Les Fourches caudines – Episode 35

david paget
Artiste : David Paget

 

 

 

Il hésitait entre les cheveux et la peau, incapable de choisir. Voilà pourquoi cela faisait des jours, des semaines peut-être, une autre vie entière, que Kaël était enfermé là, dans la chambre, avec la jeune femme. Et sur la ville la nuit se couchait et se levait, les crépuscules et les aubes devenaient des heures, accusaient le temps qui passait de leurs aiguilles de lumière et d’ombre, qu’ils laissaient poindre à travers les volets fermés. Il suffisait de changer de vue pour changer d’espace.
Les cheveux ou la peau : par quoi ce choix-là était-il motivé ?
Il voulait garder quelque chose, un trophée qui lui rappellerait le jour où, devenu anonyme, il avait pu enfin refermer ses mains sur le cou d’une saxophoniste qui lui avait peut-être ressemblé, et qui ne lui ressemblait peut-être plus à présent ; dans le noir, il ne pouvait le savoir. Il voulait garder une preuve, une trace, de ce premier meurtre par lui seul perpétré.

Mais elle n’était pas morte encore ; sa tête bougea et ouvrit un œil terrifié. Il recula dans l’ombre et laissa la jeune femme crier. De jour comme de nuit, les hurlements des Hérétiques peuplaient désormais les nuits Incubes, dans des débauches de viol et d’homicides. Voilà où cela conduisait, d’éviter le sommeil pour fuir ses propres rêves, de vouloir les enfermer au fond d’une boite que l’on garderait jalousement, fermée. Toutes les nuits arrivaient de nouveaux Refouleurs, chaque fois plus nombreux, venus pour la plupart de la basse-population ; d’anciens Artistes aussi, qui avaient fui et qui, dans un premier temps, se montraient timides, avant de révéler en public les plus horribles aspirations. Toutes les nuits il en venait davantage, qui s’entassaient dans les taudis et les virginités trompeuses, jaillissant soudain sous ses yeux comme des hologrammes. Et, lui, Kaël, il était là, à regarder les hurlements déformer la face de la femme aux cheveux d’encre.
Il avait brisé sa jambe à mains nues, il s’en souvenait, se souvenait de s’être demandé comment cela était possible et si sa force ne lui mentait pas ; ensuite, il avait probablement fait l’amour à ce pantin désarticulé, comme à Layla ; et il avait pensé que ses cris étaient plus organisés, moins bestiaux que ceux de sa compagne. Mais il ne l’avait pas tuée.

Il s’approcha d’elle ; lui présenta, à la faveur d’un néon clignotant sur la façade en vis-à-vis, son masque inquiétant. Il dit à ce corps strié de tulle noire :
« Vous aimeriez que je l’enlève, hein ?
La femme acquiesça. Oui, clairement, elle aurait préféré voir son visage, puisqu’il risquait d’être le dernier qu’elle verrait.
– J’aimerais bien, moi aussi, soupira-t-il en s’asseyant à côté d’elle sur le matelas.
Son dos buta contre la jambe brisée et elle hurla.
– Qu’importe. Un jour je n’aurai plus de visage, décréta-t-il en la regardant. C’est trop facile d’en changer, aujourd’hui.
Il se laissa glisser pour se rapprocher d’elle. Elle tentait d’étirer son corps, de le déformer pour qu’il s’éloigne de cet homme-là, son meurtrier. Les veines pompaient à toute vitesse sous la fine peau du crâne et Kaël dégaina son bec d’oiseau.

C’était un beau couteau. Pas un vulgaire gadget. Le manche était en bois naturel, sculpté à la main dans un vieux village dont le nom oublié figurait sur la bélière. La lame, an acier damas, semblait récemment affutée ; l’émouture semblait neuve. Autant de soins accordés à un éplucheur de légumes, cela relevait de la folie. Le travail demeurait inachevé ; la rime, solitaire.
Alors il attrapa les cheveux, les tira et glissa la lame à la jonction du crâne et de la chevelure, qui saigna d’abord doucement : il allait enfin rapporter le trophée qui lui prouverait qu’il n’avait pas rêvé. La cage thoracique de la jeune femme valsait dans tous les sens, lorsqu’il fit glisser la lame à la base de ses cheveux, et qu’une veine s’ouvrit, répandant sur l’acier un flot de liquide noir bouillonnant.
Ses mains soudain s’engourdirent et il en sentit deux autres se refermer sur son bras. Ses mouvements n’étaient pas encore tout à fait assurés : il fallait plus d’heures pour s’entraîner à porter cette nouvelle peau. S’apercevant soudain qu’au lieu d’arracher les cheveux comme il en avait eu l’intention, il avait sectionné les liens de cuir qui retenaient la jeune fille, il ôta son autre main de son visage, et elle toussa quelques secondes en reprenant sa respiration. Sans attendre plus longtemps, elle se traîna sur le sol et il lui dit, défait :
– Allez-vous-en. Je ne vous tuerai pas. »

