alors qu’elle s’agrippe à l’herbe fraiche de l’atlas pour se hisser au sommet. Elle sait à ce moment qu’elle ne doit plus prendre le risque de regarder en bas : le vertige risquerait de la réveiller en sursaut.
« Chaque jour, ils accroitront leur savoir ; chaque nuit, ils songeront. La jeunesse lucide est forte et consciente dans son ignorance. » Quel Exégète a ajouté cette phrase à la Clef des Songes, déjà ? Et le choix du terme, « lucide », alors même que les Onironautes ont toujours pourfendu cette pratique ? Héliä veut se rappeler les quelques figures qui ont tenté la reconnaissance de la lucidité, à travers l’Histoire, mais ses mains pèsent de plus en plus lourd : alors que la terre devient colline roulant sous ses pieds, elle se rend compte qu’elle tient l’énorme édition de La Clef des Songes, celle d’Isaac. Le volume grossit à chaque enjambée et la leste de tout son poids. Elle l’ouvre, mais en lieu et place des épais caractères d’encre noire, trouve une flopée de cendres qui se disperse sur son chemin comme un bataillon de mouches. Le livre s’allège inexplicablement et tombe bientôt à ses pieds sous la forme d’un bâton de bois mort. Le sol tremble : Héliä comprend que la foule arrive ; mais au lieu de courir plus vite, elle ne peut que regarder s’éloigner le morceau de bois, convaincue qu’il détient une réponse ; ce dernier ne lui envoie pour tout indice qu’un incolore effluve de thé noir aux arômes artificiels d’agrumes.
 

Quand à nouveau elle regarde devant elle, Héliä les voit qui courent dans sa direction, et son regard cherche Jonàs dans la foule.

Son corps, habitué, les évite d’habiles mouvements d’épaules et de chevilles. Elle sent la présence de quelques-uns qu’elle connait, notamment Lysandre ; mais elle ne trouve pas son visage, seulement la noire silhouette dégingandée de l’adolescent qu’elle a aimé. Elle ne veut pas s’attarder : le ciel s’assombrit à cette idée. Il fait chaud, d’une chaleur d’orage ; alors, elle se souvient : ce sont les flammes dans la maison, pense-t-elle. Ce sont les flammes qui me donnent chaud. Pourvu que la photographie ne brûle pas. Et en même temps que son stimulus qui se met en route, la jeune rêveuse se rappelle qu’elle a oublié de clore la fenêtre de sa chambre cette nuit-là.
C’est en espérant que l’orage ne la réveille pas qu’elle comprend qu’elle a basculé dans la conscience d’elle-même. C’est en le comprenant qu’elle distingue, d’abord la colonne d’épaisse fumée qui, noircissant le ciel, semble à l’origine de l’orage ; puis, esseulé, abominablement gigantesque, son crâne transparent, sa trouée de bois rectangulaire. Sans qu’elle puisse l’expliquer, c’est le terme « excavation » qui lui vient à l’esprit, et il n’en faut pas davantage à ce caillou délaissé à ses pieds pour se transformer en tombe, surplombée d’un écran qui lui renvoie l’image de leur école.
La flamme bleue, reformule clairement Héliä. C’est ça. La flamme qu’il faut saisir. Presque immédiatement, elle se tient à l’entrée du crâne transparent, sous le cadre de bois, seule devant la cuve de pierre.
Mais la cuve est vide.

 

Héliä s’épuise à se convaincre que ce n’est pas de sa faute, que ce n’est pas parce qu’elle a transformé la flamme en dessins trop nombreux qui ont ainsi affaibli son pouvoir. Ce n’est pas à cause de cela que le feu a décampé.
Retrouvant sa stabilité, la jeune fille décide de tester sa lucidité en faisant apparaitre dans sa main une tomate à laquelle elle donne le goût d’un melon – elle a récemment découvert ce fruit convivial, doux et sucré, à la faveur d’un repas dans l’enceinte de l’école. La boule rouge est dans sa main, puis dans sa bouche, elle en goûte les différentes textures et saveurs – et ose commander à son rêve l’apparition d’une nouvelle flamme bleue. Mais tout ce qu’elle obtient, c’est un petit boitier noir projetant l’image scintillante d’un minuscule foyer violacé tirant sur le lilas.
« Une flamme au lithium » pense Héliä.
L’hologramme ne projette aucune lumière. Elle serre les mâchoires.
Advienne que pourra, Héliä entrera dans son crâne fumant, qu’il y fasse jour ou nuit.

