Construire un univers

Bonjour tout le monde !

Article pas du tout simple aujourd’hui, puisque je m’apprête à parler de ce que je ne connais pas… Avant d’écrire Les Fourches caudines, je n’ai écrit que des romans dont l’action se passait dans notre univers, à une époque contemporaine. Ecrire Les Fourches était un moyen pour moi de travailler un tout nouvel aspect de mon écriture : la création d’un univers à part entière. Du genre, devenir Dieu, quoi. Forcément il faut un peu de méthode…

Commençons par dire que l’univers des Fourches est très imparfait et que j’en suis consciente. Avant de le rendre plus crédible, je vais devoir attendre un peu, de voir comment les actions se goupillent – temps nécessaire également pour (par)faire des recherches. Car non contente de bâtir un nouvel univers, il fallait en plus que ce soit de la science-fiction, ce qui fait de la nécessité documentaire un tonneau sans fond.

Je vous propose néanmoins mes modestes pistes et un bilan des difficultés que j’ai rencontrées à bâtir l’univers des Fourches.

 

 

Tout d’abord, je savais que je voulais de la science-fiction : il fallait donc quelque chose de plus avancé en termes scientifiques, et de globalement crédible. Sur ce point, ça a été beaucoup de recherches et une lecture longue et intensive de plusieurs revues scientifiques. Je prenais en note tout ce qui pouvait se faire une place dans mon univers : l’architecture, la médecine, la réalité virtuelle, le transhumanisme… figurent parmi les questionnements que j’ai dû soulever par souci de crédibilité. Si je devais donner un premier « conseil », ce serait celui-là : prenez beaucoup de temps en amont pour vous documenter. N’écrivez pas en même temps. En tout cas, c’est ainsi que ça fonctionne pour moi : j’ai préféré accumuler la documentation, puis faire un plan détaillé que je n’aurais (presque) plus à modifier ensuite parce que toutes mes recherches seraient déjà faites. Au début, je voguais un peu entre les deux, mais j’ai été tellement de fois amenée à devoir changer tellement de choses que je me suis dit : documentation d’abord ; plan détaillé ensuite. Par ailleurs, il est bénéfique à ce moment-là de travailler de manière assez régulière, pour baigner souvent dans notre univers. J’ai eu des périodes où je ne pouvais y travailler et elles m’ont vraiment handicapée car il me fallait presque tout reprendre depuis le début quand j’y revenais. De plus, organisez-vous efficacement dès le début (je suis naze en organisation, mais les dossiers, les post-its, les surligneurs deviennent de plus en plus mes meilleurs amis…)

Organized
Une petite balade en taxi pour se détendre… ? Hého, les fans de Taxi Driver, c’est à vous que je parle ! 🙂

Mais très vite cela n’a pas été suffisant. Je regardais le futur : mais pour expliquer ce dernier, il faut savoir voir le passé. Or, le passé d’Edistyä n’a rien à voir avec le nôtre. En l’occurrence, la religion n’est pas la même : de fait changent énormément d’éléments. Le rapport au corps et à la sexualité, le rapport au sommeil, les fêtes, les noms des mois, les péchés, le rapport à la procréation… sont autant de points que j’ai dû réinterroger. Alors je me suis attelée à cette question religieuse : j’ai dû écrire une « bible » de l’Onironautisme – La Clef des songes, heureusement bien plus courte que la Bible que nous connaissons. Une trentaine de pages faisant la « généalogie » des différents Exégètes qui se sont succédé, mais qui contiennent aussi des prières, ainsi que des sortes de commandements et les principes de bases de l’Onironautisme (rites religieux, objets rituels, la question des enterrements, le fonctionnement de l’Ecole des Exégètes, etc.). Ensuite, il fallait revoir le calendrier : je suis restée sur une découpe « lunaire » des mois, mais le premier mois de l’année est devenu Nyx, notre équivalent de décembre, étant donné que l’Onironautisme est centré autour du rêve et qu’il vénère les nuits plus longues. De même, il a fallu inventer des fêtes religieuses, repenser la distribution des vacances scolaires, élaborer un bâtiment religieux qui remplacerait église, cathédrale, mosquée et synagogue… Tout ça, mais pas trop, car, s’il me fallait certes un tableau assez précis de cette nouvelle religion, il fallait, dans un Etat « athée » comme Edistyä, qu’elle soit gommée et n’ait laissé que quelques traces. Cela explique pourquoi j’ai opté pour une seule religion représentée, même si elle se divise en sous-catégories dont certaines ont mal tourné. De fait, je vous conseille de travailler avec des cartes mentales : pour chaque domaine que vous questionnez, liez-y les questions sous-entendues par ce domaine. Par exemple : domaine 1. religion ; pensez à : rites, calendrier, fêtes, etc… Pensez à tous les domaines affectés par les problématiques que vous soulevez. N’hésitez pas à rédiger des documents annexes : ici c’était La Clef des Songes, mais ça peut être autre chose : journaux, journaux intimes, blogs, contrats de travail, publicité, propagande ; tout ce qui peut vous servir à vous représenter votre univers de manière précise et à favoriser ainsi l’immersion de vos personnages. Et ce y compris si ces documents ne vous resservent pas en tant que tel dans votre récit. Par ailleurs, même si votre récit se concentre sur une période courte, il est bon d’avoir une vue d’ensemble de l’évolution de votre univers en termes historiques.

