Les Fourches caudines – Episode 24

océan mur
Crédits : Gérard Vouillon

L’épais tissu gris s’écrasa mollement au sol, et Tomàs lança à Daniel une vieille chemise aux coutures usées. Quelques auréoles d’aquarelle tachaient les manches.
« On prendrait trop de risques, expliqua Tomàs, en gardant nos toges en dehors du territoire, crois-moi.
– Je sais, je tiens à mes paupières, merci.
Daniel enfila la chemise, un peu grande pour lui :
– D’où viennent ces vêtements ? Ils puent le renfermé ! s’exclama-t-il.
– Ce sont ceux que j’avais dans mon sac, quand j’ai quitté les Artistes.
– Tu aurais pu les aérer ! On dirait plutôt que tu les as récupérés sur des cadavres !
– Tu sais, maintenant que tu le dis, répondit Tomàs en souriant, j’ai déjà pensé à le faire mais je crois que je suis trop honnête pour ça.
Il jeta un regard amusé sur le visage renfrogné de son ami, qui, flottant dans ses vêtements, paraissait dix ans de moins.
– Des taches d’aquarelle, quoi…Comment on peut avoir des taches d’aquarelle ? bougonna Daniel pour lui-même.
– La nourriture, tu t’en es occupé ? coupa Tomàs.
– Bien sûr, les talents de voleur d’un artiste en fuite ! commenta le peintre en fouillant dans son propre sac, parmi les sachets de fruits secs et les tablettes énergétiques. J’ai tous les meilleurs millésimes de nourriture en poudre.
Il sortit une bouteille et déchiffra péniblement l’étiquette :
– Ragoût de poulet aux cèpes, ça te tente ? demanda-t-il en tendant la boisson à Tomàs.
– Coudre des paupières, ça te dégoûte, mais avaler ça, non ?
Daniel haussa les épaules.
– Tu sais comme moi que c’est mieux que rien. J’ai du pudding à la banane, si tu préfères, suggéra-t-il en fouillant à nouveau dans le sac.
Comme il s’agissait d’une autre bouteille, Tomàs préféra passer son tour :
– Mieux vaut qu’on rationne, on ne sait pas quand est-ce qu’on pourra faire un vrai repas.
Daniel referma le sac et le jeta sur son dos.
– Comme tu veux, mais notre premier point de rendez-vous n’est pas si loin. Tu ne devrais pas t’inquiéter. S’il y a bien un type de personnes que nous pouvons rencontrer, c’est d’autres galériens comme nous. Et ce sont ceux-là qui sont les plus généreux, tu le sais.
Tomàs haussa un sourcil, dans une moue suspicieuse.
– Les plus généreux ? Tu veux que je te rappelle ce que tu as déjà été prêt à faire pour un paquet de chips ? L’histoire du chat, du tambour de machine à laver, de la destruction de douze rêves ambulants et d’une crise cardiaque manquée de peu ?
Daniel rougit.
– Euh non merci, ça ira, maugréa-t-il, gêné.
– C’est bien ce que je pensais, répondit son ami dans un échange de regards complices.
– Pour qui tu me fais passer, je te jure, ponctua l’autre d’un air faussement candide.
Tomàs renfonça les toges, désormais couvertures, dans les sacs, et tous deux firent face un instant aux remparts d’Oniria qui, quelques centaines de mètres en arrière, s’endormiraient bientôt sous le crépuscule.
– On va pouvoir continuer à plaisanter longtemps, tu penses ? demanda Daniel.
Tomàs glissa sa main dans sa poche. Ses doigts passèrent sur l’épais crin de cheval. Longtemps, debout seul dans sa chambre, il avait considéré le pinceau, ne pouvant se résoudre à le jeter. Sachant pourtant pertinemment qu’il détenait, en quelque sorte, une substance interdite, hérétique. Voilà qu’il l’emmenait avec lui, comme s’il n’avait jamais transité par Oniria.
– J’espère » répondit-il à Daniel.

Puis ils tournèrent le dos à la cité d’un pas synchrone.

Tout ce qu’ils savaient, c’était qu’ils devaient rejoindre l’océan, un coin particulier tout au sud. L’informateur avec lequel ils avaient été mis en contact avait décrit, dans un édistyen embrouillé, une vague histoire concernant trois murs dont il faudrait passer les portes. C’était le seul coin d’où on pouvait quitter Oniria sans trop prendre de risques et sans avoir à repasser par Edistyä. Là-bas, ils verraient certainement d’autres personnes prêtes à partir, et devraient se joindre à elles. Ensuite, ils rencontreraient le passeur. A eux alors de prendre leurs responsabilités, mais ce type-là leur assurerait une traversée dans les meilleures conditions.

