Les Fourches caudines – Episode 34

ville engloutie sable
La ville engloutie de Kolmanskop, en Namibie. Crédits photo Creative Commons.

 

 

 

Le parking était recouvert, et on ne devinait plus sa présence qu’à la tête des plots de pierre dépassant encore légèrement du sable. Josef et les Potentiels étaient assis sur une planche de bois posée à même le sable, à la terrasse de l’hôtel en ruines où ils séjournaient le temps du Rivekal. A cette période de l’année, l’océan semblait plus bas ; mais le vent demeurait impitoyable et le paysage entièrement désert, depuis des décennies. Un peu plus loin, le toit d’un centre subaquatique abandonné émergeait des eaux comme une bête amorphe et transparente.
Une semaine par an, l’Ecole des Exégètes se vidait et chargés de leurs sacs à dos, ses membres allaient songer près du bruit assourdissant de la Houle. Une semaine par an, elle veillait sur leur sommeil, de toute sa violence. Selon certaines traditions, elle était même censée leur apporter la révélation de Nyx : l’océan était supposé aider Josef dans sa quête, celle de l’Exégète qui lui succéderait.
Mais Tark X ne pouvait s’empêcher d’admettre parfois, simplement, qu’il serait le dernier chef des Onironautes. Tark X ne pouvait s’empêcher de penser qu’il n’obtiendrait aucune aide de cette vaste étendue colérique que lui et tous ses ancêtres avaient vidé de sa chair, à la faveur de viscères de plastique.

Le parking était couvert de sable et Josef expliquait aux Potentiels la valeur d’un Kosmika :
« Ce songe portera votre voix ; il s’habillera de votre peau. Un Kosmika vous parle du monde, certes, mais de la manière la plus intimiste qui soit. »

Les enfants l’observaient d’un air dubitatif. Les plus jeunes se frottaient les yeux – la nuit poignait, déjà ; les plus âgés s’étaient perdus dans la contemplation séculaire des vagues. Josef ne se sentait pas convaincu lui-même, et pas convaincant. Il avait été un temps où il avait été plus optimiste, plus déterminé. Il fallait croire ce temps révolu.

Son regard parcourut alors les visages des Potentiels. Il n’en imaginait aucun à sa place ; et surtout : il n’en souhaitait aucun d’eux à sa place. Non pas car Josef risquait ainsi de perdre tous ses pouvoirs – ça, il l’aurait bien souhaité, parfois ; mais parce qu’il ne souhaitait à personne d’avoir à se cacher, d’avoir à siéger quotidiennement au Sanhédrin, d’avoir à parcourir les cellules au lieu de songer. Il ne souhaitait à personne d’être Exégète, voilà tout ; car tout ce qu’il y gagnait, c’était une semaine de liberté annuelle et ensablée.
Les Potentiels ne l’écoutaient plus et s’étaient remis à parler entre eux. Josef avisa une jeune fille de seize ans, assise au bout de la table, qui jouait à faire rebondir sur la table de bois un bouchon de plastique bleu à moitié brûlé.
Ce serait elle, la nouvelle Exégète. Clara.

La nuit précédente, elle lui avait raconté le songe qu’elle avait eu. Il n’en avait pas compris la moitié, mais, à la façon dont elle l’avait raconté, elle lui avait paru saisie par quelque épopée cosmique. Il avait décidé que ce serait elle, puisque de toute façon personne ne pouvait lui opposer quoi que ce fût : en effet, le choix du nouvel Exégète n’appartenait qu’à l’Exégète en place, et à personne d’autre. C’était une loi de Tark IX que Tark X, son petit-fils, s’était empressé de tout faire pour conserver.
Alors à son tour Josef avait fait son choix. Cela n’avait pas tant de conséquences que ça.
Comme pour confirmer sa décision, il avait observé un peu plus longtemps les cheveux bruns de Clara, qui dansaient devant la naïveté de ses yeux verts. Josef s’en était voulu d’avoir utilisé ce mot, « naïveté » car il convenait mal en effet à ce qui traversait alors les yeux de sa disciple, quand elle lui parlait de sa mâchoire qui se disloquait, de la lumière qui la décalottait, des centaines de tombes creusées dans le noir, des falaises et des maisons là-haut.
Josef avait dégluti difficilement, des pierres en travers de la gorge. Clara aurait-elle de toute façon le temps de devenir Exégète ?