 

I need help
On respire un grand coup.

 

 

 

Enfin, j’ai pensé l’espace : je me suis inspirée de la carte de France et de travaux sur le climat pour créer l’espace d’Edistyä et cette carte. Il était important pour moi qu’il s’agisse d’un espace fermé par un mur, ce qui m’a permis également de me faciliter le travail en n’abordant pas en détails les autres pays (sinon il m’aurait fallu douze tomes et je n’ai qu’une vie). Délimiter l’espace délimite ainsi votre champ d’action. Pour moi, ça a été important, car cela m’a aidée à avoir une idée plus précise des déplacements des personnages, de ce qui les entourait, et d’être à mon tour plus crédible.

Carte 1.jpg
Ça permet aussi d’éviter les trucs du type saison 6 de Game of thrones, ou comment faire des milliers de kilomètres en quelques heures avec un dragon qui va plus vite qu’un Falcon, tout ça sans jamais décoiffer Daenerys…

 

Voilà de quoi je partais : j’avais donc les origines de mon monde, et grosso modo une idée de sa fin. J’ai dû ensuite penser à ce qui faisait le fonctionnement d’une société, à ses piliers, pour pouvoir décrire mon monde de manière crédible. J’ai donc fait des tableaux avec les éléments clefs du fonctionnement d’une société : politique mise en place, éducation, santé, sécurité (armée, système judiciaire et carcéral), divertissements, confort (pour les différentes couches de la population : vie quotidienne, transports, accès à la nourriture et aux énergies), agriculture, emploi, accès au logement, architecture, climat, etc. Je sais très bien avoir manqué de temps pour travailler tout cela en détails autant que je l’aurais voulu, mais mes réflexions m’ont néanmoins permis d’esquisser un monde à peu près plausible (je pense) même s’il manque cruellement de détails et comporte même certaines incohérences. Et le fait que je sois nulle en économie n’arrange rien. Mais ces tableaux ont eu le mérite de soulever quelques points importants et, me permettant d’ajouter ici ou là une description, de rendre peu à peu l’univers plus dense.

 

Le problème avec tout ça, c’est que je suis « légèrement » monomaniaque.

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Donc je voulais, au début, quelque chose de très crédible en termes science-fictionnels. J’ai relu mes classiques du genre, et quelques autres. J’ai commencé à crouler sous les parutions scientifiques, les documentaires, les conférences, etc. J’avais des centaines de pages de prises de notes, une pile de livres à lire plus grande que moi (oui, je sais, c’est pas difficile, mais bon.) Je n’en voyais plus le bout, d’autant plus que la science avance à une telle vitesse que, parfois, le temps de me renseigner sur une évolution scientifique, elle était déjà obsolète. J’ai donc dû faire un choix crucial : arrêter mes recherches. Décider que mon univers avait besoin d’être crédible, et non forcément ultra-réaliste. Il y a de très bonnes œuvres de science-fiction qui sont, sur certains points, complètement à côté de la plaque (comme ces mondes ultra-informatisés où on conserve malgré tout des registres papiers ; ou les fameux « tubes à informations » dans 1984…) La science-fiction aborde très souvent un aspect de la société : elle n’a pas nécessairement besoin de tout repenser. Elle a aussi sa part symbolique. Alors, j’ai lâché du lest. Il m’arrive encore de lire une parution ou d’écouter une conférence de temps en temps, mais je les prends avec plus de recul. C’est bien, ça aussi, quand l’écriture vous donne une bonne dose d’humilité. C’est nécessaire.

