Les Fourches caudines- Episode 29

fabrizzio ciel gris
Crédits photo : Fabrizzio

***

 

La moiteur du mois de Somni, son ciel gris d’orages, n’avaient auparavant jamais eu raison de l’enthousiasme d’Isaac. Guillaux était comme imperméable au temps qu’il faisait à l’extérieur de lui. Qu’il brûle, qu’il gèle, qu’il pleuve, que les vents veuillent l’empêcher d’avancer ; souvent, il ne le remarquait même pas. Mais c’était différent cette année-là. Etait-ce parce qu’il sentait que Nocturna approchait à grands pas, et qu’il remarquait déjà les mêmes visages, tôt le matin ; les mêmes visages, tard le soir ? Le froid hivernal rendait toujours la vie communautaire plus compliquée ; les volontaires pour les tâches ingrates disparaissaient plus vite que les feuilles sur les arbres, plus vite que les arbres eux-mêmes. Ça avait été comme ça partout où il était passé, et Alias n’avait pas l’air d’échapper au phénomène.
La décision avait été prise de favoriser la vie dans les lieux communs durant les mois les plus froids. Le dortoir prévu pour les nouveaux élèves n’était pas encore plein : il permettrait de centraliser habitants et chauffage. La question du stockage massif de l’énergie solaire n’étant cependant pas tout à fait réglée encore, personne n’échapperait cette saison-là au moyen le plus certain et le plus antique de produire assez d’électricité pour survivre aux mois des Joies et de Nyx : le bon vieux vélo à pédales. Partout même jusque dans les plus petites huttes, on voyait alors apparaitre cet étrange engin au chant mécanique, qu’il fallait de temps à autre graisser. Isaac n’était épargné aucune manœuvre, et Héliä prenait un malin plaisir à se moquer de lui, lorsqu’elle le voyait suer sur son engin statique dans le but d’alimenter sa moto.

Des picotements le chatouillaient entre les omoplates : Guillaux resserra sa veste. Au moins, les cols roulés et les écharpes commençaient à se justifier.
Isaac savait qu’en réalité, ce n’était pas l’effort qui dépeuplait les rues d’Alias pendant Nocturna. Le véritable ennemi, c’était la maladie. La communauté disposait de peu de médecins et d’encore moins de moyens efficaces de lutter contre les violentes angines et bronchites qui se répandaient alors. Tout un chacun savait que si quelqu’un devait aller se faire soigner à Edistyä, il n’en reviendrait probablement pas. Et l’Inaptitude, l’absence de profil, les « lavages » étaient moins à redouter que le simple confort, qui menaçait à chaque degré perdu de rappeler à lui ces utopistes âmes égarées.
Ce fut ainsi qu’Isaac croisa sur son chemin plusieurs personnes poussant des chariots remplis d’échinacées et d’andrographis qu’on avait fait pousser toute l’année pour lutter contre les mois glaciaux. S’il y avait bien un lieu qui fonctionnait à plein régime en ce moment, c’était la pharmacie. Et les cuisines.
Dans le potager central, on s’activait aussi pour prendre soin des derniers choux et installer quelques serres, même si on les savait inutiles : en plein cœur de Nocturna, les températures pouvaient descendre jusqu’à moins vingt degrés. Arrivait alors la période du rationnement, des légumes en poudre stockés durant l’été, et des tablettes nutritives insidieusement « empruntées » au peu d’entrepôts édistyens où la sécurité présentait encore des failles dont les habitants d’Alias pouvaient profiter.
Isaac tenta de se souvenir de son fauteuil, celui dans lequel il aimait tant boire le pavot après une longue journée de cours. Il avait gardé de son enfance ce tic-là, celui de dire « le » pavot – pas un pavot. C’était toujours la graine rituelle, lorsqu’il se laissait tenter de temps à autre, lorsqu’il savait Héliä profondément endormie. Le fameux fauteuil, donnait-il ou ôtait-il une valeur à ces échappées ? Les avait-il rendues plus profondes, ou plus molles au contraire ?