Lâchant son fruit qui éclate dans un bruit sec sur la colline de verre, la rêveuse s’enfonce dans le cadre de bois, et la brume opaque avale sa silhouette.

 

Héliä n’y voit rien. Non que la fumée lui pique les yeux – ce n’est pas le cas, elle sent ses paupières lourdes et cotonneuses. Le cadre de bois a disparu à peine l’a-t-elle franchi ; et ses tentatives d’appeler à la rescousse une lumière ou une autre sont toutes vaines. Elle tente de se remémorer des exemples de rêve lucide qui n’ont fonctionné qu’à moitié, mais n’en trouve pas. Et si elle se décalottait ? La fumée est si dense et si noire qu’elle ne sait pas si elle y est parvenue ; elle ne réussit même pas à voir la fumée elle-même, la sent seulement sur sa peau. Sous ses pieds, le sol est dur, et continue de monter ; à pic, à dire vrai.
Elle marche sur ce qui peut être des mètres ou des kilomètres. Les muscles de ses jambes commencent à tirer ; la lucidité à se dissiper. C’est l’aveuglement. Héliä s’en rend compte : elle est complètement perdue lorsqu’elle n’y voit rien. Incapable de vérifier que ses désirs prennent corps dans son rêve, elle se met à douter. Alors elle se contente de se focaliser sur ses pas. Encore et encore, comme on marche sur ces escaliers qu’on ne peut s’empêcher de compter. Elle voudrait songer à l’esclavage auquel les sens la soumettent, mais décide de garder cela pour l’état d’éveil.

Soudain, elle le sent : dans l’ombre, il y en a d’autres avec elle. Elle n’est pas seule.

La sensation est très aiguë, comme la peur que l’on peut concevoir, durant une promenade nocturne, quand des gravillons crissent sous d’autres pas, quand une branche craque derrière nous.
Et des tonnes de gravillons crissent, et des milliers de branches craquent, partout autour d’Héliä, qui accélère son ascension. Ses biceps fémoraux menacent de se déchirer. Plus elle se presse, plus vite les branches craquent autour d’elle, au sol, au-dessus de sa tête. Ils sont des milliers, partout dans l’air. Le gravier tombe comme une pluie drue ; plus l’impression de ne pas être seule se fait acide, et plus le sol devient spongieux sous ses pieds. Bientôt, elle s’enfonce jusqu’aux genoux dans ce qu’elle identifie comme une espèce de mousse un peu visqueuse.

Héliä ne panique pas tout de suite – étrangement. Elle se souviendra même s’être d’abord inquiétée de n’éprouver aucune angoisse face à une situation qui, diurne, l’aurait terrorisée. Elle continue d’avancer, plongeant péniblement une jambe après l’autre dans le sol bryacé, compact, qui se resserre autour de sa taille. Et ce jusqu’au bord de la falaise.

C’est alors qu’elle la voit.

Elle semble flotter dans l’air. Y’a-t-il de la lumière à l’intérieur ? L’idée de la lumière est là sans doute : des reflets se déposent à la surface des panneaux solaires et du mur végétal qu’elle reconnaitrait entre mille, grâce à l’ombre du pyracantha, le buisson ardent qui s’en détache, et dont les fruits luisent en milliers d’yeux rouges. Les arêtes du bâtiment se dessinent assez clairement, et Héliä devine la fenêtre de la chambre désertée, à l’étage.

C’est sa maison. La maison qu’elle a abandonnée.

Ainsi, à ce moment seulement, la panique envahit la rêveuse. S’incarne en un sourd vrombissement qui, dans un vacarme de branches et de gravier, l’arrache brutalement au sommeil.

 

C’est le bruit de la moto d’Isaac, qui lui parvenait par la fenêtre restée ouverte.
Héliä s’aperçut qu’elle avait cessé de respirer et avala une grande bouffée d’air, tira son matériel de sous son oreiller, exécuta ses rituels, puis se leva pour fermer la fenêtre.

Trois heures trente-six minutes. L’heure parfaite pour une pause, un verre d’eau, un peu de lecture ou d’écriture.
Mais Héliä n’y songea pas.
Elle savait qu’elle ne se rendormirait pas cette nuit-là.

