Les Fourches caudines – Episode 28

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Karsili avait des airs de village encore très vert et convivial. Pas de caméras ; pas de drones ; ni reconnaissance faciale, ni réalité augmentée. Les positions politiques de la capitale de Karsiva, l’Etat, la rendaient perméable : on y entrait comme on le voulait, on en sortait ; aucune bulle ne venait séparer les « méritants » des autres, on ne vous forçait pas à dormir toutes paupières ouvertes pour lire vos rêves sur vos yeux de nuit. Au cœur de la ville, les petites maisons blanchies à la chaux, avec leurs toits creux en forme d’entonnoir, n’étaient pas sans rappeler à Daniel et Tomàs le cœur d’Oniria. Voilà deux mois qu’ils s’étaient arrêtés là et à ce moment précis, ils cherchaient alors l’once de pouvoir nécessaire pour accepter de reprendre leur chemin.

Allongés tous les deux sur un quartier flottant construit au large de la côte, ils observaient les gigantesques ballons solaires, descendant d’un ciel vierge de nuages, en sirotant un troisième cocktail. Fidèles à leur réputation, ils étaient, bien entendu, complètement ivres déjà. Daniel se contentait de boire plus que de raison ; Tomàs essayait de tirer à lui une espèce de parasol, car sa peau commençait à le brûler.

– Je ne peux pas quitter cet endroit, daigna lâcher Daniel entre deux gorgées.
– Tu sais très bien que c’est impossible, notre visa expire dans une semaine et on doit de toute façon partir dans quelque chose comme vingt-cinq minutes, répondit Tomàs en tirant un dernier coup sur le parasol ; puis il se rallongea dans l’ombre.
– Et alors ? Qui pourrait bien nous retrouver ici ? Je suis certain qu’on peut se dégoter un autre petit quartier flottant, un peu plus loin, et y passer au moins six mois l’air de rien.
– Et le travail ? hoqueta Tomàs. Tu crois que les cocktails pleuvent ?

Les deux peintres étaient parvenus à proposer leurs services dans une galerie d’Art libre où il leur arrivait de vendre leurs propres œuvres. Daniel avait déjà écoulé bon nombre d’oiseaux ; il avait même investi dans une imprimante qui les avait transformés en petits porte-clefs et pendentifs, qu’il lui arrivait de croiser dans les rues. Tomàs, lui aussi, s’y était remis un peu. Il l’avait fait sans trop de conviction. Son ami, plus enthousiaste, parvenait malgré tout souvent à le faire passer pour le dernier petit prodige de l’Avant-garde Edistyenne, et à soutirer ainsi quelques billets, « pour la bonne cause » ou, selon son humeur, « pour l’amour de l’Art ».
Les deux compagnons s’étaient vite rendu compte que ni Oniria, ni Edistyä n’existaient pour Karsili. Les deux états étaient si clos sur eux-mêmes qu’on pensait qu’Oniria n’existait plus depuis des années déjà ; et qu’Edistyä, loin d’être la dictature qu’elle était, traversait simplement une crise économique sans précédent.
C’était certain, Daniel et Tomàs n’avaient aucune envie de quitter cet endroit.

 

Daniel bava par accident quelques gouttes de son cocktail, et ses yeux tombèrent sur une tâche d’acrylique au bas de sa chemise.
– Merde, lâcha-t-il en essayant de la gratter du bout des doigts. J’ai encore tué mes fringues.
– Je t’ai offert une blouse, tu n’as pas voulu la mettre.
– Oui, soupira l’artiste, je sais…
Il se renfonça au fond de son siège.
– Je suis complètement ivre. Ça va être sympa, la route… On devrait peut-être retarder notre départ.
– Ça va aller, expliqua Tomàs. On n’a pas le choix, on ne peut plus retarder.

Daniel se questionna encore une minute ou deux en silence sur les motivations de leur exil. Avaient-ils si peu le choix que ça, véritablement ? N’y avait-il vraiment aucune possibilité qu’ils restent ? S’il suffisait d’abandonner les rêves, alors Daniel se serait porté immédiatement volontaire : on n’avait plus besoin de rêver, à Karsili ; et l’on s’y sentait si bien que les nuits elles-mêmes ressassaient infiniment les heures brûlantes de l’après-midi.

