Les Fourches caudines – Episode 33

Champignon nucléaire
Essai nucléaire français en Polynésie. © CTBTO.

 

 

 

***

« Reste, s’il te plaît, demanda-t-elle.
– Je suis épuisé, Héliä, je n’ai pas dormi depuis deux nuits. J’ai couru partout aujourd’hui. Il faut que je dorme.
– Je sais… Je suis désolée… Mais je sens que je peux y arriver. Les conditions sont parfaites : il me reste un cycle de sommeil, j’ai été réveillée pendant une demi-heure… C’est cette nuit que j’éclairerai les ombres.

Isaac soupira. Il n’avait pas envie de voir Héliä dormir ce soir-là. En réalité, il ne voyait presque rien lorsqu’il se tenait à ses côtés, que les faibles diodes de l’électroencéphalogramme. L’obscurité devait être la plus totale possible pour un sommeil optimal. Donc non, il ne voyait pas grand-chose, mais plus il la surveillait, plus il passait d’heures là, dans sa chambre, assis dans le noir, plus ses yeux s’habituaient à l’obscurité, et plus il se sentait coupable d’être présent, au fur et à mesure qu’Héliä grandissait dans son lit. Elle n’avait plus besoin d’un père pour la surveiller, croyait-il, et il se demandait s’il pouvait tout à fait être cet ami auquel elle demandait de l’aide. Il ne se sentait pas le droit de se tenir là, dans cette chambre. Il ne s’était d’ailleurs jamais senti le droit de se tenir dans la chambre de quiconque.
Héliä ouvrit la porte et invita son ancien professeur à entrer. Isaac soupira à nouveau, fixa la jeune fille : elle ne baissa pas les yeux, ne rougit même pas. Héliä ne le suppliait pas, jamais. Il n’avait plus jamais retrouvé dans ses yeux cette faiblesse fragile qu’elle avait eue le soir où ils avaient fui. Isaac ne la regrettait que dans les moments de découragement où il aurait voulu assoir simplement son autorité, pour pouvoir faire ce qu’il voulait ; comme dormir, enfin. Mais il entrait dans la pièce, la porte se fermait derrière lui, et l’aveuglement s’abattit sur lui comme une éphémère habitude.

Il y eut quelques secondes de silence. Guillaux s’apprêtait à allumer le plafonnier lorsqu’une autre lumière s’alluma dans sa main.
– Prends cette lampe, ordonna Héliä.
Incommodé par cette luminosité soudaine, Isaac la couvrit de sa paume.
– Garde-la éteinte, et lorsque tu sentiras que je suis en train de rêver, tiens-toi prêt et prends ma main. Si je rêve que je suis dans l’ombre et que le feu s’éteint, que je suis assez lucide pour savoir que je peux y remédier, mais pas assez forte pour le faire seule, je ferais tout pour serrer ta main. A ce moment-là, braque cette lumière en plein sur mes paupières fermées.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Isaac n’avait jamais eu vraiment foi en la lucidité du rêve. Non pas qu’il n’y croyait pas -cela aurait nié des siècles de science-, mais il n’en voyait pas forcément l’intérêt. Il aimait pourtant rêver, mais ce que précisément il chérissait dans l’onirisme, c’était l’impossibilité d’y intervenir, la façon dont le cerveau soudain créait seul ses schémas, ses esquisses et ses mondes, sans se soucier de ce que sa conscience, polluée par le monde et les mauvais souvenirs, avait à en dire. Il aimait être désarmé face à ses rêves, et c’était sans doute sa plus grande insuffisance.
Et plus Isaac contemplait l’opiniâtreté d’Héliä, son obstination à vouloir saisir le fonctionnement de ses songes pour les guider, plus il avait peur du rêve lucide. Il aidait son élève, sans condition, c’était leur souhait à tous deux ; c’était, qui plus est, tout ce qu’il pouvait faire dans ce domaine où il ne pouvait rien lui apprendre ; mais à la possibilité de dominer les rêves, il répondait par une terreur panique : celle d’y rester coincé. Ne plus vouloir en sortir. Se contenter de ne pas vouloir changer le monde.

– D’accord, Héliä. » conclut-il finalement.

