Les Fourches caudines – Episode 36

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Rainbow Basic Ski Resort, USA.

 

 

 

[NB : L’épisode de cette semaine est assez court car j’aimerais retravailler le morceau qui suit. Il sera bien plus long la semaine prochaine !]

 
 

 

Terrorisé à l’idée que son ancien professeur l’ait aperçu à travers les buissons, Lysandre avait couru sur plusieurs kilomètres, tentant de se rassurer : que voyait-on de lui dans le faisceau d’une vieille lampe de poche ? Sa carrure ? Elle avait tellement changé depuis Bogus.
Le temps qu’il reprenne son souffle, il était dans un train de nuit à très grande vitesse, et ignorait sa destination. Au bout d’une demi-heure à peine, le train s’arrêta et Lysandre en descendit : il faisait nuit dans la gare dépeuplée, quelques néons baignaient le quai d’une lumière aveuglante qui tentait de percer l’obscurité. Mais quel que fut l’endroit où il portait son regard, à droite, à gauche, Lysandre ne pouvait que constater que les rails s’enfonçaient partout dans le noir. Respirant un air qui lui parut plus frais que celui auquel il était habitué, il descendit un escalier et déboula sur un hall uniquement rythmé par le bruit des bottes de la milice armée, qui surveillait l’endroit, tic-tac accordé aux secondes passant sur les horloges gigantesques, surgies d’un autre temps. Il sortit par l’entrée principale, reconnut sur un panneau le nom de la ville où il avait atterri, et commença à marcher. On lui demanderait sans doute ce qu’il était venu faire ici, mais il pouvait encore aller où bon lui semblait, non ? Il avait laissé ses lunettes chez lui, craignait que cela soit insuffisant.
La basse-population, ici comme partout où elle vivait, était déjà enfermée depuis longtemps. Il se dit que sa silhouette obscure, son allure dégingandée et musculeuse, était de celles qui effrayaient la nuit ceux qui osaient encore rentrer trop tard – des travailleurs, pour la plupart, de ceux qui avaient raté leur bus. Il s’en voulut de devenir un adulte effrayant. Inspirer la peur, c’était bien la dernière chose que Lysandre souhaitait.

Un autobus s’arrêta justement près de lui et il y grimpa sans savoir où il le conduirait. A travers la vitre, le béton se déroulait sous lui, et il compta les bornes culturelles pour passer le temps. Peu à peu, les lampadaires se firent plus rares et les quelques personnes assises dans l’engin descendirent. Une voix dut lui annoncer qu’il s’agissait là du terminus pour qu’il se décide à sortir.
Il mit les pieds sur une rue plus vide encore, vide du bruit des écrans et des moteurs. Au loin, il distingua les formes endormies de grandes habitations de plusieurs étages, aux toits penchés couverts de panneaux solaires, entourées de quelques grands carrés d’eau sale. Autrefois touristiques, ces immeubles accueillaient à présent des familles entières pour des durées indéterminées. Quelques décennies plus tôt, la neige recouvrait tout : il avait vu quelques photographies de cette poudre blanche, qui soi-disant engourdissait les doigts, et que les enfants s’amusaient à sculpter en boules qu’ils se lançaient au visage, et qui faisaient moins mal que les pierres. A présent, il n’en restait plus rien.

Lysandre continua d’avancer, dépassa les habitations. Plus aucune lumière n’éclairait son chemin lorsqu’il tomba sur un immeuble inhabité. La porte en avait été défoncée et il y entra, reconnut sans peine un comptoir qui avait dû servir à l’accueil des clients, des tables et des chaises fixées au sol et qui, dans une autre vie, avaient certainement été flanquées de marmailles heureuses. Il s’assit à l’une d’elles et repensa à la lumière braquée sur son visage, un peu plus tôt dans la soirée.
Où Héliä était-elle allée, ce soir-là ? Où ne pouvait-il la suivre ? Avait-elle elle aussi disparu dans un de ces lieux sans lumière qui jouxtaient la frontière ? L’image du halo du Mur dansa un instant dans les cheveux d’Héliä. Lysandre laissa ses doigts courir sur la table, dessinant des formes imprécises dans la poussière. La lune perçait à peine à travers les nuages et la pollution, et il balaya la pièce de la lumière de son écran liquide, devinant un escalier délabré, imaginant les chambres au-dessus de sa tête, les lits déshabillés – s’ils étaient encore là. Il songea à la simple envie qu’il avait de regarder Héliä y dormir, au chaud, se berça quelques minutes de l’illusion qu’elle était là, en effet, endormie quelque part à l’étage supérieur, et qu’il n’avait qu’à monter pour la rejoindre. Il se convainquit si bien qu’il s’approcha de l’escalier jusqu’à en saisir la rampe : tant qu’il n’était pas en haut, Héliä pouvait l’être. Mais coupable soudain de ses désirs ou de son voyeurisme, il décida de laisser là Héliä endormie, avec sur la joue cette cicatrice là où le froid l’avait rongée – et il quitta le bâtiment.

