Les Fourches caudines – Episode 27

sous terre

 

Les Hérétiques étaient arrivés parmi les Incubes comme l’huile sur le feu, en horde de cavaliers apocalyptiques, galvanisant partout mort et décomposition. Au coin d’une rue, un homme se scalpait la nuque, les coudes, les poignets, à la recherche de mouchards potentiels qu’il sentait pulser à chaque fois dans un endroit différent. A un carrefour, deux adolescents, portant chacun un revolver énorme dans leurs mains minuscules, se visaient mutuellement, à bout portant : cela faisait deux jours maintenant qu’ils attendaient le moment parfait pour tirer. Un petit public d’insomniaques aux yeux mornes s’était accumulé et les regardait, assis sur le trottoir. Soudain, une voiture lancée à une vitesse folle passa comme un ouragan pour aller s’encastrer dans un mur. La conductrice qui en sortit en rampant éclata de rire, puis mourut.

Chaque pas de Kaël pouvait être son dernier. Une balle perdue pouvait arracher sans prévenir l’arrière de son crâne ; sans raison il aurait pu être tabassé à mort et son corps abandonné dans le caniveau, comme tant d’autres ; ou encore il pouvait être victime d’un de ces groupuscules qui avaient leurs obsessions, comme empaler des gens sur des grilles ou encore étrangler les uns avec les entrailles des autres.
Mais Kaël s’en foutait complètement. Il avait d’autres choses en tête.

 

 

Elle était si proche de lui qu’il pouvait presque sentir son souffle. Peut-être pouvait-il simplement tendre les bras et atteindre son cou, serrer fort, d’un coup, sans faiblir. Son parfum volontairement affolant montait à ses narines – c’était lui, non, qui avait choisi ce parfum-là ?-, et lorsqu’elle quitta la table du bar, il se leva à suite. Leurs pas s’accordèrent à travers les rues bordées de quelques ivrognes et de fous crachant des discours paranoïaques incompréhensibles.
Il avait essayé de réveiller Layla, pour qu’elle le retienne. En vain.
Cette fois était la bonne, il le savait. Le sentait. Se sentait prêt.

 

A plusieurs reprises, il frôla du bout de ses doigts la robe affriolante, dont le tissu semblait imbibé de sable mouillé. Il s’apprêtait à saisir son épaule lorsque la jeune femme se retourna :
« Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-elle, souveraine.
Pris au dépourvu, Kaël se mit à balbutier : ce n’était pas son scénario. Ce n’était pas ce qu’il voulait qui comptait, mais ce qu’il devait faire pour mériter que le jour se lève sur lui.
– Tu me veux ? murmura la jeune femme en se précipitant alors sur lui, attrapant sa ceinture.
Il la sentit se répandre sur lui comme on lui aurait vomi dessus. Il lui résistait, alors elle commença à défaire sa robe.
Il la saisit des deux mains pour la repousser.
– Pardon. J’ai cru que c’était quelqu’un d’autre, bégaya-t-il. Je m’excuse.
– Et alors ? insista-t-elle en libérant ses poignets. Je veux bien être quelqu’un d’autre.
Pris de court, il dégagea ses mains qui couraient partout sur lui. Un instant, elle n’eut pas deux bras mais une armée de tentacules prêts à l’entraver. Alors il tenta de fuir, incapable de respirer ; mais il eut à peine le temps de faire volte-face qu’elle le rattrapa par la manche de son manteau :
– Ne t’en va pas ! Dis-moi, dis-moi qui tu veux que je sois…Ta femme ? Ta fille ?
Il lui faisait face à nouveau. Elle était tombée à genoux, d’épaisses larmes traversaient son visage ; sa robe entrouverte découvrait des seins bardés de cicatrices. Et pourtant, elle avait le dessus sur lui. Que fallait-il, pour devenir égal ?
– Un jour, un jeune garçon m’a demandé d’être son grand-père décédé. Rien de mieux que les secrets d’un ancien, bava-t-elle. C’est ça qui t’intéresse ?
Kaël se sentit mourir.
– Qui pourrais-je être pour toi ? insista-t-elle en le sondant vaguement du regard. Ta mère ? Ton père ? Une ex ?

Il sentit le geste arriver. Il n’avait jamais senti auparavant à quel point l’élan partait de l’épaule, voire du bas du dos. Il l’avait attendu longtemps, ce geste salvateur, il l’avait poursuivi même, dans toutes ses chasses nocturnes. Il fallait qu’il le fasse, il fallait qu’il en trouve le courage. Mais contre toute attente ce fut presque malgré lui qu’il leva le bras et gifla la jeune femme. Le coup fut d’une brutalité telle que son visage cogna sur la route. Une trainée de sang gicla sur la ligne blanche qui parcourait le béton.
– Personne, je vous ai dit. Je cherche quelqu’un d’autre. » conclut Kaël, avant de rabattre sa veste et de s’en aller précipitamment.

