Ecrire, qu’est-ce que c’est ?

Bonjour tout le monde !

Aujourd’hui je suis tombée sur cette petite vidéo pleine de gens bien (bon, il y a Houellebecq et Despentes, mais en vrai, le reste ça va…); et ça m’a donné envie de faire un petit billet d’humeur sur l’écriture à partir de ce qu’ils disent, « les grands »…

 

 

Ecrire, c’est « mettre sa peau sur la table », nous dit Céline. Je suis assez d’accord. Quelque chose de vital se joue dans l’écriture, pour nous auteurs bien plus que pour les lecteurs. C’est un combat avec soi-même, contre soi-même, une violence qu’on s’impose pour transmettre un message (au sens large, pas forcément une morale), une certaine vision du monde. C’est masochiste. Je suis assez d’accord également avec ce qu’il dit ensuite, que la seule inspiration, c’est la mort. Je suis intimement convaincue qu’écrire est une manière de survivre, de survivre à l’insuffisance de la vie, à son absurdité ; une volonté de chercher du sens aux choses qui nous entourent.

(Ensuite, il y a Houllebecq qui essaie de dire un truc cohérent et Despentes qui est obsédée par l’image, mais là rien de nouveau.)

Comme Sagan, je vois mal ce que je pourrais faire d’autre. J’enseigne, certes, et j’aime enseigner ; mais il y a « faire » et « faire ». Il n’y a qu’une chose que je fais avec la totalité de mon corps, c’est écrire. C’est probablement la seule « activité » (comprendre « passion inaltérable et vitale ») qui permette de me souder. Sinon, une part de moi est toujours ailleurs. « C’est une occasion pour moi de me raccrocher à la réalité », ajoute-t-elle. Oui, paradoxalement. Passer par la fiction pour appréhender le réel. Lui donner du sens, une fois encore. Et, en même temps, écrire permet de se détacher du réel. Le temps de prendre une pause, peut-être. C’est une activité qui se pratique seul(e), elle nous isole des autres en même temps qu’elle nous en rapproche.

On reconnait bien Pérec dans l’aspect « artisanal » qu’il met en avant. Car oui, écrire, c’est aussi ce travail de fourmi, de constitution et de reconstitution, ce côté casse-tête intellectuel qui essaie de se jouer des incohérences, de manipuler les émotions…Ecrire est aussi un jeu de dupes, pas toujours amusant, comme le dit par ailleurs Calvino, « ce n’est pas bon, ni sain » dit de son côté le génial Albert Camus, très intellectuel dans son approche de l’écriture, et en même temps très lucide. Ecrire, c’est aussi parfois s’enfermer dans la solitude pour permettre aux autres – les lecteurs- d’en sortir. C’est un drôle de pari.

De son côté, Anaïs Nin insiste sur le côté « témoignage » de l’écriture, aspect différent mais pas moins intéressant. J’aime aussi écrire pour ça; c’était particulièrement le cas pour mon roman précédent et c’est aussi le cas pour Les Fourches : laisser une trace de mon état d’esprit, sous une forme différente de celle d’un journal. Garder précieusement ma vision du monde à un moment donné. Je suis curieuse de voir comment elle évolue.

Dans plusieurs de ces discours, on retrouve également l’idée de la dépendance à l’écriture, de sa nécessité. Lorsqu’on est touché par elle, on ne parvient plus à s’en défaire. Certes, il s’agit là de la définition d’une passion plus que de celle de l’écriture elle-même. J’ajouterai malgré tout que l’écriture a ceci de particulier qu’elle touche au langage « lexical », à savoir l’outil le plus utilisé au monde. De fait, au moindre échange, on est toujours en train de la questionner, elle est toujours en train de nous questionner; ce qui n’arrange en rien le côté obsessionnel de la chose. Henry Miller parle de ce désir, parfois, de s’en défaire, mais de l’impossibilité d’y parvenir. Il m’arrive d’avoir aussi ce désir-là, de pouvoir cesser de m’interroger sur les choses pour simplement les vivre, de pouvoir cesser de voir des histoires partout pour simplement vivre la mienne. A d’autres moments, j’accepte simplement la malédiction et le fait que c’est tout bonnement ce dont j’ai besoin pour vivre comme je l’entends. Que ce soit pour donner de la profondeur aux choses ou pour la gommer, que ce soit vivre plus fort ou moins fort, je cesse parfois de me le demander, concluant de toute façon que je ne pourrais faire autrement.

