Les Fourches caudines – Episode 37

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Oeuvre de l’artiste synesthète Melissa S. McCracken.

 

 

 

 

Héliä grattait de ses ongles la terre desséchée, formant sur le sol de petits carrés légèrement asymétriques. Les pluies, ces derniers temps, étaient irrégulières. Il était soudainement tombé un déluge pendant cinq jours, puis plus rien pendant des semaines, ce qui rendait le stockage des eaux particulièrement difficile et mettait en danger les divers potagers. Non pas qu’Héliä fut lassée des plus extraordinaires millésimes de soupes instantanées, mais il lui semblait que si elle continuait à ne rien mâcher, elle ne saurait bientôt plus se servir de sa mâchoire que pour serrer les dents.

Héliä attendait Bastien. Elle se demandait comment cela se faisait qu’on lui donnât toujours rendez-vous dans des endroits paumés. Elle tentait encore d’oublier le petit sourire qui s’était dessiné sur le visage d’Isaac quand ce dernier lui avait appris que l’architecte était synesthète, « et pas des moindres », qu’il s’avérerait être un allié de choix pour mener à bien ses projets. Guillaux prenait un malin plaisir à toujours pousser Héliä dans sa zone de retranchement. C’était en réalité ce qu’il avait toujours fait, même du temps où il était son professeur. Simplement, maintenant qu’il ne risquait plus son métier, il semblait lâcher la bride à sa créativité machiavélique. De son côté, Héliä jouait le jeu : elle manifestait son mécontentement par une moue boudeuse tout en élaborant déjà, en réalité, un plan qui lui permettrait de parvenir à ses fins.
Mais si Héliä avait l’habitude de jouer ainsi avec Isaac, qui se laissait volontiers promener en toute innocence, elle ignorait quel plan elle pouvait bien bâtir qui fût assez efficace face à un architecte surdoué dont c’était la spécialité. Car si Isaac s’arrangeait pour feindre la naïveté à chaque fois qu’il les abandonnait tous les deux seuls dans une pièce, il avait bel et bien laissé Héliä faire le chemin seule cette fois-ci : c’était elle qui avait demandé à Bastien un rendez-vous, et c’était lui qui avait fixé le lieu, dans le sud de la communauté, derrière la ceinture de champs qui entourait Alias, échevelée comme le serait bientôt Bastien lui-même s’il continuait de se gratter nerveusement le crâne.

Des pas sautillants écrasèrent bientôt l’herbe sèche, et Héliä vit au loin arriver la silhouette improbable de l’architecte, dont les bras, comme doués d’une vie propre, venaient de temps à autre arracher ses cheveux, battre l’air autour de lui, taper en rythme sur ses hanches alors qu’il essayait simplement d’avancer. Il donnait l’impression – si c’était possible – d’être encore plus fébrile que d’habitude.
La jeune fille reporta son attention sur le carré de terre sèche qu’elle avait creusé de ses ongles. L’ombre difforme de Bastien vint bientôt le recouvrir.
« Tes angles ne sont pas droits, lâcha-t-il pour en guise de salutations.
– Bonjour à toi aussi, lança Héliä en levant les yeux vers Bastien.
Il rougit aussitôt mais ne s’excusa pas pour autant.
– Tu n’es pas là où je t’ai donné rendez-vous.
– Bien sûr que si.
– Non. C’était de l’autre côté de cette colline, insista fermement l’architecte, en désignant de l’index un petit monticule de deux mètres de haut situé à un jet de pierre de là.
– Qu’est-ce que ça change ? demanda Héliä en se levant. Il y a un peu de soleil ici ; il n’y en a pas là-bas.
– Il y a que si tu voulais construire une maison là où tu te tiens, elle s’effondrerait avant que tu aies eu le temps d’y habiter. Alors que ce n’est pas le cas là-bas. Il y a surtout que si tu aimes la lumière autant que la légende le dit, tu en obtiendras davantage derrière la colline.
Héliä se demanda à quelle « légende » Bastien faisait référence mais n’eut finalement pas le cœur à lancer cette conversation. Tout ce qui pouvait la conduire à parler d’elle la gênait ; plus encore lorsqu’il s’agissait de parler d’elle à Bastien.
– Je ne peux jamais savoir comment tu vas, constatait alors ce dernier, sans transition. C’est fatigant, que tu n’aies pas de couleur, pas même de forme.
– Il suffit de le demander. « Comment vas-tu ? ». Ce n’est pas compliqué, articula Héliä un peu trop distinctement, laissant poindre son agacement.
Elle se leva et s’épousseta pour éviter quelques secondes le regard de l’architecte.
– Ce n’est jamais aussi simple, tu le sais bien. Mais si c’est cela qui t’inquiète, je n’ai pas l’intention d’essayer de te séduire aujourd’hui.
Héliä jeta un regard vers lui et se sentit rougir malgré elle.
– On ne t’a jamais rien appris des bonnes manières ? demanda-t-elle, sans plus rien cacher de son agacement.
– Si, répondit calmement Bastien. Mais la politesse ne sert à rien, quand on a le respect. Rester simplement respectueux me permet de faire le tri parmi ceux qui m’entourent beaucoup plus facilement. Je ne vois pas en quoi il serait respectueux de laisser s’installer entre nous une gêne qui n’a pas lieu d’être. Tu aurais préféré rester dans le doute, surinterpréter tout ce que je dis ?
Héliä dut admettre que d’un point de vue logique, le raisonnement de Bastien se tenait.
– Les autres continueraient de douter malgré tout. Je ne crois pas que ce soit ton cas, conclut le jeune homme en s’avançant désormais en direction de la colline. Je crois que c’est pour cela que je ne vois pas tes couleurs.
Héliä secoua la tête, renonça, à grands renforts de volonté, à comprendre où voulait en venir son acolyte – et lui emboita le pas.

