Les Fourches caudines – Episode 25

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« After the final curtain », Matt Lambros.

***

 

Ce qui manquait le plus à Kaël, c’était les petites lumières sur les marches, entre les rangs. Ici, elles fonctionnaient encore. Il avait avancé lentement, savourant ces lueurs qui, flottant dans l’obscurité, lui évitaient la chute. C’était bizarre, pensa-t-il, qu’elles soient en état de marche : l’écran lui-même était déchiré en deux, et on devinait derrière des corps endormis ou morts – en tout cas, immobiles.
En passant, il enfonça son poing dans un siège, en extirpa des entrailles de mousse, les effrita longuement. Un simple siège, avec un dossier, deux accoudoirs : pas de porte-gobelet, pas de casque, pas même de possibilité de s’allonger. Un simple siège rouge, absorbant juste assez la lumière, là où le noir donnait aux visages des teintes cadavériques. Kaël n’allait jamais dans des salles à sièges sombres : l’impression d’être entouré de morts, tout en sachant qu’ils ne l’étaient pas, le terrifiait.
Avant de s’asseoir, il jeta un œil en haut : la loge de l’opérateur se trouvait là, derrière ce petit carré ajouré. C’était par-là que passaient les mondes, avant les écrans flexibles. Kaël n’avait jamais connu cette époque mais il avait entendu dire qu’on utilisait d’énormes bobines, des milliers de photos qui reprenaient vie au contact les unes des autres. Ça craignait l’eau, ça risquait de prendre feu. Il fallait plusieurs bobines pour un seul film, et un projectionniste distrait pouvait tout faire capoter. N’était-ce pas ça, de l’art ?

Kaël enjamba le corps d’une personne restée dans l’allée, et s’installa méthodiquement au milieu du septième rang. La salle, minuscule, devait comporter une centaine de places. C’était ainsi qu’il avait toujours aimé les cinémas : intimes. De fait, il les avait toujours connus abandonnés, à la faveur de gigantesques complexes où l’on venait s’entasser. De toute façon, depuis l’invention des écrans muraux, plus personne, ou presque, n’allait au cinéma. Trop cher, inutile.
Mais lui, il avait toujours aimé ça, allait voir chaque film plusieurs fois. La première, c’était toujours comme s’il était seul. Malgré les commentaires et autres bruits de mastication, il se laissait totalement happer au point d’en oublier les spectateurs. Les fois suivantes, il revenait en connaissant l’intrigue, et ôtait son casque d’immersion pour observer les réactions dans le noir : les sursauts, les pleurs, les rires, les gênes. Plusieurs spectacles se jouaient alors en même temps, et Kaël avait des yeux partout.
La 4D avait tout gâché : regarder un film ne devait pas signifier être passif. Qu’allions-nous devenir alors, face à l’existence elle-même ? Kaël regrettait la deux dimensions, l’effort collectif frissonnant au-dessus des têtes qui essayaient de reconstruire les sensations d’une pluie drue, d’une canicule, pour les vivre avec les personnages. Rien ne forçait l’empathie comme le cinéma, au point de devenir un autre que vous. Le reste était machinerie et illusions auxquelles il s’était juré de ne jamais céder. Raté. L’empathie, il le sentait, devenait pour lui un lointain souvenir, un espoir d’enfant.

 

 Le cinéma avait toujours été la passion de Kaël, sans même qu’il le sache. Il aurait été inutile de lui demander quel était son film préféré, ou de l’interroger sur ce qu’il avait vu. Il aurait été incapable de répondre : les scénarios ne l’intéressaient pas vraiment ; tous se ressemblaient, de toute façon, comme les entreprises qui les façonnaient. Non ; ce qui le captivait, c’était le pouvoir qu’avait une image de signifier tant par elle-même. Pourtant, la poésie l’ennuyait ; la peinture, la photographie aussi, figées, mortes. La beauté du cinéma, c’était que l’image qu’il livrait n’était jamais hors du temps ; elle s’y glissait naturellement, nous incitait à suivre son mouvement. Elle existait par elle-même et au milieu des autres. C’était une forme d’idéal qu’il aurait aimé atteindre.

