Les Fourches caudines – Episode 30

ville embrumée

 

 

Toutes ces cachotteries et ces lenteurs pour finir par l’envoyer ici. Sûr, il s’en était enfin occupé ; mais Héliä en voulait encore à Isaac de ne pas lui avoir tout expliqué, notamment pourquoi ce lieu-là, par exemple.
Elle avait tenu à venir seule ; mais à présent elle se demandait si elle avait bien fait. Elle savait pourtant qu’elle n’aurait pu faire autrement. Déjà parce qu’il aurait fallu supporter le risque de mettre quelqu’un d’autre en danger ; celui de trahir ses origines de fille de fonctionnaire ; celui d’être elle-même trahie. Héliä préférait définitivement assumer seule la responsabilité totale de ce qui pourrait arriver ce jour-là.
Pourquoi la renvoyer sur ce chemin par lequel ils étaient venus ? Elle ignorait tout alors ; il n’y avait que la peur du mouchard, dont l’absence la laissait interrogative. C’était stupide : elle savait désormais que cette technologie était dépassée. On n’utilisait même plus de puces : un bon coup de laser, parfois intra-utérin, suffisait désormais amplement. A moins d’avoir accès à certaines données que sa mère conservait sans doute jalousement, Héliä ne pourrait jamais être certaine d’avoir échappée au « recensement ».
Mais cela ne justifiait toujours pas cette sensation d’user ses chaussures déjà mitées à tourner en rond et à revenir là juste un peu plus libre et misérable.

L’orage se mit à gronder et la jeune fille leva les yeux vers le ciel lourd et gris.
Pourvu qu’il ne pleuve pas. Elle n’était pas certaine de pouvoir gérer la moto sur les routes humides.

Héliä n’avait jamais douté de Guillaux, espérait ne pas avoir à le faire un jour. Peut-être après tout n’était-ce qu’un choix poétique : il l’avait envoyée sur ce chemin dans l’espoir qu’elle comprenne toutes les terres qu’ils avaient battues depuis leur départ. Le soir-même, il ferait subtilement allusion à cette possible métaphore et elle devrait répondre à son tour assez subtilement pour qu’ils se comprennent à demi-mot, comme c’était toujours le cas.
Et puis, « c’est le plus sûr », avait-il dit, faisant peser dans l’air la promesse qu’il lui avait fait faire d’éviter les égouts. Alors, ne voulant plus voir Isaac dans cet état de panique qu’elle avait récemment mis au jour, Héliä avait accepté, trop pressée de toute façon de retrouver Jonàs et – Guillaux l’avait précisé – de revoir son père, pour ainsi tenter de le convaincre de les rejoindre.

 

Lorsqu’Héliä arriva en haut, elle le trouva debout, qui attendait, jetant à droite à gauche des regards égarés. Il avait grandi, bien évidemment, mais il avait toujours cet air de rêveur qu’il avait déjà à à peine deux ans. Elle le sentit malgré tout anxieux, et pour cause : il était seul.
Jonàs finit par apercevoir sa sœur, et demeura de marbre au milieu du chemin. Entre eux s’étendaient des mois entiers d’absence. Héliä se dit qu’elle devait avoir maigri, qu’elle ne s’habillait plus du tout de la même façon. Elle fit quelques pas, tendit les bras, et fut heureuse de le voir finalement s’y ruer. Elle se dit qu’elle n’avait jamais pris Jonàs dans ses bras, auparavant. Que ça s’était fait presque comme d’instinct.
Le réconfort trouvé, elle se ressaisit et tenta d’éclaircir la situation :
« Où est Papa ? demanda-t-elle les larmes aux yeux en fouillant la forêt du regard. Tu devais être avec Papa, c’était prévu comme ça.
Jonàs parut s’interroger. Héliä déglutit et reformula :
– Papa ?
– Compris, Héliä, répondit le petit d’un ton clair.
Puis, comme surpris qu’elle ne sache pas, il déclara naturellement :
– Papa mort.
 

