Les Fourches caudines -Episode 26

Frederic Forest Woman Standing
Fréderic Forest, Woman standing.

 

« Tiens, savoure-la, c’est ma dernière, dit Daniel en tendant à Carmin une bouteille de pudding à la banane.
– Tu parles, je vais la dégommer en deux minutes, oui ! répondit le garnement.
Il s’avança vers un bidon pour remplir sa bouteille, mais ce dernier était vide. Il lança une mine renfrognée vars les quelques migrants qui, un peu plus loin, s’affairaient à filtrer l’eau de pluie collectée la veille. De l’autre côté du chemin, d’autres exilés ressortaient la nourriture des containers, maintenant que les averses avaient cessé ; quelques silhouettes frigorifiées et décharnées, vêtues de couvertures mitées, s’extirpaient avec difficulté des tentes élimées.
– C’est quoi, au fait, la banane ? demanda Carmin à Daniel.
– Aucune idée. Je crois que c’est un animal. Je ne me pose pas ces questions quand j’ai faim.
Dépité, Carmin enfonça la bouteille dans sa poche et s’installa sur un banc avec l’artiste. Ils observèrent un moment les habitats hétéroclites, caducs, conglomérats de tôle et de toile, qui constituaient leur paysage. Au bout d’un moment, on oubliait complètement la rumeur vrombissante du périphérique, la pestilence du marécage qu’était devenu le fleuve, presque à sec ; la puanteur des plaies ouvertes et des infections, les cliquetis maladroits des prothèses déchirées.
Nombre de ces réfugiés étaient climatiques, ayant fui un sud désormais volcanique ; d’autres, économiques. Enfin, il y avait les réfugiés idéologiques, sans doute les moins abattus et les mieux renseignés. C’était auprès d’eux que Daniel et Tomàs avaient trouvé conseil pour la suite de leur « pèlerinage ».
Le duo d’artistes, entreprenant un voyage qui, à côté de cela, relevait presque de l’agrément, était chanceux ; en une année à Oniria, Daniel devait admettre qu’il avait très vite oublié la misère d’Edistyä, et celle encore plus noire qu’on pouvait retrouver en voulant l’éviter.

– Alors ça y est, vous partez ? demanda Carmin. Bande de lâcheurs. J’ai du mal à croire que ce luxe ne vous manquera pas…
– Si tu crois que j’ai envie de passer ma vie avec un duo de résidus…
Le gamin leva des yeux rieurs vers Daniel.
– Tu vas dire à Vera qu’elle te plait, avant de partir ?
– Ah, c’est Vera, aujourd’hui ? ironisa l’artiste. Non. Je n’ai rien à lui dire. Ce n’est pas ce que tu crois.
– Tomàs dit que c’est parce que tu es nul pour la drague. Il dit que tu as plein de qualités mais que tu n’es pas fichu de mettre deux mots l’un derrière l’autre quand quelqu’un te plait.
– Tomàs ferait mieux de se taire, parfois, balbutia Daniel en rougissant. Et pis tu ne peux pas comprendre.
– Quoi ? Ça y est, c’est le moment où tu vas me dire que je suis trop jeune ? Vous êtes marrant vous les adultes, à toujours dire que les enfants aiment les histoires. Regardez un peu celles que vous vous racontez ! L’amour, l’amour, l’amououououour ! beugla-t-il en s’esclaffant.
– Toi, t’es vraiment un sale petit… commença le peintre en riant, attrapant la tête de Carmin pour la secouer.
– Berk m’appelle Carne quand je l’énerve vraiment beaucoup. Ça fait longtemps que ce n’est pas arrivé. Je crois qu’il faudrait que je m’y remette. Et ne change pas de sujet. Tu vas lui dire, ou pas, à Vera ? Je crois qu’elle vous aime bien, toi et Tomàs.
Le camp continuait de s’éveiller doucement autour d’eux. Des bénévoles installaient une table pour le petit-déjeuner ; d’autres commençaient la distribution des analgésiques et anti-inflammatoires qui accompagnaient souvent la boisson matinale. Les yeux de Carmin clignaient sans discontinuer.
– C’est plus compliqué que ça. Vera sera toujours Agathe pour moi.
– Ouais, ouais, sûrement… Tu sais, Amance m’a toujours appris qu’on aimait l’amour, jamais une personne. C’est de soi qu’on est amoureux, qu’elle disait. Donc je comprends ce que tu veux dire. Ma mère, c’est pour ça qu’elle a eu des résidus d’éprouvette. Enfin, je parle pour Berk, parce que moi…
– Parce que toi quoi, la carne ? demanda Bérangère qui les avait rejoints. Va pas me faire croire qu’elle était propre ton éprouvette, à toi. Je crois même qu’on t’a conçu avec ce logiciel, tu sais, au tout début du siècle, qui a complètement foiré, là. Il te manque définitivement des mises à jour.
– Hi-la-rant, répondit Carmin, feignant la lassitude.
– Daniel, reprit Bérangère en se tournant vers l’artiste, c’est toi que je cherchais. Le duo de résidus a un cadeau pour toi.
– Pour moi ? Pourquoi moi ?
– C’est la carne qui a eu l’idée. Ça lui arrive, parfois.
– L’instinct, s’esclaffa Carmin. Ou le talent !