 

 

Il s’était éloigné de quelques mètres seulement quand il fut arrêté par une voix grave. Son ton calme, particulièrement, le retint :
« Et bien. Ce n’est pas vraiment ce que l’on peut appeler une réussite.

Kaël se tourna tout entier vers la gauche. Une étrange silhouette d’homme se tenait là, accoudée contre le mur. Il portait un fin costume noir qui seyait son corps élancé, dont une jambe relevée révélait une vieille prothèse hydraulique terminée par une lame courbe. Dans son visage carré, encadré d’une barbe finement taillée,ses yeux ambrés murmuraient à peine lorsqu’il parlait :
– Sympa, ton masque, déclara l’homme. J’aime beaucoup.
– C’est une lame de course, que vous avez, fit remarquer Kaël, surpris par le contraste entre ce choix et celui des vêtements.
– Oui. Je suis au courant. Sans vouloir faire de mauvais jeu de mots.
L’homme s’avança, d’une démarche légèrement accidentée, rebondissant à chaque pas un peu trop fort sur le macadam.
– Odin, dit-il en tendant la main.
– Kaël, répondit le jeune homme, tentant de ne pas avoir l’air trop surpris par une telle démonstration de politesse dans un univers comme celui-là.
– Ça fait longtemps, que tu essaies ? interrogea Odin.
– Essayer quoi ? demanda Kaël, tentant encore d’avoir l’air innocent.
En guise de réponse, Odin émit un soupir amusé.
– Je pense qu’il faudrait qu’on discute, dit-il ensuite. Si tu veux faire ça correctement, il faut d’abord te débarrasser de la première pulsion. Laisse-moi t’emmener quelque part.

 

 

Ils marchèrent pendant une demi-heure, sans parler, se réjouissant du spectacle qu’offraient les rues. Leurs pas finirent par les guider devant un vieil entrepôt, dont Odin poussa la porte, révélant un intérieur sombre et poussiéreux.
– Toi d’abord. Vas-y.
Kaël se souvint qu’il pouvait à tout moment mourir. Puis presque aussitôt, il pensa qu’il pouvait aussi bien, à tout moment, commencer à vivre : il inspira et expira régulièrement pour calmer le tambour dans sa poitrine.
Il entra, suivi de son guide. Dans la faible lumière filtrant à travers les lattes des fenêtres, il distingua des piles de cartons, de tailles différentes. Il n’y avait personne ; Kaël s’avança, constata qu’un prénom était écrit sur chaque carton. Il se tourna vers Odin, qui de la tête lui fit signe de les ouvrir. A ce moment, une musique suave s’éleva doucement autour d’eux, et Kaël chercha un instant dans les airs d’où elle pouvait provenir.
Puis il ouvrit les boites et découvrit, ici un carnet griffonné, dont les pages étaient de plus en plus froissées, raturées ; là un bijou démodé, ainsi qu’un vieux jouet interactif qui ne fonctionnait plus. Dans un autre encore, il trouva un cadre vide, une carte SD obsolète ; des trésors d’objets portés disparus, qu’on ne trouvait plus nulle part. La dernière boite qu’il ouvrit contenait un étui à saxophone, vide. Dessus, il était écrit « Samsara ».
– On dirait bien qu’Epialès est avec toi ce soir, sourit Odin.
A l’étage, la mélodie continuait – « triste », se dit Kaël ; et il eut envie de pleurer sans savoir pourquoi.
– Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? demanda-t-il.
– Un hall aux sacrifiés. Ça, expliqua Odin en désignant les cartons, c’est le cimetière.
Enfin, il regarda au fond de la pièce, révélant ainsi la présence d’un escalier obscur qui menait à l’étage, puis suggéra :
– Monte. Tu ne crains rien.

Kaël avait chaud sous son masque, mais il ne voulait pas qu’Odin puisse lire ses émotions. Délaissant l’étui vide, il s’engagea sur les marches. La main qu’il posa sur la rampe glissa sur du sang chaud. Kaël suivit la mélodie et précéda de son pas timide le battement régulier de la prothèse d’Odin, qui marchait derrière lui.