« Hé, Isaac !
La voix gutturale de Bastien sortit Guillaux de ses rêveries. On avait toujours l’impression qu’elle annonçait un titan, et on voyait s’approcher alors la silhouette grande et maigre du jeune homme, dans une démarche heurtée, comme mal ancrée au sol.
– Salut Bastien, ça va ? Il y a un problème ?
– C’est à toi de me le dire. Tu as changé de couleur.
– Pardon ? demanda Isaac, surpris.
– Ton vert est délavé. D’habitude, tu es plutôt émeraude. Aujourd’hui, définitivement pistache. Tu es stressé ?
– Oh, lâcha Isaac qui comprit que Bastien parlait avec ses yeux de synesthète. Oui, un peu.
– C’est le grand jour ? C’est aujourd’hui que tu vas les chercher ?
– Oui, même si je continue de penser que c’est une connerie de le faire juste avant Nocturna.
– Oh, ça les mettra dans le bain directement, au moins ! Ils seront plus résistants ! rit l’architecte. On en attend combien ?
– Vingt-deux, normalement. Ça a été un vrai travail de fourmi, de faire les dossiers d’inscription discrètement. Essentiellement, ce sont d’anciennes connaissances des gens d’ici.
– Je vois le topo. Ceux qui pensent qu’il est trop tard pour eux mais qu’ils peuvent encore sauver leurs gosses, c’est ça ?
– C’est ça, admit Isaac dans un rire franc. C’est complètement ça. On peut peut-être aller jusqu’à trente, avec ceux qui se seront greffés sans avoir fait de dossier. Il y en aura un peu plus après Nocturna, avec un peu de chance. Eux, plus les enfants d’ici : on devrait avoir de quoi faire tourner cinq ou six « classes » à la prochaine rentrée.
– Tu y vas tout seul ? Tu veux que je vienne avec toi ? proposa Bastien qui, ne sachant manifestement quoi faire de ses mains, les enfonça profondément dans ses poches pour qu’elles cessent de s’agiter.
– Non, c’est bon, merci. Tyson, Nairi et Gul m’accompagnent. C’est minutieux, même si ça n’en a pas l’air. Je vais les rejoindre, là. Ce sont toujours les mêmes qui font tout ici ! ironisa-t-il.
– Tu es bien entouré, ajouta Bastien en se grattant la tête, révélant d’étranges tatouages autour de ses poignets.
– Tu peux quand même me rendre un service. Est-ce que tu as vu Héliä, aujourd’hui ?
– Penses-tu que je serais là à me promener avec ça, si j’avais vu Héliä, Isaac ? demanda-t-il en lui montrant le boitier d’un mètre électronique. C’est un cent mètres maximum. Je ne pense même pas que ça puisse rendre compte de la distance qui nous sépare, elle et moi.
Guillaux éclata de rire.
– Si tu la vois, tu pourras lui dire de passer me voir au Phare vers le coucher d’Hël ?
– D’accord. Si je la vois, je lui dirai de passer me voir au Phare vers le coucher d’Hël.
Bastien, même s’il agaçait Héliä au dernier degré – probablement à cause de son incapacité à rester en place, de ses tics nerveux, de sa furieuse propension à faire des plaisanteries qui n’étaient souvent comprises que de lui ; et aussi, certainement, du regard qu’il posait sur elle – avait un don presque naturel pour mettre Isaac de bonne humeur et lui rendre le sourire. Guillaux ne doutait pas que son aura reverdissait au fur et à mesure de leur discussion.

Manifestement, Héliä n’avait toujours pas mentionné au synesthète l’existence de son projet. Mais Isaac n’avait pas à s’en mêler. Il essayait déjà bien assez de trouver des occasions pour que les deux jeunes se parlassent, et s’en voulait d’agir ainsi dans le dos d’Héliä, qui avait -de manière tout à fait justifiée- bien d’autres choses en tête ces derniers temps.
– Je peux te poser une question, Bastien ? Tu n’es pas obligé de me répondre, si tu ne veux pas.
– Tu n’es pas obligé de préciser tu sais. Je ne fais jamais ce que je ne veux pas faire.
– L’aura d’Héliä, ces derniers temps, elle change de couleur, aussi ?
– Je ne peux pas te répondre, dit l’architecte en se grattant à nouveau le crâne.
Isaac remarqua qu’il avait moins de cheveux à cet endroit-là, à force de s’arracher le cuir chevelu.
– Pas de souci.
– C’est pas que je ne veux pas, hein. Je ne peux pas, c’est tout.
Isaac voyait bien que Bastien essayait. Son regard fantasque s’était soudainement solidifié et fixé sur un bouton de la veste de Guillaux comme pour y trouver une réponse. Mais rien ne vint. Puis, soudainement, l’architecte éclata de rire.
– Je ne peux pas répondre à cette question ! hurla-t-il. Tu te rends compte ? C’est absolument merveilleux ! Absolument merveilleux !
Et un long sourire, clairement honnête, découpa son visage en deux. Il sautillait presque sur place.
– C’est beau, une question à laquelle on ne peut pas répondre, lâcha-t-il en soupirant – vraisemblablement, de soulagement.
Isaac, qu’une question sans réponse avait plutôt, à l’instar d’Héliä, tendance à angoisser, sourit poliment et, de crainte de devenir vert d’eau, abrégea la conversation.
– Bon, il faut que j’y aille. Manquerait plus que je les rate, ce ne serait pas très sérieux. Passe prendre un verre à l’occasion, ça fait longtemps que nous n’avons pas discuté tous les deux.
– Avec grand plaisir, dit Bastien, manifestement toujours perché sur son euphorie. D’accord ! J’ai hâte de voir les nouveaux ! Je suis sûr qu’ils auront de très belles couleurs !
– Espérons, Bastien. Espérons, conclut Isaac en lâchant une tape amicale sur l’épaule de l’architecte. A plus tard.
– A plus tard, l’homme émeraude. » lança la grande silhouette avant de reprendre son chemin d’une démarche sémillante.