Bérangère tendit à Daniel un petit paquet fabriqué à partir de quelques feuilles d’arbres et autres déchets de plastique. A l’intérieur, il trouva un pinceau fin et un pot d’encre. Un sourire lui vint en même temps que les larmes.
– Dis plutôt que tu écoutes les conversations et que tu retiens tout, sale gosse, lança-t-il à Carmin.
– Ça n’est pas incompatible.
– Merci, merci à vous deux, en tout cas, murmura Daniel en prenant les deux enfants dans ses bras.
– C’est du synthétique, le pinceau, on n’a pas trouvé mieux, précisa Ber.
– Comme ça tu pourras dire à Agathe ce que tu veux lui dire depuis le début. Sauf si tu préfères laisser Tomàs le faire à ta place. Mais je crois qu’il a davantage un faible pour Evy.
– C’était laquelle, Evy ? L’Agathe du sixième jour, non ?
– Oui, je crois, dit Carmin. Mais je n’y prête pas vraiment attention, tu sais. Je suis trop jeune, appuya-t-il d’un air entendu. Je m’intéresse qu’aux moments où j’ai envie de l’appeler Amance. Notamment quand elle me menace de me pendre par les pieds et de laisser ma chère sœur me battre jusqu’à ce que je daigne me taire.
– Me tente pas, sale mioche, lança Bérangère d’une œillade rieuse.
Une larme coula finalement sur la joue de Daniel.
– Tomàs a raison. Je ne suis pas doué pour ces choses-là. Mais, merci beaucoup pour le cadeau, ça a dû être difficile de trouver ça. Ça signifie beaucoup pour moi, conclut-il en essuyant une deuxième larme.
Un silence perdura jusqu’à ce que Bérangère en eût assez.
– Oui bah bon allez, on va pas faire un mélodrame, hein, dit-elle en lui donnant une grande claque sur l’épaule.
– C’est vrai que tu es un peu trop émotif, Daniel, lança son petit frère.
Bérangère mit une tape derrière le crâne de Carmin.
– Hé ! hurla le môme. Je chiale pas, moi !
– Pas de jaloux, commenta sa sœur.

Leur petit manège mit fin aux pleurs de Daniel, qui rit à nouveau. En dépit de la déchirure qu’ils avaient vécue au début de leur exil – ou grâce à elle – il avait été impossible, durant les quinze jours qu’ils avaient passés ensemble, de demeurer triste aux côtés de Carmin et Bérangère.