Il crut comprendre : il ne pouvait s’empêcher de vouvoyer ses « victimes », à présent. Avec tout ce qu’il leur prenait, il leur laissait cela comme dernier morceau de territoire symbolique. Comme les cheveux d’une morte qu’on prend la peine de coiffer. Odin disait que c’était trop romantique.
La jeune fille se laissa traîner vers le sol jusqu’à la sortie. Kaël se leva, et regarda à travers les volets la nuit scintiller des panneaux publicitaires, ceux qui haut perchés étaient de fait encore intacts. Au milieu de la rue, un groupe anonyme passait un inconnu à tabac, et dans la lumière épileptique, leurs assauts semblaient une chorégraphie savamment répétée, qui emplissait l’air de poings fermés et de cris désarticulés – presque poétique. Mais que savait-il, de la poésie ?
Il vit la jeune femme ramper, à l’opposé, longtemps, à la seule force de ses bras, puis elle disparut au coin d’une ruelle. Il lui sembla plus juste que, là où tous ses rêves à lui étaient morts, quelqu’un d’autre souffrît des mêmes maux.

Kaël s’allongea sur le matelas. Aucune police ne viendrait le déloger d’ici. Jamais. Chez n’importe quel homme, quelle que soit sa complexion, l’alliance du vice et de la religion soulève une terreur ancestrale inexplicable même pour le plus convaincu des athées ; et la milice reculait devant l’ombre qui entourait leurs quartiers comme devant quelque démon sorti des âges anciens.

Lentement, la pièce se mit à tourner autour de lui. Depuis combien de temps, au juste, n’avait-il pas dormi ? Il eut un furtif haut-le-cœur, puis sombra alors dans un sommeil lourd qui se saisit de lui comme d’un remède à la faim. Conscient d’être allongé, il sentit sa tête prise dans un étau. Alors qu’il lui semblait essayer de se vider de lui-même, de ne penser à rien sous peine que ses pensées ne s’exilent, il sentit ses tempes chauffer comme sous l’effet d’un effort intellectuel trop intense pour lui. Quand le jeune homme nu ouvrit les yeux, Kaël ne put distinguer son visage, tant la lumière était crue, devenait flammes qui désormais se propageaient au visage pour le laisser défiguré.
Kaël s’éveilla, suant dans son manteau, la transpiration s’infiltrant dans sa peau, encore à vif par endroits.

 

 

 

 

 

Daniel et Tomàs étaient assis sur la tête d’une statue, qui ressemblait à un visage androïde. La nuit précédente, ils avaient dormi dans le cadavre d’une vieille cabine rouge, allongée au travers de la route, toutes vitres éventrées. La nuit d’avant encore, ils s’étaient cachés dans des sacs étroits qui s’étaient déchirés sous leurs mouvements. Il n’y avait autour d’eux que des gravats, sur des kilomètres.
Avec ce qu’il lui restait d’encre et son pinceau synthétique échevelé, Daniel dessinait encore la courbure du dos d’Agathe sur l’argile de la statue.