Il continua d’avancer longtemps, marchant dans ce qu’il sentait être du vieux gravier. Rallumant son écran, il parcourut l’horizon glacial : la lumière alors éclaira un amoncellement de ronces, de lianes et de fleurs qui s’étaient saisis d’une barre de fer. Il jeta la lumière plus haut : on distinguait à peine la ferraille rouillée sous la végétation, mais la tête du monstre émergea soudain, touchant presque ce couvercle noir qu’était le ciel, cherchant à échapper à la nature qui reprenait ses droits. De son sommet, la bête avait lancé des câbles de fer qui s’étaient pour la plupart brisés, et qui traînaient désormais sur le sol comme des viscères décousues. Deux d’entre eux cependant étaient restés tendus dans la nuit. Lysandre entreprit d’escalader le pylône, coinçant ses pieds entre les lianes et glissant sur les feuilles. Parvenu au sommet, il vit qu’aux deux câbles était suspendu une espèce d’œuf de fer oxydé, que ses portes ouvertes laissaient battre au vent, révélant deux sièges minuscules. Il n’avait jamais emprunté ce genre d’infrastructures, mais il devina qu’elles avaient dû servir pour monter sur les sommets, alors que la neige tombait encore, pour y faire il ne savait quoi, toujours plus de boules de neige. Il aurait voulu pouvoir s’y asseoir, et disparaître derrière les crêtes montagneuses, inaccessibles pour la lumière de son écran liquide.

Grimpant un peu plus haut, il tira sur l’un des câbles pour tester sa solidité. Lorsqu’il fut certain de sa prise, il le saisit des deux mains et se lança les pieds dans le vide. Il ne s’était pas rendu compte que l’air était aussi froid, et ses articulations peinaient à glisser sur le câble, dont la rouille brûlait ses pores. Dans la chambre devinée un peu plus tôt, une Héliä imaginaire ouvrait les yeux, l’inquiétude au ventre, sans savoir pourquoi. Lysandre glissa un peu plus loin, laissant ses jambes pendre dans le vide pour ne pas s’épuiser.
La cabine du télésiège était à trois mètres à peine, et il commençait à prendre plaisir au contact du fer qui lui entamait la peau. Le sang se mélangea à la rouille et coula en un fin filet le long de son poignet glacé. Héliä avait fait glisser la couverture le long de son corps, et ouvert de grands yeux sur l’obscurité poussiéreuse qui l’entourait. Les jambes de Lysandre se faisaient de plus en plus lourdes alors qu’il pensait à celles d’Héliä, reposées certainement, inconnues, un horizon de peau lui aussi impossible à conquérir. La lune brillait à peine sur la surface de l’œuf, qui n’était plus qu’à un mètre, et la gravité rappelait Lysandre à un sol qu’il ne voyait pas, mais qui devait pourtant être bien là, sous ses pieds, quelques vingt ou trente mètres plus bas. Une chute serait réellement fatale. Il avait tendance à l’oublier.
Il ne lui restait plus qu’un geste à faire pour entrer dans la machine, lorsqu’il prit le temps de regarder autour de lui le néant obscur : rien sous ses pieds, rien au-dessus de lui, un pylône à présent invisible à sa gauche, une forme imprécise à sa droite. Le ciel lui parut bas et il lui sembla être un de ces funambules suspendus à égale distance des nues et de la terre, il lui sembla frôler la mort alors qu’Héliä se levait et se dirigeait, à peine vêtue, vers la fenêtre qui s’ouvrait sur le même néant.