Héliä eut l’impression que ses organes chutaient pêle-mêle dans son corps. Ses jambes refusant de la porter, elle s’agenouilla, se tut plusieurs secondes. Son instinct de survie finit par reprendre le dessus et elle demanda :
– Tu es venu tout seul ? Qui t’a emmené ici ?
L’angoisse lui serrait la gorge, mais elle ne voulait pas effrayer son frère, lui laisser croire qu’il avait commis une erreur fatale. Elle voyait déjà se dessiner la peur sur ses traits et elle ne voulait pas le retrouver dans ses conditions.
– Tiko. Tiko emmené, expliqua Jonàs comme une évidence.
Puis il enleva le petit sac qu’il portait. En fouillant à l’intérieur, Héliä remarqua qu’il y avait là de l’eau mais aussi un goûter en tablette. Elle sortit l’œuf du sac ; c’était une version plus moderne et plus petite de l’assistant vocal qu’elle avait elle-même connu. Fouillant les dernières données, elle découvrit que l’adresse de l’Observatoire y avait en effet été saisie, le matin même. Tout le reste avait été effacé. Sans perdre plus de temps, Héliä fracassa l’objet avec une pierre et le jeta le plus loin qu’elle put, sous les yeux exorbités de Jonàs.
Il ne fallait pas s’attarder.
 

– Qui a dit à Tiko où il fallait aller, tu le sais ?
Jonàs secoua la tête pour dire non.
– Qui a préparé ton sac ? C’est pas Maman ?
– Non, dit-il.
Héliä eut à peine le temps de soupirer de soulagement.
– Je crois, Lysandre.

Les larmes montèrent aux yeux d’Héliä en même temps que l’angoisse sur le visage de son frère. Elle lui saisit doucement les épaules – comme le faisait Isaac avec elle, et cette idée la réconforta brièvement – pour le rassurer autant que pour se calmer elle-même. Tentant de maitriser les sanglots dans sa voix, elle demanda dans un sourire forcé :
– Il est mort comment, Papa ?
– Accident, répondit Jonàs. Puis, voyant que sa sœur ne lui répondait pas, il ajouta : Triste ? Jonàs fait bêtise ?
– Non, non, tu n’as pas fait de bêtise. Ne t’inquiète pas. Viens dans mes bras. Et, reprit-elle en regardant à nouveau son frère, …Papa, il est mort quand ?
– Six mois et vingt-deux jours, répondit fièrement le petit garçon. On a aidé pour compter. Papa où tous rêves vrais, maintenant.
Héliä serra les dents.
– Ah, et c’est Lysandre qui t’a aidé ? Il t’a beaucoup aidé depuis la mort de Papa ? continua Héliä.
Jonàs acquiesça.
Héliä sembla réanimée tout à coup et elle s’affaira soudain :
– Il faut qu’on y aille, on doit y aller. On va mettre ces vêtements, ajouta-t-elle en sortant des changes de son propre sac.
 

Héliä déshabilla maladroitement son frère, inspecta son corps puis, sortant de son sac l’appareil qu’Isaac avait lui-même utilisé pour elle, bien plus tôt, elle vérifia tout de même l’absence d’implant. Puis elle laissa derrière elle tout ce avec quoi Jonàs était arrivé, lui prit la main et le guida vers le sentier. La moto d’Isaac était garée un peu plus loin ; Héliä savait quels chemins prendre pour s’assurer de ne pas être suivie.

En faisant volte-face, elle tomba nez à nez avec ce qu’il restait de l’Observatoire, couvert de ronces et de graffitis. A travers les trous éventrant les murs, on distinguait des entrailles de fils rouillés et d’écrans crevés, cadres énucléés pendant dans le vide.
Héliä y ferait-elle allusion ce soir-là, lors du dîner ? Laisserait-elle Isaac deviner ce qu’elle avait trouvé de poétique à revenir en ce lieu ? A poser les yeux sur la ville dense en contrebas, avalée sous un épais brouillard perpétuellement gris ? Oserait-elle sous-entendre qu’elle se sentait parfois exactement comme cette bête de béton, énuclée, ses viscères de ferraille béant aux quatre vents ?