Ils l’appelèrent « l’Etat dévasté ». Apparemment, une guerre l’avait entièrement ravagé, quelques années plus tôt, et il n’avait pas encore été racheté. Les deux amis n’y avaient croisé âme qui vive en l’espace de deux semaines ; mais ils savaient, à force, qu’il fallait toujours rester alertes face à la possibilité d’une menace extérieure. Ils l’avaient été depuis l’incident avec le milicien ; et c’était vraisemblablement ce à quoi Tomàs pensait aussi, puisqu’il lâcha, les yeux dans le vide :
« Je me demande s’il s’y attendait.
Le pinceau de Daniel perdit ses derniers poils et l’artiste jeta au loin le fin bâton de bois désormais inutile. Le dernier dos d’Agathe resterait inachevé.
– Ils ont des tas de capteurs tu sais, maintenant, les miliciens, continua Tomàs. C’est la puce qui leur dit s’ils vont être attaqués ou non. Elle repère l’agresseur, analyse ses intentions sur son visage plus vite qu’il ne peut le faire lui-même. Si elle comprend qu’il va attaquer, alors elle envoie une décharge électrique dans l’amygdale. Et le tout est plus rapide que des réactions instinctives. Du coup, je me demande si moi, j’ai réussi à aller plus vite que la machine, ou s’il savait déjà que j’allais le tuer.
Tomàs se laissa glisser le long du front de la statue et atterrit sur ses deux pieds dans un nuage de poussière jaune.
– Je crois que j’en tirerais malgré tout une certaine fierté, si j’avais réussi à battre une AI, celle de n’importe quelle milice…Même d’une toute petite entreprise. Ça avait l’air d’être un beau quartier, ceci dit. Qu’est-ce que tu en penses ?
Alors, la moitié de son visage sembla se contracter et il sa tête bascula rapidement sur le côté.

Daniel avait honte de l’avouer, mais il avait complètement oublié ce toc de son ami, que Tomàs subissait pourtant de manière aiguë lorsqu’ils s’étaient rencontrés, à Bogus. Quand il était angoissé, le peintre ne pouvait l’empêcher de resurgir. Non seulement Daniel l’avait oublié, mais il ignorait totalement que l’onironaute qu’était entretemps devenu Tomàs en souffrît toujours.
– Je parie qu’il ne t’a pas vu venir, lança Daniel en feignant un sourire.
– Ouais, certainement. Après tout, je ne me suis pas vu venir non plus, répondit Tomàs, avant que sa tête ne bascule à nouveau sur le côté. Il s’amusa ensuite à taper du pied dans quelques morceaux d’argile, qui tombèrent presque aussitôt en poussière. Tout ici se désintégrait au moindre contact.
Après l’accident, Tomàs avait indubitablement changé. Il alternait entre des phases de pessimisme intense et d’autres, d’un enthousiasme neuf.
– J’ai eu mon rêve, cette nuit, reprenait-il d’ailleurs.
Daniel demeurait toujours saisi par cette double expression « avoir eu son rêve ». « Avoir un songe » était une tournure typiquement onironaute ; le mot « rêve », en revanche, sentait sa basse-population. Tomàs était maintenant constitué de deux hommes.

L’Artiste, lui, semblait même avoir oublié qu’à l’origine, ils étaient venus là pour lui, pour les oiseaux bleus et morts qui le tenaient debout dans les nuits somnambules, pour ces litres de peau bariolée que Daniel avait répandus et que Tomàs avait pris soin de cacher il ne savait où.
Il lui semblait clair à présent que trouver la signification des nuits de Daniel n’avait été pour Tomàs qu’un prétexte inconscient. Daniel faisait partie du voyage onironaute ; c’était lui qui accompagnait son ami – et non l’inverse. Il n’avait aucune vérité à tirer de ce pèlerinage.
Alors, quelle quête devait-il mener, lui, pour tromper l’ennui ? Car les crayons, les litres de peinture, le contact de la toile, commençaient sérieusement de lui manquer. Ici, on ne pouvait même pas écrire sur les murs ; la main y passait au travers. La poussière était trop fine pour être manipulée. Ni de près ni de loin quoi que ce fût qui ressemblerait à un pigment.
Pour Daniel, c’était aussi des années de traumatisme qu’il n’avait plus les moyens d’exprimer. Depuis qu’enfin, à Oniria, il avait retrouvé le plaisir de créer -même s’il avait été endormi la plupart du temps-, c’était la première fois que Daniel était totalement à court de matériaux. Il avait érodé jusqu’à la dernière de ses mines et se demandait sérieusement ce qu’il faisait sur cette route, à zigzaguer entre ce qu’il restait des maisons-conteneurs.