– Allons-y, dit Daniel en quittant le banc. Ils doivent nous attendre, à l’intérieur. »

 

 

 

Agathe faisait partie des bénévoles ; elle venait régulièrement en aide au camp de l’Exil depuis bientôt trois ans, faisait des allers-retours à Edistyä pour assurer les passages, cachait habilement son jeu sous une allure discrète et un regard faussement naïf qui piégeait n’importe qui. C’était ainsi qu’il avait fallu, malgré les capacités d’espionnage et la verve de Carmin, une semaine entière à Tomàs et Daniel pour découvrir qu’elle et Amance avaient été de mèche. Agathe avait prévenu la mère de famille que Marco ne la prendrait pas, et promis de trouver une place sûre à ses enfants en attendant de dénicher un autre passeur qui accepterait les Inaptes. Rien n’était gagné, avait-elle précisé aux deux artistes lorsqu’ils l’avaient confrontée à ce « terrible secret », qu’elle nommait « pragmatisme ». Rien n’était gagné ; depuis plusieurs décennies, il était de plus en plus difficile de faire passer les mutilés, les aveugles, les handicapés. Si peu nombreux qu’ils fussent. Arborer une faiblesse était devenu politique.
La chance qu’Amance conservait était de pouvoir mentir, fabriquer, aussi difficile que ce serait, une fausse prothèse neuroélectrique qu’elle ôterait une fois parvenue à ses fins. Le véritable problème n’avait jamais été son bras en moins. Le véritable « problème », c’était Carmin, et les menaces et pressions que sa mère subissait depuis qu’à la faveur d’une urgence médicale qu’elle n’avait pu contrôler, on s’était aperçu que son enfant vivait hors-système. Chose qu’on ne pardonnât pas, du fait du haut potentiel intellectuel de la carne. Alors, Agathe avait suggéré que l’histoire de la prothèse pouvait servir de diversion. Elle s’était renseignée sur Marco : si on provoquait sur le bateau assez d’animosité à son égard, il n’oserait pas trop poser de questions. Il y avait déjà eu des cas similaires par le passé. Marco n’était pas un passeur, c’était un simple pêcheur reconverti. Sa grand-mère était une onironaute, et en dépit de leurs divergences d’opinion concernant la religion, il ne voulait pas trop s’éloigner d’elle : cela expliquait ses allers-retours dans sa petite barque. Le voyage entrepris avait définitivement été un voyage de plaisance.
Voilà comment Amance s’était sacrifiée pour assurer la traversée à son fils, et comment Daniel et Tomàs surent qu’ils n’étaient pas au bout de leurs peines.

A cette révélation, Daniel avait repensé à Vicky, l’androgyne tatoué, à sa main sur la bouche de Carmin, à son refus de prendre les enfants en charge. Il avait également remarqué une tension supplémentaire dans les épaules d’Agathe. Il n’y avait jamais fait attention jusque-là, et peina à s’en départir, le jour même de son départ, alors qu’il entrait dans la tente centrale et apercevait la jeune femme qui s’affairait, aux côtés de Tomàs, à trier les vêtements récupérés cette semaine-là.
Daniel s’approcha d’elle. Elle s’était accroupie sur une pile de pantalons. Ses épaules paraissaient un peu plus larges, chaque jour qu’il la voyait faire.
« Agathe ? répéta-t-il plusieurs fois sans qu’elle lui réponde.
Il essaya donc :
-Vera ?
La jeune femme se retourna et lui décocha un sourire.
– Bonjour, Daniel. Comment vas-tu ? C’est le grand jour aujourd’hui, n’est-ce pas ?
Le jeune homme aux yeux bleus acquiesça et son regard fuit. Il ne voulait pas partir sans avoir saisi cette courbe, son essence. L’artiste rêvait de capturer, dans le mouvement des vertèbres, la détermination qui chaque jour poussait Agathe à s’oublier totalement pour venir en aide à d’autres qu’elle. Il devait l’observer un peu trop fixement, car Tomàs, discrètement, avait fait mine de s’approcher et lui avait envoyé un coup de coude dans les côtes.
– T’as ton regard flippant, là, Dan.
A l’usage du diminutif, Daniel comprit qu’il devait avoir l’air particulièrement halluciné et s’efforça de lâcher un sourire. Le rictus qu’il parvint à feindre acheva de lui donner l’air d’un tueur ; mais cela fit rire Vera.
– Oui, c’est le grand jour, répondit Tomàs à sa place.
Tournant le dos à Vera, il ajouta dans un murmure, les yeux exorbités :
– Ma parole, t’es vraiment pas doué !
Complètement décontenancé, Daniel se contenta de regarder Agathe une dernière fois et de déclarer :
– Merci pour tout. Au revoir, Agathe…Euh, Vera. »
Et il sortit.