 

Ils firent le tour du monticule ; rien n’aurait pu préparer la jeune femme à ce qu’elle trouva derrière : ni plus ni moins qu’une maison, construite dans le flanc concave de la colline. Une petite terrasse conduisait à une façade moitié pierre blanche, moitié verre. Le tout était recouvert d’un film solaire qui, déchiré par endroits, indiquait l’état d’abandon de la bâtisse. L’intérieur devait en effet être extrêmement lumineux, pour peu que le soleil réussît à poindre.
– Où sommes-nous ? demanda Héliä, intriguée. C’est une très belle maison.
Bastien extirpa un trousseau de clefs de sa poche.
– Chez moi. Enfin, en quelque sorte, expliqua-t-il avant de pousser la porte coulissante et d’entrer à l’intérieur. Tu peux garder tes chaussures.
Héliä resta un instant à admirer la façade. Au fur et à mesure que son regard se figeait sur la pierre blanche, elle eut l’impression d’une curieuse lumière qui dansait devant ses yeux. Mais ce ne fut qu’en franchissant le seuil qu’elle entendit un son léger. On aurait dit des cloches brisées – ce qu’elle trouva très étrange, car elle n’avait jamais véritablement entendu de cloches, n’en avait vu qu’en vidéo ; quant au tintement de cloches brisées, impossible de savoir à quoi il aurait pu ressembler. Pourtant, c’était bien cela. Et au fur que les cloches tintaient, que leurs musiques se superposaient maladroitement, elle vit que la façade changeait de couleur, tirant désormais sur un jaune soufre. Alors, elle comprit :
– Tu as construit cette maison.
Elle sentit qu’il y avait dans sa voix plus d’admiration qu’elle ne l’aurait voulu ; mais pour la première fois, elle n’en fut pas gênée. On ne pouvait en dire autant de Bastien, qui enfouit nerveusement ses mains dans ses poches et se mit à sautiller sur place, jetant pour toute réponse un regard autour de lui, invitant Héliä à faire de même.

 

Le salon dans lequel ils se trouvaient était versicolore. N’importe qui d’autre aurait déprécié cet assemblage hétéroclite de nuances discordantes, mais Héliä sentit qu’il y avait là quelque chose qui la dépassait – et cela lui arrivait assez peu souvent pour qu’elle oubliât tout à fait, à son tour, les bonnes manières, et se mît à circuler d’un bout à l’autre de la pièce comme s’il s’était agi de sa propre chambre. Elle laissa courir sa main sur des pans de murs : des matériaux résolument modernes y côtoyaient d’autres, tout à fait disparus : une partie du salon était couverte d’un velours strié de béton projeté, jouxtant un crépi marron dont la surface rugueuse écorcha la paume d’Héliä ; la cuisine, elle, était faite de plusieurs bois peints qu’encadraient des filaments de cuivre. Parfois, son pied gauche s’enfonçait profondément dans un carré d’épaisse moquette magenta, alors que le droit rencontrait des pavés de pierre blancs et lisses. Héliä ne sut bientôt plus si elle devait marcher dans ses chaussures ou sur les mains, avec les pieds, les yeux ou les oreilles, tant tout autour d’elle sollicitait ses sens ; alors elle porta son attention sur les épaisses bâches brunes, sous lesquelles elle des meubles aux étranges proportions.