Il se questionna ensuite sur l’endroit où, à Oniria, Tomàs avait caché tous ses oiseaux morts : pouvaient-ils avoir été découverts ? Les membres du CDO paradaient-ils en tenant à bout de bras ses hérésies, cette myriade de cotingas dégoupillés qui saignaient sur le bitume ? Ordonnaient-ils à tout un chacun de dénoncer son voisin, sommaient-ils d’identifier l’Hérétique qui avait pu peindre de telles horreurs ?
Daniel regretta les nuits artistes, où toute délation restait lettre morte. On ne pouvait pas leur enlever cela, aux Artistes : ils avaient des principes et s’y tenaient plus fermement que les Onironautes à leur sommeil. Dans la catégorie de ceux prêts à mourir pour des idées ne se trouvent que l’artiste et le soldat. Voilà pourquoi la dénonciation n’existe pas pour eux.
Voilà pourquoi ils ne s’abandonnent pas les uns derrière les autres.

Le jeune peintre secoua la tête. Peu importait. Il était désormais engagé dans cette quête et il fallait qu’il aille jusqu’au bout. Il n’avait plus assez d’eau, de toute façon, pour faire demi-tour.
– Il avait choisi son métier, tu sais, finit-il par répondre à Tomàs. Il en connaissait les risques.
– Se faire dézinguer par un artiste étranger alors qu’il travaillait bien paisiblement dans un charmant quartier privé XXème siècle, tu m’excuseras, mais franchement j’ai des doutes.
– Ne me demande pas ce que j’en pense, alors, bougonna Daniel, en sautant à son tour à bas de la statue. Il nous reste combien de marche ? lança-t-il en extirpant la carte qui dépassait du sac de Tomàs.
– Une vingtaine d’heures, je pense. C’est l’Etat voisin. Nous sommes presque au bout de la Route de Corne.
Il y avait un soupçon d’amertume dans la voix de son ami et Daniel en conçut un certain agacement. Il ramassa par terre son pinceau étêté, l’enfonça dans sa poche : il pourrait toujours en faire un crayon, avec un peu de chance.
Il déplia la carte et s’emmêla un instant dans le fouillis du papier. Finalement, Tomàs vint à sa rescousse et lui désigna le point d’arrivée.
– On sera tranquilles une fois arrivés là-bas. Les gens y sont beaucoup plus libres que ceux qu’on a rencontrés jusqu’à présent.
Daniel eut une moue aussi dubitative qu’ostensible et Tomàs le regarda fixement un instant.
– Il y a un problème ? demanda-t-il. Tu n’as pas l’air convaincu.
– Non, ce n’est pas ça…temporisa le peintre. J’ai faim, j’ai soif. C’est tout.
– Les choses vont s’arranger, lança Tomàs, faussement ragaillardi. Je sais qu’avoir eu mon songe est de bon augure.
Daniel n’eut pas l’air plus convaincu, alors son ami essaya autre chose :
– Peut-être est-il temps de nous faire une nouvelle promesse, proposa-t-il.
Cette fois-ci la curiosité du peintre fut piquée au vif et il essaya de replier la carte, tant bien que mal.
– Une nouvelle promesse ?
– On ne s’en est pas fait depuis que Profundis s’est envolé. Peut-être est-ce ça qu’il nous manque, expliqua Tomàs en se saisissant de la grande feuille de papier, la repliant avec une dextérité abrutissante.
– D’accord, dit Daniel. J’ai une proposition : si on trouve des réponses à ce qu’on cherche à Synkre, alors on reste habiter là-bas. On ne rentre pas à Oniria.

C’était la première fois qu’un d’eux abordait la question du retour ; jusque-là, ils avaient ostensiblement louvoyé en feignant tous deux d’ignorer le faire. Tomàs avait bien sous-loué son appartement onironaute en disant qu’il reviendrait, mais quelle différence cela ferait-il vraiment, s’il ne revenait pas ? Il ne serait qu’un de plus ajouté au nombre des Onironautes qui fuyaient les terres de Tark X. Après tout, après s’être tour à tour retrouvés exilés l’un de l’autre, n’était-il pas logique, presque naturel, que pour une fois Daniel et Tomàs aillent tous deux, ensemble, au même endroit ?
Et, en même temps, trouveraient-ils à Synkre quoi que ce fût qui pût ressembler à une réponse ? Quand ils ne savaient même pas quelles questions poser, ni à qui ?