Le jeune homme déboucha sur une vaste pièce de stockage, elle aussi striée de la lumière extérieure perçant à travers des lattes de bois. De la poussière dansait dans les airs, la chaleur était insoutenable, une odeur âcre flottait tout autour. Tout était là pour ravir ses sens, mais Kaël ne fit attention à aucune de ces choses, tant ses yeux furent attirés par un autre spectacle.
La salle, gigantesque, était remplie de couchages : des matelas, des cartons, des planches de bois, alignés les uns à côté des autres, méthodiquement séparés par des allées juste assez larges pour y circuler. Des dizaines de personnes y étaient allongées, assises, ou debout les paumes tendues vers le ciel ; des hommes, des femmes, des androgynes, des vieux, des enfants, parfois des familles entières qui se donnaient la main ou s’entassaient péniblement sur un même bout de drap. Mais Kaël ne prit pas le temps de visiter, et marcha droit devant lui.

Et au milieu de tous ces autres, il l’avait tout de suite remarquée : une jeune femme, à genoux, tenait contre elle un saxophone, dont la mélodie s’élevait, inattendue dans ce décor de cauchemar.
Elle lui ressemblait.

Il avança lentement, jusqu’à lui faire face. Elle ne cessa pas de jouer tout de suite ; elle continua plusieurs minutes, fixant de ses yeux verts le regard de Kaël à travers la tulle de son masque. Il fut tenté de caresser ses cheveux, son visage, mais n’en fit rien, l’écouta jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’elle pose son instrument à côté d’elle sur le matelas souillé.
Kaël, encore incertain de ce qu’il devait faire, se retourna : la silhouette accoudée d’Odin et de sa lame de course était restée dans l’encadrement de la porte. Alors il comprit, et fit volte-face à nouveau.
La jeune fille avait voulu lui tendre sa nuque ; elle avait même, doucement, fait un geste pour prendre ses poignets et le guider. Il l’avait vu, mais ne lui en laissa pas le temps : il agrippa son cou d’une main et serra aussi fort qu’il put.
Elle ne se débattit pas. Elle ne cria pas. Elle était là pour ça.

Il lui fallut utiliser ses deux mains, et bientôt il bascula à califourchon sur elle pour peser de tout son poids sur son corps.

  

 

 

 

 

La flamme bleue brûlait dans la main d’Héliä. Partout autour d’elle, l’obscurité mouvante. Pas de bruit de branches ni de gravier cette fois, ni aucun des différents tintamarres qui avaient pu la parasiter jusque-là. Mais toujours l’impression de ne pas être seule – et l’impossibilité de distinguer ses propres pieds tant il faisait noir. Elle referma sa main autour de la flamme, pour la préserver, et tendit ainsi ses paumes dans le néant, sans savoir vers quoi, ni si elle heurterait bientôt un mur, un visage, ou un horizon supplémentaire d’inconnu.
La peur était là, désormais envahissante ; Héliä ne pouvait s’empêcher de l’apporter avec elle depuis l’état d’éveil. C’était fâcheux, mais elle trouverait une solution ; elle ne fuirait pas pour autant. Le tout était que l’inquiétude ne dépasse pas un certain seuil, juste ce qu’il fallait pour qu’elle reste endormie. Tant de chemin parcouru, déjà, pour échapper à la meute, encore ; pour fouler d’un bout à l’autre, pour la centième fois au moins, ce sol de verre qui tournait sur lui-même comme une toupie folle ; pour réussir enfin à pénétrer son crâne. Pour rester debout, alors qu’elle s’enfonçait lentement dans le sol.
Très récemment, la mousse visqueuse s’était progressivement transformée en eau – étrangement celle-ci stagnait toujours à mi-cuisse, même si la pente restait aiguë et que les jambes d’Héliä promettaient de lâcher. « Heureusement, se dit-elle, heureusement que l’eau est diagonale elle aussi », sans quoi, adieu la flamme que la jeune rêveuse avait eu tant de mal à apporter avec elle. A cette pensée, la boule bleue se réduisit de moitié et Héliä jura. Comme si les voix ne suffisaient pas. Les voix qui murmuraient sous l’eau. Les voix d’en-dessous.
La flamme bleue, Héliä. Surveille la flamme bleue. Ignore les voix. Tu sais très bien qu’elles ne resteront pas. Tu sais très bien d’où elles viennent.

Héliä grimpa, grimpa encore ; la flamme s’était réduite à une braise rouge, puis à une vulgaire luciole. Ce fut avec un fond de cendrier dans la paume qu’elle arriva en haut de la falaise, tout cela pour constater qu’il n’y avait plus rien là-haut : sa maison avait disparu.
Elle sut qu’elle ne parviendrait à rien ce soir-là, et, raide comme un piquet sur son lit, ouvrit les yeux. Sa lampe de chevet s’alluma : Isaac était là, qui la regardait, une caméra infrarouge à la main, l’air préoccupé.