C’est aussi ce que je comprends dans le discours de Queneau, qui dit que l’on peut voir dans le premier manuscrit d’un auteur s’il est « amateur » ou « écrivain ». Sans pouvoir l’exprimer concrètement, c’est aussi ce que l’on remarque avec les copies d’élèves : indépendamment du fait de « bien écrire », qui peut simplement passer par une bonne technique – une réflexion construite, du vocabulaire, une maitrise de la langue, il y a autre chose. On sait qui est atteint par l’écriture et qui ne l’est pas. Qui continuera d’y être lié durant son existence, ou pas. On se reconnait entre nous comme des malades ou des victimes d’un même traumatisme. On n’a même pas besoin de parler du sentiment qui nous lie à l’écriture : on sait que c’est le même, on se comprend sans avoir besoin de le dire. Je n’ai jamais compris ce qui fait cette essence, mais j’aime pour tenter de la définir à mes élèves prendre la phrase de Marcel Proust : « Le talent, c’est la vision. » J’ai le mot « talent » en horreur, et cette définition est la seule que j’accepte. L’écriture a à voir avec la façon dont notre regard appréhende et questionne la réalité.

« Ce motif se répète dans une variation. » Ce sont les propos de Milan Kundera. Je les trouve très justes en ce que, comme beaucoup d’autres, je suis persuadée qu’un auteur raconte toujours la même histoire, quelles que soient les intrigues qu’il utilise pour la déguiser. Mon histoire est celle de l’incapacité de mes personnages à être en adéquation avec le réel. C’est peut-être la mienne aussi, je ne sais pas. Ce qui n’est pas pour autant contradictoire avec ce que dit ensuite Le Clézio, lorsqu’il parle du fait qu’un écrivain est nouveau à chaque livre qu’il écrit. D’abord parce que l’écriture nous transforme (en « bien » ou en « mal »). On ne ressort pas indemne de l’histoire de nos personnages, on chemine et change avec eux. Ensuite parce que, même si notre questionnement est toujours le même, on trouve d’autres moyens, d’autres approches, d’autres techniques, pour le mener à bien (ou le mener tout court).

Et forcément, forcément, il me fallait finir par Marguerite Duras, parce que, que faire d’autre ? « C’est un drôle de truc, l’écriture. Pourquoi on se double de ça ? Pourquoi on se double d’une autre vision du réel ? Pourquoi toujours ce cheminement de l’écrit, à côté de la vie, dont on ne peut absolument pas s’extraire ? »

Ce terrible aveu d’impuissance qui clôturera d’ailleurs la carrière de Duras dans son autobiographie testamentaire, Ecrire, me sied tout à fait. On ne s’explique pas vraiment l’essence de cette dépendance au processus artistique, son émergence, sa pérennité, sa nécessité. Peut-être tout simplement ne devrions-nous pas. Imaginez un monde où l’on pourrait identifier -culturellement, neurologiquement, que sais-je- l’origine du besoin de l’Art ; où l’on pourrait l’altérer, voire le supprimer. C’est tout simplement une certaine vision de l’Enfer.

On ne s’interroge plus, au quotidien, sur les raisons pour lesquelles on respire, sur les raisons pour lesquelles on mange, pour lesquelles on dort. Peut-être l’écriture entre-t-elle simplement dans la liste de ces processus vitaux, qu’elle est ultime pulsion de vie. Peut-être est-elle tout le contraire : une faiblesse, comme une drogue, une pulsion de mort.

« Je ne sais pas ce que c’est, écrire, je ne sais pas. »

Et ai-je vraiment envie de le savoir ?

AM.

Un commentaire sur “Ecrire, qu’est-ce que c’est ?

  1. « survivre », voilà qui est bien résumé. Une drogue, un besoin, une malédiction… Tout ça aussi ! Diantre ! C’est bien dit. Maintenant, je vais réfléchir à la question… Dormir, c’est pour les faibles ! 😀

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