 

 

Isaac retrouva Tyson, Nairi et Gul dans la cour, à l’heure prévue. Il n’eut pas besoin d’être synesthète pour constater qu’ils étaient aussi angoissés que lui : tous trois se tenaient debout contre le car, bras croisés, sans se parler.
« Vous vous êtes engueulés ? lâcha Isaac sans préambule.
– Rien de grave, lança Tyson de sa voix de stentor. On attend que ça passe. Donne-nous une minute.
– Qu’est-ce qu’il s’est passé ? insista Guillaux, incapable de résister à l’envie de résoudre un conflit.
– Nous sommes en désaccord concernant le transport, expliqua Nairi. Gul a des inquiétudes à propos du car. Il pense qu’on prend trop de risques.
– J’ai bossé avec ces engins, expliqua Gul. Ils sont tous répertoriés. Ça va finir par nous retomber dessus.
Gul avait été chef de la sécurité dans un camp de rétention d’Inaptes. Arrivé à Alias quelques mois plus tôt, les souvenirs le hantaient encore de ce qu’il avait été obligé de faire lors des déplacements de groupes, et de ce dont les caméras avaient été témoins.
– Je serais d’accord avec toi si on n’allait pas là où on va, tenta Nairi. Mais c’est sans danger, ce n’est pas la première fois qu’on tente ce genre de choses.
– On a bien réussi à détourner un train, ronchonna Tyson. Arrête d’avoir peur.
– On n’a pas détourné un train, corrigea Gul. On a détourné le chef de gare, ce n’est pas pareil.
– C’est pas pareil mais ce sera suffisant. Le traceur est HS et le scan de série a été piraté.
– Et tu penses qu’ils ne vont pas trouver ça louche, un car non répertorié ?
– Il n’est pas non répertorié. Il est répertorié au nom d’une compagnie fantôme. Laisse-nous en profiter tant qu’il y en a encore, expliqua Nairi.
Isaac tenta d’intervenir :
– Gul, tu as peur pour les gosses. Et crois-moi, je suis parmi les mieux placés pour comprendre ton angoisse. Mais la vérité, c’est qu’on n’a pas d’autre choix. Et on a tout prévu, ne t’inquiète pas.
Mais la tentative d’Isaac à se vouloir rassurant échoua lamentablement :
– Je n’ai pas peur que pour les gosses, lâcha Gul sans ambages.
Puis, remarquant au froissement de sourcils de Guillaux que le professeur ne comprenait pas comment il était possible d’avoir plus peur pour soi que pour eux, il se rattrapa comme il put :
– Vingt gamins qui arrivent de tout le pays… Déguisés, en plus…, marmonna-t-il de manière peu convaincante. Si on ne se fait pas détrousser…Les égouts seraient plus sûrs !
– Clairement, tu n’es jamais descendu sous terre pour dire un truc pareil, lança Tyson. Si tu te fais détrousser au-dessus, j’imagine même pas ce qui pourrait arriver en dessous. Je descendrai jamais avec des gosses là-dedans. J’irais même pas tout seul, d’ailleurs.
– Qu’est-ce que t’en sais, que je ne suis jamais descendu sous terre ? A part l’Ombre, il n’y a rien à craindre, vraiment, là-dessous, qu’on n’ait déjà à craindre au-dessus.
Les trois autres acolytes se lancèrent des regards désabusés et entendus. Le silence qu’ils construisirent ainsi mit quelques longues secondes à se dissiper.
– Bon, reprit Isaac d’un ton calme. En protégeant les enfants, on se protège nous-mêmes : le car n’est pas traçable. Certains parents vont faire le voyage avec nous, au cas où on se ferait contrôler et qu’il faille expliquer pourquoi on se promène avec autant de mômes. Là où on va, on n’a que la milice édistyenne à craindre.
– C’est la pire de toutes, lâcha Gul.
– Oui, certes. Mais au moins il n’y a qu’elle. Tout le monde a son masque ?
Tyson ouvrit la soute du car et en sortit un carton.
– Voilà pour vous, récapitula-t-il en les distribuant. Faits maison avec amour.
Tous les quatre enfilèrent un nouveau visage, qui descendait jusqu’aux épaules et contenait, dans la nuque, un implant. Ainsi, plus aucune caméra n’était à craindre. Nairi leur distribua également un foulard rouge qu’ils enfoncèrent dans leur poche.
– Les imprimantes 3D sont la meilleure chose au monde, commenta Tyson en ajustant le silicone sur son visage.
– Faut-il encore savoir s’en servir. C’est toujours moi qui récolte une tête d’imbécile, remarqua Nairi. Personnellement, je ne laisserais pas mon enfant à quelqu’un qui a l’air aussi malfaisant.