 

« Alors ? demanda-t-elle anxieuse.
– Rien de nouveau, dit-il en éteignant la caméra. Rien de nouveau. Tu n’aurais pas dû forcer ton éveil. Sois patiente.
Héliä fut déçue, se laissa retomber sur son oreiller et passa sa main sur son front. Elle eut ce regard effroyable sur son visage, elle le comprit en croisant celui d’Isaac.
– Bon sang, j’étais à la porte la dernière fois, je n’avais plus qu’à ouvrir ! Je dois bien pouvoir réussir à le refaire !
Héliä tentait de se convaincre mais peinait à dissiper les murmures confus qui l’avaient suivie.
– Ton atonie était totale, commenta Isaac en saisissant son poignet. Ton rythme cardiaque s’est emballé une minute environ avant ton réveil. Tes yeux semblaient fixes. Je ne peux pas en dire plus sans procéder à une tomographie.
– Difficile de trouver un tel appareil, continua Héliä sans dégager son poignet. Je ne suis même pas certaine que cela servirait à quoi que ce soit.
– De quoi as-tu rêvé ?
– La première partie du scénario est toujours très stable. J’avais la flamme cette fois-ci, mais elle est morte avant que j’arrive en haut. Et puis de toute façon, cela n’aurait servi à rien. Ma maison… La maison, reformula-t-elle, avait disparu.
Elle ne dit rien des chuchotements aquatiques.
– Il faut qu’on trouve un moyen de faire durer cette flamme plus longtemps, ajouta-t-elle seulement.
– Et en termes de sensations ? De sentiments ?
– Ça commence à se dissiper… J’aurais dû l’écrire immédiatement. De la peur, vers la fin, détailla-t-elle en cherchant du regard son nocturnal. Mais je crois que c’était ma peur diurne plus qu’autre chose.

Isaac lâcha le poignet d’Héliä, craignant qu’elle ne sente la moiteur de ses mains. Il se leva, se dirigea vers le bureau et saisit le nocturnal.
– Qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? demanda la rêveuse, surprise. Bon sang, j’ai vraiment préparé ça n’importe comment ce soir. Je suis désolée, Isaac. Je t’ai fait perdre ton temps.
– Tiens, dit-il en lui tendant son carnet, fais dix minutes de méditation, et écris ce dont tu te souviens, avant que ça file. Fais-moi savoir lorsque tu voudras recommencer.
Héliä acquiesça en tirant un stylo du carnet.
– Tu devrais peut-être t’accorder un dernier cycle. Il est encore tôt, suggéra-t-il comme un père attentif. Enfin… Tu sais tout ça bien mieux que moi, je ne sais pas pourquoi je m’acharne, conclut-il en souriant. Bonne nuit. Encore.

Les heures qui précédaient l’aube étaient celles où Isaac était le plus fragile. Les choses avaient alors pour lui une profondeur d’abîme et il était plus facilement touché par la beauté d’une pensée, par la jeunesse d’un visage ; le sourire des inconnus le heurtait davantage, lorsqu’il quittait la maison la nuit, et qu’elle le surprenait par la fenêtre, en train de rejoindre l’un des centaines de feux de joie qui s’allumaient aux heures les plus sombres, foyers où se réunissaient ceux qui n’avaient pas réussi à dormir et ceux qui étaient déjà levés, autour d’une débauche de rêves et d’ébauches à venir. Isaac revenait toujours plus jeune de ces heures-là.
Héliä risquait donc un sermon en remettant le sujet sur le tapis, mais elle avait aussi plus de chance de pouvoir en parler ouvertement.

– Ecoute, Isaac, l’interrompit-elle avant qu’il sorte. Je sais que tu ne veux plus que j’en parle, mais… Pour Jonàs, j’ai entendu dire… J’ai entendu dire qu’on pouvait passer par les égouts…Si jamais tu ne trouves pas d’autre moyen et que c’est ça qui…
Et que c’est ça qui murmure sous l’eau.