Lançant un dernier regard l’un vers l’autre, Daniel et Tomàs soupirèrent, trouvèrent la force d’abandonner leurs verres vides, de jeter leur sac sur leurs épaules, et s’avancèrent vers le drone qui les ramènerait à quai. Ils observèrent un instant de plus les gigantesques ballons suspendus dans le ciel comme de pâles soleils flottants. Au-delà, le cosmos devait être d’un noir infini.
Pour Daniel, c’était toujours rassurant de savoir que tout ce que Tomàs et lui traversaient vibrait sous la même atmosphère. Les dictatures, les camps de rétention, les interdictions, les petits oiseaux bleus au cou des gens, les cocktails et les tâches de peinture : tout existait dans la même gamme de couleur – même ces rues totalement blanches qu’ils reparcouraient à présent.
– Oh la la, je vois flou, commenta Tomàs, posant une main sur le mur.
Les passants qui croisèrent le chemin des deux acolytes riaient volontiers de leur situation ; et les deux amis se prirent bras dessus bras dessous pour essayer de ne plus mouvoir qu’un seul corps ivre au lieu de deux. Ils réussirent à se trainer durant une quinzaine de minutes puis, avisant un banc, finirent par se dire qu’il valait peut-être mieux attendre de décuver un peu avant de prendre pour de bon la route. Les mois qu’ils venaient de passer à Karsili avaient alourdis leurs bagages et leur corps ; annihilé en eux, chaque jour un peu plus, la peur et le besoin.

Un enfant passa à ce moment dans la rue, qui ne s’amusa pas du tout de la présence de ces deux ivrognes cherchant à s’allonger sur un banc. Daniel et lui eurent un échange de regards froids, et ce fut lorsque le petit corps tourna à l’intersection que l’artiste le remarqua : les murs n’étaient plus blancs comme ceux du centre-ville ; ils étaient plutôt d’un gris désormais délavé. Il y avait moins de gens dans les rues et ceux qui croisaient leur chemin n’affectaient définitivement pas le sourire de ceux qu’ils avaient quittés depuis quelques minutes à peine, leur semblait-il.
Daniel secoua l’épaule de Tomàs et sortit une bouteille d’eau de son sac.
– On ne devrait pas s’attarder, Tomàs. Prends sur toi, on y va.
L’artiste chargea son ami sur son épaule, et le traina ainsi sur quelques mètres avant que Tomàs ne se redresse et, se frottant les yeux, ne remarque alors les légers changements alentour. Il lança des œillades interrogatives sur les bâtiments de pierre, sur les routes noires, puis sur Daniel. Au sommet de certains murets, des fleurs jaunes et orange, des fleurs de plastique, se laissaient balayer par le vent. Avaient-ils bondi de cent ans en arrière ?
Non, même en grande quantité, l’alcool ne donnait pas ces pouvoirs. Il devait tout bonnement s’agir de l’ancien centre-ville. A Edistyä, la plupart avaient été détruits sans ménagements et remplacés par des technologies plus modernes, si bien que les villes étaient toutes ou presque uniformes, sans aspérité. Certaines mégalopoles avaient conservé en guise de cœur un énorme chantier inachevé, faits de gravats et d’espérances qui n’avaient jamais pris racine. Mais dans d’autres pays, oui, les centres-villes existaient encore, avec leur lots de caniveaux et d’interphones vocaux, de poubelles et d’affiches publicitaires – certaines étaient même en papier !