Isaac s’arrêta un instant pour observer le nouveau visage de Nairi. Il était d’une beauté parfaite, parfaitement invisible, qui se fondrait sans anicroche aucun aux visages édistyens, Ce n’était pas dans la couleur des cheveux, ni dans celle des yeux – les édistyennes présentaient encore un nuancier assez large pour que l’idée de se reproduire puisse rester confortable. Ce n’était même pas dans les traits, vraiment, fins ou plus grossiers, dans la forme des mâchoires. Non. C’était plus loin que ça, la simple perfection qui s’était affadie de ne pouvoir jamais, au coin d’une rue, être contredite par une vilaine face irrégulière, aux yeux divergents, aux dents de travers, à la vilaine tâche lie-de-vin qui s’étendait sur le front.
Isaac eut l’impression que son cou le brûlait sous sa vierge peau de silicone, et il passa une main sur cette nuque étrangère. Avant de partir, il aurait aimé voir le visage qu’il portait. Il se sentait incapable de faire face à un contrôle de police s’il ne se voyait pas dans un miroir avant. Il avisa alors le rétroviseur du bus et y jeta un œil : il était lui aussi désormais complètement interchangeable. Il essaya de sourire, et une fossette se dessina sur le masque.
– Ces trucs ont tellement l’air vrai, ça me fait toujours halluciner, dit Gul en passant une main sur les nouveaux traits de Tyson. Cette tronche te va mieux que ta tronche habituelle, lança-t-il ensuite en guise de réconciliations.
Tyson le traita d’imbécile.
– Qui on est, cette fois ? demanda Isaac, qui passait à présent une main sur son front.
– Pas des Inaptes, ça c’est sûr.
– Lola, Lars, Kylian et Alban, tous les quatre morts dans une explosion, savamment cachés afin de ressusciter, expliqua Tyson. Mais ça c’est ma part du travail, n’essayez pas de me soutirer des infos. Vous n’avez pas besoin d’en savoir plus que vos implants.
– Quoi ? lança Gul, outré.
– Quoi, « quoi » ? Tu sais très bien que la répartition des tâches, c’est la clef de la discrétion. C’est bien le seul domaine qu’on ne puisse pas vraiment gérer en communauté.
– Non, je ne disais pas « quoi » pour ça. Je voulais… On est des morts ?
– Eux sont morts, réexpliqua Tyson. Nous, on utilise juste leur profil et on bénit les gens qui pratiquent encore la rétention de cadavres. Les centres nous ont aussi beaucoup aidés. N’aie pas l’air faussement choqué.
– Je ne suis pas… Je… bégaya Gul.
– Tu leur donnes l’occasion de faire une dernière bonne action. C’est comme ça que je le vois, moi, essaya Nairi en ajustant son pull par-dessus les épaules du masque.
– J’aimerais bien que ce soit pas ma dernière bonne action, à moi. J’ai déjà suffisamment l’impression que c’est la première.
– Bon, on récapitule encore une fois ? demanda Tyson pour couper court.
– Bah, il n’y a rien à dire de plus. On va à la gare, on récupère les vingt mômes et quelques parents, on revient. Les parents repartent. C’est s’il y a des complications que ce sera plus problématique.
– Si on se fait contrôler ?
– On ne panique pas, dit Isaac. On accepte gentiment de se faire scanner en priant de n’avoir été trahi par aucun de nos contacts. On explique qu’on emmène les gamins à un anniversaire, on assomme les membres de la Milice, on met les corps dans la soute, et basta.
– Très drôle, Isaac. En tout cas, pour l’anniversaire, c’est vrai. Les enfants sont au courant, ils doivent venir avec de faux cadeaux et puis leur déguisement. On explique qu’on se rend dans le complexe ludique le plus proche, celui de Descors, sur le chemin entre ici et la gare. Tout devrait bien se passer, conclut Tyson.
– Si on se fait attaquer ? renchérit Gul.
– Par qui ? demanda Nairi.
– Je ne sais pas, n’importe qui. Des pauvres. Des Inaptes. Des flics en manque de sensations.
– Qui attaquerait un car d’enfants ?
– J’en ai vu d’autres, crois-moi, ponctua Gul.
– Et bien, si on se fait attaquer, on se défend autant qu’on peut, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Si tu veux savoir si tu risques ta peau, la réponse est oui, tu risques ta peau. Mais tu la risques à chaque minute que tu passes à Alias, de toute façon, râla Tyson.
– Je sais, je sais, tempéra Gul. Ne t’énerve pas. C’est la première fois que je fais ça, je demande, c’est tout.
– Tu étais de l’autre côté de la barrière, tu sais bien comment ça se passe. Les parents le savent aussi. Si la Milice charge sans raison, on se disperse et on court le plus vite possible. Une fois tranquilles, on enlève nos masques, et on continue de courir.
– Et les mômes ? »
Gul n’obtint pas de réponse à cette dernière question. D’abord parce que personne n’avait envie d’entendre les mots sortir de sa propre bouche pour devenir tout à coup si concrets. Ensuite parce que tout le monde savait que Gul essayait simplement de rendre son passé le plus irréel possible : il savait très bien ce qui pouvait arriver aux enfants. Dans le meilleur des cas, n’ayant ni profil ni implant, ils seraient réintégrés au système. Dans le meilleur des cas, ils seraient arrachés à leur famille, testés et adoptés. Dans le pire des cas, ils seraient lavés. Mais des enfants lavés sont de peu d’utilité ; alors ils seraient tués.