Enfin, Lysandre se balança de droite à gauche et finit par entrer à l’intérieur de l’œuf, qui se mit à grincer. Il s’assit sur le siège, et resta là longtemps, respirant l’air frais qui lui attaquait les poumons. Il distinguait des vitres autour de lui, mais il n’y avait rien derrière celles-ci que le vide. Héliä passa sa tête à la fenêtre et Lysandre lança son regard en contrebas, vers le gigantesque chalet visité un peu plus tôt. Peut-être était-elle bien là, peut-être cherchait-elle elle aussi à distinguer sa silhouette dans le noir. Le soupçonnait-elle ? Lui en voulait-elle ? Il se posait à peine ces questions, tant il lui semblait qu’au-delà de ce qui les déchirait, quelque chose de plus fort les liait ; leur âge certainement, les peurs générationnelles – qu’on aurait dû à présent appeler annuelles, tant tout changeait toujours -des peurs agrippées sous leur peau comme des tiques. Personne de plus âgé ou de plus jeune ne pouvait comprendre ce que c’était de s’accrocher à la vie avec de ces bestioles qui grouillent et pulsent sous nos couches de kératine.
Lysandre cessa tout à fait de bouger et ferma les yeux. Après quelques minutes, la cabine cessa de grincer, les câbles cessèrent de se plaindre de ce poids dont ils avaient perdu l’habitude, et il put tout à fait imaginer qu’il flottait, partait pour un autre horizon, derrière les montagnes, derrière les murs des frontières, de l’autre côté du monde. Il en ferait le tour complet, en un cercle parfait, et ses derniers pas lui permettraient de surprendre Héliä, arrivant derrière elle, de la prendre dans ses bras – et de comprendre, d’un même tenant, que tout ce qu’elle ressentait, c’était de la peur. Elle avait peur pour lui.

En lieu et place de la réalisation de son rêve, Lysandre resta là, suspendu au milieu du néant informe, jusqu’au matin, où la solitude parut s’abattre sur lui d’un coup en même temps que la lumière d’un soleil déjà brûlant. Il avait laissé courir ses yeux sur la terre, sur le ciel, les montagnes et les chalets, sur les points cardinaux d’un monde fermé où les fuites et les exils n’étaient que d’autres itinéraires, et le monde s’était lentement dévoilé sous ses yeux comme un autre fantasme. Les sommets se tenaient encore bien trop loin, le ciel diurne bien trop haut, et le sol se révélait si proche que Lysandre eut honte d’avoir pu croire s’envoler, disparaître, dépasser.
Héliä n’était penchée à aucune fenêtre dont elle eût pu le voir.

A présent, savoir ce que d’autres que lui ressentait relevait de la divination, de l’imaginaire. Il créait les autres comme il aurait pu écrire un livre, s’il avait su manier les mots. Il n’y avait plus dans le monde que lui – et des milliards d’ectoplasmes qu’il lisait comme des profils.

Lysandre était redescendu, avait pris repris le train puis marché à nouveau. Il avait retrouvé son chemin en suivant l’odeur de sang des caniveaux.

 
 

 

 

 

 

 

Layla dormait encore profondément. Paradoxalement, elle n’avait jamais autant dormi que depuis leur arrivée chez les insomniaques. Kaël, lui, se sentait sur la défensive, incapable de s’allonger quand tous les autres restaient debout. Céder au sommeil, ç’aurait été être la merci de n’importe qui. Or, il voulait n’être à la merci de personne ; c’était même pour cette raison qu’il était là. Il n’y avait qu’à la regarder, elle, pour se rendre compte des faiblesses du sommeil, de sa rigidité inquiétante, presque cadavérique. Elle reposait comme une morte sur le matelas souillé, les bras le long du corps – il les devinait facilement sous la couverture aussi maigre qu’eux ; elle semblait avoir froid ; et lui, Kaël, suait par tous les pores, sans pouvoir se délester de sa peau.
Il était facile de ne pas croire en la vie de Layla lorsqu’on la regardait dormir. La respiration était bien perceptible, il y avait même sous ses paupières ces légers mouvements qui indiquaient qu’elle rêvait, elle aussi. Mais à quoi pouvait-elle bien songer, si elle dormait si souvent ? Ne fallait-il pas que la réalité nourrisse les rêves pour qu’ils aient une chance de la dépasser ? N’était-ce pas ce que Daniel lui avait dit, il y avait des existences entières de cela ? Kaël n’avait plus en lui que l’idée d’un monde meilleur, et la psychopathie qui grandissait en même temps.
Le monde entier semblait ainsi fait de paradoxes.