Daniel n’attendit pas la réponse de Tomàs et, assoiffé, sortit du sac leur dernière bouteille d’eau, en but une gorgée.
– D’accord, accepta l’Onironaute. Si on trouve ce qu’on cherche, on reste à Synkre.
Daniel se contenta d’acquiescer fermement en rebouchant la bouteille.
– Remettons-nous en route, alors. » ajouta le peintre avant de charger le sac sur ses épaules.

Il paraissait soudainement plus déterminé ; Tomàs se sentit un peu vexé, sans savoir pourquoi. Daniel était-il si pressé de se débarrasser de leur quête ? Ne voulait-il finalement pas savoir pourquoi il tuait les oiseaux ?

 

 

 

 

 

Josef n’avait auparavant jamais remarqué la décrépitude des murs de la salle du Conseil. Sans doute avait-il pensé jusque-là qu’il s’agissait d’un détail – mais dernièrement, les détails l’agaçaient plus que tout. C’était dans les détails que se nichait sa perte, il le sentait de plus en plus. Dans un angle de rue qu’on a mal vérifié, dans le regard d’une personne qu’on croise dans la nuit noire et qui n’a rien à faire là non plus, dans la déchirure de la toge d’Exégète de Tark X, juste sous l’aisselle, là où elle devenait trop étroite pour Alistair. Ce ne serait pas un grand retournement de situation qui conduirait Josef à sa fin, mais un conglomérat de petites imprudences, savamment mises bout à bout par l’organe que les Disciples Oneiriens avaient le plus développé : la rancune.
La rancune leur faisait un manteau, à tous – à l’exception d’Alistair, toujours. Eux aussi, comme les murs, devenaient gris et se fissuraient. Sans doute trouvait-on quelques toiles d’araignées et de poussière dans leurs cheveux. Ils semblaient tous se momifier – même Salomon, le jeune parvenu, dont le teint gris de plâtre jurait avec le lustre de son costume, qu’il devait prendre soin de laver lentement pendant des heures.
Josef coinça sa main droite sous son aisselle, à l’endroit de la déchirure laissée par la Montagne, et tenta de se reconstruire un air sérieux. Mais son regard fut attiré par une irrégularité du bois de la table et il fut bientôt en train de gratter le bois avec ses ongles.

« Avez-vous quelque chose à répondre à cela, Tark X ? lâcha finalement Arto.
– Non, articula l’Exégète. Que voulez-vous que je dise ?
– Le fait qu’une telle machine se promène allégrement à travers la cité ne vous gêne pas un instant ? demanda Stella en baillant.
– Sa programmation est bien trop complexe. Personne à part le docteur Lordan ne sait vraiment s’en servir.
– Pas même vous ? osa Elör.
Surtout pas moi, corrigea Josef en arrachant de la table quelques fibres de bois.

Alistair s’éclaircit la gorge de manière assurée.
– Aucun d’entre nous n’a la moindre idée de l’identité de celui qui a volé le projecteur de rêves. Nous n’irons pas plus loin en nous disputant là-dessus, dit-il d’une voix grave.
– Ça pourrait être des cauques, lança Cornélius, qui avait l’air plus inquiet qu’autre chose. Imaginez ce qu’ils pourraient faire, avec un tel outil en main… Ils pourraient capturer les songes des Onironautes, les envahir…
– Calmez-vous, répondit Josef, agacé. Il n’y a aucun risque. La machine est probablement géolocalisée. Lordan va la retrouver en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Il aurait voulu ajouter qu’il craignait moins que cette machine soit aux mains des Cauques que des Onironautes ; mais il n’en dit rien, bien entendu.
– Forcément : le Docteur Lordan a réponse à tout, lâcha Elör avec aigreur.
 

Le docteur avait prévenu Josef que, deux jours plus tôt, cinq des six disciples oneiriens étaient venus le voir à son cabinet avec des questions sur le fonctionnement du projecteur, sur les services qu’il pouvait vraiment fournir en vue de lutter efficacement contre l’Hérésie. Le médecin les avait rabroués en leur disant que les lois de l’Exégète en place prévalaient, et que tous ceux qui se prétendaient Onironautes devaient s’y soumettre. Quant à eux, les Disciples ignoraient certainement que Josef était au courant, alors ce dernier fit semblant de ne pas entendre la remarque du vieillard.
– Et si c’était Clara ? proposa Salomon. Elle aurait tout à fait eu le temps de planifier ce vol durant le temps qu’elle a passé ici. Un projecteur de songes encore non commercialisé serait du plus bel effet dans les bas-fonds d’Oniria. Même sans connaitre son fonctionnement.
Quelques regards furent échangés entre eux ; Josef et Alistair se sentirent complètement mis à l’écart.
– On ne va pas pouvoir les entasser longtemps dans les cellules. Je ne parviens même pas à imaginer l’enfer que ce doit être, là-dedans, lança le parvenu, dont l’angoisse fendait le visage.