Isaac n’était pas exempt de cette terreur-là, mais une autre toute différente le secouait de la même manière. Il n’avait pas peur de ne pouvoir ramener les gamins ; il savait que ses compagnons et lui avaient pris toutes les précautions et qu’ils y laisseraient leur vie s’il le fallait. Si l’inévitable arrivait, ils ne pourraient rien faire de plus.
Non – ce qu’Isaac craignait vraiment, c’était les désistements. Les angoisses des autres, des parents qui au dernier moment auraient pensé que le risque n’en valait pas le coup. La terreur, pour lui, c’était de trouver le quai vide lorsqu’ils arriveraient, d’être là tous les quatre à regarder leurs espérances agoniser sur les rails, et à ne pouvoir blâmer absolument personne pour cela.

 

 

 

Nairi conduisit le car et ils arrivèrent sur le quai au moment où le train s’arrêtait. C’était un train psychonaute, mais la zone dans laquelle il débarquait ne l’était pas : la gare serait le dernier endroit où l’on aurait une trace officielle de ces enfants. Les caméras du parking, elles, avaient été déconnectées pour qu’on ne les voie pas monter dans le bus. Si on survivait aux vingt prochaines minutes, le plus dur serait vraisemblablement fait.
Sur le quai, Tyson envoya un regard entendu au chef de gare, puis tous les quatre nouèrent le foulard rouge autour de leur cou. Le train freina dans un silence presque complet et les portes s’ouvrirent.
L’avantage du déguisement permettait de rendre les enfants facilement repérables, y compris entre eux. Ils se regroupaient presque instinctivement, se comprenant d’un regard ou d’un sourire. Le chef de gare circulait entre eux et, aux plus petits qui n’étaient pas accompagnés, il indiqua la présence des quatre adultes au foulard rouge qui s’étaient répartis le long du quai. Isaac vit venir à lui un petit clown souriant, aux cheveux rouges et bouclés :
– C’est toi, Alban ?
Guillaux sentit malgré lui ses yeux se remplir de larmes alors qu’il acquiesçait. Puis vint un deuxième enfant, déguisé en Psychonaute ; puis un troisième, en agent de la milice – Isaac ne put contenir un rire en voyant que certains parents avaient misé sur l’humour, jusqu’au bout. Un père s’approcha de lui, tenant par la main sa fille, déguisée en chat. Certaines familles, évidemment trop pauvres pour confectionner un déguisement, avaient fait ce qu’elles avaient pu, parant leurs enfants des vêtements les plus vifs qu’elles avaient trouvés, leur grimant le visage d’une peinture maintenant éparpillée sous les mains qui frottaient des yeux fatigués.
Bastien avait raison : ils avaient en effet de très de belles couleurs.
Isaac compta rapidement les enfants autour de lui : ils étaient dix. Il jeta un regard le long du quai pour voir où en étaient Tyson, Nairi et Gul, et ce qu’il vit le sidéra.