 

 

Le soir-même, alors que Daniel et Tomàs seraient partis depuis plusieurs heures, Carmin s’approcherait de Vera avec un rectangle de papier dans les mains :
– Il a dit qu’il était désolé, pour la qualité du papier. Ça bave un peu, mais c’est tout ce qu’il a pu trouver.
Vera regarderait longtemps la courbe noire, sans savoir de quoi il s’agissait, et conserverait cette œuvre minimaliste le plus longtemps possible, en souvenir de cet artiste éconduit auquel elle n’avait donné aucun espoir, puisque l’amour n’avait pas de prise sur elle.
Des années plus tard, à la faveur de la fatigue, de la vieillesse, et d’un vieux miroir brisé sur le trottoir, elle comprendrait qu’il s’agissait de la courbe juvénile qu’avait son dos, alors qu’elle était bénévole à l’Exil, des vies plus tôt.
Elle ne remarquerait pas l’avoir perdue pour toujours.
« Ou presque. » se dirait-elle, exhumant de son sac le dessin jauni par le temps.

 

 

 

 

 

« C’est gênant, vraiment, tu ne t’en rends pas compte.
– Bien sûr que si, je m’en rends compte, Daniel, mais je n’y peux rien si tu me fais mourir de rire à chaque fois que tu essaies de séduire. Sérieusement, tu verrais ta tête !
– Mais j’essaie pas de séduire, bordel ! Tu m’expliques comment on peut dessiner quelqu’un tout en le tenant dans nos bras ?
– Tu me désoles, Daniel. Ecoute, je suis pas en train de dire que je suis un expert ou quoi que ce soit. Simplement, c’est dommage, tu es quelqu’un de bien, prends un peu confiance en toi ! Ça te servira un jour.
– Ne me force à en débattre avec toi ! menaça Daniel. A ce jeu-là, c’est toi qui perdrais !
Encore fâché, l’artiste mit un coup de pied dans un arbre.
– Je n’en parlerai plus, c’est bon, j’ai compris. Désolé. Je ne voulais pas te contrarier, tempéra Tomàs.

Ils s’étaient engagés sur un petit chemin de terre contournant la ville de Pred, chef-lieu de l’Etat de Posun. Les bénévoles de l’Exil les avaient mis en garde : « Ne relâchez pas votre attention avant d’avoir traversé Posun. Ne faites confiance qu’à ceux qui auront le code. La frontière est plus poreuse que celle d’Edistyä, mais les idéaux politiques sont les mêmes. Les échanges de données sont de mise ; évitez les médecins, les écrans, tout ce qui nécessite vos empreintes, les caméras et les microbots. Autant que possible. Une fois que vous aurez atteint Karsili, vous serez beaucoup plus tranquilles. » Ce qui signifiait ni plus ni moins que : « Déplacez-vous la nuit et à restez à l’écart de la ville. »
Ils en avaient pour trois jours de marche à travers champs et bois avant d’atteindre le premier relais, pour peu qu’ils ne se trompent pas de chemin. Et à aucun moment le dernier conseil qu’on leur avait donné ne quitta leur esprit : « Ne pensez qu’à vous. C’est ce que feront aussi les autres. »
Les deux premières nuits avaient été éprouvantes, mais rendus plus supportables par une température relativement douce. Leurs sacs n’étaient pas très lourds et, même s’ils n’auraient jamais cru en arriver là, ils finirent par bénir les repas en poudre et autres tablettes.