Alors c’était cela, leur peur ? Ne pas pouvoir enfermer assez de personnes ? Que leur fallait-il au juste, être les seuls à circuler librement dans Oniria ? Les Disciples Oneiriens ignoraient toujours tout du transfert de certains prisonniers – souvent les plus dangereux – vers Edistyä. Ils les pensaient tous agglutinés dans les cellules privées de l’Exégète et Josef fut heureux qu’aucun d’entre eux semblât ne jamais avoir été assez consciencieux pour les compter et se rendre compte que c’eût été tout bonnement impossible de les contenir ainsi.

– C’était mon sacrifice, rappela donc Tark X solennellement. Personne ne devrait vous demander de trahir votre sommeil à empêcher celui des autres. C’est une barbarie sans nom, que je ne peux cautionner. La tâche me revient.
– C’est une lourde tâche, objecta Stella. Vous avez la responsabilité onirique de toute la communauté. Nous ne devrions pas vous laisser prendre de tels risques en vous exposant à des cauques plus effroyables les uns que les autres.
Josef avait en horreur la nécessité qui le forçait ainsi à se dédoubler, à maintenir devant eux un visage qui n’était pas le sien, à déblatérer des propos mensongers dans lesquels il ne se reconnaissait pas : elle lui rappelait les heures les plus terribles de son enfance. Parfois, il en venait à se demander si ce n’était pas cela qu’avait en réalité fait son grand-père, et si de fait il n’avait pas, au lieu d’un tyran, tout simplement liquidé un homme ayant fait correctement son travail.
– Ils ne font pas de cauchemars, puisqu’ils ne dorment pas, souleva-t-il. Puisque je dois les empêcher de dormir.
– Il n’empêche, continua l’hypersomniaque en baillant à nouveau. J’ai du mal à concevoir les dégâts que peuvent provoquer des journées et des nuits sans sommeil… C’est vrai, c’est ce qu’on leur impose, mais on n’a aucune idée de ce que ça fait…Peut-être la mise à mort serait-elle préférable…
Aux regards réprobateurs qui se tournèrent vers elle, Stella comprit qu’elle devait se taire, car elle était en train d’aborder un thème qui risquait d’allonger le conseil de plusieurs heures, alors qu’il y avait déjà tant de sujets au programme. Elle se tut et laissa brutalement tomber sa tête sur son bras, l’y reposa quelques minutes.
– Comment sont-ils, les deux d’hier soir ? essaya Salomon, sans prêter plus d’attention à cette sieste inopinée.
Ravi que la conversation se détourne du vol du projecteur de rêves, Josef ne se fit pas prier :
– Un cauque et un narcoleptique. Ils sont encore dans les cellules publiques, mais je pense les faire descendre bientôt : leur présence a provoqué quelques échauffourées plus tôt dans la journée.
– Vraiment ? demanda naïvement Alistair.
– Oui, acquiesça Josef sans oser regarder son amant. Ça ne vient pas d’eux, ils se tiennent bien. C’est plutôt pour leur sécurité.
– Il ne manquerait plus qu’ils se comportent comme des barbares qu’ils sont… articula distinctement Elör. Je continue de penser que nous devrions revoir les critères de l’Hérésie et former plus de gardes. Leur mettre la main dessus. Frapper un grand coup. Ils doivent nous rire au nez, lorsqu’ils se baladent impunément.
Josef remarqua qu’Elör avait encore vieilli. Il n’aurait pas cru cela possible. Les tempes auparavant grisonnantes du Disciple étaient maintenant dégarnies, ce qui faisait son visage ridé plus grand et plus inquiétant.
– En particulier, précisa le vieillard, il nous faudrait des gardes qui circulent la nuit dans la cité.
L’Exégète ne put empêcher la peur de remonter en lui et dut faire un effort pour la contenir : si les Disciples Oneiriens apprenaient quoi que ce fût des escapades nocturnes d’Alistair et Josef, ce dernier n’osait même pas concevoir ce qui en découlerait, a fortiori dans le contexte actuel.
– Vous voudriez donc priver certaines personnes de songer pour qu’elles puissent punir ceux qui ont peur de leurs songes ? lança Alistair avec ironie. C’est d’une logique imparable.
Parce qu’il le connaissait si bien, Josef sut qu’Alistair avait peur lui aussi. Ses tonnes de chair, contre toute apparence, le protégeait très mal de l’angoisse.