Ils longèrent longtemps un grand champ blond où, plantés à intervalles réguliers, les arbres jetaient de l’ombre sur quelques mètres. Plus loin, la terre avait brûlé : il n’y poussait plus rien depuis des décennies. La pluie et le temps avaient rendu opaques les quelques serres abandonnées, trouées par la grêle, dans lesquelles sifflait le vent en notes aiguës et erratiques.
La vie continua de s’étioler au fur et à mesure : les bâtiments de bois, dressés selon une géométrie peu fortunée, étaient à chaque kilomètre plus délabrés, rongés tour à tour par l’humidité et la sécheresse. Daniel et Tomàs trouvèrent le premier mur de briques, derrière lequel ils passèrent la nuit, puis qu’au réveil, ils longèrent plusieurs heures pour atteindre une ouverture. Puis vint le second, un peu plus grand, avec des portes moins nombreuses.
A peine l’eurent-ils passé que le troisième, cinq cents mètres plus loin, se dressa devant eux, plus long que les autres, plus haut, plus vieux, recouvert de végétation humide. Le sable semblait plus dur à cet endroit et quelques épaves y pourrissaient. Un complexe touristique entier – quatre bâtiments de plusieurs étages, piscines, parcs, station thermale – avait été laissé à l’abandon. Sur les buildings, une sale traînée noire marquait le niveau d’eau.
A ce stade de leur randonnée, les instructions étaient plus strictes : ils ne devaient pas passer le troisième mur avant une heure précise. Et ils n’eurent pas envie d’en faire autrement : pendant des heures, un grondement violent et régulier frappa la brique et plusieurs fois d’énormes trombes se déversèrent de l’autre côté. La peur de voir lâcher la digue finit par les pousser dans la carcasse d’un vieux casino détrempé où ils jouèrent au billard sur un tapis spongieux, avec quelques bâtons et les pierres les plus rondes qu’ils purent trouver.
Ils se remirent en route quand le bruit de la houle fut tout à fait dissipé. Le mur abritait un véritable écosystème d’étranges insectes qu’ils observèrent en le longeant, jusqu’à la première porte. Elle fut difficile à ouvrir ; une fois qu’ils eurent réussi, le vent qui les frappa les renvoya dos au mur.

Au loin, la bête d’eau semblait s’éloigner, calmée mais écumant toujours de rage. Ils demeurèrent deux ou trois bonnes minutes totalement silencieux, absorbés déjà par le mouvement hypnotique et séculaire des vagues, de cette créature mythique qui mangeait ceux qui la regardaient de trop près, se chargeant de cyclones pour remettre les humains à leur place, de cette incarnation liquide du principe d’humilité. Les Onironautes en parlaient beaucoup, de cette fin qui venait pour les avaler, eux les premiers, de ce déluge qui n’avait pour but que de remettre l’humanité sur le droit chemin. C’était la première fois que les deux amis voyaient l’océan, et la simple idée qu’ils allaient devoir s’engager sur un bateau pour y naviguer les terrorisa. Ils n’étaient pas les bienvenus ici : l’artiste comme le croyant le comprirent en silence.
Tomàs et Daniel échangèrent un regard et secouèrent le poids de leur sac à dos pour se rappeler à leurs vertèbres. Ils parcoururent les derniers kilomètres les séparant de leur destination en marchant sur un lit de cadavres d’animaux et de plastique.

