Les Fourches caudines – Episode 32

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Crédits : A la tombée de la nuit, Matthieu Dupont.

 

 

 

Isaac balaya les buissons du faisceau de sa lampe : il lui avait semblé entendre un bruit.
« Voilà ce que vous devez faire, dit-il finalement au couple qui l’accompagnait.
Il leur tendit un morceau de papier sur lequel était écrite une adresse qu’ils déchiffrèrent avec attention, la mémorisant, avant d’y mettre le feu. Le professeur acquiesça :
– Le passé nous sauve du futur ! dit-il en croyant faire une plaisanterie qui tomba à l’eau.
Il reprit dans un rire nerveux :
– A cette adresse, vous trouverez un de mes alliés, qui vous fournira du papier en grande quantité. Et le reste. Faites attention à la pluie en revenant. Il va tomber des trombes, attention aux crues éventuelles durant votre retour. J’espère que la personne qui s’est occupée de ça vous a donné un bon plan.
Le couple salua le professeur en baissant la tête.
– Et, on m’a dit de te dire, reprit l’une des deux, revenant sur ses pas. Tak pense que ça t’intéresse… Bogus a été racheté.
Isaac eut un bref moment d’égarement. Son ancien établissement scolaire venait de mourir.
– Par lequel des trois ? demanda-t-il.
– DesCors, répondit Carla.
– D’accord. Oui, ça m’intéresse. Merci. Bon courage. Merci. »
Puis le couple partit dans la nuit.

Alors un bruit, plus clair désormais, se fit entendre dans les buissons et Isaac se rapprochait lorsqu’il crut voir quelqu’un prendre la fuite à travers les arbres.
Il n’avait pas vu Héliä depuis plusieurs heures : il ne savait même pas où elle était. Il essaya de se rassurer en se disant qu’elle travaillait certainement à son projet de bonheur universel. Quelque part où elle ne se mettrait pas en danger inutilement.

Isaac se dirigea néanmoins vers le Phare. Maintenant que l’école avait été définitivement baptisée, une lumière circulaire avait été installée en haut de la tour centrale et parfois, lors des nuits de fêtes, elle projetait son faisceau rassurant partout dans le Foyer, sur les murs désormais couverts de dessins d’enfants et d’adultes, de mondes utopiques et imaginaires. Chacun y était allé de son petit symbole, de sa petite citation, pour laisser une marque unique sur l’ossature d’un bâtiment qui ne l’était pas moins. Le mobilier aussi était presque achevé, et ce fut sur d’énormes coussins dépareillés qu’Isaac trouva les Fondateurs, souvent derniers à quitter le Phare.
Ne reculant devant aucune heure de travail nocturne, ils étaient occupés à ce qu’on attendait d’eux : centraliser les décisions prises et les doléances formulées dans la journée, à l’échelle d’Alias, et s’assurer de leur cohésion – travail souvent titanesque qui leur mangeait parfois la moitié de la nuit.
« Salut, tout le monde ! lança Isaac.
– Bonjour, monsieur le professeur ! ironisa Bastien, qui, malgré son âge, faisait partie des Fondateurs depuis plusieurs années déjà. Personne n’était mieux indiqué pour les problèmes architecturaux et d’infrastructures.
Mais Isaac le sentit sur son visage, il savait mal dissimuler : il n’était pas d’humeur à plaisanter et le groupe le vit. Il devait être d’un vert d’hôpital.
– J’ai une question, dit-il en serrant sa nuque d’une main.
– Oui ? demanda Tyson, en grand-père ventripotent qui avait davantage l’air d’un général des armées à la retraite que de l’informaticien qu’il avait été.
– En termes de sécurité, commença Isaac, qu’est-ce qu’on a ?
– Héliä va bien, elle va bien, lâcha Bastien d’un geste de la main, avant de se gratter le crâne compulsivement.
– Je sais, répondit-il. Je suis sérieux. »