Autour de chacun d’eux s’attroupait une bonne quinzaine d’enfants. Isaac semblait ignorer complètement ce qu’Edistyä comportait encore de marmots : chaque année, l’Etat martelait le retour nécessaire de la natalité, mais alors Isaac souhaita qu’il y en eût moins. Le chef de gare ne savait plus où donner de la tête et courait d’un bout à l’autre, multipliant dangereusement les regards à Tyson. Soudain, sur sa gauche, Isaac vit arriver une fratrie de quatre enfants, tous vêtus de bleu. Sur sa droite, deux adolescents déguisés en robots portaient chacun un plus petit qu’eux dans leurs bras et rejoignaient l’attroupement à leur tour.
Les enfants se multipliaient. Tyson lança un geste d’incompréhension à Isaac, qui lui répondit par de gros yeux : faire comme si tout allait bien. Tout allait bien.
Mais bien évidemment, ça n’allait pas du tout : les enfants continuaient de surgir de partout et ils furent bientôt une trentaine autour d’Isaac, qui sentait sa sueur s’accumuler sous son masque.

Le mouvement eut à peine le temps de se calmer que le chef de gare se précipita vers Tyson. Isaac ne put entendre ce qui se disait, mais les gestes amples et saccadés qui furent échangés n’augurèrent rien de bon.
Guillaux prit sur lui pour ne pas laisser transparaitre sa peur :
« Les enfants ! dit-il haut et fort en claquant des mains.
La plupart des visages se levèrent vers lui, dont cinq aux yeux ambrés qui luisirent d’espoir. Les plus petits s’acoquinaient déjà et se montraient les détails de leurs costumes ; certains s’interrogeaient même pour savoir qui était celui ou celle dont on fêterait l’anniversaire ce jour-là.
– On va se diriger vers la sortie, doucement. Choisissez chacun quelqu’un pour ne pas vous perdre. Les plus grands, si vous pouvez prendre un plus petit que vous, c’est parfait. Un grand, un petit, ensemble, reformula-t-il une dernière fois. Suivez-moi. Avec moi.
Isaac se mit tant bien que mal en route, suivi de sa petite horde sur laquelle les quelques passants jetaient maintenant des regards interrogateurs. A pas rapides, il se rapprocha de Tyson qui venait à lui avec une quarantaine d’enfants.
– C’est quoi ce bordel ? grogna Tyson entre ses dents. Pourquoi ils sont si nombreux ?!
– Qu’est-ce que j’en sais ? lança Isaac.
Nairi se rapprochait d’eux à ce moment.
– Comment ça qu’est-ce que t’en sais, Isaac ? C’était ta partie du boulot !
– J’ai rempli vingt-deux dossiers ! se défendit Guillaux.
– Mais ils sont au moins cent ! faillit crier Tyson, qui voyait Gul s’avancer avec une nouvelle trentaine. On va les mettre où ? Dans la soute ?
– Rigole pas, je crois qu’on va être obligés, murmura Isaac.
Jetant un œil derrière lui pour vérifier que tout le monde suivait bien, il lâcha d’une voix qui se voulait rassurante :
– Avec moi C’est par là !
Les plus petits commençaient à chouiner, incommodés à la fois par la foule et la solitude. Isaac se décala un peu et remarqua que le chef de gare, énervé par l’imprévu, s’était enfermé dans sa cabine. Guillaux ne pouvait s’empêcher de jeter des regards affolés vers les caméras. Ce faisant, le professeur attrapa au passage le père de la petite fille déguisée en chat :
– Monsieur, vous avez rempli un dossier d’inscription pour votre fille ?
Le visage du père se décomposa lorsqu’il serra son enfant contre lui :
– Vous ne pouvez pas la prendre, c’est ça ?
Isaac commença à balbutier. Oui, ce serait dangereux, en effet. Seul, il aurait probablement pris ce risque inconsidéré. Mais il y avait les autres enfants.
– Je vous en supplie, continua le père sans lui laisser de temps de mettre ses pensées en ordre. Je suis prêt à vous donner de l’argent… Je ferai tout pour en trouver… Je ne veux pas…Son frère, si vous saviez… Je ne veux pas qu’elle grandisse comme lui… S’il vous plait…
– Ne vous inquiétez pas pour ça pour le moment, dit Isaac de la manière la plus neutre qu’il put. Je veux juste savoir… Comment avez-vous su, pour ce rendez-vous ? Qui vous a dit ?
– C’est une amie qui m’en a parlé… Marlot, ça vous dit quelque chose ?
Isaac secoua la tête pour dire non, s’en voulut de ne pas savoir mieux mentir. Il se souvenait avoir espéré, une seconde à peine, que les gens parlent, que le bouche à oreille l’aide à bâtir une armée du savoir. Mais il ne s’était pas même accordé une minute de cet espoir dangereux : chaque enfant sans dossier, c’était une possibilité de plus d’être infiltré, donc un risque supplémentaire de voir s’éteindre le Phare.