Quelques mètres plus loin, ils croisèrent un couple ; un homme et une femme qui se tenaient par la main – attitude qui semblait elle aussi centenaire. Non seulement le coupla arrêta Daniel et Tomàs d’un regard glacial, mais l’homme sortit de sa poche un appareil qui ressemblait à un écran liquide, qu’il plaça sur son oreille avant de parler dedans, dans une langue absconse pour les deux amis. Tomàs s’était un peu redressé et essayait d’avancer plus vite. Daniel tenta le bluff et lança au couple :
– Karsili ? comme pour montrer qu’il connaissait le coin.
Ce qui était tout sauf vrai.
Le couple finit par passer son chemin, non sans continuer de jeter des œillades par-dessus leur épaule. Daniel et Tomàs reprirent leur route, et au bout d’une centaine de mètres, s’aperçurent qu’ils étaient intrigués par l’irrégularité des pavés, les murs gris sans végétation, les lampadaires éteints qui jaillissaient du sol comme des arbres. Daniel n’aurait jamais cru qu’un paysage si proche de celui qu’était Oniria eût pu lui donner du réconfort. Il comprenait d’autant moins d’où lui venait, tout aussi clairement, la sensation qu’il ne devait pas être ici.

Ainsi, ce voyage en nostalgie n’effaçait pas le dépeuplement des rues, et encore moins les réactions outrées des passants qui apercevaient le duo d’artistes. Plus les pèlerins avançaient, plus hostiles devenaient les mimiques. Il en était même qui s’arrêtaient complètement, se plantaient au milieu du sol et observaient longuement les deux buveurs. Alors ces derniers remarquèrent seulement l’uniforme : tout le monde, ici, était vêtu de la même façon.

L’ombre de la tour tomba sur eux quelques cinq cents mètres plus loin. Un obélisque gigantesque aux couleurs des Psychonautes, mais avec un choix de couleurs légèrement différent pour le logo : un cerveau orangé qui brillait sur la façade. Tout autour se dressait une gigantesque plaine de béton désert, où stationnait là une gare, ici un aéroport.
Daniel alors comprit : les quartiers privés.

Il avait déjà entendu parler de ces grands chefs d’entreprise qui, souhaitant garder une trace du passé, achetaient des quartiers entiers, débarrassés de toute innovation technologique. Caméras, reconnaissance faciale, microbots, solarisation… Plus rien de cela n’y avait cours ; on vivait là comme on vivait n’importe où, quelques cent, deux cents ans plus tôt. Daniel n’avait jamais vu de telles « villes » à Edistyä ; il avait fini par penser qu’elles étaient toutes protégées, à raison, par la Bulle.
Pour y résider, il fallait travailler pour l’entreprise propriétaire qui, partout sur le territoire, imposait sa loi privée, son réseau de communication privé, son réseau d’éducation privée, ses médecins, ses pompiers ; et même sa police privée.
Voilà pourquoi Daniel et Tomàs étaient regardés de travers : ils dessoulèrent aussi sec lorsqu’ils le comprirent, et saisirent du même tenant qu’il allait falloir quitter au plus vite cet endroit.
Mais seulement, ils savaient cela aussi, presque d’instinct : s’ils avaient vu la tour, alors la tour les avait vus elle aussi.
En faisant volte-face, ils tombèrent nez-à-nez avec un homme portant une combinaison noire, moulante comme une seconde peau.

 

De sous son casque, le milicien leur tint des propos qu’ils ne comprirent pas ; mais lorsque l’homme sortit son scanner de sa poche, les deux silhouettes se dessoudèrent, comprenant qu’ils devraient courir bientôt, peut-être même dans deux directions opposées. Or ils n’avaient pas prévu de point de ralliement, n’étaient pas même en état de courir ; et, bien évidemment, ils n’avaient aucun implant à présenter à Monsieur.
L’homme s’approcha et, plus menaçant, leva la visière de son casque, qui révéla des yeux gris et vides. Il attrapa Tomàs par l’épaule et le tira vers lui pour lui scanner la nuque. Daniel l’en empêcha et, tant bien que mal, essaya de faire comprendre que son ami était malade en mimant des vomissements. Entrant dans son jeu, Tomàs courut se cacher derrière un muret et lâcha une série de gargarismes évocateurs. Les yeux du milicien admirent un sourire, puis retombèrent, plus froids encore, sur la tâche de peinture acrylique au bas de la chemise de Daniel. Il ne tarda pas à la montrer du doigt et à questionner l’artiste à ce propos. Entendant que le ton de la conversation avait changé, Tomàs releva la tête et observa la scène du coin de l’œil.