Quelques jours plus tard, tous replieraient bagage. L’océan commencerait de remonter et il serait temps de mettre fin au Rivekal et de rentrer à Oniria. Entouré des membres de la garde, l’Exégète et les Potentiels feraient le chemin à pied, sur une cinquantaine de kilomètres. Ils rentreraient épuisés et dormiraient plusieurs jours sans songer du tout. Clara, la future Exégète, serait présentée aux membres du CDO. Les trois vieillards la trouveraient charmante mais Alistair émettrait quelques réserves le soir-même, lorsqu’il retrouverait Josef :
« Pas à cause du Kosmika, expliquerait-il. Ça, toi seul peux le savoir. Non, c’est autre chose. Il y a un truc qui ne tourne pas rond chez elle. Mais je n’arrive pas à savoir ce que c’est.»
Il se coucherait vexé et ne se lèverait pas cette nuit-là.

 

Quelques semaines plus tard, on découvrirait enfin la vérité. Après quelques cours particuliers d’Oniromancie. On saurait que Clara n’était en effet pas à la hauteur des espérances que Josef avait placées en elle.
D’abord, elle ne dormait pratiquement jamais. Josef penserait que ce fût un miracle qu’elle ne les ait jamais croisés la nuit, Alistair et lui. Et ensuite, non contente de ne pas fermer l’œil, Clara profitait de ses nuits pour passer la brèche et retrouver Edistyä, ses agressivités obscures, ses yeux de lumière, sa bulle de capitale. Elle en rapportait des objets derniers cris. La plupart de ceux-ci ne fonctionnaient même pas à Oniria ; mais leurs designs improbables suffisaient à déclencher une vague d’intérêt parmi les jeunes des différents quartiers. Ainsi, ils étaient chaque semaine plus nombreux à faire le mur et à revenir chaque matin pleins de nuits blanches.
Certains même ne revenaient jamais. Certains mouraient. Clara continuait de rapporter avec elle ses trésors de cauchemar. Plus tard encore, elle avait ouvert un cinéma hérétique en haut de la rue de la Tête d’Or. Elle n’avait cure de fréquenter des gens que tout opposait ; elle n’en tirait même aucun profit financier. Non ; Clara organisait des passes et des insomnies pour le simple plaisir de le faire, de pourrir, encore davantage et du dedans, un système déjà décadent. C’était ça qui la maintenait debout.

Lorsque Josef apprendrait la vérité sur la jeune songeuse dont il avait cru entrapercevoir les nuits, il se ferait cette remarque : Clara, avec ses « petites occupations nocturnes », précipitait Tark X vers le tombeau. Elle le poussait chaque nuit vers le cippe, en faisant la même chose que lui : en passant de l’autre côté du mur, mais par un autre chemin. Alors que lui filait au noir dans un drone aveugle, elle s’offrait la basse-population du sud d’ouest d’Edistyä. Josef oserait à peine imaginer la débauche : il radierait Clara de l’Ecole des Exégètes.
La plupart des membres du CDO considéreraient la peine trop légère, mais Tark X ne saurait jamais s’ils entreprirent d’autres démarches.

Josef demeurerait de nouveau sans successeur. Il faudrait tout recommencer, encore et encore. Ecouter les autres nous raconter leurs songes, sans savoir ce qu’on était censé faire avec. Observer les gestes de leur sommeil, en sacrifiant paradoxalement le nôtre. Tout cela quand on savait à quel point le monde avait commencé de décliner lorsqu’il avait soudain négligé le sommeil.

« Enseigner est définitivement l’occupation la plus ingrate qui soit. » se dirait Josef avant de reprendre la parade.

 

 

 

 

 

A présent, il parvenait à se réveiller dès la première seconde du craquement, pouvait presque même le prévenir légèrement. Il suffisait que les os s’écartent un millimètre de trop, et Lysandre ouvrait les yeux, droit sur son lit, une main encore posée sur sa bouche pour empêcher les vomissements de lumière.
Ces derniers temps, Lysandre aurait voulu ne pas dormir. Non seulement ce rêve d’épidémie revenait dès qu’il fermait les yeux, mais d’autres images ne voulaient pas non plus le quitter : par exemple, celle des barreaux de prison profondément enfoncés dans le potager ; ou encore celle de la lumière du Phare qui, se faufilant parfois par une fenêtre, baignait soudainement Alias d’une flaque blanche, et révélait ainsi la silhouette de Lysandre, enfouie dans les buissons.

Il aurait aussi voulu ne jamais avoir retrouvé Héliä. Ainsi, il n’aurait jamais eu à mentir à qui que ce fût. Il lui en avait voulu de ne pas avoir été suffisamment méthodique, de ne pas avoir observé le corps de son frère plus en détails. Elle aurait remarqué sûrement la minuscule paillette au bas des cheveux d’Hugo : un micro-dispositif GPS qui s’autodétruirait quelques heures plus tard. Lysandre avait souhaité qu’Héliä le trouve, qu’elle le détruise, et qu’il ne puisse pas la suivre jusqu’à son nouveau repaire.
Mais ça n’avait pas été le cas.