 

 

 

 

Isaac retourna plusieurs fois le tract.
Quelques minutes plus tôt, il marchait dans la rue lorsqu’un hélicoptère avait surgi on ne savait d’où, dans un bruit de moteur vestige du passé. Un hélicoptère, en 2141, était une antiquité dont personne, croyait-on, ne disposait plus. Et voilà qu’un de ces insectes géants, avec son chahut d’hélice, surgissait soudain et vomissait des centaines et des centaines de petits carrés blancs, dans un ciel si opaque qu’on n’y voyait même plus les avions.
Ils avaient flotté un instant dans l’air, tels d’étranges nuages, avaient dansé un moment avant de glisser lentement sur le sol, de se faufiler discrètement peut-être dans le sac d’une vieille femme qui faisait ses courses, sous le pied d’un collégien qui avait eu une journée particulièrement mauvaise, à la face des boutiques dématérialisées dont les bornes jonchaient régulièrement les trottoirs. Certains en avaient fait une boule jetée dans le caniveau, d’autres y avaient prêté quelques vagues secondes d’attention, non pas tant pour ce qu’ils y lisaient que pour le papier lui-même, déjà oublié. Isaac seul s’était penché pour ramasser le feuillet le plus proche, que le souffle de l’hélicoptère menaçait de faire déguerpir.
Il avait balayé la poussière d’un revers de la main et avait lu : « Edistyä nous déshérite. » En dessous, un court texte expliquait que le gouvernement prévoyait de mettre la main sur les rêves ; on dénonçait dix ou douze des quelques deux cents cinquante réformes récemment votées – par qui ? -, et invitait à rejoindre un de ces dizaines de groupes qui avaient pour symbole une main, tantôt ouverte ou resserrée en un poing, tantôt noire, ou rouge, pointant du doigt parfois le ciel, parfois l’horizon, parfois le lecteur.
Malgré quelques légères différences d’opinions dénonçant un système loin d’être parfait, les quelques groupes rebelles qui agissaient devaient souvent agir ensemble, recruter ensemble. C’était leur seul moyen de survie. Une bataille terminée, ils se redivisaient en sous-groupes, chacun avec ses idées d’actions ; et ces sous-groupes étaient eux aussi subdivisés en compartiments idéologiques, et ainsi de suite. Tous ceux qui se battaient pour la liberté étaient au final seuls, avec leurs théories et leurs quatre membres. Même si le peuple avait voulu se rebeller, il n’aurait jamais vraiment su à qui s’adresser. Presque naturellement, on avait perdu toute cohésion et ainsi, toute possibilité de révolte. Ce qui expliquait qu’Isaac, malgré toutes ses connexions, ne connaissait pas le collectif à l’origine de cette action.

En plus de l’instinct de rébellion, ce monde immatériel avait également perdu la quasi-totalité de ses poubelles extérieures ; le papier, ça restait, les pages ne voulaient pas se laisser éteindre : il fallait des jours entiers pour vider les rues jusqu’au dernier parasite. L’hélicoptère, les tracts, c’était une action coup de poing, longue à élaborer, à organiser, bien plus pérenne et plus risquée que le piratage de panneaux publicitaires, par exemple. Parfois, le monde donnait ainsi l’apparence de la révolution imminente ; mais en perdant la cohésion, on avait gagné la méfiance : de fait, rien n’éclatait jamais vraiment.
Ainsi, Isaac, qui pourtant n’avait qu’un souhait (retrouver dans le bouillonnement du monde la rage de son adolescence), ne pensa qu’à une chose : il n’avait plus vu un tract de papier depuis ses quinze ans, depuis ce jour où il avait fait sa valise, vingt ans plus tôt, quitté sa famille de croyants tout en prononçant à voix basse, sur le trottoir des rêves à réaliser, des prières ; de son cru, certes, mais autrement plus sincères.