Plus loin sur la plage, un groupe d’individus patientait, la plupart d’entre eux assis sur le sable. Daniel et Tomàs eurent à peine le temps de s’approcher d’eux qu’un homme fit le reste du chemin. Comme il portait un costume impeccable, les deux amis se méfièrent et freinèrent la cadence. Mais l’homme continua d’avancer, criant à l’intention des autres :
« Ah bah tu vas voir, je suis sûr qu’eux, ils vont l’accepter ! Ingrats que vous êtes ! C’est impossible qu’ils ne le prennent pas !
Sur quoi, il avança fermement vers un vieux caddie rouillé et enlisé rempli à ras-bord de valises, en tira une et la jeta à leurs pieds. Elle s’ouvrit : des liasses entières de billets de banque s’en extirpèrent.
– Bienvenue ! leur cria l’homme. Voulez-vous mon argent ?
Comme Tomàs et Daniel se regardaient en silence sans rien dire et qu’ils devaient avoir l’air aussi à l’aise qu’un onironaute dans un rêve lucide, quelqu’un cria, parmi les gens assis :
– Tu vas leur faire peur, abruti !
Tomàs et Daniel continuaient de fixer les liasses. Quelques billets orphelins s’échappaient vers l’océan, mais ils n’osèrent faire un mouvement pour les ramasser. L’homme en costume ne bougea pas davantage.
– Allez, quoi, s’il vous plait, donnez-moi raison, prenez-le ! Vous n’allez pas les laisser gagner ! C’est impossible ! continua-t-il en désignant le groupuscule qui désormais riait à gorges déployées.
Une femme blonde se leva et vint vers eux.
– Bon allez, faites-lui plaisir, qu’on en finisse. Il nous serine depuis ce matin avec sa monnaie. Il vous la donnera même si vous ne la prenez pas.
L’homme en costume leur lâcha de grands regards optimistes. S’accordant d’une œillade, Daniel et Tomàs se penchèrent sans plus d’hésitation et, des souvenirs de misère noire remontant à la surface de leur cervelet, enfouirent dans leurs sacs autant de poignées de billets qu’ils purent.
– Ah, tu vois, j’avais raison ! dit l’homme.
– Je t’ai aidé à les convaincre. Ce n’est pas vraiment une victoire, répondit son interlocutrice, visiblement blasée et tout à la fois soulagée.
– Oh, ça va ! Vous êtes des rabat-joie professionnels, vous autres, c’est impossible !
– Il faudra vous faire à cela, aussi, lança la femme à l’égard de Tomàs et Daniel qui à présent remplissaient leurs poches, il passe son temps à répéter cela « Impossible ! C’est impossible ! » Nous, on a bien dû s’y faire.
Les deux compères ne pouvaient s’empêcher de sourire : ils n’avaient jamais vu autant d’argent. A dire vrai, la dernière fois qu’ils avaient vu des billets, ils servaient de monnaie fantoche à Satyä ; dans l’Etat, l’argent liquide n’avait plus cours depuis des dizaines d’années. Pour ce voyage, ils avaient peiné à réunir de quoi faire le trajet, espérant convaincre le passeur à grands renforts de breloques onironautes dénichées dans de vieux temples désuets et d’objets édistyens obtenus au marché noir.
– Attends qu’ils se rendent compte que cet argent ne vaut rien là où ils vont. Déjà, les billets, c’est dépassé. Et puis c’est de l’argent édistyen.
Daniel et Tomàs perdirent leur sourire en même temps que l’homme en costume, qui s’adressa ensuite à eux en ponctuant l’air de grands gestes, roulant des yeux de manière hystérique :
– Vous avez vu ? C’est impossible d’être aussi pessimiste ! Im-pos-sible ! Ça paiera le voyage au moins, non ? C’est tout ce que je veux faire, vous payer le voyage !
Puis, desserrant sa cravate, l’homme s’éloigna, vociférant à tous les vents : « Impossible ! C’est tout bonnement im-pos-sible ! » et alla se rassoir parmi les autres, dont les rires redoublèrent face à sa moue chagrine.
Daniel et Tomàs se relevèrent, un peu dépité, et firent face à la femme. Alors seulement ils constatèrent qu’elle les dépassait de deux bonnes têtes.
– Je m’appelle Amance, enchantée, dit-elle en leur tendant la main gauche.
Les deux garçons furent surpris, enfoncèrent dans leurs poches déjà pleines les billets que leur main gauche tenait encore, et remarquèrent qu’Amance n’avait pas de bras droit.
– C’est impoli, la main gauche, je sais, convint-elle en captant leurs regards, mais vous admettrez qu’il m’est difficile de faire autrement.
– Tomàs, dit Tomàs.
– Daniel, dit Daniel.
– Bienvenue, Tomàs et Daniel, joignez-vous à nous…Si vous êtes encore assez légers pour marcher, ajouta-t-elle en riant, lançant un regard amusé vers leurs poches débordantes. Je vous conseille de planquer cela avant que le passeur arrive. Je lui répète depuis ce matin, à lui – elle désigna du menton l’homme en costume – mais il n’écoute personne. Si le passeur voit que vous avez autant d’argent, il va vous demander plus.
Daniel et Tomàs se joignirent au groupe, la plupart des gens présents -une vingtaine au total- leur sourirent ; ils installèrent leur toge au sol, se délestèrent de leur sac et s’assirent.
– Le taré avec ses valises pleines de billets, continua la manchotte en faisant les gros yeux à l’intéressé, c’est Archibald.
– Vous pouvez l’appeler « Impossible » ! ponctua une adolescente d’une quinzaine d’années.
– Et toi l’orchidoclaste, commenta un autre, un peu plus jeune.
– Ces deux vauriens, reprit Amance, sont, malheureusement et en dépit de tout bon sens, mes enfants : Bérangère et Carmin.
– Vous pouvez m’appeler Ber, commenta l’adolescente.
– Ou Berk. Ça lui va très bien, répliqua Carmin.
Comme la situation s’envenimait rapidement entre les deux enfants, leur mère les fit taire d’une simple question :
– L’un d’entre vous est-il capable de connecter deux neurones assez longtemps et de manière assez efficace pour me donner une bonne raison de ne pas vous jeter du bateau lorsque nous serons enfin en route ?
– Ce serait mieux de nous jeter à l’eau avant, essaya Bérangère. Ça t’éviterait de payer le passeur. Tu pourrais garder davantage de cet argent inutile de l’Impossible.
– Mais c’est… ! Ah ! s’énerva Archibald.
– Et ça libèrerait des places, ajouta Carmin. Quoi qu’on n’est pas très nombreux aujourd’hui. On va p’t’être pas attendre pour rien, cette fois.
– Hé, les bébés-éprouvettes, reprit Amance, je veux bien admettre avoir vous avoir étrangement éduqués, mais il y a clairement une part génétique là-dedans, et je ne peux être la seule responsable. Je suis sûre que ce matériel stérile ne l’était pas tant que ça.
– Tu as oublié de nous appeler « duo de résidus », dit Bérangère.
La mère haussa légèrement le ton mais ne put retenir un sourire :
– Bon, vous allez me laisser faire ces présentations avant le départ, à un moment donné, duo de résidus d’éprouvette mal rincée ?
Bérangère rejoignit Archibald dans sa moue boudeuse ; Carmin entreprit de plier les billets en petits bateaux qu’il laissa glisser le long d’une rigole serpentant dans le sable. On ne les entendit plus pendant au moins trois bonnes minutes.