 

Quatre rangs devant lui, elle ne bougeait pas. Il avait dû sentir dans ses pas qu’elle se dirigerait là. C’était pour ça qu’il l’avait suivie. Elle fixait l’écran blanc et éventré, peut-être aussi les corps immobiles à travers la déchirure béante. Et maintenant, assis méthodiquement au milieu du septième rang, trois rangs derrière elle, il ne regardait que ça, fixement, jusqu’à ce que ses yeux brûlent : l’image de ses cheveux clairs tombant sur sa nuque.

 

 

 

 

 

Lorsqu’Héliä arriva dans le foyer, au pied de la colonne qu’on appelait désormais « le Phare » et qui risquait de donner son nom à l’établissement, elle trouva Isaac, assis à une table ronde, en pleine discussion avec une dizaine de personnes dont Tara, Maëlys, Celian et… oh, Bastien. Elle soupira.
Isaac parlait à demi-voix, comme s’il craignait toujours qu’on l’entende. Héliä avait du mal à comprendre cette paranoïa. Certes, il s’était enfui avec une de ses anciennes élèves, fille d’une femme dont l’obscure position sociale ne laissait rien présager de bon ; mais personne ne les avait cherchés. Il avait fallu quelque temps à Héliä pour l’admettre, et elle n’osait pousser son raisonnement jusqu’au bout : ç’aurait été accepter que toute leur démarche, trop innocente pour qu’on y prête attention, était inutile et inoffensive.
« Le marché, la galerie, la fête hebdomadaire avec concerts et représentations, conférences…
– L’hôpital. Pour aider les jeunes patients à ne pas perdre le fil, proposa Celian.
– Les cours à l’hôpital, nota Guillaux. Quoi d’autre ?
– Et bien, l’accueil et la gestion des nouveaux arrivants, essaya quelqu’un.
– C’est encore trop proche de la vie de l’établissement, répondit Maëlys. Il faut qu’on arrive à penser plus large que ça.
– La construction et l’aménagement des bâtiments d’Alias, tout simplement, proposa Bastien. Je veux bien m’en occuper. Je veux bien aussi qu’Héliä se joigne à nous, si elle daigne vouloir me parler, ajouta-t-il avec un grand sourire, se tournant vers la jeune fille qui espérait qu’il ne l’ait pas vue.
Elle haussa un sourcil.
– Je voulais juste parler à Isaac. C’est personnel, précisa-t-elle, espérant couper court.
– Tu sais, Héliä, reprit Bastien en relevant un instant les mains de sa tablette, j’avais cru comprendre que tout, dans le projet du Phare, était personnel. Que nous étions tous impliqués en tant qu’êtres humains, tu vois. Qu’il y avait une dimension cosmique, presque organique, à ce que nous faisions. Une espèce de bonheur rouge et dense.
Il prit cet air faussement méprisant qu’il affectait toujours et continua :
– Ne sommes-nous pas comme une grande famille ? Une famille n’a pas de secret, si ?
Et enfin, il affecta son sourire stupide.
– Bastien, t’es ridicule, lâche-la un peu, dit Maëlys comme en passant, avant de reprendre sa discussion avec son voisin.
Héliä dut étouffer son fou rire à la vue de Bastien qui rougissait.
– J’aimerais bien vous y voir, vous, maugréa-t-il.
– Isaac ? demanda la jeune fille.
Elle dut l’appeler une deuxième fois pour l’extraire de ses pensées et sa feuille de notes.
– Oh, Héliä. On réfléchit à ce qu’on peut faire pour intégrer pleinement le Phare à la collectivité. Tu veux te joindre à nous ?
– « Le Phare », donc ?
– Euh, oui, enfin, ce n’est pas définitif. On a pris l’habitude. Mais il y aura un vote.
– Ce n’était pas un reproche, Isaac. J’aime bien l’idée, dit Héliä en s’approchant. J’adore la lumière.
– Elle adore la lumière ! soupira Bastien, en se cognant le front si fort qu’il resta rouge plusieurs minutes.
Puis il replongea dans son mutisme. Personne ne sut ce qu’il avait voulu dire et la tablée l’observa dubitativement. Seul Isaac parut comprendre, qui eut un sourire en coin.
– L’organisation de tournois sportifs, ou autres jeux, dit Celian.
Isaac, voyant qu’Héliä s’interrogeait sur son sourire, reprit un air sérieux et nota l’idée.
– Tournois sportifs et autres jeux, répéta-t-il gravement. Héliä, tu as une suggestion ?
– Des initiations, lança-t-elle pour toute réponse.
– Des initiations ? demanda quelqu’un à la volée. Des initiations à quoi, par qui ?
– Sur tout. Par tout le monde. Pour tout le monde. Le problème de l’intégration de l’école vient de sa sédentarité. Je pense qu’il faut la rendre la plus mobile possible. Chaque mois, par exemple, on pourrait avoir un car aménagé, avec des élèves…
– Il faut vraiment qu’on trouve un autre mot pour ça…commenta quelqu’un.
– Je suis d’accord, dit Héliä. Un car, donc, avec des « élèves » qui proposeraient des initiations à des thèmes ou des pratiques qui les passionnent. En retour, ils pourraient aussi avoir une liste des choses qu’ils sont curieux d’apprendre, et recruter des personnes sur leur chemin. On pourrait même avoir plusieurs de ces cars, si ça fonctionne.
L’idée sembla plaire parce qu’elle lança une discussion à la dérobée à l’autre bout de la table. Isaac s’empressa de tout noter.
– Vous êtes surpris ? lança Bastien en soupirant, sans lever les yeux de son travail. Elle vient pourtant de vous dire qu’elle adore la lumière. Je veux bien aménager le car, si tu veux. Un car électrique et solaire. J’ai un contact qui nous trouve des panneaux.
– Si tu veux, lâcha Héliä. Puis, elle reprit sans tarder : Isaac, je peux te parler ? Il me reste peu de temps avant mon après-midi libre et j’en ai vraiment besoin. Je veux dire, j’ai besoin de mon après-midi. Et de te parler, aussi.
Elle peinait à mettre de l’ordre dans ses pensées et rougit subitement, détournant son visage de la tablée.
– Oui, oui, pardon, dit-il en se levant, achevant de noter la proposition. J’arrive.
Il tendit sa feuille de notes et son stylo à son voisin. Ce dernier regarda l’objet avec de gros yeux en le retournant dans tous les sens. Faussement excédée, Maëlys s’en empara, ainsi que de la feuille, et lui dit :
– Je vais t’apprendre.
Et la discussion reprit sans Héliä, qui sortit en compagnie de Guillaux.