Quand Isaac se tourna vers elle, il y avait sur son visage un sentiment qu’elle ne parvint pas tout de suite à décrypter. Et pour cause : c’était de la colère. Une colère noire. Impossible à contenir. Immédiate. Dont il n’avait jamais fait usage avec elle.
Il articula froidement :
– C’est hors de question.
Héliä fut tellement prise de court qu’elle n’eut pas le réflexe de revenir sur ses propos.
– Et ce n’est pas te traiter comme une gamine que de te l’interdire, continua Isaac tout aussi fermement.
– Isaac, je…
– J’y suis déjà allé, dans les égouts, Héliä, et crois-moi, il n’y a rien de bon pour toi là-dedans. Je veux que tu me fasses la promesse de ne jamais, quelle que soit la raison, mettre un pied là-dessous.
– Mais je… balbutia la jeune fille, qui ne savait aucunement comment elle devait réagir.
– Il n’y a pas de « mais je », bon sang, Héliä. Tu pourrais mourir.
Héliä lâcha un sourire. Les heures jeunes, repensa-t-elle, les heures fragiles : Isaac exagérait.
– Ce n’est pas ce que j’ai entendu dire, essaya-t-elle.
– Tu crois que je plaisante, vraiment ? commença à crier Isaac, se rapprochant d’elle. Tu as dû entendre parler de la première ceinture, c’est ça ? Les gens qui deviennent souterrains parce qu’ils n’ont plus le choix. Mais c’est tout un monde sous nos pieds. Avec ses règles, ses codes. Il y a celles et ceux qui vivent être là-bas pour se préserver du monde, et il y a les autres. Ceux qui préservent le monde de ce qu’ils sont.
Isaac, honteux comme toujours de son énervement, enfonça ses mains dans ses poches pour donner l’illusion du calme.
– Je ferai ce qu’il faut, j’irai où tu veux, je prendrai tous les risques, Héliä, tu le sais ; mais tu dois me promettre que jamais, jamais, tu ne mettras un pied dans les égouts, même accompagnée, même armée, même accompagnée d’une armée.
Le souvenir du rêve d’Héliä fuyait à la vitesse de la lumière alors qu’Isaac la regardait fixement de ses yeux inconnus. Alors soudain, elle comprit.
Isaac n’était pas en colère : il était terrorisé.
Elle ne sut si c’était à cause de choses qu’il avait vues, ou d’autres qu’il imaginait, mais il avait atteint un degré d’effroi dont elle n’avait jamais été témoin, ni chez lui, ni chez qui que ce fût. Et, contrairement à ce qu’elle avait cru plus tôt, c’était bien une preuve qu’Isaac la traitait désormais tout à fait en adulte : il ne lui cachait plus ses faiblesses. Cela ne servait à rien d’enfouir ses mains tremblantes : son corps entier palpitait.
– Je suis désolée, Isaac.
– Je m’en fiche, Héliä. C’est une promesse que je veux, pas des excuses.
– Je te le promets, mâcha-t-elle. Je te promets de ne jamais y aller.
– C’est la seule chose que j’exige de toi à titre personnel, expliqua Guillaux. Je ne te demanderai rien d’autre.
Il quitta la chambre comme une tornade. Héliä resta stoïque, l’entendit s’éloigner puis revenir sur ses pas. Il frappa, ouvrit et maugréa :
– Bonne nuit. »
Puis referma un peu plus doucement la porte. Son pas était encore lourd lorsqu’il repartit, pour de bon cette fois. Le poids du silence qui retomba sur la maison assourdit Héliä.

La jeune fille resta assise quelques instants sans bouger, sans écrire. Ses yeux errèrent sur le nocturnal, plus lourd soudain dans ses mains. Elle avait l’impression que son corps était plein d’une autre qu’elle-même, et cette impression fut confirmée lorsqu’elle croisa son regard dans le miroir.
Elle saisit sa montre à gousset, l’ouvrit et en tira le papier. Elle le lut une première fois, leva les yeux vers le plafond, puis le relut.
« A l’Observatoire, le 27 de Papaver, à la nuit tombée. Il n’y a pas d’échec. »
C’était son test de réalité, et il était positif.

Héliä n’avait pas rêvé la furie d’Isaac.
Elle aurait préféré.