 

A la lumière calfeutrée de la lampe torche qu’elle lui avait remise, Héliä se glissa sous sa couverture, la remonta jusqu’à ses épaules. Isaac resta un instant figé derrière sa lampe, puis avança vers l’électroencéphalogramme. Il en décrocha un fin casque, le glissa sur le crâne d’Héliä, qui l’ajusta.
– Ce serait quand même plus facile avec un projecteur de rêves, sourit Isaac en allumant la machine qui clignota faiblement dans l’obscurité de la chambre fermée.
– On ne peut pas faire confiance à ces saloperies, tu le sais bien. On n’est même pas sûr qu’elles existent.
Isaac dut un instant réprimer sa surprise face à la vulgarité d’Héliä, mais finit par admettre que le terme convenait.
– Je sais, dit-il en posant une main sur son front pour l’inciter à s’endormir.
Elle lui tourna le dos en roulant sur le côté et il s’assit à sa place, sur la chaise, en face du lit, pour attendre. Il garda quelques secondes la lampe allumée dans ses mains, observa les épaules d’Héliä se détendre lentement, comme pour s’affaisser, puis il céda et éteignit.

Il fit absolument noir pendant quelques minutes. Isaac tâtonna à la recherche d’un bouton, alluma l’électroencéphalogramme, et laissa ses yeux se faire à l’obscurité clignotante. Le corps d’Héliä reposait là, abandonné, et comme durant chaque nuit où elle lui demandait de la veiller, il semblait prendre conscience, de manière tout à fait neuve, de la confiance qu’elle avait en lui, alors qu’elle s’exposait dans toute sa vulnérabilité, sans armes, sans force, dans une atonie proche de la mort ou de la naissance, quand lui comptait les couteaux avant de dormir.
Il se laissa bercer par sa respiration lente, en calant, sans s’en rendre compte, la sienne sur ce même rythme, infiniment relaxant, de six inspirations et six expirations par minute. De quoi s’endormir en moins d’un quart d’heure.  Le thermomètre accroché à son poignet indiqua bientôt une légère baisse de sa température. Plus tard, il vit se dessiner sur l’écran les ondes lentes qui caractérisaient l’entrée dans le sommeil profond. Héliä eut un ou deux soubresauts qui le firent lui-même sursauter.
Enfin, elle se figea, comme à présent sculptée dans la pierre. Isaac se leva, la saisit délicatement par les épaules, admirant la force qu’elle semblait garder dans son sommeil, et la fit pivoter de manière à ce qu’elle repose sur le dos. A la faveur des diodes qui clignotaient, elle lui offrit un visage sérieux, sous les paupières duquel ses yeux suivaient un monde qu’il ne pourrait jamais percevoir. Il dégagea une mèche de cheveux de son visage, et glissa une main dans la sienne. Que voyait-elle qu’elle ne pouvait lui dire ?

Au réveil, elle lui parlerait des ombres et de la lumière de veilleur qu’il devait lui apporter, mais il ne saurait jamais rien de la sensation, prisonnière de ses yeux fermés et de son corps inflexible ; il ne saurait jamais rien de cette sensation indicible d’avoir réussi à mettre la main sur ses propres rêves. Les fois où il s’était laissé tenter – parce qu’elle l’y avait poussé – la lucidité n’avait pas été empêchée simplement par la peur de l’échec et le manque de conviction ; non, il s’était senti traître, coupable, de marcher ainsi sur le terrain qui était désormais tout entier celui d’Héliä, le monde dans lequel elle le dépassait. Allongée, à la merci de n’importe qui d’autre que lui, elle était enfin plus forte qu’il ne le serait jamais. Elle n’avait même pas à bouger pour cela.