 

Une fois ce choix fait, je me suis concentrée davantage sur le concret, et d’abord sur les lieux, car ils constitueraient le décor vraiment visible du récit. Ce seraient eux qui devraient montrer les différentes populations, les différentes façons de vivre, etc. Des endroits comme l’Observatoire (d’ailleurs un hommage aux œuvres de science-fiction), le Phare, l’école de Bogus, les rues grises de basse-population, la bulle de Leiko…ont été pensés un peu plus en détails pour vraiment concentrer les informations que j’avais besoin de faire parvenir au lecteur. Par ailleurs, j’ai accepté – pour le moment- de laisser flotter quelques incohérences et de me dire que seuls les lecteurs eux aussi monomaniaques y feront attention (du type, expliquez-moi comment les habitants d’Alias ont accès à suffisamment d’eau). Ou alors, encore un vaste problème, mais que je ne pense pas pouvoir régler de sitôt : celui du rapport homme-femme. Comme la religion onironaute se carre complètement de la différenciation par les sexes, il me fallait gommer ces aspérités, en ayant notamment des couples à plus de deux membres, en ayant une bonne proportion de couples homosexuels ou pansexuels ou autres, plus de parents célibataires qui font « des enfants tout seuls », et également plus de personnes intersexes, maladroitement nommées « androgynes » mais que, la langue française étant ce qu’elle est, je suis bien obligée de genrer à un moment donné (et non, ne me parlez pas de cette horreur anti-poétique qu’est l’écriture inclusive.)

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Queen Scully.

En dernier lieu, il y a donc eu la langue. Quel langage était approprié pour mes personnages, au regard du fait que toute leur culture est différente de la nôtre ? Et parfois différente entre eux ? Je sais que c’est ce point que j’ai le moins travaillé. Il y a bien quelques mots qui sont typiques de l’univers d’Edistyä ou de la culture Onironaute, mais je n’avais pas le temps d’aller plus loin. J’avais peur, aussi, que cela fasse trop d’un coup : un nouvel univers, différents langages, une galerie de personnages, des intrigues entremêlées. Enfin, je ne suis pas Tolkien quoi, donc il allait bien falloir qu’à un moment donné je me calme et que j’accepte d’en faire moins, mais mieux. J’ai donc misé d’abord surtout sur les noms des personnages, ceux des lieux importants, des mois, des saisons et sur quelques éléments-clefs. J’ai bâti un petit lexique pour me repérer et ne pas oublier que j’avais inventé certains termes précis.

 

Pour finir, j’ai pu élaborer un schéma narratif complet et des tonnes et des tonnes de frises chronologiques. Même si cela peut paraître superflu à certains, ça m’a permis à moi de voir de nouvelles incohérences (le temps qu’il faisait à tel moment par exemple), ou de pouvoir enrichir certaines descriptions (jours de fêtes, etc.)

Une fois que tout cela était à peu près assis, j’ai pu passer à la description des communautés et à celles de mes personnages, qui sont venus se greffer sur cet univers. Il m’a fallu deux ans (par intermittence, hein, rassurez-vous) pour asseoir les choses telles que je les voulais ; je veux dire de manière à pouvoir faire évoluer mes personnages sans être arrêtée à chaque chapitre par des incohérences qui rendaient l’action impossible. Depuis, j’ai passé les 230 pages de rédaction des Fourches caudines et je n’ai plus été confrontée à de gros problèmes de cohérence. Et bon sang, c’est quand même très agréable.

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Ouais non, finir sans Buffy c’était pas possible.