– Il faut savoir faire des sacrifices pour le bien des Onironautes, répondit simplement Elör, avant de passer un mouchoir sur son front humide. Si notre Exégète en est capable, d’autres doivent pouvoir l’être.
Josef ne sut pas si ces propos constituaient un ironique compliment ou une mise en garde sous-entendue.
– J’enverrai la garde faire une ronde ce soir, si cela peut vous rassurer, chers Disciples, dit-il en gardant pour lui l’amertume des nuits qu’Alistair passait attaché.
Le but des Psychonautes et celui des Disciples Oneiriens était sensiblement le même, et Tark X priait pour qu’aucun ne s’en rende compte. Les uns voulaient des cobayes, les autres des boucs-émissaires ; nul à part lui n’avait cure du bonheur des Onironautes, de tous les Onironautes, y compris ceux dont les nuits étaient sanglées d’angoisse – chose qu’on ne pouvait nullement leur reprocher au vu de la décrépitude ambiante.
A ce moment d’ailleurs, Josef remarqua qu’une des lampes du plafond avait grillé. Combien de temps faudrait-il avant que tout s’effondre ?
Et si les Psychonautes découvraient la vérité sur les prisonniers qui leur étaient envoyés ? Et si les Disciples découvraient la vérité sur les conditions de détention ? Josef soupira. Cela lui importait moins que d’être obligé de mentir à Alistair : ces derniers temps, pour le protéger, il le faisait de plus en plus.
Le Conseil des Disciples Oneiriens se conclut dans une débâcle où l’on rappela à Tark X qu’il en était à son treizième Rivekal infructueux. Poussé à trouver rapidement un successeur, il avait en effet accéléré la cadence d’abord annuelle de ces derniers, en vain. Le fiasco engendré par l’élection de Clara n’avait rien arrangé. Josef n’en pouvait plus de gaspiller son temps et sa réputation à chercher celui ou celle qui lui succèderait au lieu de s’occuper véritablement d’Oniria. Car les rapports étaient unanimes ; même si cela écorchait la bouche d’Alistair que de se rallier un instant aux autres pour admettre que, si les exils continuaient, on pourrait bientôt parler de flux migratoire pour désigner les départs massifs des Onironautes vers Edistyä. Et quelques autres rumeurs encore plus inquiétantes se profilaient : les Onironautes qui revenaient ramenaient parfois avec eux quelques Edistyens lassés de leur Etat, mais qui se refusaient à venir vivre là sans quelques gadgets absurdes qui faisaient passer l’Onironautisme pour une forme de sorcellerie surannée. Ainsi, le Cénacle se vidait les jours de ses prières ; alors que le Sanhédrin, lui, était toujours plein à craquer. Josef crut comprendre que les procès qui s’y jouaient tenaient désormais pour la population du brutal jeu de télé-réalité, et les souvenirs de l’année 2132 se vêtirent pour lui de terreurs supplémentaires.

 

 

Il y pensait toujours le soir-même, lorsque, assis sur son lit, il attendait le retour des gardes envoyés en ronde nocturne. Alistair avait dû rester chez lui, ligoté à son lit jusqu’au matin, et Josef se sentait encore plus seul d’être, non sans personne, mais sans lui. Il observait la lampe offerte par les Psychonautes des années plus tôt, posée indolemment sur sa table de chevet comme une provocation. La couverture du lit s’était mitée, les murs se fissuraient, l’électricité devenait impossible à produire, au point que Josef préférait désormais s’éclairer à la bougie, les couleurs déjà peu vives fanaient et, au contraire des quelques fleurs qui parsemaient la chambre çà et là, ne revenaient jamais à la vie.
Et au milieu de tout cela, irrévocablement neuve, se dressait la lampe filiforme censée veiller sur les nuits de l’Exégète. Ce n’était qu’un fin cylindre translucide, orné de deux arabesques de fer entrelacées, mais le tout semblait avait été fait comme d’un seul tenant, dans un seul moule. On n’avait pas forgé cette ferraille, on n’avait pas soufflé le verre : il n’y avait pas de songes dans cet objet-là, et sans doute était-ce ce qui le préservait de la décrépitude.
Josef attrapa la lampe et la jeta à travers la pièce. Le fracas attira les gardes postés devant la porte, qui entrèrent sans préavis et trouvèrent le sol jonché de tessons.