Essayant de se figurer, à grands renforts d’imagination, ce qu’elle pouvait bien voir derrière le fin rideau de peau qui couvrait son regard, sentant sa main devenir moite à tenir la sienne, petite comme celle d’une enfant, il se surprit lui aussi à marcher dans l’ombre, et à souhaiter, de tout ce qui l’était, qu’elle y parvienne, qu’elle réussisse à faire jaillir dans le noir la grande lumière bleue, sans réponse, qui, si elle n’était peut-être pas une solution, était la conclusion momentanée à laquelle Héliä était parvenue seule. Peu lui importait qu’elle se trompât : il n’avait dans cette histoire, dans cette nuit profonde, aucun pouvoir de décision. Il était le gardien du château qui, lorsque la lune était haut dans le ciel, parcourait de sa torche les pavés irréguliers des remparts pour prévenir les attaques éventuelles qui briseraient le sommeil de la princesse.
Il ferma les yeux à son tour, n’ayant plus besoin de l’électrocardiogramme pour sentir le pouls d’Héliä qui accélérait. En guerrier aveugle, il tenta de lui crier sans un bruit qu’il était là, qu’elle n’avait qu’à demander, qu’elle rêvait. Il le murmura à peine, du bout des lèvres : « Héliä, tu es en train de rêver. La lumière bleue, ajouta-t-il, pense à la lumière bleue. Elle peut grandir. Elle peut tout illuminer. » Et il ne sut si elle l’avait entendu, mais les doigts fins de la jeune fille se refermèrent soudain sur les siens.

 

 

 

L’obscurité était là à nouveau. Héliä s’était endormie déterminée à la vaincre mais à présent, elle ne s’en souvenait pas, ne se souvenait même pas pourquoi il était si urgent de la vaincre, pourquoi elle ne la laissait simplement pas se saisir d’elle, pour en finir avec cette vie de doute permanent et de combats fantômes. Il ne lui restait rien des décisions prises pendant l’éveil avec tant de conviction, de l’assurance et de la confiance avec lesquelles elle s’était endormie : même s’il se répétait mille fois, un rêve restait toujours aussi vif que la première. La peur reprenait donc le dessus sur une jeune fille qui n’avait jamais été préparée à l’affronter.
Il y eut l’ascension de sa colonne, plus vertigineuse que jamais ; la course-poursuite époumonée au-devant des siens et des autres ; la flamme bleue, dans la cuve, l’entrée dans le crâne et l’aveuglement soudain, comme si les ténèbres pouvaient par elles-mêmes manger le feu qui réduisait dans sa main.
Il lui sembla marcher longtemps, toujours sans rien voir ni du décor ni du reste, ni ses propres pieds, où qu’elle tendît sa main. Avant de dormir, elle s’était répété des mots auxquels s’accrocher comme à des bouées de sauvetage, des mots qui lui feraient prendre conscience qu’elle rêvait, des mots qui lui diraient qu’elle ne pouvait pas mourir, seulement faillir. L’échec. L’échec.

L’échec était un mot qui avait repris l’habitude de sonner plus fort que les autres, et ce depuis la mort de son père. Parmi les sillons de son cerveau, il s’était glissé sans qu’elle sache comment et à présent qu’elle continuait de marcher dans l’obscurité et que la flamme vacillait dans sa main, devenait liquide pour couler entre ses doigts en une eau légèrement scintillante, elle se le répétait. Échec, échec.
A nouveau, comme depuis plusieurs nuits déjà, elle sentit les ombres se mouvoir autour d’elle, et, la frayeur oxydant son désir de s’en sortir, elle ne pouvait que se résoudre à voir son feu mourir, et à perdre une fois de plus. Elle avança, incapable désormais de cesser d’avancer, comme portée par une voix qui n’était pas la sienne, une volonté qui lui échappait et s’immisçait malgré elle dans sa chair onirique. Une voix d’homme. La voix d’Isaac.
Isaac. La peur de l’échec.
« Je vais rater mon examen. » dit-elle au feu qui brûlait dans sa main, sans savoir pourquoi. Elle parlait à la flamme minuscule qui rougeoya un instant, et tendit l’oreille. Isaac semblait bel et bien lui répondre dans le noir, mais elle ne comprenait pas ce qu’il lui disait. Bientôt l’eau lui passerait par-dessus les genoux. Le feu mourrait. Ce serait l’échec. La noyade.

L’échec. L’échec avait quelque chose à lui dire. Elle avait déjà entendu ce mot. Elle se l’était répété quand le rêve avait commencé. Car il n’y avait rien avant le rêve.
Rien ? Mais d’où venait Isaac, alors, sinon de la réalité ?
« Sors-moi de là, murmura-t-elle au feu qui continuait de mourir dans sa main, sors-moi de là, Isaac, je vais rater mon examen. »
Alors elle s’entendit se dire à elle-même qu’elle ne raterait rien. Que ce n’était qu’un rêve.
« Il n’y a pas d’échec. »
Elle eut plus chaud soudain et la nuit, bien que toujours dense, parut moins longue. Les mots résonnaient dans sa tête avec la voix d’Isaac, et elle sentit pour la première fois la présence du feu dans sa paume. Il ne brûlait pas, mais elle transpirait, et la flamme mourante, à peine plus grosse que celle d’une bougie, avait le poids de la chair d’une main d’homme dans ses mains fragiles. Elle jeta autour d’elle des regards affolés, cherchant où pouvait être le corps de son ami s’il n’était pas derrière son poignet.