 

 

 

 

Il n’était pas si étonnant que Josef trouvât du réconfort dans ses escapades en drone jusqu’à l’univers des Psychonautes. Leurs locaux étaient froids, impersonnels ; le paysage qu’il traversait pour s’y rendre était à peine plus attrayant ; l’idée d’abandonner Oniria derrière lui, sans Exégète, le faisait culpabiliser pendant des jours entiers quand bien même il ne partait que quelques heures ; mais au moins, il se sentait libre. Libre de voir autre chose. De ne pas monter dans le wagon, ou d’arpenter son espace minimaliste autant qu’il le voulait.
Et même s’il continuait de fouler Oniria la nuit, il ne pouvait qu’être nostalgique de cette liberté de ne pas avoir à se retourner sans cesse. Difficile de croire qu’il régnait sur cette cité, tant il lui était désormais impossible d’y marcher en paix : et si l’on croisait les cauques et qu’on se faisait dégoupiller les paupières ? Et si quelqu’un fouillait sa chambre pendant son absence ? Et si un membre du CDO le suivait ? Non, c’était ridicule : aucun n’aurait accepté de sacrifier son sommeil. Mais tous pouvaient en revanche et sans scrupules payer quelqu’un d’autre pour le faire. Pour le filer dans la nuit, et Alistair. C’était un pari fou que Josef avait fait cette nuit-là, et, en jetant des regards alarmés autour de lui toutes les dix secondes, il commença à s’en vouloir de l’avoir fait.
Il était incapable d’avoir des yeux partout, ne voulait lancer ses regards que sur la peau d’Alistair qui suait dans la nuit, sur les muscles de ses jambes et ceux de ses bras ; plus encore sur les mondes pourtant invisibles que la montagne construisait dans son sommeil.

Où était le bonheur d’avoir, enfant, parcouru ces mêmes rues ? Il n’avait pas tant peur, alors, d’être suivi. Bien sûr, il ne risquait pas si gros, à l’époque. Bien sûr, il avait moins de crimes à son actif. Josef s’en voulait d’accumuler les faux pas, et ses nuits rebelles ne parvenaient plus à venir à bout de sa culpabilité. On jetait des pierres sur les murs tout autour de lui, et il ne réussissait pas à garder les idées claires. C’était aussi cette chaleur abrutissante du mois d’Hélios, qui lui tapait toujours sur le crâne.

 

Bien qu’il marchât dans son dos, il essaya de garder en tête le regard d’Alistair. Son regard, la semaine précédente, quand le monstre l’avait réveillé dans la nuit pour lui dire :
« J’ai une surprise pour toi. »
Alors pour la première fois, Josef avait suivi un Alistair bien réveillé qui, pas après pas, l’avait emmené sur un chemin mille fois parcouru : celui du Sanhédrin. Et pas après pas, Josef essayait de ne pas se laisser gagner par l’anxiété qui d’ordinaire l’habitait en plein jour, sur ce même chemin, lorsqu’il allait désormais non pas contrôler le déroulement des procès, mais l’orchestrer : c’était ni plus ni moins ce qu’il faisait depuis qu’il avait laissé pénétrer entre les murs le projecteur de rêves qui, à présent et comme on le lui avait annoncé, était bien capable de projeter les songes et de les juger de ces deux yeux vairons et globuleux.

Contrairement à ce que Josef avait cru, il n’avait pas fallu pour de quelques séances aux Onironautes pour qu’ils s’habituassent à cette mise à jour. Au contraire, non seulement ils s’y adaptèrent à la perfection, restant bouche bée devant ces images qui les hypnotisaient, mais ils furent de plus en plus nombreux à assister aux procès, à tel point qu’il avait fallu installer deux membres de la Garde à l’extérieur pour limiter les entrées. Comme si cela ne suffisait d’agir comme un traitre à son culte, Josef devait le faire devant un public plus important, et consentant.
L’Exégète trouvait pourtant les capacités de projection de la machine absolument ridicules. Chloris et Lordan avaient eu l’air si fier de cette amélioration qu’il n’avait pas osé les contredire : après tout, la science était leur religion à eux. Bien sûr, la machine pouvait désormais représenter tout ce qui se concevait en images, y compris des choses qui n’existaient pas dans la réalité. Mais au-delà de cela, rien n’existait pour elle. Or, sans même mentionner les nuits entièrement faites de concepts ou de sensations, le songe n’avait aucun intérêt visuel. Sa valeur résidait dans ce que ressentait le dormeur au moment de le traverser. Car ce dernier pouvait parcourir des paysages merveilleux tout en étant épouvanté. Ou traverser une foule véhémente dans une indifférence sans égale. C’était cela qui importait. On lui avait bien expliqué cette vague histoire de scanner des zones cérébrales, mais Josef avait eu du mal à croire que l’on pût réduire l’éventail des sentiments humains à quelques boites de gras rose.
Tark X avait secoué la tête pour ne pas y penser. Quelques mois après la dernière fois qu’il y avait réfléchi, les Psychonautes avaient mis au point une nouvelle mise à jour retransmettant les expressions faciales, le taux de sudation et le rythme cardiaque du dormeur. C’était peu de choses – heureusement, un visage endormi demeurait souvent de marbre, et l’on pouvait suer de plaisir autant que de terreur ; c’était peu de choses, mais Josef, superstitieux, n’avait pu se départir de l’idée qu’ils étaient allés lire jusque dans sa tête, même s’il savait que la remarque était simple, basique, et qu’il s’était d’abord demandé pourquoi les Psychonautes ne se l’étaient pas faite plus tôt.