 

L’attroupement infini arriva enfin sur le parking. Le car qui les attendait n’avait jamais paru aussi minuscule. Les enfants commençaient déjà à trépigner – ils avaient chaud, faim, voulaient aller aux toilettes, et désiraient savoir enfin de qui c’était l’anniversaire puisque ça faisait dix fois qu’ils demandaient. Les tentatives des quelques parents présents de calmer leurs ardeurs furent presque inutiles.
Gul, Tyson, Nairi et Isaac se rejoignirent à l’entrée du bus.
– Quelqu’un les a comptés ? demanda Gul, complètement paniqué.
– Quatre-vingt trois enfants, répondit Nairi. Seize parents. Et cinquante places dans le car.
– Et si l’un d’eux a un mouchard ? Un implant ? On ne les connait pas. Tyson, on ne peut pas les laisser monter, insista l’ancien milicien. C’est trop dangereux !

Un léger mouvement de foule se fit soudain sentir et une trentaine d’enfants entama inopinément un chant d’anniversaire, attirant sur eux les regards des passants. Les quelques adultes tentant de les faire taire, tout en ayant l’air amusés, paraissaient en réalité absolument terrifiés. Isaac pensa que son équipe aurait été plus discrète en portant des costumes de la milice, de laquelle la basse-population détournait toujours volontiers les yeux.
– Si un agent passe, on est mort, lança enfin Gul. Et je n’ai pas envie de mourir.
– La plupart sont venus sans adulte, Gul, on va pas les laisser là tout seuls. Mais si tu veux partir, vas-y ! jeta Isaac, qui commençait à perdre son sang-froid.
Soudain, Tyson sortit de son mutisme et lança de manière autoritaire et glaciale :
– Soyons méthodiques. Isaac, tu fais monter en priorité les vingt-deux de la liste. Nairi, Gul, vous gérez ceux qui ne sont pas sur la liste mais qui sont venus avec des adultes. Vous les refoulez. Tant pis.
– Quoi ? Mais qu’est-ce que je leur dis ? paniqua Gul.
– Tu leur dis qu’il fallait remplir un dossier et qu’ils ne l’ont pas fait. Suffit qu’ils le fassent et ils viendront la prochaine fois.
– D’accord, d’accord, balbutia Gul. Un dossier, la prochaine fois. Ok, ok.
– Et qu’est-ce qu’on fait de ceux qui ne sont pas inscrits et qui n’ont pas de parents ? demanda Isaac.
– Je m’en occupe, dit fermement Tyson, avant de se diriger d’un pas précipité vers le chef de gare, qui, depuis sa cabine, observait toute la scène d’un air contrit.
Des spectateurs extérieurs commençaient à se laisser intriguer par les frimousses bariolées et s’approchaient dangereusement. La consigne avait été clairement donnée aux parents de ne pas dire la vérité à leurs enfants. Mais la consigne avait été tout aussi clairement donnée de garder un silence complet sur le recrutement du Phare. Isaac ôta sa veste, remarqua qu’il était trempé de sueur ; il dut se concentrer pour se souvenir de la liste des inscrits, apprise par cœur pour plus de sécurité.  Il commença bientôt l’appel.
Il crut qu’il ne parviendrait jamais au bout de la liste et, durant quelques secondes seulement qui suffirent à le dégoûter de lui-même, il regretta la saisie automatique des absences par scan rétinien. Il fallut dire certains noms plusieurs fois, certains enfants les comprenaient mal, d’autant plus que les noms étaient faux, inventés à l’occasion de l’élaboration des dossiers. Parfois c’était un autre enfant, plus âgé, qui devait préciser pour un petit : « Si, si, c’est bien son nom, c’est bien lui ! » Mais comme le petit avait oublié, il fallait presque le trainer de force dans le car, pendant qu’il se débattait en hurlant qu’il n’était pas untel.
Isaac en était à la moitié de la liste lorsque, quelques mètres plus loin, la bagarre éclata.