 

 

 

 

Depuis le toit de feu le village olympique, Kaël et Odin admirait le massacre incube, perpétuel, qui se déroulait en contrebas. C’était à se demander comment il pouvait encore rester des gens pour s’entretuer.
– Pourquoi les rues sont pas remplies de cadavres, Odin ?
– Qu’est-ce qu’il y a ? La vue ne te plait pas ? demanda celui-ci, bougon.
– Non, non, ce n’est pas ça. Je voulais juste savoir. Je trouve ça étrange.
– C’est une bonne question. J’ai déjà entendu parler de certains groupuscules qui collectent les corps pour leurs petits plaisirs personnels. Tu serais étonné de tout ce qu’on peut faire avec des macchabées, et je ne parle pas juste des sordides pulsions sexuelles. Enfin, je préfère toujours qu’il fasse ça sur des cadavres. Le viol est vraiment la dernière des bestialités.

Le soleil de l’après-midi faisait suer le béton, et Odin commença à avoir trop chaud dans son costume. Il se plaça à l’ombre d’un muret, ôta sa prothèse pour croiser les jambes, et déclara :
– Il est temps d’avoir une petite discussion sur ce qui fait un bon tueur.
– Qu’est-ce qui te fait croire que je suis fait pour ça ? demanda Kaël.
– Ne reste pas coincé sur tes échecs, jeune homme. Tu dois exploiter tes capacités. J’ai vu clair en toi, tu sais. Allez, assieds-toi près de moi, veux-tu.
Kaël s’exécuta.
– Commençons, annonça Odin d’un ton dégagé. Si tu veux être un tueur exemplaire, et peu importe que bien d’autres disent le contraire, il te faut d’abord penser à ton image.
– Mon image ?
– Oui, ta persona de tueur. C’est elle que tu enfileras face à tes victimes. C’est elle qui fera ta réputation, c’est elle qu’éventuellement la police recherchera. Tu ne peux pas te permettre de bâcler cet aspect. Tu te souviens de la première fois où tu m’as vu, n’est-ce pas ?
– Oui, dit Kaël sans comprendre où son professeur improvisé voulait en venir.
– Pourquoi ?
Les yeux du jeune homme se posèrent par accident sur la prothèse. Il se souvint avoir été marqué par le contraste entre le costume d’Odin et cet accessoire de course.
Le barbu saisit l’objet et le secoua :
– La prothèse, mais oui ! C’est original, n’est-ce pas ? J’aurais pu avoir un pied, comme tout le monde, cacher ma mutilation, mais non ! Et comme ça que tu reconnaitrais ma silhouette entre mille. Le costume, en revanche, ce n’est que par goût personnel, mais j’avoue que la panoplie est admirable.
Kaël convint d’un haussement de sourcil qu’Odin n’avait pas tout à fait tort.
– Toi, reprit ce dernier, tu as ton masque. Que je trouve très chouette, je te l’ai déjà dit. Pourtant j’ai toujours trouvé ça très cliché, les masques. C’est un peu éculé, toutes ces envies de devenir quelqu’un d’autre, de s’inventer une autre personnalité en se cachant derrière un bout de plastique… C’est bon pour les psychotiques. Tu n’es pas psychotique ?
– Je n’en sais rien, déclara Kaël, circonspect.
– Non, tu n’es pas psychotique, je le sais. Je l’aurais remarqué. Mais nous aurons le temps de reparler de tout ça. Ne nous égarons pas.
– Mais…Tu es facilement reconnaissable, avec cette prothèse… Tu peux être plus facilement retrouvé, du coup…
– Ah, mais c’est qu’il n’est pas bête, ce petit ! lança Odin d’un ton gaillard en jetant son coude dans les côtes de Kaël. Tu vois que j’ai raison de croire en toi ! Alors oui, je le confesse, ça nous fait sortir du lot. Mais tu es plus intelligent que ça, n’est-ce pas ? Tu vas pas être de ces meurtriers qui se terrent ? Je veux dire… Le masque, c’est déjà bien assez.
Kaël acquiesça car il n’avait aucune intention de sortir vivant de chez les Incubes : il ne se ferait jamais attraper.
– Il faut savoir se distinguer dans la vie, tu sais. Ça vaut bien le sacrifice d’une jambe ! ajouta Odin en riant.
Alors, il lui jeta son moignon sous le nez et commenta :
– Beau travail, non ? J’étais chirurgien, avant.
Mais l’automutilation n’était pas la tasse de pavot de Kaël. Devant son air dubitatif, Odin considéra la jambe qu’il tenait sous les yeux du jeune homme et s’excusa :
– Pardon, je m’emporte un peu. C’est l’excitation.
Et il reprit un air sérieux mais détendu.