Il l’avait vue s’accroupir devant Hugo, s’interroger lorsque son petit frère avait mentionné la mort de leur père – si tragique et encore difficile à cautionner pour Lysandre, qui avait eu, après le départ d’Héliä, l’occasion de connaitre davantage cet homme auquel elle ressemblait. Il avait vu les larmes aux coins de ses yeux ; puis elle s’était dépêchée de lancer loin d’elle le sac rempli des anciens vêtements d’Hugo, l’avait vêtu autrement et, en repartant, avait lancé un regard illisible vers ce qu’il restait de l’Observatoire, une ruine fantomatique qui disparaissait dans le brouillard et la pollution.
Lysandre était resté à l’abri de la pluie, sous le cornouiller, son écran liquide à la main, et avait suivi le trajet d’Héliä, qui était rentrée en moto jusque dans l’Est d’Edistyä, où stagnait en effet, depuis des lustres, une zone hors des radars, investie par quelques utopistes demeurés longtemps inoffensifs.
Quelques jours plus tard, alors que la peur d’Héliä était probablement redescendue, alors qu’elle était devenue moins soupçonneuse, Lysandre s’était rendu sur place.

Au début, il s’était donné bonne conscience, en menant à bien la « mission » qu’il s’était inventée : il avait inspecté le centre d’alimentation, était entré dans quelques habitations. Ces fous laissaient leur porte ouverte toute la journée et Lysandre n’avait pu s’empêcher de voir en cela comme une provocation.
Il avait également parcouru l’unité de médecine, de jour et de nuit. Beaucoup de nouveaux semblaient être récemment arrivés et il était plus qu’aisé de se glisser incognito parmi eux. Il avait observé comment on pansait les plaies, comment on vivait sans prothèse, noté quelques recettes de remèdes artisanaux aperçus çà et là. Il s’était fait la remarque que la vie sans du tout de réalité augmentée était incroyablement fade, et son jeu de couleurs terne.

S’il n’avait pas pu trouver d’arsenal, Lysandre avait néanmoins poussé le vice jusqu’à monter en haut du Phare. Il avait visité le toit puis était redescendu à l’étage inférieur, où il avait été arrêté par les murs troués des anciennes cellules, désormais toutes ouvertes les unes sur les autres. Il lui avait fallu vingt bonnes minutes pour identifier là des salles de classes. Il s’était interrogé un instant sur le concept, avait admis le trouver pertinent, mais intenable.
Enfin, un midi, il avait même partagé un repas communautaire. Il avait ainsi pu glaner quelques précieuses informations qui serviraient à l’identification d’un ou deux fournisseurs. En effet, la présence d’autant de panneaux solaires et d’un système de filtration d’eau si élaboré avait laissé Lysandre muet, lorsqu’il avait aperçu les gigantesques cuves montées sur le toit du Phare. Il devrait impérativement savoir où ces gens-là trouvaient leurs matériaux.
Puis Lysandre avait finalement quitté la table et Alias pour rentrer en basse-population, car un grand dadais qui ne cessait de se gratter la tête l’observait fixement du coin de l’œil, l’air de se dire qu’il ne l’avait jamais vu là.

 

Et pourtant, de temps en temps, Lysandre ne se sentait pas la faiblesse de prétendre qu’il ne venait pas pour ça : la voir. Il cédait, simplement, en prenant le chemin qu’elle foulerait une ou deux heures plus tard pour aller se perdre dans ce curieux paysage : la forêt autour de l’ancien centre-ville de Tarmac, une cité détruite quelques cent cinquante ans plus tôt. Depuis une éternité, il n’en restait plus rien que des gravats ; quelques chantiers avaient tenté d’y renaître et désormais ils agonisaient, hétéroclites, au centre de quelques arbres, morts eux aussi.
Ainsi, Lysandre suivit Héliä durant plusieurs de ses escapades, lorsqu’elle se croyait seule. Parfois, il s’asseyait à une trentaine de mètres d’elle et l’observait fixement à travers les troncs calcinés ; la plupart du temps, elle restait simplement debout, ou s’asseyait par terre, et regardait le vide pendant plusieurs dizaines de minutes. Mais souvent, il ne l’espionnait même pas. Il restait à une distance raisonnable, dos à elle, et le simple fait de la savoir si proche suffisait à le rassurer.