Enfin, le bord de la falaise apparut. Elle le sut car ses pieds marchaient toujours dans l’eau, mais aussi dans le vide. Alors, l’ombre du pyracantha lui mangea les phalanges, dessina partout sur elle de petites boules rouges qu’elle voulut chasser comme des insectes : ce ne fut que par crainte de laisser tomber sa flamme qu’elle s’abstint.
« L’horizon est étrangement triangulaire. » se dit-elle avant de voir apparaitre à nouveau les arêtes de sa maison, qui sortait du sol, comme se bâtissant d’elle-même. Et plus les murs montaient haut, plus Héliä retrouvait les détails – le jardin, le toit solaire, la fenêtre toujours ouverte de sa chambre – plus ses mains pesaient lourd. Ce fut avec le poids que le souvenir lui revint : elle s’était endormie en se répétant que puisqu’Isaac était là, à veiller sur son sommeil en sacrifiant le sien, elle ne se paierait pas le luxe de l’échec, pas cette nuit-là. C’était ça qui l’avait influencée.
Alors, elle crut serrer la main qui reposait dans la sienne, et, dans son rêve, ferma les yeux.

 

Lorsqu’elle les rouvrit, la flamme bleue avait décuplé ; elle éclairait à présent tout autour d’elle. Héliä se tenait dans sa maison. Elle reconnaissait la table d’artisan au milieu du salon, les murs néanmoins blancs qu’elle n’avait jamais repeints. Elle erra quelques minutes, longea la table des diners familiaux, fit bouger ses bras, sa tête, dans une sensation de bonheur intense : celle de la complète liberté qui accompagne la lucidité.
Ça y était, elle y était tombée sans même s’en rendre compte. Son corps n’avait plus de limites, et les bonds qu’elle faisait sur le sol ne lui laissaient qu’une seule impression : celle de n’avoir besoin de rien d’autre que de cela. Qu’importait ce paysage inachevé ? La fin du malheur, c’était tout ce qu’il fallait à Héliä, peu importe que ce fût ici ou dans sa nouvelle chambre, spartiate et minuscule. Elle sentit un sourire se dessiner sur son visage, espéra qu’Isaac put le voir alors qu’il devait être là, de l’autre côté de ses paupières, à quelques centimètres à peine, sans pouvoir la rejoindre.
Lorsqu’Héliä ramena son attention sur ce qui l’entourait, l’intuition lui disait qu’elle parcourait la maison de son passé. Pourtant, tout, autour d’elle, ressemblait de plus en plus au salon-cuisine qu’elle partageait quotidiennement avec Isaac. La table était toujours artisanale, mais légèrement plus bancale, plus hétéroclite. Dans la cuisine, Héliä trouva un gigantesque bidon d’eau, à côté de l’évier.
La rêveuse voulut dire à Guillaux qu’elle allait compter les couteaux dans le tiroir, mais pressentit que le son de sa propre voix la réveillerait. Elle se contenta donc de serrer la main un peu plus fort et, en même temps, de la lâcher pour enserrer de ses dix doigts la flamme qui devenait millénaire.

En effet, Héliä constata que le feu se nourrissait seul : l’eau remontait le long des jambes puis des bras de la jeune fille, filtrait à travers ses doigts, et venait à chaque seconde alimenter la flamme davantage : elle grossissait, à chaque seconde, sans faillir. Il faudrait bientôt la poser ; mais Héliä pouvait-elle ? La lumière semblait venir de partout à présent qu’il faisait jour, mais elle n’osa prendre malgré tout le risque de perdre ce pour quoi elle avait tant lutté.
Au-dehors de la maison, le ciel était rouge et opaque. Un ciel d’orage crépusculaire – ou d’urgence, pensa Héliä en s’approchant de la fenêtre. Ce qu’elle vit en contrebas la laissa béante.