Certains arboraient un design constituant une véritable provocation face à l’idée même de « pragmatisme ». On n’aurait rien pu y poser, rien pu en faire – et pourtant ils étaient là complètement à leur place. Etaient-ce des commodes, des chaises ? Les formes circulaires en côtoyaient d’autres, orthogonales ; des tables coniques, des canapés cylindriques – dans un fatras insensé. Un son cristallin se dégagea d’un tiroir qu’Héliä fit glisser ; sous un chiffon de lin, elle découvrit une boule d’une dizaine de centimètres de diamètre, qui luisait à la lumière et pesa lourd dans sa main. Elle reconnut là de l’or : elle n’en avait jamais touché auparavant. Elle laissa plusieurs fois glisser la boule entre ses paumes.
Pendant une dizaine de minutes, elle parcourut ainsi cet étrange palais qui tenait de la maison de fous. Lorsqu’elle daigna s’arrêter, elle se rendit compte, un peu tard, que Bastien avait fermé les yeux et s’était bouché les oreilles. N’osant rien faire, elle resta debout en silence, immobile à le regarder, jusqu’à ce que, daignant revenir à lui, il vit finalement qu’elle attendait.
– Cette maison était plus belle lorsqu’elle était habitée, déclara-t-il alors, comme en sortant d’un rêve.
– Pourquoi est-elle vide, maintenant ?
L’architecte ne répondit pas, lança à la dérobée un regard vers la porte du fond.
– Tu sais que c’est de l’or, cette boule ? demanda-t-elle en désignant du doigt l’objet qu’elle avait découvert. Tu sais ce que ça vaut ?
– Il parait que c’est rare, répondit-il en se grattant au-dessus de l’oreille, commençant de faire les cent pas entre la cuisine et le salon. Je n’en sais rien. L’or est fait pour en faire des boules.

Héliä pensa que l’esprit de Bastien était encore plus échevelé que sa tête.
Elle allait reprendre sa visite lorsqu’elle se rendit compte que l’architecte se frottait le cuir chevelu plus fort que d’habitude. Bientôt, il ne prêta plus attention à elle, lui tournant le dos ; il cessa même de marcher, comme absorbé. Héliä fut forcée de se planter devant lui et d’arrêter elle-même ses poignets.
– Calme-toi, essaya-t-elle.
Mais la proximité de leurs deux corps sembla achever Bastien, qui dut faire un effort colossal, elle le vit, pour ne pas crier. Les troubles de l’architecte dépassaient de bien loin sa simple timidité et ne l’expliquaient que trop, se dit Héliä, mais ne parvint pas pour autant à être plus à l’aise en sa présence. Il se dégagea de son emprise et elle recula de quelques pas, s’efforçant de ne pas se remettre à arpenter, sans y faire attention, les alcôves et les arêtes.
Bastien ne parvenait pas à se calmer. Il marcha à nouveau, de manière fébrile et cadencée, de long en large, pour occuper son corps et, alors qu’elle avait détourné les yeux une seconde à peine, Héliä le retrouva qui tenait dans sa main une touffe entière de cheveux.

Extrayant maladroitement ses clefs de sa poche, il les lui tendit. Quelques cheveux roux s’étaient coincés dans l’anneau du trousseau.
– Il existe une infinité de synesthésies. Presque autant que de synesthètes. Tu sais peut-être ce que nous avons subi par le passé. En vain. Les types sont très variés, mais ils ont tous en commun d’être au-delà du langage commun. Bien sûr, avec la synesthésie, tu peux rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds. Mais tu ne peux pas faire plus que de faire de la poésie, c’est la même chose. Pire, si on la systématisait – et il existe des pistes pour le faire – ce ne serait peut-être même plus que de l’analyse, comme de l’analyse de texte. Et toi, tu as besoin d’autre chose : il faut que tu crées. Avec la personne qui est la tienne, je veux dire, une œuvre raisonnable, certes, mais quand même, une œuvre. Selon le point de vue qu’on adopte, ton projet ultime est trop peu ambitieux – ou trop fou. Tu ne peux forcer personne à voir avec nos yeux.
Il avait tout expliqué d’un seul trait avant d’enfouir à nouveau ses mains dans ses poches pour finalement lâcher :
– Mais tu peux compter sur mon aide, quoi qu’il en soit. Rendre le monde actuel plus poétique est toujours une bonne chose. Te soutenir l’est aussi.
Puis, avançant vers la sortie, il conclut leur brève discussion :
– Tu pourras redonner les clefs à Isaac, quand tu auras fini, si tu ne veux pas me voir. »

 

Héliä n’eut même pas le temps de se précipiter derrière Bastien pour le retenir : il disparut à une vitesse surhumaine. Elle considéra le trousseau de clefs resté dans sa main, en retira les quelques cheveux pris au piège : il n’y avait là que deux clefs, et autour d’elle trois portes, toutes ouvertes, qui donnaient sur le salon-cuisine. Elle trouva derrière celles-ci, sans surprise, une salle de bain et deux chambres. Murs, et sols y étaient tout aussi déstructurés – seul un lit de facture normale, cependant ceint d’un étrange cadre en fer forgé, y trônait. La colline était infiniment plus grande qu’elle semblait l’être vue de l’extérieur.
Héliä allait partir, questionnant l’utilité de la seconde clef, quand un carré noir, peint sur le sol, attira son attention, par son étrange asymétrie et la tâche sombre qu’il formait dans cet espace bariolé. Elle sortit une lampe de sa poche et enfonça la seconde clef dans la minuscule serrure au coin de la planche. C’était une trappe, qui s’ouvrait sur une volée d’escaliers menant à une cave.