Il arrivait qu’il l’entende distinctement pleurer. La première fois, il avait cru d’abord à un petit animal blessé : c’était qu’à Edistyä, on ne connaissait plus que le bruit de ses propres pleurs. Verser des larmes en public était révolu, dans la sphère intime, depuis bien une cinquantaine d’années déjà. Bien évidemment, des gens pleuraient dans les films, et dans les publicités, et dans les médias – mais ce n’était pas du tout les mêmes pleurs que ceux que l’on a quand on est seul.
La sensation était remontée en Lysandre comme un vieux souvenir enfoui, et il s’était bouché les oreilles. Pour ne pas avoir à s’en vouloir de ressentir quelque chose. Quelque chose de l’ordre de la peine, d’une tristesse diffuse ; comme un léger manque d’endorphines.

Une autre fois encore, Héliä s’était endormie sur le béton, à une dizaine de mètres de lui. Il s’était approché et avait été surpris de la profondeur du sommeil de la jeune femme. Sous ses paupières légèrement moins rondes qu’avant, ses yeux s’agitaient : où en était-elle, dans sa pratique du rêve lucide ? Parvenait-elle désormais à prendre le contrôle de ses rêves ? Lui arrivait-il de le retrouver, lui, Lysandre, quand elle dormait ?
Il s’était accroupi au-dessus d’elle, avait dégagé une mèche de cheveux, s’était demandé comment on voyait le monde à travers ces yeux-là.

Retrouver la courbe du visage d’Héliä avait provoqué chez Lysandre une espèce de bonheur inattendu. Or il n’avait plus le droit d’être heureux. Il le savait, car une diode s’était mise à clignoter dans ses lunettes. La notification signalait : « Seuil d’empathie dépassé. »

Alors Lysandre avait respiré un grand coup, et tenté d’imaginer ce qu’il pourrait faire pour tuer Héliä, si seulement il en avait eu l’envie.

Une petite chaine dépassait de la poche de son pantalon. Lysandre avait distingué la forme d’une très vieille montre à gousset ; en se concentrant, il avait même pu en entendre le mécanisme. Héliä portait un pantalon fait main – son design approximatif témoignait de la perte massive des savoirs manuels lors du siècle précédent. Le bout de ses chaussures en cuir végétal avait été renforcé d’une coque de fer ; la baisse des températures devait parfois être rude à supporter. Le contraste singulier de la rusticité des vêtements et de la finesse du visage d’Héliä leva un haut-le-cœur chez Lysandre.
Le jeune espion ne parvenait pas à comprendre comment on pouvait préférer vouloir vivre dans ces conditions. Comment pouvait-on prendre des décisions sensées, lorsque le corps était tiraillé entre dix mille besoins ? Comment pouvait-on penser clairement, en ayant faim, et froid, et sommeil ? C’était aussi un suicide à petit feu que de vouloir se passer du confort.
Lysandre avait posé sa main sur celle d’Héliä. Glacée. Il aurait voulu pouvoir la prendre dans ses bras. La réchauffer un peu.

Il était probable que si Lysandre eût à tuer Héliä, il l’aurait étranglée. Il ne voyait pas comment cela aurait pu se passer autrement, et n’avait pas cherché pas à y penser outre mesure.

Il était resté là, à observer Héliä dormir pendant au moins dix bonnes minutes. Il s’était demandé si elle avait toujours la clef de sauvegarde, celle qu’il lui avait offerte des années plus tôt. Il avait voulu savoir si elle fonctionnait encore, si elle lui avait été bénéfique durant tout ce temps. Puis il s’était dit que c’était stupide, qu’elle avait dû se méfier de lui, croire qu’il s’agissait d’un traceur, et l’abandonner avant de partir.
Héliä semblait ne pas avoir froid, n’était pas même recroquevillée de dormir là à même le sol. Elle s’était habituée à vivre ainsi. Elle avait rebâti une nouvelle vision du confort. Les yeux de Lysandre s’étaient mis à picoter et la diode à clignoter à nouveau. Alors il s’était levé, avait lancé un dernier regard sur le corps abandonné d’Héliä, et était reparti retrouver son humanoïde.

Cela l’avait gêné, et même mis même en colère : quoi qu’il fasse, le désir qu’elle soit heureuse resurgissait en lui, et il ne pouvait l’empêcher. Il savait qu’il finirait par y arriver, mais était lassé que ce fût si long. Pourquoi autant de temps ? Alors qu’ils s’étaient connus si peu ? Pourquoi ne fallait-il pas une minute pour oublier une minute ? Combien de temps cela prendrait-il encore pour que la promesse se réalisât et qu’il devînt complètement hermétique à la nostalgie ?

Lysandre savait qu’il y passerait le temps qu’il faudrait. Mais plus il revenait régulièrement à Alias, plus il continuait de mesurer la relativité du temps à l’aune des pas d’Héliä.

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