Amance avait néanmoins repris, énumérant les prénoms des vingt-trois personnes présentes. Les deux artistes, pour le moins surpris par cet accueil, n’en retinrent pas le quart, sinon ceux de Vicky, androgyne trentenaire et taciturne littéralement tatoué de la tête aux pieds ; Aka, vieille femme noire d’une cinquantaine d’années dont la voix caverneuse semblait toute prête à remplir la nuit de récits tourmentés ; et Agathe, car sa silhouette échancrée avait retenu leur regard à tous les deux et qu’ils s’étaient souri en la voyant s’éloigner pour aller tremper ses pieds dans l’eau.
Elle leur avait pourtant dit ne pas tenir à son prénom, que chacun pouvait l’appeler comme il voulait. Elle se rebaptisait à chaque occasion qui lui était donnée de se voir dans un miroir.

– Elle est pour moi, avait dit Daniel.
– Même pas en rêve. De toute façon tu n’as pas pris de quoi peindre, l’avait rabroué Tomàs. Moi, j’ai un pinceau.
– Euh…Si, j’ai de quoi peindre… avait répondu son ami en désignant son propre corps d’un air entendu.
– Pff, comme si tu pouvais atteindre cette finesse avec ta carcasse grossière. Regarde la ligne de son dos. Fais pas l’imbécile.
Daniel avait feint d’être choqué puis avait conclu :
–  A moins que ton pinceau ne soit un traceur à poils de martre, que tu aies sur toi un bâton d’encre centenaire et que tu ne pisses de la colle animale, tu n’arriveras à rien. T’es tellement tête en l’air que je suis sûr que tu oublié de prendre de la peinture.
Tomàs rougit.
– Comme si on avait la place pour ça…C’est bon, ça peut se fabriquer, hein, la peinture…
L’échange s’était arrêté là car Carmin, intrigué par leur querelle, s’était discrètement rapproché. Par ailleurs, trois autres exilés étaient arrivés et Archibald fut pris d’une nouvelle crise de philanthropie. Daniel et Tomàs faisaient désormais partie des spectateurs hilares.
– Ça fait longtemps que vous attendez ? demanda l’onironaute, plus liant que son ami.
– Une semaine entière, avait râlé Vicky, amèrement. Une putain de semaine. Trois jours qu’on n’a rien mangé.
– Oh arrête, Vicky, dit Bérangère, on n’est pas à plaindre et tu le sais. Il ne devrait plus tarder, maintenant, et je ne pense pas que beaucoup d’autres arrivent d’ici-là. Tu l’auras, ta place.
Vicky n’accorda pas un regard à Bér, mais elle se tut néanmoins en croisant les paires d’yeux encrées sur son biceps.
– Il va falloir remonter la falaise, s’ils se bougent pas rapido. Je n’en peux plus de dormir dans les rafales.