 

Edistyä. Tout Edistyä. Un panorama planisphère ; l’Etat tout entier, déroulé sous ses yeux. Sans plus de possibilité de détourner la tête pour occulter.
Bien qu’Héliä eût l’habitude de ne se promener en ville qu’avec ses provocatrices lunettes de verre, rien ne l’avait préparé à autant de misères : des zones entières baignaient dans le noir ; sur les bords, des buildings inachevés dressaient des ombres asymétriques, dégoupillées, moins hautes parfois que les tonnes de déchets qui s’accumulaient dans les centrales incendiées, pour devenir une épaisse fumée noire obscurcissant l’horizon, désormais rectiligne mais illisible.
Et, au milieu de ce paysage apocalyptique, couronnée de haut buildings luxueux, on distinguait Leiko, sa gigantesque bulle de nanomachines qui, protégeant la capitale, lui offrait un écrin opaque de ciel bleu oxygène. Une pustule de clarté, légèrement scintillante, au-dessus de laquelle dansait un essaim de drones, et qui semblait se gorger tel un poulpe de tout ce qui l’entourait, nourrissant une beauté à la fois féérique et artificielle.
« Comme la flamme, pensa Héliä. La flamme qui se nourrit de l’eau. » ; et se faisant cette remarque, elle constata que la flamme bleue avait disparu. Le salon était maintenant éclairé d’une lumière mordorée à chaque instant plus diffuse, qui revêtait d’un inquiétant voile rouge les rares meubles, d’ordinaire si familiers.

Héliä, qui sentait toujours le poids de la main d’Isaac dans la sienne, qui sentait même sa moiteur, se surprit néanmoins à faire un tour sur elle-même pour la chercher : c’est ainsi qu’elle vit le gros bouton rouge, qui poussait sur le mur comme un champignon.
Même alors que l’obscurité revenait doucement dans la pièce, le bouton continuait de briller de l’intérieur, diffusant même autour de lui un léger halo rouge, comme ces signaux de sécurité des très vieux immeubles. Héliä s’approcha et caressa du bout des doigts le fer dont il semblait fait. Quelques taches restèrent sur ses mains.
Les gros boutons rouges n’avaient jamais, au cours de l’Histoire, joui d’une excellente réputation. Voilà pourquoi Héliä se refusait à appuyer dessus, et pourquoi elle se le répétait, de plus en plus fort, alors que le dos de sa main flirtait de manière toujours plus étroite avec la ferraille. Bientôt, elle eut le goût de celle-ci sur la langue et elle laissa courir ses empreintes partout autour. Elle ne voulait pas appuyer dessus– et son regard s’accrocha à la bulle bleue, immaculée, des nanomachines abritant Leiko, à la provocation que constituait ce paradis au regard des bas-fonds qui l’entouraient. Elle put presque sentir l’air frais que l’on respirait là-bas, put presque voir la pureté des caniveaux, l’insouciance des habitants qui, ne marchant plus, se laissaient nonchalamment porter par de petits véhicules volants et silencieux. L’odeur même des égouts vint jusqu’à elle : ils n’étaient remplis que d’eau, d’une eau pure que l’on pouvait certainement boire, qui n’était pas rationnée.
Héliä ne voulait pas appuyer sur le gros bouton rouge – c’est pourquoi en appuyant elle resserra à la briser la main d’Isaac.

 

La déflagration fut lente et ne réveilla pas Héliä tout de suite. D’abord, un large arbre de feu et de fumée troua la bulle de Leiko, dont les viscères de verre vinrent éclabousser, décapiter habitations, usines et chaussées. Le rempart de nanomachines laissa place à une gigantesque auréole verte, dans un ciel désormais gris. Elle s’étendait doucement, rongeant peu à peu la ceinture des buildings – les fenêtres volèrent en éclats ; puis les routes superposées se déchirèrent comme du papier.
Enfin, il y eut la mort des humains, Héliä le sut : aucun cri ne s’élevait de l’hécatombe mais elle sentit la brûlure se répandre sur son visage. Et l’idée de la mort devint concrète lorsqu’elle vit tomber à ses pieds les morceaux de sa propre peau, avec ses dents, ses yeux qui suivirent et qui la fixaient en fondant doucement sur le carrelage.