 

 

 

 

 

– N’interprète pas ma réponse de travers, L’Eplucheur. Ce n’est pas que je n’aime pas du tout les gens. Je suis capable de passer un temps limité avec des gens limités. Mais le problème est là : c’est que je ne vois absolument aucune raison de sacrifier une heure de ma solitude au profit de fausses accointances faites à la faveur de l’alcool ou des hormones. Je ne pense pas que les gens soient stupides – même si je suis indubitablement plus intelligent – c’est simplement qu’ils semblent toujours rester à la surface des choses. Quand je les regarde, je vois des vers qui s’asticotent vainement sous la peau d’une charogne. Il y a un désespoir profond dans cette pantomime, dans ce désir de se donner l’illusion que ça a encore du sens, de « trouver l’amour » par exemple, alors qu’on préfère de loin le chercher, ou encore de s’inventer des passions comme des étendards ; de se faire du mal comme on ferait les courses. Pour l’instant, je n’ai eu que des confirmations de cet état d’esprit : je ne considère pas avoir déjà raté mon coup. Et pourtant je pense que c’est beaucoup plus difficile de tuer ici, à Kahyal – quand je dis « tuer », je veux bien sûr dire « tuer » comme moi je le fais – que de le faire à Edistyä, avec toutes ses routines et toutes ses horloges et ses nuits pleines de rêves. Quand quelqu’un me prouvera que j’ai tort, je voudrai bien essayer de me réinvestir émotionnellement dans cette démarche lascive ; mais pas avant.
Kaël considéra son interlocuteur avec des yeux ronds. Il n’avait pas compris tout ce qu’Odin lui avait dit, mais la tirade devait avoir été suffisante et suffisamment virtuose pour l’estropié, car il sourit à travers sa fine barbe et réajusta sa chemise noire.
– Donc personnellement, reprit Odin en dessinant un bâton dans la terre, je réponds C. Ce qui fait de moi un tueur à tendances psychopathes, conclut-il en effaçant la feuille de scores improvisée à même le sol. Quant à toi, ta dominante est « vengeur », ce qui est délicat à comprendre, étant donné que tu as l’air d’avoir vécu autant de choses qu’un poisson rouge en phase terminale. Mais quoi qu’il en soit le résultat final dit aussi que tu es proche des meurtres à motivations politiques.

Cela surprit Kaël, qui accorda une pensée supplémentaire à son interlocuteur et à son histoire de test de personnalité, censé dire de quel type de meurtriers Kaël se rapprochait le plus. Psychotique, psychopathe, pervers ? On pouvait en avoir une vague idée, mais seul un scan pourrait être vraiment précis. Tueur vengeur ? Sadique ? Justicier ? Quelques questions bien choisies pouvaient aider à faire un premier diagnostic. Elles étaient élaborées à partir d’une étude, faite quelques années plus tôt, des motivations psycho-sociales et neurologiques des tueurs, dont le nombre croissait sans cesse à Edistyä, et ses pustules qu’étaient Cauquasia, Kahyal et les autres.
– Je ne comprends pas, boudait Odin. J’adore ce test d’habitude ; mais là, je ne trouve vraiment pas ça concluant. J’ai dû oublier une question ou deux, prétexta-t-il ensuite.

Ils étaient tous les deux assis sur la piste de course où Odin aimait venir courir de temps à autre, particulièrement durant Nocturna, parce qu’alors elle n’était pas envahie par tous ceux qui venaient prendre le soleil durant l’agréable mois d’Hécate. Kahyal était même, durant certaines périodes, notamment Hélios, victime de vagues de touristes édistyens en mal de sensations fortes qui venaient passer leur unique semaine de congés dans les bas-fonds, à peine plus fous, en essence, que les taudis dans lesquels eux aussi s’entassaient. Aux yeux de ceux qui travaillaient, les Hérétiques et les Incubes paraissaient des gens libres, affranchis des patrons et des patries, des pénuries – puisqu’ils n’avaient rien, déjà – et des phobies en tous genres. La chaleur de Petil promettait des odeurs de décomposition à foison aux pays des Inaptes.