La troisième nuit, une vague de chaleur commença à venir à bout de leur patience, et ils entreprirent de se raconter des anecdotes de la vie du temps de Satyä pour se rappeler qu’ils avaient vécu bien pire.
– Tu te rappelles de la sécheresse de 2138 ? demanda Tomàs.
– Oh, m’en parle pas. Je me souviens surtout de cette énorme fontaine d’eau croupie, tu te rappelles ? C’était immonde. On l’a regardée pendant des jours en crevant de soif, jusqu’à ce qu’elle se vide. On l’avait filtrée, bouillie… Je sais pas quelle saloperie chimique il y avait là-dedans…Et puis les deux vieux, tu te souviens d’eux ? Les deux vieux y avaient bu. Et ils ont été malades comme pas possible. Leur déshydratation…
– Puissent-ils songer à jamais, dans l’Oniramahd, dit l’onironaute.
– Une chose est sûre, c’est qu’il y a sûrement l’eau courante, là-bas ! ironisa Daniel.
Cela faisait quelque temps que son ami ne s’était plus laissé aller à la provocation et au débat. L’image d’Agathe se dissipant, et avec elle les faiblesses sentimentales du peintre, celui-ci commençait à se sentir de nouveau prêt pour une joute, mais Tomàs n’en avait pas la force. Il fit donc mine de ne pas avoir entendu.
– Oh, et tu te souviens de cette femme qui a commencé à accoucher ? demanda-t-il. Il n’y avait même pas de quoi nettoyer les ustensiles, rien… Je ne sais même pas comment ça a fini, cette histoire.
– Bien, j’espère. Mais c’est vrai qu’on ne l’a jamais revue.
– Personnellement, j’essaie de ne garder en tête que le moment où la pluie est enfin tombée. Douze jours d’affilée ! Tu te rappelles du champ de bidons ? On avait collecté tout ce qu’on pouvait, on avait rempli un champ entier de fûts, de casseroles, tout ce qui pouvait collecter l’eau. On avait suspendu des bouteilles dans les arbres. Ça faisait un étrange paysage… Heureusement qu’on n’en est pas là aujourd’hui…
Pour se rassurer, Tomàs fouilla dans sa poche et mit la main sur la paille à charbon qu’il avait récupérée à l’Exil. Avec ça, Daniel et lui pouvaient boire à même le sol, sans presque rien risquer – pour peu qu’il pleuve. Au soulagement qu’il ressentit à simplement voir ce morceau de plastique dans le creux de sa main, Tomàs comprit qu’en dépit de toutes les tragédies que les deux amis avaient vécues durant leur enfance et leur adolescence, la peur demeurait néanmoins. Elle était peut-être même encore plus vive, en fin de compte.
– Le nombre d’Artistes morts, pendant cette sécheresse… murmura Tomàs pour lui-même.
– Hé, ça va, le but n’était pas de commencer à déprimer. On a de l’eau, on est vivant. On ne devrait plus tarder à arriver. Je préfère continuer à me dire que je tuerais pour une douche. Et puis je vais virer ça, ça ne refroidit plus rien, conclut Daniel en se délestant de sa veste rafraichissante.

– Désolé, lâcha Tomàs. J’ai besoin de dormir. De songer.
 

Ils marchèrent encore une bonne heure, lourdement, puis le faisceau de leur lampe rencontra enfin un mur.
– On aurait facilement pu la rater, constata Tomàs.
En effet, la petite masure ne comportait plus que quatre murs de pierre couverts de végétation. C’était son toit, ou plutôt son absence de toit, qui avait attiré leur regard : une grande bâche couvrait la cabane de vigneron, et miroitait sous la lumière de leur lampe torche. A côté s’étendait un vaste champ désertique, silencieux.
– T’es sûr que c’est ça ? demanda Daniel. Ça ressemble pas à un abri communautaire… Plutôt à… Je ne sais pas… Un abattoir à randonneurs distraits, je dirais…
– Arrête tes conneries ! Regarde, essaya Tomàs en sortant de son sac une carte et un dessin, ça y ressemble, non ? Et puis on n’a pas l’air de s’être trompé de chemin.
– Il fait noir, en même temps. Mais bon, on verra bien ! Enfin, façon de parler.
Daniel s’avança et commença par faire le tour de la bâtisse. Tout un pan, pris au piège des branches et du lierre, était inaccessible.
– Il y a un bidon derrière, mais il est quasiment vide.
De son côté, Tomàs frappait à la porte et tentait d’apercevoir quelque chose à travers la fenêtre.
– Personne, dit-il. Bon bah…Moment de vérité : si on est au bon endroit, ça devrait être ouvert.
Ils furent soulagés de constater que c’était le cas.
– Tu sais, je crois que les cabanes de vigneron étaient toujours toutes ouvertes, de toute façon, admit Tomàs d’un air peu rassurant.
– Il n’y a plus de vigneron aujourd’hui, Tomàs. Pas de vigneron, pas de cabane à vigneron. Que celle-ci soit encore debout prouve qu’elle a été complètement abandonnée, argumenta Daniel en passant devant son ami.