 

La rêveuse se réveilla en hurlant. Sa chambre était baignée de lumière – elle hurla davantage avant de comprendre qu’Isaac avait allumé le plafonnier. Guillaux se tenait là, devant elle, son visage à quelques centimètres du sien. Il semblait désœuvré et la prit dans ses bras.
« Tu as fait un cauchemar ? C’était un cauchemar ?
Héliä resta silencieuse quelques instants. L’ampoule se mit à grésiller, lui arrachant une dernière frayeur ; puis elle essuya les larmes qui coulaient sans volonté sur son visage et répondit :
– Je ne sais pas, Isaac. Je ne sais pas. »

Guillaux attendit en silence qu’Héliä se calme. Ils échangèrent un dernier regard, sans dire un mot, puis il se leva pour quitter la pièce. Avant de fermer la porte derrière lui, il repassa la tête dans l’entrebâillement et dit finalement, sans oser lever les yeux vers elle :
– J’espère t’offrir de la lumière, un jour. Ou mieux encore : une nuit.»

 

 

 

 

Isaac s’éloigna dans le couloir. Il y resta debout jusqu’à ce que s’éteigne la lumière filtrant sous la porte d’Héliä, et qu’il la sache ainsi prête à se rendormir. Ses paupières pesaient des tonnes, et les mains qu’il passa dessus étaient plus lourdes encore. Il n’avait pas dormi depuis quarante-huit heures, obnubilé par les préparatifs du Phare, le souhait d’accueillir au mieux les enfants qui avaient dû s’entasser dans un dortoir de fortune, une vieille grange de bric et de broc où ils risquaient chaque nuit de mourir de froid. Isaac n’avait pas envie de dormir, il voulait aller surveiller le feu et s’assurer que tout le monde songeait en sécurité ; mais il dut admettre qu’il ne servirait bientôt plus à rien s’il ne se reposait pas. A contrecœur alors, il se dirigea vers la porte de sa chambre.

Il le sentit lorsqu’il posa sa main sur la poignée. Dans son appartement précédent, toutes les portes étaient automatiques. Les portes à poignée, incontournables à Alias, avec leurs réseaux de clefs inutiles, rappelaient Guillaux à son enfance. Ce fut ainsi qu’il sut qu’il ferait son rêve récurrent cette nuit-là. Il en soupira d’avance.
Reportant son regard sur la porte d’Héliä, il pensa à tout ce qui les séparait, lorsqu’ils dormaient : elle courait incessamment après ses rêves ; lui les fuyait de manière maladroite. Il aurait voulu ne pas rêver du tout cette nuit-là, mais plus il y pensait plus il s’enfonçait dans la certitude qu’avant l’aube, il devrait faire face à ce double de lui-même, insidieux et corrompu, qui trônerait derrière son bureau comme sur le sommet d’un monde muet. C’était toujours le moment que choisissait son enfance onironaute pour remonter à la surface, et lui rappeler que le sommeil n’était qu’une frontière. Qu’alors qu’il s’échinait chaque jour à bâtir un monde meilleur, un second lui-même, de l’autre côté de ses nuits, le défaisait avec le même acharnement.
Isaac se résolut presque à ne pas fermer l’œil une troisième nuit d’affilée, mais, se cognant la tête contre le chambranle de la porte, accepta de se déshabiller et de se coucher. Sa dernière chance était d’être trop épuisé pour songer à rien.

Depuis son passage de l’autre côté de la porte de Corne, c’était comme s’il n’avait plus la patience de chercher comment entrer, ni d’attendre qu’on lui dise qu’il était trop mort pour essayer. A l’état d’éveil, il s’était trop détourné des silences d’Ossian pour avoir encore la force de supporter ses atermoiements. Lui rappelant des caprices enfantins, les mutismes parentaux lui faisaient prendre conscience comme d’un coup qu’il avait grandi puis vieilli tardivement, mais dans la précipitation.
Cette nuit-là, à bout des attentes, Isaac enfonça donc la porte de Corne en jetant ses propres parents au travers.
De nouveau il s’avança dans la salle de classe et, tenté un instant de faire demi-tour, comprit brutalement que les murs s’étaient refermés derrière lui.
De l’autre côté du bureau, son double, dont le visage semblait gagner en précision chaque fois davantage, continuait sa pantomime ridicule, à laquelle les élèves répondaient par un ballet décérébré. Il lui sembla qu’ils étaient plus nombreux que la fois précédente ; pourtant, quelques chaises étaient vides et Isaac regretterait au réveil d’avoir oublié lesquelles.