– Bon, tu as ta particularité physique, passons. Qu’en est-il de ton nom de scène ? Ça ne va pas être Kaël j’espère, car on dirait le nom d’un vieux hippie crasseux.
– Ah, parce qu’Odin, c’est mieux, peut-être ?
Le regard d’Odin se figea subitement.
– Tu peux répéter ? demanda-t-il.
– Je disais, Odin…
Kaël eut la présence d’esprit de se taire, à la vue du visage de son interlocuteur, manifestement on ne pouvait plus susceptible.
– Tu sais d’où vient ce nom, au moins ?
– Oui. C’est celui du survivant des « Fourches caudines ». Ça ; tes yeux ambrés…
Odin bondit si vite qu’il ne prit pas le temps de remettre sa prothèse.
– Le survivant ? hurla-t-il, sautillant sur un pied, la jambe de son pantalon se balançant dans l’air comme un vieux bout de chiffon. Le SURVIVANT ?! Ce n’est pas un survivant, c’est un vainqueur ! Tu m’entends ? Le VAINQUEUR ! Je rêve – enfin, si tu me passes l’expression – d’accomplir ce qu’il a un jour accompli. Enfin, presque, pas tout.
Puis il sembla se calmer, respira un grand coup et jeta son regard au loin d’une manière si dramatique que Kaël dut se retenir de rire.
– Mais il y a peu de chances que ça arrive, à présent, lâcha-t-il avant de se rassoir.
Se tournant vers le jeune homme, il prolongea néanmoins son sermon :
– Tu ne devrais pas te moquer ainsi des noms des gens. C’est très important, un nom. Surtout celui qu’on se choisit.
Echaudé, Odin ôta sa veste, révélant une chemise blanche couverte de tâches de sang et de poussière.
– « Kaël », donc.
– Ça ou autre chose, je peux en changer si besoin, essaya le tueur débutant pour réconforter son mentor.
– Bon, ne perdons pas espoir, se rasséréna Odin sans l’écouter. Ça viendra sans doute avec la pratique, tu te trouveras toi-même, et puis tu trouveras ton nom…
De toute évidence, la tentative de réconfort était un échec.
– Un survivant, pfff… murmura une dernière fois le mentor avant de reprendre ses esprits. Bon, repartons sur de meilleures bases.