 

Il faisait gris et lourd au-dehors. La température devait avoisiner les quarante-deux degrés et, leur discussion à peine entamée, ils suaient déjà tous deux.
– C’est à propos de mon frère, commença Héliä.
Elle surprit dans les yeux d’Isaac ce regard qui était pourtant souvent celui des élèves : il avait espéré qu’elle ne l’interroge pas sur ce point.
– Je t’ai dit que je m’en occupais, tenta-t-il d’argumenter, passant une main humide sur son visage trempé. Laisse-moi faire.
– Oui, mais tu m’as dit que…
– Héliä, coupa-t-il froidement, laisse-moi faire.
Héliä sentit le retour de l’autorité frapper un grand coup dans sa poitrine.
– J’ai tout à réapprendre ici, mais je ne t’oublie pas, crois-moi. » ajouta-t-il comme pour tempérer.
A son tour Héliä tenta de calmer le jeu en effaçant la contrariété sur son visage. Mais la chaleur étouffante n’aida pas. Alors elle tenta de lui sourire ; il eut l’air gêné ; elle tourna les talons et partit s’enfoncer dans la forêt.

 

 

 

Il était inconcevable qu’il n’y ait pas d’ailleurs dans le ciel. Tout bonnement inconcevable.
Le point de vue religieux était intenable : un unique rêve originel, vraiment ? Si cosmique fût-il, il fallait voir les détails : comment rêver en une fois tous les espoirs des humains, la densité de leurs doutes, mais aussi les articulations de leur squelette et la complexité de leur vision ?
Elle commençait à bien connaitre les rêves, et elle savait que leur teneur était incomplète : le bruit de la chute d’eau ne correspondait jamais vraiment aux trombes qui se déversaient, les visages restaient flous et il fallait s’en remettre à tant d’autres choses (l’aura d’une présence, le refuge d’une voix) pour savoir à qui on avait affaire.
Mais d’un autre côté, l’existence concrète et sa logique étaient d’un pathétisme achevé face aux mondes oniriques. Ces deux réalités constituaient l’une pour l’autre un miroir ; elles vivaient parallèles, mais il était impossible que l’une ait engendré l’autre, et vice-versa.
Pour ce que le déterminisme avait, quant à lui, à en dire, ça relevait presque du délire. Il aurait fallu croire à un désinvolte enchaînement des choses, sans espoir d’une fuite, d’un revers soudain. Un instant, elle se fit la réflexion que l’Asak devait ressembler à cela : une existence sans revers. Un ciel sans pli. Mais bien sûr, l’Asak non plus n’existait pas. Encore une de ces commodités qu’on s’invente pour donner de l’importance à nos actions.
Il aurait donc fallu accepter que chacun de nos égarements, chacune de nos hécatombes, et même toutes nos envolées, soient en tout et pour tout absolument inutiles ? Il aurait fallu accepter que tous les regards échangés, les espaces d’être ensemble, les solitudes comblées, les étreintes, les atteintes, tous n’existassent que parce que derrière le mur, à l’autre bout de la planète, un papillon avait remué des ailes ? Ce qui était désormais d’autant plus stupide que les murs de l’océan arrêtaient presque toutes les tempêtes.
Il devait exister un moyen de savoir. Isaac disait que seule la poésie donnait du sens à l’existence, mais Héliä voulait aller plus loin. Elle s’imagina soudain découvrant le secret de l’Humanité, toutes les explications depuis les balbutiements jusqu’au dernier atome nucléaire. Qu’en ferait-elle ? Comment vivre en sachant tout, et en sachant que tout ne servait probablement à rien ? Avait-elle vraiment envie de savoir ce qu’il en était de leurs atermoiements ? Avait-elle vraiment envie de nommer « évolution » cette aventure isolée durant laquelle on essayait de se dérober à tout ce qui nous avait été présenté comme des formes exquises de progrès ?

 

Allongée sur le sol, occupée à regarder la chape gris plomb du ciel, Héliä faisait tourner dans sa poche la clef que Lysandre lui avait offerte. Elle n’osait pas la laisser sous son oreiller, quand elle n’était pas chez elle.

Des piles entières de neurones, sans rien à faire, rien à choisir.  Autant en faire des cimetières, si c’était cela.

Elle soupesa la clef. Peut-être qu’après tout, il s’agissait bien d’un traceur. Peut-être que Lysandre savait tout à fait où elle se trouvait. Devinait-il, par sa position physique, ses errances mentales ? S’il avait accès à ses rêves, y voyait-il des choses qu’elle ne voyait pas ? Saurait-il pourquoi son périple la ramenait désormais au lieu qu’elle avait quitté ?
Avoir pris le risque de garder la clef : est-ce que cet acte-là aussi devrait être inutile ?

C’était ridicule. Il serait déjà venu, si ç’avait été vrai. Ils auraient vécu un de ces petits moments échappés où l’on est seul à deux devant l’atrocité du monde. Une sorte d’épiphanie du pauvre.
Héliä eut honte de son esprit d’escalier et secoua la tête.
Ce fut ainsi qu’elle remarqua le splendide arbre rose qui se trouvait non loin, et s’en approcha. Haut d’une dizaine de mètres, il jeta sur elle une ombre fraiche et scintillante. Il n’avait pas d’odeur, remarqua Héliä, tout en se disant que s’il en avait eu une, elle aurait certainement été bleue – cette pensée lui était venue car une mésange venait de se poser une des branches. Les pétales roses, entrelacés de feuilles vertes, retapissaient le ciel ; Héliä passa la main sur l’écorce dense et noire du tronc ; finalement s’assit contre lui.
Comment un tel monument pouvait-il avoir survécu ? Comment cet arbre, irréel, parvenait-il encore à faire sens ?