Odin, qui était resté dubitatif quelques minutes, reprit finalement son cours :
– Bon, ce n’est grave, dit-il en effaçant du revers de sa lame ce qu’il restait de ses croquis. Tout ça, ce ne sont que des étiquettes. L’important, c’est la façon dont toi tu te perçois, celui que tu désires être. Qu’est-ce qui te motive ? Qu’est-ce qui te pousses à l’envie de tuer ? Profondément, je veux dire, pas en surface.

Kaël comprenait que la question était importante et il était déçu de ne pouvoir formuler une réponse vraiment claire. Elle était cependant très concrète pour lui, alors il essaya quand même :
– Ce n’est pas si bête, de m’attribuer des motivations politiques. D’une certaine façon, oui, ça peut en être. L’envie de venir à bout d’une espèce d’injustice, même si je ne suis pas sûr que… Cette injustice n’est peut-être pas sociale, ou du moins pas seulement.
– Donc tu dirais que tu éprouves quand même de l’empathie, du coup ? Tu considères que c’est tout un groupe qu’il faudrait venger…
– Bah, c’est là que ça coince, tenta d’expliquer Kaël, en se massant les tempes sous son masque. Je n’ai pas l’impression de vouloir venger quelqu’un d’autre que moi…
– Ah, alors là cher ami, cela veut dire que tu m’as menti lors du cours précédent.
– Pourquoi ? s’étonna Kaël.
– Parce que tu m’as dit que tu n’avais jamais rien vécu de traumatique. Mais si tu estimes que tu dois être vengé, c’est qu’il y a quelque chose qui t’a entamé, c’est certain. Il faut rester cohérent.
Odin scrutait la moindre parcelle du visage de Kaël, qui luttait avec son malaise.
– Je peux te demander comment tu choisis tes victimes ? lança-t-il, un rictus collé aux lèvres.
– Je… Bah… Tu as remarqué que j’ai quelques difficultés avec…Un certain type de femmes… Enfin, je ne sais pas exactement lequel, mais j’ai plus de mal à tuer des femmes que des hommes ou des androgynes. Tu as bien vu, je n’ai pas réussi à aller au bout, avec la saxophoniste.
– Ne te torture pas, l’ami. Je sais que tu te sens coupable, mais même elle t’a dit que ce n’était pas grave, que ça pouvait arriver. Elle t’a même dit qu’elle pensait ne pas être digne de toi ! Donc, tu vois, sans rancune.
– Je sais, dit Kaël
– Un certain type de femmes, donc ? redemanda l’estropié.
– Oui.
– Motivations politiques, cause toujours, lâcha-t-il dans un rire moqueur. Je te jure, tu ne cesseras jamais de m’étonner. En tout cas tes motivations sont toujours obscures et il va falloir que tu travailles là-dessus. Encore une fois, tu ne vas pas jouer dans la cour des petits, qui choisissent des cibles qui se ressemblent toutes, à tel point que de simples algorithmes parviennent à savoir avant toi quelle va être ta prochaine victime.
– Comment tu fais, toi, pour être certain que tes choix sont totalement le fruit du hasard ?
– Je me promène dans la rue yeux bandés et j’interpelle des gens au hasard pour leur demander où aller. En fait il est fréquent que je fasse appel à des inconnus. Je leur demande de me dire : à droite ? A gauche ? Si vous deviez choisi un nombre entre 1 et 100, vous diriez quoi ? Vous pourriez jeter ce dé pour moi ? Ce sont leurs indications que je suis, majoritairement, pour me retrouver dans le lieu le plus hasardeux possible, face à des personnes les plus inconnues. Là, je choisis mes deux concurrents. Mais la leçon sur le modus operandi sera la troisième, donc n’essaie pas de m’extorquer des informations avant l’heure.
– Désolé, dit Kaël.
– Tout cela ne répond pas à la question que je t’ai posée : qu’est-ce qui te motives ? Pourquoi te mettre à faire ça ? Me dis pas que c’est pour tromper l’ennui.
– Pour l’instant, je ne me suis même pas encore débarrassé de la pulsion. Tu t’avances un peu, bougonna Kaël en réajustant l’élastique de son visage derrière sa tête. Trouver l’instant parfait, peut-être, accorda-t-il finalement.
– Comment ça, trouver l’instant parfait ? L’instant qui soit le plus beau, tu veux dire, comme une forme d’Art ?
– Oui.
– Ah, dit comme ça je comprends. Je ne cautionne pas forcément en tant que tel, mais j’éprouve des choses qui peuvent s’en rapprocher…Et que lui faudrait-il, à cet instant, pour être parfait ?
– Je n’en ai pas la moindre idée, malheureusement. C’est quoi ton but, à toi ?
– Mettre les autres face à leur potentiel. Qu’ils cessent de se contenter des petits accidents domestiques pour s’autoriser le droit de crever. On a tous envie de mourir ; on trouve simplement des moyens différents de précipiter la cadence. Ils veulent un peu de sensations, donc je tente de les leur offrir. Et puis, ils ne meurent pas toujours, il ne faut pas l’oublier.
– Tu pourrais tout à fait entrer dans la catégorie « justiciers ». Ou alors travailler aux Suicides Assistés. J’ai entendu dire qu’ils recrutaient à nouveau, sauf qu’ils allaient essayer une stratégie plus publicitaire que médicale, pour éviter le fiasco de la dernière fois.
– Oui, je pourrais, rit Odin. Quant à être « justicier », c’est ma deuxième dominante, figure-toi. Mais comme toi, je suis un peu divisé : je n’ai pas non plus l’impression de faire plaisir à quelqu’un d’autre qu’à moi. Et ça me va très bien comme ça. Je le mérite bien davantage. » conclut-il en croisant les jambes.