 

Ce jour-là aussi, vingt ans plus tôt, il avait marché dans la rue, sans but véritable. Ce n’était pas qu’il ne savait pas où aller : on lui avait donné l’adresse d’un de ces squats qui n’avaient pas encore été détruits, dans une zone aux caméras hackées. Isaac y resterait quelque temps, histoire d’apprendre les dernières nouvelles, de se faire quelques contacts ; mais il ne perdrait pas de vue son projet de trouver autre chose, plus loin ; il faudrait qu’il continue à lire, à s’instruire : il fallait l’action, oui, mais il fallait plus encore la pensée derrière l’action. C’était comme ça qu’on évitait de se réveiller à quarante ans en se demandant ce qu’on foutait là. Il marchait sur des convictions plus que sur le macadam.
C’était ainsi qu’un soir, il avait ramassé un petit papier plié en quatre sur la table du foyer. Il lui avait semblé inapproprié de toucher ce support ici, en cet endroit, lui qui ne l’avait toujours connu que dans le grenier humide de son grand-père, qui lui-même le tenait de son père sans s’en être jamais servi pendant des années, sans avoir même pu déchiffrer tous les livres qui l’accompagnaient et que Monsieur Guillaux en devenir avait déjà dévorés. Les rebelles ne s’étaient pas encore vraiment remis au papier ; il leur faudrait quelques années encore pour comprendre les avantages de ce support.
Quelqu’un lui proposa un opiacé qu’il accepta ; mais il remonta derechef dans la chambre. Tout en fumant, avec l’impression que son corps s’enfonçait dans la mousse, son regard s’attardait sur les matelas vides conglomérés au sien, les couettes trouées gisant au sol comme des vêtements abandonnés avant la douche. Deux d’entre elles abritaient des corps immobiles, recroquevillés pour lutter contre le froid. Petil ou Nocturna, peu importait : il ne rentrerait jamais chez ses parents. Dût-il crever comme un chien, il ne renouerait pas avec l’hypocrite et confortable mutisme d’Ossian, et encore moins avec les pathétiques galimatias qui avaient servi d’excuses aux deux autres.
Pourrait-il un jour, lui, avoir des enfants ? Il y avait bien déjà croisé deux ou trois personnes qui lui plaisaient, des profils avec lesquels, éventuellement, d’ici quelques années, l’expérience aurait été possible. Mais l’intimité… Une chambre à quatre, une chambre à douze, c’était une chose ; partager un lit en était une autre. Et puis, pour avoir des enfants et leur offrir une vie décente, il fallait exister, légalement. Isaac ne put s’empêcher de penser qu’on ne pouvait élever un enfant dans un tel endroit, puis se secoua à cette pensée atroce. Le confort du foyer familial lui manquait encore, malgré lui. Il lui faudrait quelques chimères supplémentaires et autres défaites pour s’en détacher.
Guillaux savait que l’envie d’une couette plus épaisse ou d’une douche chaude n’était qu’un prétexte : il ne voulait pas d’enfant. Il ne pouvait pas prendre la responsabilité de donner la vie à un être qui ne ferait que voir l’un après l’autre tous ses rêves détruits par le monde qui l’entourerait. Un être qui, un jour, puisque le temps aurait creusé un abîme irréparable entre ses propres convictions et celles de ses parents, devrait fuir et vivre seul à son tour. Il ne pouvait prendre le risque de faire peser ses échecs sur quelqu’un qui aurait ses propres désirs de réussite. Regardez où ça l’avait mené, lui, d’avoir été un enfant ; la honte que cela impliquait, de ne pas être à la hauteur de ceux qui ne nous ont pas donné les moyens de l’être.

Mais pourquoi souhaiter devenir meilleur, si ce n’était que pour lui-même ? A quoi lui servait tout ce savoir qu’il voulait accumuler, sinon à être transmis ? Et transmis à qui ? Sous leurs airs de révolutionnaires pleins d’espoir, ses colocataires cachaient des profondeurs de débâcle déjà consommée jusqu’à l’os, de longs ricochets de désespoir et d’insomnies néons de frustration. Il fallait les voir débattre, par exemple : ceux-là n’avaient pas envie d’écouter les autres, voulaient simplement s’entendre parler. Il fallait les croiser la nuit, aux abords du squat, lorsque, seuls, même les uns à côté des autres, ils laissaient couler leur vacuité le long du col d’une bouteille. Isaac ne pouvait se départir de l’effrayante sensation de sentir la mort coincée dans leur gorge : il fallait voir à quel point leurs rêves n’étaient qu’une échappatoire au suicide. Ceux de son âge étaient trop vieux déjà, mais les enfants lui semblaient des êtres fragiles dont il craignait de fissurer les fondations. Isaac se croyait sensible à la désolation de ses camarades, mais ne faisait que projeter sur eux son égoïste réalité.
Non, décidément, cet endroit n’était pas pour lui ; il finirait par s’en lasser, partir. Pas tout de suite, il avait encore certaines choses à apprendre ; sur bien des sujets, ses acolytes se révélaient malgré tout diablement intéressants. Pas tout de suite, donc – un jour.
Il déplia le petit papier qu’il avait trouvé sur la table : d’un côté, l’un des premiers tracts d’une longue série de propagande contrebandière ; de l’autre, dessinée à la main, la silhouette d’un homme se tenant, seul, dans l’encadrement d’une porte.