D’un sourire – inutile sous le masque – Kaël indiqua qu’il était prêt à continuer.
– Maintenant, par pitié, reprit Odin, dis-moi au moins que tu as un traumatisme d’enfance qui sommeille quelque part dans cette carcasse.
– Un trauma ?
– Oui, un trauma ! Je ne sais pas, moi ! T’as été témoin d’un meurtre, ou séquestré, un de tes amis s’est tué sous tes yeux… Si possible un truc qui sorte un peu de l’ordinaire, s’il teplait, pas une énième histoire de parent drogué ou de grand-père qui t’a tripoté là où il fallait pas…Ou là où il fallait, d’ailleurs, ça ne change rien.
Mais Kaël secoua la tête en faisant les gros yeux.
– Oh non…souffla Odin. Me dis pas que tu n’as rien vécu ? Fouille bien, on trouve toujours quelque chose quand on se cherche une excuse ! Même pas un tout petit attouchement ? Une nuit ou deux dans une cave gelée ?
Kaël haussa les épaules.
– Maltraitance à l’école ? essaya Odin, désormais en position de supplication.
– Non plus, laissa échapper Kaël. Ce n’est plus possible, de nos jours.
– Oh, fais un peu confiance aux enfants, veux-tu. Bon…et, je ne sais pas. On t’a peut-être brisé le cœur prématurément ?
– Y a une date à respecter pour briser le cœur de quelqu’un ? demanda Kaël, de plus en plus indécis.
– Mets-y du tien, bon sang ! s’énerva à nouveau Odin.
Le mentor réfléchit quelques minutes. Soudain, son visage s’illumina, il frappa dans ses mains et essaya :
– Tu as surpris tes parents sado-masochistes en train de faire l’amour alors que tu n’avais que quatre ans !
– Absolument pas ! commença de s’indigner Kaël. Pour qui tu me prends, bon sang ? Mes parents ne faisaient pas ça !
– « Pour qui tu me prends ? Pour qui tu me prends ? » mima Odin d’un ton geignard. Bah, pour quelqu’un d’intéressant, tiens ! A quoi ça sert de tuer si tu n’as pas une histoire que les médias peuvent raconter ? Il suffit d’une base, tu sais bien qu’ils brodent assez tout seuls, mais…il leur faut juste un petit quelque chose à se mettre sous la dent.
Kaël demeura silencieux.
– J’imagine que tu n’as jamais torturé de petits animaux quand tu étais jeune, non plus…
– Désolé, s’excusa le jeune homme masqué.
Odin expira longuement et lâcha en tout désespoir de cause :
– Et bien… Espérons qu’il y ait de bons gènes dans ta famille…Bon sang, soupira l’unijambiste, laissant à nouveau son regard se perdre au loin. Qu’est-ce je regrette le temps où on pouvait être enrôlé dans une armée, jeter du napalm à tout va, faire sauter des gamins sur des mines, et revenir avec l’envie de faire manger ses yeux à tout le monde. Quelle belle époque…
– Et toi ? demanda Kaël, curieux désormais de ce que pouvait bien, quant à lui, cacher Odin.
– Moi ? Oh, s’étonna celui-ci : mes trois parents et mon frère ont manipulé mes rêves jusqu’à ce que, dans mon sommeil, je dévore ma petite amie et mon chat. Je me suis réveillé dans un bain de sang, à côté de ma copine qui hurlait. Alors ils l’ont achevée, à coups de batte, parce qu’elle risquait de réveiller les voisins.
– Oh, dit simplement Kaël.
– J’ai mis des années à découvrir que c’était de leur faute. Mon frère me l’a dit juste avant que je le décalotte. Mais jusque-là, j’avais toujours cru avoir tout fait tout seul. Et tu sais quoi, après toutes ces années, au final il n’y a plus qu’une question qui me hante, et à laquelle je n’ai jamais trouvé de réponse.
Kaël, qui jouait avec un petit gravillon perdu sur le béton, leva la tête :
– C’est… La copine, je comprends, concéda-t-il. Je comprends qu’on puisse s’amuser de deux ados amoureux qui ne parviennent pas à contenir leur libido. Je ne le cautionne pas, mais je comprends la logique. Mais… Le chat ? Pourquoi m’avoir fait manger le chat ? Et vivant, en plus !
– Kahyal était une destination toute indiquée, alors, fut tout ce que le disciple trouva à répondre.
– Ah ah ! Tu l’as dit ! rit Odin de bon cœur. Enfin, cela ne règle pas ton problème, en tout cas. On devrait peut-être envisager une ou deux séances d’hypnose pour voir si tu n’as pas un truc qui sommeille en toi.
– Peut-être, oui, pourquoi pas, admit Kaël.

Soudain, une puissante détonation résonna et les deux acolytes se levèrent d’un bond pour admirer le festival de feu et chair. Quelques gerbes de feu volèrent et de larges morceaux de pierre s’écrasèrent ici et là, réveillant quelques cris de terreur et de joie.
– Je trouve ça un peu impersonnel, les explosions, lâcha Odin, dans les yeux duquel dansait des flammes. Trop de dommages collatéraux. Ça passe, ici, parce que tout est à l’abandon, mais franchement, je n’ai jamais trouvé ça très propre.
– Ah bon ? Je trouve le spectacle assez beau, personnellement.
Odin posa la main sur l’épaule de Kaël :
– Cela fait néanmoins une parfaite transition vers le dernier point du cours d’aujourd’hui. En espérant que tu te débrouilles mieux !
Odin remit sa prothèse et ajusta son pantalon de manière à ce qu’elle soit visible.
– Suis-moi, ordonna-t-il.
De sa démarche accidentée, il quitta le toit par l’escalier et descendit d’un étage. Ils atterrirent dans un grand appartement inhabité. Ou plutôt, en réalité, un arsenal.

 

– Bon sang ! s’écria Kaël. Mais comment toutes ces armes sont-elles arrivées ici ?
– Les voies de Nyx sont impénétrables, sourit Odin en soupirant.
L’appartement était rempli de tables ; sur ces tables, on trouvait tout ce qu’on pouvait concevoir en termes d’armement, depuis la corde jusqu’à la vieille tronçonneuse à moteur du siècle précédent, depuis les tenailles rouillées jusqu’à, bien évidemment, un ensemble d’armes à feu et de fusils psychotroniques ; arbalètes, poisons, sabres, grenades et bombes artisanales.
Kaël longea les étals en osant à peine effleurer les objets des doigts.