Alistair était arrivé devant le Sanhédrin. Josef s’était étonné de l’absence de gardes mais avait néanmoins ouvert la porte. Sous la lumière de la lune, le tribunal était bien différent, endormi, innocent lui aussi. La montagne avait allumé une lampe, fait signe à l’Exégète de le suivre, et descendu les marches, jusqu’à la machine, devant laquelle il s’était arrêté pour poser sa lampe sur un banc. Elle jetait sur ses vêtements une lumière étrange, et Alistair avait entrepris de se déshabiller.
« Qu’est-ce que tu fais ? avait hurlé Josef, tout en murmurant de crainte qu’on les entende.
Alistair avait souri et, dévêtu, s’était approché de Josef, lui avait pris les mains.
– Combien de temps cela fait-il, Josef ? Depuis combien de temps marche-t-on dans la nuit tous les deux en secret ?
– Tu veux dire, qu’on marche seulement, ou… ? répondit Josef, faussement indécis.
– Ne fais pas l’imbécile, sourit Alistair. Réponds-moi.
– Treize ans. Ça fait treize ans maintenant.
– Treize ans. Plus de quatre mille sept cents nuits… murmura la montagne.
– Où veux-tu en venir ?
– J’ai bien réfléchi. Tu as raison : c’est dangereux de se promener la nuit. On pourrait nous surprendre. Mais je ne veux pas qu’on nous enlève ça. Alors, j’ai réfléchi, et j’ai trouvé un cadeau pour toi.
Alistair avait jeté un regard vers le projecteur ; Josef avait espéré ne pas avoir compris ce qu’il avait compris.
– A ton tour de marcher dans mes songes. C’est possible, ce soir. Il suffit que je mette le casque, je n’ai même pas besoin de rester allongé dans la machine. Tu pourras prendre ma main, te promener à mes côtés. Je t’emmène dans un endroit magnifique, je te le promets.
Josef s’était laissé séduire une seconde par ce à quoi pourrait ressembler le Sanhédrin, une fois rhabillé des songes de son amant. Comme il revêtait d’ordinaire les pavés, Alistair proposait à présent de rebâtir le tribunal. Dans un lieu après l’autre, il venait laver le sang que Tark X laissait impunément couler.
L’Exégète s’était vite rendu compte que c’était lui qui désormais serrait les mains d’Alistair, à les briser. Mais ce dernier ne sentait rien. Bien sûr. Alistair n’était pas humain : il était lui-même tressé de songes, et que Josef eût pu jusque-là étreindre cet homme constituait le Kosmika le plus abouti et le plus unique de toute l’histoire du sommeil.

– Je ne peux pas. Je ne peux pas faire ça, Alistair, déclara Josef.