Alors qu’il continuait de s’enfoncer dans son matelas au point de voir le plafond s’éloigner doucement de lui, l’idée lui passa pour la première fois en tête, si éthérée qu’elle ne lui laisserait au réveil qu’un souvenir vaporeux : « Je pourrais enseigner. » Le métier ne bénéficiait guère de la sécurité de l’emploi, le salaire variait selon les entreprises et sans doute sa situation irrégulière le condamnait à rester en bas de l’échelle toute sa vie durant. Mais ce secteur recrutait encore des humains.
Il se surprit lui-même, puis considéra que ce n’était finalement pas si stupide. En tant qu’élève, il s’était pourtant souvent demandé, au milieu de toutes ces machines qui faisaient le travail des hôtes d’accueil, des chirurgiens et même des juges, comment la chair du professeur avait pu survivre si longtemps. Il avait connu quelques enseignants augmentés, parfois plus jeunes que lui. Pourquoi ne confiait-on pas cette position à un robot qui ne risquait pas l’arrêt maladie ou, plus dangereuse encore, l’empathie ?

Isaac se voyait faire les cent pas devant le tableau clignotant qui hypnotiserait les gamins, s’imaginait projeter dans la classe un décor de théâtre dans lequel ils évolueraient. Mais très vite, il conçut une angoisse : que savait-il vraiment de l’enseignement, lui qui avait été envoyé sur les bancs de l’école pour la forme, uniquement parce que les établissements religieux n’existaient plus ? Il avait grandi dans l’idée qu’il devait refuser de laisser entrer sous son crâne les dogmes avec lesquels on tenterait de le vicier ; et ce n’était même pas si difficile, lorsqu’on faisait face à des cyborgs voulant vous convaincre que quelques impulsions électriques bien placées pouvaient faire de vous ce que vous désiriez être. Leur casque les protégeait simplement des énormes coups de boule qu’Isaac avait envie de leur distribuer. Il lui semblerait extraordinaire, toujours, d’avoir su conserver sa curiosité intacte au contact du rejet perpétuel auquel il s’était contraint.
Chaque soir, les masques tombés, ses parents s’étaient relayés pour enseigner à Isaac ce qu’il devait vraiment apprendre : les nomenclatures oniriques, l’historique des Exégètes, les odeurs de la nuit et les méditations autocentrées.
Et à présent, il dormait sur un matelas crasseux parce qu’il s’avérait que ses parents étaient tout aussi fautifs, sinon davantage, que l’école de commerce dans laquelle ils l’avaient envoyé. Qui croire, et qui suivre ?

Il faudrait du temps à Guillaux pour cerner ce derrière quoi il courait. Il le découvrirait, un peu trop tard. Jusque-là, il croirait que c’était l’étincelle, la lueur au fond de l’œil ; il croirait qu’il avait poursuivi le désir que d’autres avaient d’apprendre, cet univers de nécessités assumées et d’opportunités conquises.
Mais l’étincelle dans leurs yeux ne serait souvent qu’un reflet. En réalité, Isaac avait seulement tenté, jour après jour, heure de cours après heure de cours, de laver la honte qu’il ressentait à n’être que lui-même.

Cependant, lorsque, la nuit, il ne parvenait pas à dormir, que ce fût à quinze ans sur son matelas loqueteux ou à trente sur son canapé minuscule, l’établissement scolaire idéal se construirait lentement en lui, année après année, à chaque fois plus précis. Si ce rêve l’embarquait parfois de longues heures, les arêtes du bâtiment, elles, seraient bâties en quelques minutes. Il ne comprendrait vraiment qu’à Alias à quel point les lieux comptaient, tant il avait toujours vécu strictement à l’intérieur de lui-même. Mais ce qui l’intéressait alors grouillait derrière les murs, derrière les crânes, derrière les corps que tous étaient : le vrai casse-tête.