Héliä s’allongea, regarda quelques minutes la lumière jouer parmi les fleurs. Serrant la clef de Lysandre dans sa main, elle finit par s’endormir.

 

 

Elle revint de son escapade anonyme, souriante, comme de nouveau disponible. Ce fut la première fois que la maison lui parut aussi vide ; elle eut l’impression que Guillaux et elle n’avaient jamais été aussi isolés et, comme pour confirmer ses impressions, elle le trouva, seul, assis dans son bureau : une pièce grise, encore impersonnelle, baignée d’une lumière crue et blanche – la seule marque de la présence d’Isaac était les piles de documents et le foutoir généralisé typique de son ancien professeur. Déposant sous les yeux de ce dernier une paire de bières fraiches, Héliä dégagea une pile de livres d’une chaise, s’installa face à lui et déclara :
« Parlons de la synesthésie.
Isaac ouvrit les deux bouteilles et ils trinquèrent.

La science et Héliä s’étaient toujours beaucoup intéressés à la synesthésie. Ce don, qui, comme le rêve, répondait à une logique différente, avait très tôt fait l’objet de recherches qui s’étaient subitement amenuisées quand Edistyä avait fermé ses frontières. La recherche onirique avait alors définitivement pris le dessus, tout en faisant elle-même un bon de trente ans en arrière, parce que privée de l’apport technologique étranger.