Un parent, peu enclin à se faire refouler sous prétexte de n’avoir pas rempli de paperasse, s’était jeté sur Gul qui, ni une ni deux, presque par pur réflexe, l’avait étalé sur le sol, pressant son crâne de son genou. A ce moment, Tyson revint vers le groupe, prit en charge les enfants sans inscription et sans parents – une quarantaine – et disparut dans la gare avec le chef, manifestement hors de lui.
Par chance, Gul et sa maitrise des techniques de combat et de répression eurent rapidement raison de l’émeute. Isaac parvint au bout de sa liste : dix-huit enfants sur les vingt-deux étaient présents.  Quatre désistements, se dit-il.
Nairi revint bientôt vers lui les yeux remplis de larmes.
– C’est fait, dit-elle. C’était pas agréable, mais c’est fait.
Une partie du groupe s’éloignait en effet. Certains parents brisés ramenaient avec eux de petits clowns tristes, des visages bariolés striés de sillons de larmes qu’Isaac s’efforça de ne pas regarder. Un couple de mères étaient tombées à genoux par terre et continuaient de supplier Gul, qui faisait exprès de ne rien entendre. Des petits cadeaux étaient restés sur le béton, éparpillés et cyniques.
Le parking s’était donc soudainement vidé ; fort heureusement, car un autre train arrivait qui menaçait de lâcher encore plus d’yeux sur ce désolant spectacle. Nairi et Gul, à bout de nerfs, montèrent dans le car pour installer les enfants, ressortirent de temps à autre avec des sacs à mettre dans la soute.
Tyson, quant à lui, tardait à revenir. Pour s’occuper l’esprit, Isaac se récita une fois de plus la liste de noms, parcourut le bus, appela un gamin puis un autre par son prénom pour calmer les enfants et montrer qu’il cherchait à les connaitre. En revenant sur ses pas, il tomba sur Gul qui pleurait contre le volant et le secoua violemment. Ce n’était pas le moment de craquer.
Le milicien lança alors au professeur un regard que ce dernier lut immédiatement. Gul déterrait souvenirs, gestes et mots qu’il pensait avoir définitivement enterrés. Mais il sécha malgré tout ses larmes, se leva, gonfla la poitrine et amorça lui aussi un tour dans le bus, souriant aux enfants à travers ses yeux rouges.

 

Enfin, Tyson ressortit de la cabine, suivi de la moitié des enfants avec lesquels il était parti. Il revint vers le bus en courant, les fit monter le plus vite possible, quitte à les entasser parfois sur un siège, le tout sans dire un mot. Nairi la première tenta de briser le silence :
– Alors, vous avez fait comment ?
– On a fait comment, on a fait comment, on les a fouillés, on a dû les foutre à poil comme des chiens pour vérifier qu’ils n’avaient rien, voilà ce qu’on a fait ! répondit-il d’un seul souffle.
Puis il ferma la porte et démarra le car.
– Hé, hé, Tyson ! tenta de l’arrêter Isaac. Et les autres ? Il en manque une vingtaine au moins !
– Pour certains, j’avais des doutes, répondit simplement le barbu.
Un troisième train arriva, vomit un flot de voyageurs qui piétina sans ménagement les cadeaux restés sur le sol. Les rideaux du car furent tirés ; il s’éloigna doucement, dans l’indifférence générale.

Il fallut dix bonnes minutes à Tyson pour annoncer :
– Au fait, on ne pourra plus utiliser cette gare. C’est fini. »

A l’intérieur de sa cabine, le chef de gare rallumait les caméras et conservait son emploi.

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