Au bout d’une paire d’heures, aucun nouvel arrivant n’avait pointé le bout de son nez. Aka avait dressé un feu sur un lit de pierres et commençait en effet à terroriser certains gamins avec de très vieilles légendes de monstres marins. De son côté, Tomàs réussit à engager la conversation avec Archibald, cherchant à connaitre davantage l’histoire des mystérieuses valises pleines à craquer.
– Où est-ce que vous avez trouvé cet argent ? Je croyais que c’était…
– Impossible ? sourit Archibald.
– Oui, c’est le moins qu’on puisse dire, admit Tomàs.
– C’est un mot qui s’est avéré très utile jusqu’à présent. Je me suis promis de ne plus l’utiliser une fois la frontière passée. J’ai peur qu’il me manque, c’est pour ça qu’il est important que je le répète. Impossible. Impossible. Im-pos-sible ! articula-t-il, mesurant les mouvements de sa mâchoire en la tâtant avidement. C’est fou la torture que ce mot implique, en termes maxillaires.
– Euh… hésita Tomàs. Et l’argent ?
– L’argent est impossible, lui aussi. Enfin, on pourrait croire. Je l’ai fabriqué, avant de partir. Tu as devant toi l’ex vice-président de la trésorerie des entreprises DesCors.
Comme son interlocuteur semblait très fier – soit de son ancien statut, soit de l’avoir quitté – Tomàs n’osa pas admettre que ce nom lui était totalement étranger, et répondit seulement :
– Mais on ne fabrique même plus de papier.
– Pour ton information, c’est de la fibre de coton.
– Je ne suis pas un expert de la monnaie mais… Les billets n’ont pas de numéro de série, quelque chose comme ça ?
– Si, et des impressions en relief, en filigrane, un fil de sécurité. C’est pratiquement impossible d’en fabriquer.
Tomàs eut l’air dubitatif.
– En réalité, ce n’est pas si impossible, mais je voulais simplement le dire encore. Ce n’est pas si impossible, c’est faisable, avec le bon matériel. En l’occurrence, je l’avais. Alors j’ai rempli mes valises avant de partir.
– Mais… Ils ne sont plus utilisés à Edistyä. Comment le passeur peut-il les encaisser ?
– Il le fait à l’étranger. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit. Il n’existe pas trente-six moyens de payer discrètement, de toute façon. Une fois dans les ordinateurs, c’est bon.
– Et ça n’aurait pas été plus simple de hacker directement les comptes ?
– Quel genre d’humain es-tu ? demanda Archibald avec une désinvolture on ne pouvait plus sérieuse, se levant pour se dégourdir les jambes. Les comptes en banque, ça ne remplit pas les valises. Et c’est impossible de faire des bateaux avec, ajouta-t-il en désignant du doigt les épaves de Carmin échouées dans le sable.
Propos sur lesquels sa silhouette costumée s’éloigna, non sans murmurer quelques « impossibles » dans la nuit.

 

 

Quelques minutes plus tard, un tumulte se fit entendre. L’enfant le plus âgé d’une famille qui comptait quatre parents et autant de gosses, criait :
– Mamans ! Papas ! Ils arrivent ! Ils arrivent !
Les plus jeunes, suspendus aux lèvres d’Aka, bondirent comme un seul corps. Toutes les autres têtes se levèrent sans exception. Amance s’empara d’un sac et cria :
– Carmin ! Bon sang, où est ce gosse, encore ? Carmin, on va partir ! Viens pas te plaindre si je te laisse là !
Carmin revint de la plage à pas précipités, suivi de Ber, qui avait laissé Daniel seul. Ayant perdu la silhouette d’Agathe dans la précipitation, ce dernier contemplait ses arabesques d’un air las et contrit.
– Ça va, ça va, j’arrive, protesta le gamin. Ce n’est pas comme si j’avais peur que tu m’attrapes par le col ! lança-t-il en riant.
– Je n’ai qu’une main, et tu sais toi-même que je suis contre la violence parentale. Mais je peux toujours demander à ta sœur de te régler ton compte.
– Promis ? demanda Bérangère.
Vicky s’occupa d’éteindre le feu et d’allumer à la place un projecteur, le fit clignoter plusieurs fois, à intervalles réguliers, puis éteignit lorsque l’embarcation fut assez proche. Archibald essayait de pousser son caddie sur le sable en répétant « impossible, impossible, impossible » autant de fois qu’il le pouvait. Son enthousiasme fit qu’il arriva le premier face au passeur fraichement débarqué. Il lança sous ses yeux les valises qui lui restait et dit :
– Je sais que ça a l’air impossible, mais je paie le voyage pour tout le monde. Personne n’a d’argent, ici. Vous serez priés de vérifier que mes billets sont des vrais, AU CAS OU ON DOUTERAIT DE MOI, hurla-t-il à l’assemblée, rancunier.
Le passeur sembla ignorer Archibald mais deux autres personnes descendirent du bateau, qui vinrent satisfaire ses doléances.
– J’ai pris un détecteur si besoin. Il est dans la valise rouge, précisa-t-il à l’une d’elles, médusée. Je sais, je sais… Cela parait impossible que l’on puisse douter de ma bonne foi, mais…
– Jamais dit ça, dit l’une des personnes qui s’occupaient de compter les billets.
– Je sais, répondit Archibald. Je sais.