Il y avait aussi, par exemple, la violence avec laquelle Kaël enviait la chair de Layla. Il repensa au diagnostic d’Odin, à ses éventuelles motivations d’assassin justicier. N’avait-il pas sauvé cette jeune femme d’un monde sans communication ? C’était peut-être une histoire qu’il se racontait, car Layla ne lui avait jamais vraiment parlé de son passé. Elle semblait un être en deux dimensions ; sans terreurs, sans erreurs, sans errances. Mais au moins, lorsqu’elle dormait, sa mâchoire ne se déchirait pas en deux pour laisser passer cette lumière impossible. Elle ne s’allongeait pas chaque nuit dans sa propre tombe, sous un de ces vieux cippes, ou sous un écran qui narrait les débris d’une vie inachevée.
Kaël posa sa main sur la mâchoire de Layla, et un instant il repensa à la saxophoniste. Il appuya davantage, vérifia les articulations en faisant légèrement tourner le visage. Elle ne se réveilla pas. Kaël se plut à croire que c’était parce qu’il ne voulait pas qu’elle se réveille. Pour vérifier, il fit glisser sa main sur son cou. Les bras de Layla se resserrèrent un peu plus autour de son corps, mais ce fut tout. Alors il ôta doucement la couverture et découvrit son corps nu, sur lequel tombait froidement le faisceau d’une lampe d’appoint. Précisément, la lumière blanche capturait la maigreur de son ventre et ses seins mous, qu’il prit dans ses deux mains.

Il semblait à Kaël qu’il aurait déjà dû connaitre tout cela, tant Layla et lui avaient fait l’amour, avant qu’ils arrivent à Kahyal. Mais Layla éveillée n’avait rien à voir avec celle qui en dormant lui échappait, à tel point que sa chair même paraissait transfigurée. Il tint à s’en assurer en achevant de découvrir le corps de la jeune femme – puis, après avoir écarté ses jambes, après avoir passé son pouce sur son bassin protubérant, il la pénétra alors qu’elle dormait.
Kaël contemplait ce faisant la lumière qui habillait le ventre, les va et vient que faisait son ombre sur cette étendue blanche, striée par la tulle de son masque. Le jeune homme comprenait mal qu’Odin puisse tenir le viol dans une telle haine ; lui-même ne parvenait pas à savoir s’il trouvait cela agréable ou répugnant. Comment pouvait-on tuer et demeurer par ailleurs si tatillon sur les nuances ? Une intrusion demeurait une intrusion, quelle qu’elle soit. Si Kaël était capable de faire ce qu’il faisait, n’était-il capable d’aller plus loin ? Pour que les choses soient plus claires, fallait-il qu’il la réveille ? Fallait-il qu’elle hurle et se débatte ? Kaël replaça son masque, qui glissait, et continua pour voir s’il obtenait plus de réponses.
Il avait beau revenir en elle, avec plus ou moins de force ou de douceur fébrile, il n’obtenait aucune réaction. Les bras restaient figés le long du buste, les mains posées contre les hanches, à plat sur le matelas, les jambes battaient mollement, du simple fait de ses mouvements à lui.

Ce ne fut que lorsqu’il eut terminé qu’il vit que Layla ouvrait des yeux béants, clairement éveillés, et l’observait fixement.
Alors il lui sembla comprendre que si elle dormait tant, c’était pour éviter le cauchemar que lui, Kaël, devenait lentement mais sûrement.

Ce dernier en conçut une certaine fierté, aurait voulu se déshabiller pour se coucher à côté d’elle.

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