Kaël s’allongea sur la pelouse de plastique, intemporelle, et, laissant sa tête tomber sur le côté, visualisa le contraste qu’elle formait avec les gradins effondrés, avec la piste par endroits zébrée de fissures assez larges pour y laisser tomber un homme.
Il se leva finalement, passa ses mains sur son corps comme pour se dépoussiérer : il fut surpris de la précision avec laquelle il sentit sa propre chair, qui lui parut légèrement plus chaude que d’habitude, plus dense aussi.

– Et ça te sert à courir de temps en temps, ça ? lança-t-il à Odin en avisant sa jambe d’acier.
– Oui, oui, bien sûr que je cours avec, répondit l’échalas, surpris.
– Ca te dit de courir contre moi ? demanda Kaël, qui sautillait déjà sur place comme s’il avait eu besoin de s’échauffer.
Odin eut l’air peu convaincu mais se leva néanmoins et, tous deux, ils s’avancèrent vers la piste, évitant les crevasses et les pierres. Ils s’installèrent enfin derrière la ligne de départ, que Kaël tâta du bout de ses chaussures.

– Prêt ? demanda Odin, en rabattant une mèche de cheveux derrière ses oreilles, avant de poser ses mains au sol, prenant bien soin d’aligner ses pouces avec la ligne blanche.
Le masque acquiesça.

Kaël n’eut aucune difficulté à battre Odin. Dernièrement, sa force physique était exceptionnelle, son endurance renforcée par l’omniprésente nécessité de survivre à chaque coin de rue. Il était plus jeune, ce qui constituait un avantage non négligeable. L’entrainement, aussi, payait à chaque fois davantage.
Décidément, tout ce qu’il lui restait à apprendre, il devrait le tirer de cet estropié-là.

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