L’ancien professeur circula un moment d’un pas léger entre les pupitres sans yeux. De temps en temps, l’un d’entre eux ouvrait la bouche pour dire : « Les gens peuvent s’investir tout aussi bien qu’ils peuvent de dessouder de nous. »
C’était Héliä qui lui avait dit ça, deux jours plus tôt, alors qu’elle partait se coucher. Ces derniers temps, elle semblait assez pessimiste. Quant au terme « dessouder », elle avait toujours tenu à l’utiliser, au lieu de « désolidariser », et ce même après qu’Isaac lui eût fait remarquer son erreur. Elle avait préféré cette formule, l’idée que les liens d’étain entre les êtres pussent fondre comme du beurre. Elle lui servait à traduire parfaitement sa méfiance perpétuelle face au bonheur.
Isaac s’était demandé s’il n’avait pas déteint sur elle plus que de raison, avait espérer se tromper.

 

C’est lorsque Guillaux prit conscience de l’horreur qu’il fut aussitôt extrait de ses pensées labyrinthiques. L’horreur, c’était l’inadéquation entre l’envie magistrale qu’avait Isaac de casser la gueule à « son autre », et la légèreté avec laquelle ses jambes le portaient maintenant vers le bureau : il comptait en effet, en dépit de tout bon sens, aller prêter renfort à ce pantin de chair aveugle.
Détaché de sa propre carcasse, avec cette joie méconnaissable qui s’immisçait en lui, il arpenta le couloir central, lançant des regards affolés vers les élèves, absorbés derrière leurs yeux de verre. Puis Isaac baissa la tête, n’osa plus regarder aucun de ses ennemis en face, et laissa ses pieds glisser sur le carrelage.

Mais son pied buta sur une irrégularité du sol. Or, une irrégularité du sol, à Bogus, ça n’existait pas : quand on commençait à accepter que l’architecture soit courbe, on finissait par admettre que les humains pouvaient l’être aussi. L’Histoire de l’Art – la vraie, celle qu’on ne savait plus – était pleine de ces bâtisses tordues et psychédéliques qui avaient abrité Inaptes et dissidents. Donc non, il n’y avait pas d’irrégularité sur le sol de la salle de classe de Monsieur Guillaux. Il avait suffisamment fait glisser ses pieds sur le carrelage pour le savoir.

Isaac se pencha donc pour voir sur quoi il avait trébuché et découvrit un trou noir de la taille d’une balle de golf – un vieux sport qui se pratiquait du temps des espaces verts. Il se pencha légèrement et, à travers l’orifice, put apercevoir des points de lumière qu’il identifia bientôt comme le cosmos.
La salle de classe de Monsieur Guillaux flottait dans le néant intersidéral.

 

Le pied d’Isaac glissa légèrement : le trou s’agrandissait, mangeait le sol sous ses pieds. A chaque seconde, il s’ouvrait toujours plus béant sur l’immensité du vide. Isaac recula à plusieurs reprises – serait bientôt acculé contre le mur du fond. Et peu à peu les pupitres se mirent à tomber un à un dans cette immensité ; encore tout neufs, avec les élèves encore dessus. Le cercle s’agrandissait entre Isaac et le double de Guillaux, planqué derrière les remparts de pacotille que formait son bureau. Lequel des deux tomberait le premier ? Etait-ce vraiment important, puisqu’ils tomberaient tous deux ?

  

Isaac se réveilla debout. Cela lui arrivait souvent, lorsqu’il faisait des cauchemars très profonds, de bondir d’un coup durant la demi-seconde qu’il mettait à s’extraire du sommeil. Lorsqu’il ouvrait alors les yeux, il se tenait alors debout dans sa chambre, prêt à se rendormir comme à faire un feu de bois.
Cette nuit-là, ses yeux firent face au mur gris et bruts de sa chambre, et il se dit qu’Héliä avait raison : il fallait qu’il s’occupe un peu de la déco, ou il deviendrait fou.

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