Ils trouvèrent en entrant un intérieur conforme à ce qu’on leur avait décrit : deux matelas, d’assez bonne facture, ainsi qu’un placard contenant des denrées et deux bidons de dix litres d’eau, déposés là par quelqu’un qui devait rester inconnu, à un moment qui devait rester secret.
– On dirait qu’on est au bon endroit, dit Daniel en s’allongeant sur le matelas. Mais bon sang, j’ai quand même besoin d’une douche.
– N’utilise pas toute l’eau, peut-être que d’autres arriveront après nous.
– Penser à soi en premier, c’est ce qu’on nous a dit de faire, non ? demanda Daniel en faisant péniblement glisser le gros bidon d’eau sur le sol.
Devant la mine estomaquée de Tomàs, il ajouta :
– C’est bon, c’est bon, je ferai attention ! Passe-moi cette bassine, là, à côté de ton lit.
Daniel enfourna un savon dans sa poche et sortit, la bassine à bout de bras :
– J’en ai pour deux minutes, précisa-t-il.
– Ne t’éloigne pas. » maugréa Tomàs avant de laisser sa tête tomber sur l’oreiller. Il était tellement épuisé qu’il n’avait même pas pris le temps, malgré la chaleur, de se dévêtir.

 

Dehors, le soleil poignait lentement, mais l’aube n’apportait pas davantage de fraicheur. Au fur et à mesure qu’elle reprenait son rôle éternel, les lumières de la ville au loin s’éteignirent doucement. Quelques immuables gratte-ciel formaient une forêt étrangère, comme d’une autre dimension, géométrique, écimée. Bientôt, des centaines de fenêtres prirent feu dans l’éclat de l’aurore et Daniel resta là, à observer ces foyers qui s’animaient simultanément, tentant de se remémorer les quelques années passées en basse-population édistyenne. Finalement trop fatigué pour remuer sa vie, il se jeta de l’eau sur le visage et entreprit de se laver.
Se renverser la bassine d’eau tiédasse sur la tête lui procura un plaisir si rare qu’il préféra laisser son corps nu sécher à l’air libre, continuant d’admirer les teintes grises et roses de l’aube. C’était en général l’heure la plus dégagée de la journée. Souvent la seule.

Alors, il distingua, à quelques centaines de mètres de là, de petites lumières rouges et régulières qui avançaient vers lui, puis repartaient en sens inverse. Elles longeaient ainsi une grande partie du champ – on aurait dit des chauves-souris empaillées, ou des raies volantes aux yeux sanglants ; elles recommençaient sans fin le même manège. « Des drones agricoles », pensa Daniel. A quelques quatre-vingt mètres peut-être de leur repaire fantôme.
Il fut un instant tenté de réveiller Tomàs, de reprendre son sac et la route. Mais ils avaient marché trois jours et le peintre sentait que ses jambes ne le porteraient pas plus loin sans un peu de repos. Il ne sut s’il faisait ainsi davantage confiance aux Exilés qui l’avaient envoyé là ou à la bêtise des machines incapables de libre arbitre, mais il rentra finalement dans la cabane et s’allongea sur le matelas, infiniment confortable au regard du sol sur lequel il avait dormi les deux jours précédents.
La peur de mourir, qu’il avait tant de fois dû domestiquer, acheva de lui créer un cocon familier ; et Daniel s’endormit en même temps que la Nuit.

***

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