Daniel et Tomàs se retrouvèrent sur la plage, avec leurs affaires, sans trop savoir quoi faire de leur corps, quand la voix rauque d’Aka résonnant dans leur dos sonna comme un avertissement :
– En ligne, conseilla-t-elle.
Et les prétendants au voyage s’alignèrent en effet les uns à côté des autres devant la silhouette du passeur, invisible à contrejour dans la lumière du bateau, sous leurs yeux aveuglés.
Les deux amis se retrouvèrent coincés entre Amance, qui se tenait bras dans le dos, et Archibald.
– Tu vas nous faire tuer avec tes conneries, Archi.
– Impossible, répondit le trésorier.

La lumière du projecteur dansait sur les vagues et la voile du bateau, ni plus ni moins qu’une barque de bois de trois mètres de large. Les Oniramahd étaient étroits ce soir-là.
Le passeur arpenta la file des déserteurs jusqu’à ce que ses collègues eussent fini de compter.
Daniel et Tomàs sentaient une tension dans l’air, sans savoir à quoi elle était due, mais ils comprirent que l’ambiance chaleureuse qui les avait accompagnés jusque-là était le fruit de l’angoisse et de l’espoir mêlés. Même Carmin et Ber avaient cessé de se chamailler et se tenaient droits comme des piquets, sans qu’Amance eût à leur faire une quelconque remarque.
La silhouette s’arrêta alors devant l’un des pères de la famille nombreuse et le toisa sans un mot. Ils se fixèrent un instant en silence.
– Le compte y est ? demanda le passeur, haut et fort, sans se retourner.
– Il y a assez pour vingt-cinq personnes.
Or ils étaient vingt-six à vouloir s’échapper cette nuit-là.
Plus sûre d’elle-même, la silhouette se remit à parcourir le rang, lâchant son souffle lourd et acide au visage de ses clients, un léger sourire accroché aux commissures.

Daniel et Tomàs étaient les seuls à avoir accepté l’argent d’Archibald. Encore couvert de ses réflexes d’onironaute, Tomàs se défit de son sac, malgré les invectives de Daniel et Amance. Il en sortit plusieurs liasses de billets qu’il tendit au passeur.
– Voilà, balbutia-t-il néanmoins, ça devrait suffire…pour…pour vingt-six personnes.
L’équipage entier éclata de rire. Le passeur saisit l’argent.
– Montez, déclara-t-il.
Les fuyards ouvrirent de grands yeux ébahis et, incertains de leur chance, se pressèrent de saisir leurs affaires et de monter à bord. Archibald fit monter les enfants, quelques autres suivirent. Daniel voulut aider Agathe, mais fut si timide qu’il se fit doubler par Tomàs. Poser le pied sur le pont les délesta d’un poids qu’ils ignoraient avoir porté jusque-là. Le bateau était moins grand que ce à quoi on les avait préparés, ils devraient dormir assis, mais au moins ils y étaient.
Amance tendit péniblement sa valise à Agathe, par-dessus-bord. Elle s’apprêtait à monter quand le passeur l’arrêta d’un geste de la main.
– T’as une prothèse bionique dans cette valise ? lui demanda-t-il.
La géante resta froide. Elle ne pouvait que dire la vérité et s’efforça d’être de fait la plus précise possible :
– Non. Je suis contre.
– Une prothèse mécanique, alors ?
– Non plus, non. Vous savez très bien qu’on n’en fabrique plus depuis des années.
Carmin voulut avancer vers sa mère. Vicky lui barra le chemin.
– Alors tu restes ici, déclara le passeur d’un ton froid avant de commencer à rabattre le ponton. Je prends pas les éclopés. C’est pas un bateau d’inaptes, ici.
Amance fut si abasourdie qu’elle n’osa faire un geste. Son regard se porta immédiatement vers ses enfants. Agathe avait pris Ber par la main ; Vicky enserrait désormais Carmin d’une entrave froide.
Tomàs se lança vers le passeur :
– Mais… Je vous ai donné l’argent… Il y a assez d’argent pour vingt-six personnes.
La silhouette, se tournant vers lui, révéla dans la lumière un visage d’une telle laideur que Tomàs sut, en bon esthète, qu’il avait fait un mauvais pas.
– Toi, tu as deux mains, n’est-ce pas ? demanda le passeur.
– Euh…oui…balbutia Tomàs.
– Alors contente-toi d’essayer de les garder jusqu’à ton arrivée.
L’amputation fut pour le peintre et endormeur une menace plus violente encore que la mort : ses jambes faillirent lâcher sous lui.