– D’accord, répondit Isaac, un peu surpris. Il lui semblait qu’Héliä lui revenait parfois simplement changée, sans qu’il puisse dire en quoi.
– Ce bureau est tout à fait morbide, Isaac.
– Je sais… Je…Je n’ai pas encore eu le temps de m’occuper de la déco. Ce n’est pas franchement la priorité.
– On pourrait le croire en effet, répondit-elle en buvant une gorgée.
– Quel rapport avec ce dont tu veux parler ?
– Aucun. Tu ne veux pas que je m’occupe de planifier l’arrivée de Jonàs. J’accepte. Mais laisse-moi m’occuper du moment où il sera là. Je veux ce qu’il y a de meilleur pour lui. Qui sait ce qu’on a pu lui mettre dans la tête en basse-population.
Jetant alors des regards autour d’elle, elle ajouta :
– Tu devrais opter pour de petites lumières douces, tu dormirais sans doute mieux la nuit.
– Mais je travaillerais moins bien, dit Isaac en rabattant son ordinateur avant de le déposer sur une pile de documents disparates. Qu’est-ce que tu proposes ? Je n’y connais rien en synesthésie, tu le sais bien.
– Avec tout ce pavot, vraiment ?
Guillaux rougit comme un gosse pris en flagrant délit. Héliä souriait : elle se payait sa tête.
– J’y ai beaucoup réfléchi, continua-t-elle pour mettre fin à l’embarras de son ancien professeur. Bien sûr l’idéal serait d’accueillir des enfants et des adultes synesthètes, voire synesthètes et artistes, mais je n’en connais pas. Je sais que de manière générale, ils ne sont pas très nombreux, mais j’ai lu un article qui dit que leurs capacités ont augmenté ces dernières décennies. Leur présence permettrait de rendre le projet plus complet. Ça peut tout à fait entrer dans ce que tu veux faire autour de la création artistique, mais je veux aussi que ce soit étudié de manière scientifique.
– Je vois à qui m’adresser. Continue.
– Merveilleux. Tu me diras à qui parler. L’idée serait de détruire les barrières des différents langages, mettre des couleurs sur des sons, ou associer une couleur au toucher, une chaleur à la musique, un son aux mots, un son qui leur soit propre : ce ne sera pas grand-chose mais cela permettrait aux « élèves » de se faire une meilleure idée de ce que peuvent ressentir les synesthètes.
Le professeur écoutait désormais attentivement.
– Ensuite, continua Héliä en jouant avec les gouttes d’eau laissées sur le bureau par sa bouteille de bière, les cours d’art pourraient pousser les élèves à eux-mêmes créer des œuvres synesthétiques. En dépassant les barrières de ce qui sépare les différents types d’art, on en crée un nouveau, plus étendu, plus apte à pouvoir dire la teneur des rêves. Ce qui serait complété, bien entendu, par tes brillants ateliers de grammaire et de poésie ! Je voudrais que ce ne soit pas « que » de l’Art, pour ainsi dire – on peut considérer que tout art est synesthétique, que la métaphore est synesthétique. Je voudrais que ce soit un langage à part entière, qu’il conceptualise l’existence autant que l’existence le conceptualise.
Le professeur sourit et, face aux idées d’Héliä, se sentit ridicule dans cette espèce de cage que les montagnes de papier faisaient autour de lui.