Alistair avait paru surpris. Evidemment. Tout comme un Kosmika, une fois encore, il était terriblement pur dans ses intentions, et tout aussi sublime. C’était comme s’il ne désirait exister que par le regard que Josef porterait sur lui. Lui faisant confiance, il n’avait jamais remis en question le projecteur, ne s’était jamais interrogé sur la collecte des données, ni sur les disparitions mystérieuses de certains Onironautes. Josef n’avait pas vraiment de raison objective de le faire non plus, mais n’avait jamais pu pour autant s’en empêcher.
Alistair n’était pas cependant pas stupide. Il devait bien sentir qu’il y avait dans la présence de cette carlingue quelque chose d’immoral, de déraisonnable. Josef eut soudain peur, une seconde, qu’Alistair soit en train de le mettre à l’épreuve, d’essayer de lui faire admettre ce dont il était vraiment question durant ces étranges voyages que Tark X entreprenait de l’autre côté du mur.
Mais l’ombre de la paranoïa s’était défaite sur le visage de la montagne, sur ses fossettes que Josef avait suivi du doigt, sur sa barbe naissante, sur les nerfs saillants de son cou : Alistair n’avait aucune intention derrière la tête – Josef s’en assura en passant une main dans ses cheveux. Après tout, il avait connu Josef à quinze ans, avait eu plusieurs années pour savoir le lire avant même qu’ils ne passent à autre chose ; et plusieurs années encore après pour parfaire la lecture qu’il avait de lui ; derrière la tête d’Alistair, il n’y avait que le ciel. Alistair voulait emmener Josef de l’autre côté de ses nuits, et marcher avec lui. C’était tout. Et cette envie, en treize ans, en plus de quatre mille sept cents nuits, ne s’était jamais érodée, obstruant l’écran de fumée que Tark X avait bâti pour lui en même temps que pour tous les autres Onironautes.
– Je ne peux pas. Ce n’est pas contre toi, je sais que tu le sais. C’est…Tes nuits sont les tiennes… Je ne peux pas…Regarder ce monde qui est le tien avec ces yeux-là, les miens…J’éprouverais trop de honte… Mon plus beau rêve restera toujours celui où tu marches dans les tiens. Je n’ai besoin de rien d’autre.
Le reste de ce qu’il aurait voulu dire était mort dans sa gorge.
Alistair avait compris et n’avait rien dit de plus, s’était contenté de serrer Josef contre lui pendant quelques minutes. L’Exégète aima sentir que ce corps immense se dressait à présent entre la machine aux yeux vairons et lui. Il songea à toutes ces pierres dont ce corps le protégeait chaque nuit.
– J’aimerais tant que cette loi change, murmura Alistair.
Sentant Josef se braquer dans ses bras, il l’avait retenu, et avait continué :
– Je sais que ce n’est pas possible. Trop flagrant, on en a déjà parlé ; je sais tout ça. Mais j’aimerais simplement pouvoir un jour, une nuit, marcher main dans la main avec toi sans me préoccuper d’être membre du Conseil des Imbéciles. »

 

 

Un bruit sourd de poubelle renversée éclata dans la rue. Josef fit brutalement volte-face ; il ne lui en fallut pas plus pour s’extraire de ses rêveries douces et se laisser gagner à nouveau par la peur. Il courut, attrapa le bras d’Alistair, mais ce dernier ne réagit pas : ce soir-là, la montagne était inamovible. Ses jambes semblaient plus décidées que jamais à parvenir à destination. Tous ces muscles étaient tendus et l’Exégète eut d’autant plus d’appréhension à faire ce qu’il allait faire. Mais il n’avait pas d’autre choix : il respira un grand coup et gifla son partenaire.
Alistair ouvrit de grands yeux à la fois tristes et étonnés :
– Quelqu’un nous suit, Alistair. Quelqu’un nous suit. »
Le rituel avait été finement préparé pour parer à cette éventualité pressentie de longue date : Alistair saisit la toge, tous deux se séparèrent ; la montagne partit à gauche, Josef à droite.

Chacun rentrerait chez lui. Ils ne se retrouveraient pas dans la nuit. Ils ne sauraient pas s’il était arrivé quelque chose à l’autre. Chacun rentrerait à ses appartements sans faire de détours. Chacun rentrerait là où il avait toujours été supposé dormir, puisque la loi était très claire à ce sujet : pour des raisons politiques, il était strictement interdit à l’Exégète d’entretenir une relation amicale, sexuelle, sentimentale ou amoureuse avec un membre du CDO. Cela aurait suffi à faire éjecter Alistair du Conseil, et à donner la majorité à la haine.

 

Tark X arriva chez lui à bout de souffle, au bord des larmes et complètement trempé de sueur. Les deux gardes dormaient du sommeil du juste. L’un d’eux se réveilla au moment où Josef poussait sa porte et leurs regards se croisèrent :
– Bonne soirée ? demanda-t-il.
– Oui, Amal, merci. Et toi, tu dors bien ?
– J’étais en train de faire un songe somptueux. Il faudra que je vous le raconte.
– Avec plaisir. Un de ces jours. Je suis désolé de t’avoir réveillé.
– Ce n’est pas grave, Exégète. Après tout, je ne suis même pas censé dormir. Mon collègue non plus d’ailleurs… grommela-t-il en constatant que d’autres s’accordaient ses privilèges.
– Je réglerai ça demain, promis. Bonne nuit Amal. Que les Oneiroi t’accompagnent.
– De même, Exégète. Bonne nuit. »
Josef rentra et s’allongea sur le lit, définitivement incapable de trouver le sommeil, même lorsqu’il tentait d’imaginer, pour se calmer, ce à quoi pouvaient bien ressembler les mondes qu’Alistair foulait dans ses nuits.

Ce ne fut pas le cas à ce moment-là, mais Josef finirait par s’en vouloir de ne pas avoir accepté la proposition de son amant.
S’il l’avait fait, il aurait pu savoir, avant d’autres. Il aurait pu éviter la catastrophe.

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