Le milicien tenait désormais Daniel par le cou et cherchait à glisser sa machine sur sa nuque ; mais l’artiste se débattait, et sentit bientôt une douleur vive dans ses jambes : un coup de pied l’incitait à se mettre à genoux. Il n’eut d’autre choix que de s’exécuter et, en tombant, il vit Tomàs qui lui fit signe de se taire.
Daniel ne pouvait désormais plus bouger, son corps lui paraissait tout ankylosé et tenir debout relevait d’un effort si surhumain qu’il se laissa bientôt tomber tête la première sur le bitume. Devant ses yeux s’arrêta une botte noire : le milicien le saisit par les cheveux et Daniel comprit qu’un tir de revolver psychotronique avait fait son effet. Il sentit bientôt l’ombre froide du scanner glisser sur sa nuque et, son crâne retombant mollement sur le sol, attendit le bip sourd qui indiquerait qu’il était Inapte et bon à être lavé.
Bien qu’il comprît qu’il s’agissait probablement là de sa dernière opportunité d’avoir peur, la panique l’envahit comme une fois de plus, simplement, sans faire plus de bruit que d’habitude. Quand la détonation retentit, Daniel ferma calmement les yeux.

 

 

Une gifle le réveilla quelques minutes plus tard. L’homme en combinaison l’aidait à se relever, et ce fut seulement lorsqu’il y parvint que Daniel vit que la tête de Tomàs sortait du costume, l’air complètement hors de lui.
« On s’en va, Daniel, tu vas faire semblant d’être mon prisonnier.
– Ton quoi ? balbutia l’artiste, peinant à comprendre encore pourquoi il n’était pas mort, puisqu’il s’était clairement senti mourir.
Ses yeux tombèrent alors sur la flaque de sang, rouge au milieu de la route noire, qui faisait luire le béton. Il n’y avait pas de corps, mais Daniel remarqua une benne à ordures non loin de là.
– Tomàs, qu’est-ce que t’as fait ? Tomàs ?
Tomàs enfonça le casque sur son visage, ferma la visière, et dit d’une voix chevrotante, remplie de sanglots, improbable à sortir de ce costume-là :
– Pitié, ne demande pas. Lève-toi, et marche, s’il-te-plait. C’est une zone sans caméras. On a un peu de temps devant nous.

Il poussa Daniel devant lui, le menotta et l’escorta ainsi jusqu’à la frontière, où ils disparurent à nouveau des radars.

– Faux vraiment qu’on arrête de se promener quand on a bu. Ça finit toujours mal. » avait balbutié Daniel, mains dans le dos, en jetant un dernier regard vers la flaque de sang.

 

 

 

 

C’est fou, ce besoin de trouver quelqu’un dans la foule. Cette nécessité d’avoir l’impression d’être au moins deux à lutter contre la folie du monde. J’avais trouvé avec qui me battre. D’autres que moi avaient également trouvé. Nous n’arrêtons jamais de chercher ; et si nous mourrons sans être parvenus à nos fins, alors c’est là que vont nos plus gros regrets. Tout ce qu’on veut garder au moment de la mort, c’est ce qu’on a partagé. Ce qu’on a transmis, ce qu’on n’a pas eu le temps de transmettre, ce qu’on ne s’est pas donné les moyens de transmettre. On croit que c’est le plaisir, mais c’est faux. Les personnes pour qui le plaisir n’a de sens que par et pour lui-même ne forment pas une espèce enviable. Il faudrait que l’on puisse tout partager ; euphories et hontes.
C’est fou, les liens qu’on s’invente comme pour renforcer la vie. Les fêtes qu’on fait toujours, les rêves qu’on porte aux nues, les unions qu’on veut somptueuses, les naissances qu’on veut célébrées, les enterrements où on espère encore que les gens viendront nombreux. Les excuses qu’on s’invente, comme pour hurler aux autres : « Regardez, je suis bien vivant ! »

Il n’y aura pas d’enterrement pour moi, je le sais. Les gens que j’aurais voulu présents ne le seront pas.
Je mourrai seul et anonyme.

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