 

Enfin, dernière chose : intégrer toutes ces informations à la rédaction. Et ce n’est pas de la tarte ! Bien sûr vous avez l’option « faire un tiers de tome entier de description » comme le premier volume du Seigneur des Anneaux, mais personnellement je n’aime pas vraiment ça. A mes yeux, le mieux reste de distiller ici ou là les différentes informations pour créer une vue globale au fur et à mesure, à travers les yeux des différents personnages. Lors de votre premier jet, n’hésitez pas à en mettre trop : trop d’informations, trop de descriptions, trop de détails. Vous les gommerez lors d’un second travail sur votre manuscrit, une fois que vous aurez bien l’univers en tête. A moins que vous puissiez passer vos journées à écrire (ce qui ferait de vous quelqu’un de chanceux au-delà de toute mesure), mentionnez des éléments à décrire dans votre schéma narratif, pour ne pas perdre le fil. Vous aurez ainsi une vue d’ensemble assez rapide. Vous pouvez même envisager, pour chaque chapitre, un tableau qui recense les différents éléments de votre univers, afin de voir si vous avez bien équilibré les descriptions et ainsi favorisé l’immersion.

 

Donc, pour récapituler ma modeste science sur le sujet :

  • N’ayez pas peur de passer beaucoup de temps en amont sur la documentation. Cela peut paraître frustrant car on a très envie d’écrire l’histoire elle-même, mais ce sera toujours moins frustrant que de devoir jeter à la poubelle tout ce que vous avez écrit car vous vous étiez mal renseignés.
  • Organisez-vous : dossiers (informatiques ou papiers), codes couleurs, post-it… Selon ce que vous écrivez, vous pouvez plus ou moins crouler sous la documentation et avoir l’impression d’être débordés, soyez donc le plus méthodique possible. Interrogez-vous sur ce qui est le plus pratique pour retrouver les informations dont vous aurez besoin (cartes mentales, tableaux…). Stockez tout dans le même classeur ou dossier. Tapissez les murs si besoin (ça c’est pour toi, Angèle^^).
  • Ne reculez pas devant la rédaction de documents annexes. De la même manière qu’un acteur rédigeant le journal intime du personnage qu’il veut jouer, cela vous plongera davantage dans votre ambiance et vous permettra de débusquer une à une les éventuelles incohérences, pour ajouter à chaque fois plus de crédibilité à votre univers.
  • Fixez-vous des limites : il y a de petites incohérences, de petites invraisemblances, dans beaucoup de romans qui sont géniaux quand même. Vous n’êtes pas surhumains (sans vouloir vous insulter, hein) et des choses vous échapperont sûrement. Si vous avez bien travaillé en amont, ce ne seront que des choses anodines.
  • L’immersion dans un univers passe d’abord par le langage : inventez quelques termes qui faciliteront l’immersion du lecteur (regardez Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter, La Croisée des mondes, Le Meilleur des mondes, 1984, Fahrenheit 451….tous ont quelques mots de vocabulaire typiques). Pas trop ceci dit, sinon c’est la noyade.
  • Une fois vos informations en main, il faudra les distiller savamment dans le récit pour plonger votre lecteur dans votre monde. Frises chronologiques, tableaux et/ou schémas narratifs détaillés sont vos amis !
  • Passez outre la frustration : tout ce travail est la partie invisible de l’iceberg, et si vous le menez correctement, vos lecteurs ne verront que la partie émergée ! Cela signifiera que vous avez réussi, et non que vous avez travaillé pour rien. Dans une oeuvre bien menée, on ne voit plus les traces du travail. (Bon, je ne dis pas que moi j’ai réussi hein, loin de là, mais c’est un bel horizon 🙂 )
  • Il se peut que vous ayez envie d’abandonner plusieurs fois, que votre projet vous paraisse trop ambitieux. J’adore écrire, je suis assez opiniâtre, mais je n’ai pas été épargnée.  Commencez par vous demander en amont si vous êtes bien prêt, si vous tenez vraiment à l’histoire de vos personnages. Personnellement, c’est quand j’ai commencé à inventer leur passé à eux que j’ai su qu’il fallait définitivement que je termine, que je ne pouvais pas les laisser comme ça. Après tout, c’est du travail, et comme tout travail, c’est de la méthode qu’il faut. Vous avez l’imagination, vous avez l’envie, vous avez la passion…Vous n’allez pas vous laissez avoir par la méthode, quand même !?

 

Voilà ! En espérant que vous trouverez là-dedans quelques réflexions utiles. A vos stylos, maintenant ! Et bon courage…Ecrire en vaut toujours la peine !

buffy passion.gif

AM/Lil.

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