Combien de désirs, combien de satisfactions, combien d’échecs, et de quelle taille, fallait-il à un être pour qu’il se sente entier ? Comment, en essence, pouvait-on parvenir à concilier un système et des individus ? Comment créer du lien dans la différence, dans un monde où l’on n’osait plus s’adresser la parole dans la rue ? Pouvait-on avoir envie de se dépasser sans jamais avoir subi aucune compétition ? Quel équilibre savant devait-on trouver entre la liberté et la responsabilisation ?
Le premier contretemps, presque immédiat, avait été d’admettre qu’il ne pourrait jamais y parvenir seul. Mais Isaac se méfiait des autres autant que de lui-même : qui d’autre serait assez fou pour accepter d’être rémunéré en légumes frais et en bons sentiments ? Pour vivre avec le confort minimal quand il était si facile et si agréable d’être anesthésié ? Qui d’autre serait assez cinglé pour encore vouloir se battre contre Edistyä à grands coups de pacifisme ?
Au fur et à mesure qu’il accepterait, sinon de pardonner ses parents, du moins d’essayer de prendre plus de recul quant à leurs choix passés, il se heurterait au second contretemps : qu’allait-il en faire, des parents ? Car si ces derniers étaient déjà d’accord avec ce qu’il avait à proposer, alors ils n’avaient plus besoin de lui, ou si peu : ce n’était pas ces enfants-là qu’il lui faudrait sauver. Quant aux autres adultes, ceux qui pensaient que la qualité d’un établissement se mesurait à l’aune du prix de de son inscription, que pourrait-il faire, lui, l’utopiste, pour les convaincre du contraire, avec ses principes de gratuité et de tolérance qui en eux-mêmes paraissaient suspects ?
Et enfin, le troisième contretemps : la sélection. C’était le problème le plus épineux : aucun humanisme véritable n’est sélectif. Il vous saisit avec toutes vos différences et vous redonne toutes vos chances innées et acquises. Il aurait été contradictoire de prétendre aimer le monde entier et de n’en voir que les étoiles. D’autres tests de sélection, peut-être ? Avec des critères autres que l’excellence ? Des tests plus « humains » ? Quelque chose de flou encore, qui deviendrait à peine plus clair avec le temps.
Le questionnement était si labyrinthique qu’Isaac en avait le tournis.

Lassé, il finissait par se dire qu’aucune idée ne pouvait se passer d’un mur, et recommençait à bâtir l’établissement, comblant les espaces et le rachitisme des arêtes, retombant tout aussi rapidement dans la maçonnerie des idées. De grands espaces ouverts sur un morceau de nature, des couloirs bariolés de couleurs, de dessins d’élèves et de professeurs. Dans les salles de classe, on utilisait de manière équivalente l’ordinateur et le papier, surtout dans les matières « littéraires », où l’on apprenait à manier le stylo bille dès le plus jeune âge. Les élèves fabriquaient l’encre eux-mêmes ; les professeurs préparaient eux-mêmes leurs cours, et non plus par les rédacteurs au service de l’entreprise propriétaire. Au début de l’année, l’équipe enseignante aurait remis son projet de programme aux parents qui auraient participé activement à son élaboration, puisque tous ces adultes étaient les mieux placés pour comprendre les besoins de l’enfant. C’était ce qu’il pouvait espérer de mieux dans la conjecture politique actuelle. Il faudrait être prudent en choisissant les statuts.
Il se voyait presque déjà sur son estrade – non, finalement, pas d’estrade – il se voyait face aux élèves – au milieu, ne serait-ce pas mieux ; au milieu, parmi eux ? Il se voyait leur expliquer l’utilité de la syntaxe, qui dépassait n’importe quelle phrase en mots-clefs : car pour dire la complexité du cœur humain, il fallait bien celle de la grammaire.

D’autres fois, Isaac Guillaux oubliait tout ; oubliait même d’y croire. Les murs fondaient comme jadis ces gigantesques glaçons des pôles, et avec eux ses rêves d’autogestion pédagogique et de collaboration entre pairs. Il ne restait que la nuit, le pavot, les mains qui saignent contre une porte de corne.

Mais Daniel, et puis Héliä ; et l’espoir, toujours renouvelé.

***

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