Bérangère s’évanouit. Vicky plaqua sa main sur la bouche de Carmin pour l’empêcher de hurler.
Archibald baissa les yeux et ouvrit la bouche, mais le mot dont il voulait se débarrasser était lui aussi demeuré sur le sable.

Le bateau s’éloigna de la rive, dans la nuit la plus obscure qui fût.
La houle couvrit bientôt les hurlements d’Amance.

 

 

 

Le groupe n’avait plus rien dit jusqu’au lever du soleil. Pour une question de sécurité, le projecteur avait été éteint et les voyageurs distinguaient à peine leurs propres mains dans le noir. De temps à autre, on entendait les invectives du passeur, que son équipage appelait Marco, et les sanglots de Bérangère, qui émergeait par intermittence de sa torpeur. Quand le soleil se leva, Daniel, qui n’avait pu fermer l’œil, constata que quelques-uns s’étaient endormis, dont Tomàs et Carmin. Epuisé de pleurer, ce dernier avait fini par laisser tomber sa tête sur l’épaule de Vicky, qui regardait fixement devant lui.
Daniel s’approcha discrètement de l’androgyne en se laissant glisser sur le ponton.
« Comment va-t-il ? demanda-t-il à propos de l’enfant.
– Comment veux-tu qu’il aille ? répondit froidement Vicky.
– Et toi, comment vas-tu ? essaya l’artiste, gêné.
– Moi ça va, ce n’est pas moi qui ai perdu ma mère.
– Il peut la retrouver, non ? Elle arrivera peut-être par le bateau suivant ?
– Tu as cru que c’était le bus volant, ou quoi ? Et j’te rappelle qu’elle n’a plus d’argent.
Daniel s’appuya contre le bastingage.
– Ca n’a pas l’air de t’affecter plus que ça, cette histoire.
Vicky n’avait toujours pas tourné son visage vers lui, alors Daniel s’adressait à ses tatouages en forme d’yeux, qui bougeaient au gré de sa main passant dans les cheveux de Carmin.
– Ce n’est pas mon premier voyage. J’ai l’habitude de ça. Tout ce que je peux faire c’est essayer de trouver quelqu’un pour les prendre en charge. La famille nombreuse acceptera peut-être.
– Tu ne peux pas les prendre, toi ?
La question ne suscita aucune réaction émotionnelle chez Vicky.
– Non. Je ne peux pas, dit-il simplement.
– Pourquoi avoir laissé Amance ? Elle avait peut-être un bras en moins, mais elle était débrouillarde.
– J’imagine que le pays où on va s’arrêter n’aime pas accueillir des Inaptes. Ils pensent que quelqu’un qui ne veut pas bosser pour Edistyä ne trimera pas non plus chez eux. Et pis y a beaucoup d’autres pays qui regardent d’un mauvais œil le rejet du transhumanisme. Toi, moi, ton pote, on a déjà de la chance de passer, vu ce qu’on est.
Daniel fit les yeux ronds et Vicky tourna enfin son visage vers lui et cligna des yeux. Un labyrinthe était gravé sur chacune de ses paupières. Alors, Daniel comprit :
– Des artistes, dit-il.
– Des artistes, oui, répéta le tatoué en repositionnant la tête de Carmin, qui glissait sur son épaule.
– Vous comptez revenir, toi et…
– Tomàs.
– Oui, peu importe. Vous comptez revenir ? Parce que c’est plus dur de revenir que de partir, vous en êtes conscients ?
– Pas vraiment, non. On ne sait pas. Ça dépendra de ce qu’on trouvera.
– Edistyä ferme les frontières pour ne pas que l’on voie ce qui se cache de l’autre côté. Tu dois savoir que c’est très différent de tout ce qu’on en dit. Ce n’est pas toujours le monde effrayant que l’on veut bien nous décrire.
– Je ne suis déjà pas très au courant de ce qu’on en dit, de toute façon, expliqua Daniel.
– Mais tu parles, c’est fermé comme du gruyère, continua Vicky sans l’écouter. Bien sûr qu’on peut se barrer : c’est la crise du logement partout dans l’Etat, d’un côté ça les arrange bien de nous voir partir. Mais nous laisser revenir, alors qu’on a vu comment ça se passe ailleurs ; non, ça, ils ne peuvent pas se le permettre.
– T’as pourtant l’air d’avoir fait le voyage plusieurs fois, toi.
– Oui.
Carmin se frotta les yeux.
– Un conseil, d’un artiste à un autre, dit Vicky en resserrant une couverture autour de l’enfant, déposant sa tête sur un sac pour fuir à la dérobade avant qu’il ne s’éveille. Quand le bateau sera à quai, ne restez pas sur place. Dispersez-vous le plus vite possible, et ne parlez à personne avant d’avoir fait quelques kilomètres. Partez sans vous retourner.
– Et les enfants ? Comment va-t-on faire, pour Ber et Carmin ?
Vicky ne répondit pas, ferma les yeux, et Daniel remarqua que les labyrinthes de ses paupières étaient sans issue.