– Je me suis toujours demandé, continua la jeune fille, pourquoi nous ne nous sommes intéressés qu’à cette réalité. Quand d’autres en perçoivent une qui est infiniment plus complète, plus complexe, et qui nous permettrait non seulement de pouvoir enfin partager réellement nos rêves, mais également de les rendre eux-mêmes plus complexes, plus exigeants ?  Imagine cela : on pourrait réussir à créer, à base de talent et de technologie, une forme d’art capable de retranscrire n’importe quoi, n’importe quel sens, n’importe quelle logique, et qui seule pourrait véritablement traduire ce que nous disent nos rêves. Et notre inconscient, débarrassé des barrières qu’on lui impose depuis la nuit des temps, pourrait créer durant le sommeil paradoxal des mondes plus…riches. On pourrait enfin exprimer tout ce que l’on ressent ! Dans le monde actuel, ce serait une véritable révolution.
– Tu as raison, dit simplement Isaac.
Héliä cessa de jouer avec la condensation de sa bouteille. Elle ne dit rien quelques secondes, ajouta simplement :
– Je sais.
Puis :
– Tu n’as rien à redire ?
– Non, admit Guillaux. C’est très ambitieux, c’est certain, mais je ne pouvais pas m’attendre à moins venant de toi. Le Phare reste un établissement scolaire, Héliä, pas une révolution totale. Non pas que je serais contre si cela arrivait, tu le sais bien. Mais l’étude de la synesthésie est capitale, j’en suis convaincu autant que toi. Bon, à toi de jouer maintenant, Madame la directrice du département de synesthésie du Phare.
Héliä tenta de ne pas avoir l’air trop comblée, mais, ne pouvant retenir son sourire, elle se leva finalement et prit Isaac dans ses bras. Lorsqu’elle le relâcha, elle avait retrouvé un visage plus sérieux.
Elle se rassit, continua de boire sa bière en silence, ne répondant que par un sourire à Isaac qui lui demandait ce qu’elle avait fait cet après-midi. Et alors que le souvenir de ses errances sous l’arbre de Judée frissonnait encore sur sa peau, elle osa :
– Isaac, par rapport à ce qu’il s’est passé ce matin…Par rapport à Jonàs…Je sais que tu as peur, je ne suis pas stupide.
Le visage de Guillaux lâcha prise et il but sa bouteille déjà vide, pensant par là retrouver lui-même une contenance.
– Peur de quoi ? essaya-t-il en vain.
Le regard que lui lança son ancienne élève le fit se sentir idiot. C’était donc ça qui avait changé.
– Tu ne peux pas m’avoir demandé de te suivre jusqu’ici, et refuser ensuite que je prenne des risques. Ce matin, tu m’as traitée comme une enfant. C’était la dernière fois.

Héliä tendit à Guillaux sa propre bouteille. Il en restait quelques gorgées. Isaac avala la bière, ravala sa joie, et acquiesça en silence. Son ton était certes glaçant – elle ne lui avait jamais parlé ainsi – mais il savait qu’Héliä avait raison.
– Bon, reprit-elle, en se relevant, ragaillardie. Tu m’as dit que tu connaissais des synesthètes ? Ici, à Alias ?
– Oui. Toi aussi.
– Ah bon ? demanda-t-elle, surprise. Qui ça ?
– Bastien. L’architecte. » répondit Guillaux.
Et il trouva la force de lâcher à son tour un sourire face à la mine déconfite de son associée.

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