Puis il posa les yeux sur ses mains, se souvint de ses phalanges autour du cou de la saxophoniste, de leur force tremblante qu’il fallait dompter, de la chaleur de la nuque contre la paume.

Odin l’avait vu faire et ne put se retenir de commenter :
– Ah oui, les mains, c’est sûr, ça peut être agréable, très physique et puis, on les a toujours sur soi, mais ça laisse des empreintes. Et les gants…Ne parlons même pas des gants. Ça me fait penser à ses vieilles capotes qu’on utilisait avant pour ne pas avoir de mioche. Qui voudrait des mioches, de toute façon…
Kaël continuait de regarder ses doigts fixement, d’imaginer sur eux la sensation du sang chaud, puis du sang séché sous les ongles.
– T’es vraiment certain de ne pas avoir un traumatisme sexuel ? redemanda Odin.
Kaël fit non de la tête sans lâcher ses mains des yeux.
– Tout cela est terriblement banal ! lâcha Odin en levant les mains au ciel. Mon jeune ami, je suis désolé de te le dire, mais tu es terriblement banal ! As-tu envie de faire partie de tous ces imbéciles qui se font coincer parce qu’ils ne sont pas capables de résister à une pulsion ? Je te préviens que si tu violes qui que ce soit, tu auras affaire à moi.
Voyant que son élève était complètement perdu dans ses pensées, il continua :
– Ce qu’il y a ici, ce n’est qu’un assortiment. Tu peux tout transformer en arme. Mais une fois encore, c’est comme le nom de scène. Si tu ne crées pas ta propre image, tu vas te retrouver avec un de ces sobriquets ridicules, comme « L’étrangleur de Leiko», ou… « Le cannibale de Tecom ».
– « Le cannibale de Tecom » ? daigna enfin répondre Kaël.
– Oui, dit Odin d’un air contrit, c’est comme ça que ma famille m’appelait, pour m’énerver.
– Ah. Désolé pour toi.
– Merci, répondit l’unijambiste d’un air sincère. Bon, allez, fais ton choix, décide-toi. Il fait une chaleur à mourir ici.

Kaël déambula à nouveau le long des tables, laissa couler son regard sur les différents ustensiles à sa disposition : différentes armes psychotroniques trônaient sur un premier étal. Il y en avait de toutes les sortes – des grosses, des moins grosses- , qui pouvaient faire de votre cerveau une bouillie molle, à différents degrés – immobilisation, perte de la mémoire récente, blackout, coma, jusqu’à la transformation totale de votre matière grise en eau transparente. Il y avait même d’authentiques mitrailleuses antiques, avec leurs lots de munitions, balles de toutes tailles, des qui transpercent, des qui explosent. Kaël repassa ensuite devant les bombes – dynamite, TNT, artisanales, à mèche ou à détonateur, avec ou sans minuteur, de tous les gabarits.
Plus loin encore, il put jeter à nouveau un œil sur les lames, et particulièrement celles à usage culinaire. Kaël aurait été bien incapable de les nommer, mais il en reconnut un qui lui était familier. Il saisit le petit couteau dont la lame n’excédait pas les six ou sept centimètres. Il montra sa trouvaille à son mentor et soupesa l’arme dans sa main, d’un air satisfait.
Odin avait l’air de revenir d’entre les morts.
– Un couteau, vraiment ? demanda-t-il, excédé.
– Oui. C’est un bec d’oiseau, précisa Kaël dans un sourire.
– C’est fait pour sculpter les légumes.
Le jeune homme haussa les épaules et, même à travers son masque, Odin put voir qu’il n’en avait strictement rien à cirer.
– Tu cherches à me provoquer, dit-il. Ce n’est pas possible autrement.
Il s’avança vers la sortie, se retourna et lança :
– Je vais t’appeler l’Eplucheur de Kahyal. Tu ne l’as pas volé. »
 

Kaël, contenté, sourit une fois encore et, d’un geste leste, glissa le couteau dans sa poche.

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