 

A l’autre bout de l’embarcation, Tomàs s’était éveillé et aidait tout un chacun à s’installer correctement, sourit à Agathe, apporta de l’eau aux enfants. Le bateau était au milieu d’une gigantesque étendue bleue, mais Tomàs ne pouvait s’empêcher de chercher la rive du regard. Il n’avait pas vraiment d’origine à regretter, les Artistes ayant toujours été ballottés d’un lieu à un autre. Il s’en voulut presque de ne pouvoir penser qu’à ce jour où, le même sac sur ses épaules, il avait passé le portail de pierre d’Oniria, bouillonnant du seul désir de faire de sa vie ce qu’il voulait qu’elle soit, pour la toute première fois. C’eut été le début de la liberté, n’était l’obsession de son rêve.
Les deux amis sentirent que l’embarcation amorçait un virage, et s’étant rejoints, ils distinguèrent les blocs noirs qui émergeaient doucement de l’eau, un peu plus loin.
La marée descendait, et en descendant elle découvrait des mètres entiers de civilisation engloutie, les toits de petites échoppes de fruits de mer que l’eau avait rongés, des appartements dans lesquels les structures des lits renversés étaient recouvertes d’algues et d’allures de cauchemar. Des têtes de lampadaires émergèrent bientôt de l’eau comme de curieuses bêtes inconnues. Les deux amis se penchèrent en même temps par-dessus le parapet : sous la surface, ils virent alors défiler des rues entières, avalées par le sable, dans lesquelles semblaient désormais flotter quelques poissons difformes et malades ; ils virent les terrasses des cafés aux tables enchaînées qui s’obstinaient à tenter de se libérer. Autrefois – quand était-ce ? Des décennies, des siècles plus tôt ? – des hommes, des femmes et des enfants avaient parcouru ces rues, profitant peut-être de leur semaine annuelle de vacances ; il devait alors faire une température supportable dans cette région. Des centaines, des milliers de personnes avaient pu chaque jour se repaître de la vue de la mer, ou considérer leur vie passée à l’aune d’une frontière infranchissable. Quand était-ce que l’océan, mettant fin aux bonheurs et aux méditations, avait commencé à reconquérir ses droits sur l’humain ?
Le bateau acheva de décrire son virage. Daniel se retourna : Vicky avait laissé Carmin avec Bérangère et Agathe et s’entretenait avec les quatre parents de la famille nombreuse. Aux gestes qu’ils eurent, l’artiste comprit que c’était un refus.

 

Le voyage fut bien plus court que ce à quoi ils s’étaient attendu. Ils apprendraient plus tard que Marco les avait déposés à une centaine de kilomètres de la frontière édistyenne, à peine plus loin que ce que les exilés considéraient comme la zone de sécurité après le mur. Tomàs et Daniel durent demander confirmation de l’arrivée à d’autres gens présents : à la vue des gratte-ciels, de la végétation cantonnée aux murs, des purificateurs d’air crasseux qui se dressaient comme des tornades grises en suspension, ils avaient eu peur d’être revenus à Edistyä.
Marco, qui n’avait pas dit un mot du voyage et s’était contenté de lancer des œillades assassines à tous ceux qui le jugeaient, ouvrit enfin la bouche pour préciser de patienter sur l’énorme plate-forme de béton où il les débarqua : il fallait vérifier que personne n’avait disparu durant le périple, parfois houleux. Alors Daniel, pourtant sorti parmi les premiers, avait constaté la disparition de Vicky. Il fit un signe de tête entendu à Tomàs et Agathe, et tous trois mirent leur plan à exécution au moment où un car se garait sur le parking voisin.
Daniel chargea les deux sacs sur son dos, Tomàs se lesta de Carmin, et Agathe saisit Bérangère par la main. Ils crièrent aux autres de se disperser, le mouvement de foule fit diversion ; ils s’évadèrent sans demander leur reste.
Ils coururent sur des kilomètres, ne surent jamais à quoi ils avaient échappé.

« Je connais un endroit où aller », avait alors dit Agathe ; et tous les cinq, ils s’étaient mis en route vers l’Est.

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