« Un accident » prétexta l’Exégète, qui savait qu’il ne pourrait longtemps continuer à ainsi cacher ses prises de position derrière cette excuse. Les gardes entreprirent de nettoyer les dégâts et en quelques secondes à peine, ce fut comme si rien n’était jamais arrivé, comme si cette lampe n’avait jamais été là. Josef se laissa croire un instant qu’il n’avait jamais mis un pied à Edistyä.
C’était sans compter sur deux autres gardes qui, envoyés plus tôt dans la nuit, entraient à leur tour dans la chambre de Josef pour faire leur rapport.
Amal n’était pas sans ignorer l’aversion de son Exégète détestait pour les intrusions dans la sphère intime, l’espace privé ; il en connaissait également les raisons et tenta, en vain, de retenir les deux molosses. Quelques noms de Disciples Oneiriens fusèrent et Josef comprit qu’il n’avait plus, désormais, d’intimité.
– La pêche de ce soir fut bonne, commença le premier garde, lançant un regard complice à son concubin. Deux cauques et un narcoleptique : trois d’un coup ! Ils menaient je ne sais quelle cérémonie hérétique dans un temple de Muhat.
– Comment pouvez-vous savoir qu’il s’agissait d’une cérémonie hérétique, si vous ignorez de quelle cérémonie il s’agit ? Si j’étais Hérétique, un temple de Muhat serait le dernier endroit où j’irai, lança Amal d’un air nonchalant, en se rasseyant. C’est bien trop évident.
Josef lui fit les gros yeux pour qu’il se taise et Amal reprit son air froid de garde de la Cité.
– Où devons-nous les mettre ? demanda l’autre. La maraude avait visiblement été très amusante et celui-là peinait à réprimer un fou rire qui devait durer depuis plusieurs minutes.
– Où sont-ils ? demanda Josef.
– Dans les cellules publiques, Exégète, répondit le premier garde.
– Très bien. Vous pouvez aller songer en paix. Amal et moi prendrons la suite.
Les deux gardes eurent l’air déçu, mais ils prirent congé, sous le regard faussement hautain d’Amal, qui s’était relevé et bombait la poitrine afin d’arborer ostensiblement son écusson de garde privé, sur lequel une porte de Corne dorée se dessinait sur un fond bleu nuit.
 

Une fois qu’ils eurent franchi la porte du couloir, Josef rabroua son garde, qui fort heureusement était seul présent à une heure aussi avancée.

– Ne fais pas le malin, Amal, dit-il. Ce n’est plus un jeu.
– Mes excuses, Exégète, je pensais que…
– Ne pense pas en présence d’autres que moi, ajouta Tark X d’un ton glacial.
Amal eut l’air sincèrement désolé et regarda ses pieds comme s’ils pouvaient l’absoudre.
– Pardon. Puis-je vous accompagner pour me faire pardonner ?
– Non. La Nuit est déjà bien trop avancée. Dors, je m’en occupe.
– Seul ? s’inquiéta le fidèle.
– Je trouverai bien quelqu’un pour les escorter jusqu’aux portes de mes appartements. J’aurai peu de choses à craindre ensuite. »
Amal, qui savait qu’il n’avait pas à négocier, se tut et se rassit. Josef récita une prière pour l’aider à trouver le sommeil, qui ne tarda pas à le rejoindre. Puis il sortit en direction des prisons et, à chaque pas, semblait hésiter un peu plus sur ce qu’il allait faire de ceux qui l’attendaient.

Plus tard dans la soirée, le Docteur Lordan lui rendrait visite et remarquerait l’absence soudaine de la lampe psychonaute.

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