 

Contrairement à toutes les caves qu’Héliä avait toujours connues, on retrouvait là les mêmes murs qu’à l’étage, chatoyants, aveugles. Des équations et diverses formes couvraient les murs : on aurait pu dire une peinture du cosmos, avec ses planètes et ses nébuleuses, et les traces que d’improbables vaisseaux fantômes auraient laissées, des traînées blanches et bleues qui faisaient le tour de la pièce. Héliä crut reconnaitre les traits typiques d’une portée musicale telle que la concevait un synesthète, ou du moins la perception d’un morceau de musique. Frustrée de ne pouvoir lire ni entendre ce qu’elle avait sous les yeux, elle tourna son faisceau vers le sol, lui aussi bigarré. Il n’y avait dans la pièce qu’un lit individuel, de bonne facture, et une chaise dépliable, tombée par terre, en plein milieu, à moitié repliée. A côté de cette dernière, Héliä remarqua une petite boite bleue qu’elle saisit : c’était un de ces kits de suicide commercialisés une quinzaine d’années plus tôt. Une des deux seringues manquait.
Héliä se sentit soudainement lasse, comme si elle mesurait simplement à cet instant le poids des propos qu’avaient tenus Bastien avant de partir précipitamment. Et si l’architecte avait raison – si la synesthésie n’était rien de plus qu’une autre vision artistique du monde, aussi universelle que masturbatrice ? Elle, qui s’était auparavant tant accrochée aux mots, conçut sur le moment une certaine haine du langage parlé, de ses interminables conventions et innombrables apories. Elle se rendit compte qu’elle n’avait pas même eu le temps de demander à Bastien quel(s) type(s) de synesthésie(s) le touchaient.

Héliä remonta à l’étage et quitta la maison, en prenant soin de bien tout fermer derrière elle.

 

 

 

 

 

 

En quittant l’Hélice, bâtiment comme toujours en passe de s’envoler de toute sa hauteur, Lysandre avait passé ses doigts sur ce qu’il restait des arbustes des balcons. Il faudrait qu’il pleuve bientôt si on voulait les sauver – cela faisait déjà deux semaines que l’eau était rationnée dans tout le quartier. Il y repensait, car, là où il allait, il y avait même de l’eau chaude, et il pourrait aisément y rester une journée entière pour en profiter.
Le drone approcha bientôt de Leiko, sa bulle de pixels bleus. Lysandre admira la vue, anticipa la sensation des bulles de savon sur son corps et du goût de l’eau fraiche dans sa gorge. C’était sa plus grande frustration, à la fin des entrainements, de ne pouvoir engloutir une eau glaciale, qui lui aurait rappelé qu’il avait un cœur.

Le jeune « prodige » n’était pas encore accueilli en surface, mais la chambre dans laquelle il dormait, bien qu’elle fût en réalité sans fenêtre, possédait un plafond de ciel – avec tout ce qu’il fallait : des constellations, ainsi qu’une brise légèrement froide des fins d’été du siècle précédent. Il se surprit encore une fois à imaginer à quoi cela ressemblait, là-haut, où les gens importants vivaient. Ceux qui décidaient. Prenaient des décisions. Mais la chambre n’était pas si mal, même si, en réalité, Lysandre savait très bien que les vitres du drone allaient bientôt s’obscurcir et que, ce jour-là, son plafond de ciel serait certainement d’un gris d’orage, vu la raison pour laquelle il se rendait alors dans la capitale.

Chloris l’avait convoqué vingt minutes plus tôt, sachant qu’à cette heure-ci, il serait libre. Le drone avait été directement envoyé sur le parking de l’Hélice, et Lysandre avait vu apparaitre le message, rouge, au beau milieu de ses yeux de verre. Il avait dû arrêter sa session, involontairement prolongée, et avait accouru, encore couvert de sueur – porté tout à la fois par sa loyauté et par son envie d’une douche.

Les vitres s’obscurcirent comme prévu. Lysandre en profita pour boire un verre : il arriverait quelques minutes plus tard, à peine, après un ralentissement conséquent sur quelques kilomètres de souterrain. Il avait infiltré tant de bouges que tout son corps savait lorsqu’on passait sous les routes.
Le liquide pétillant et sucré, sirupeux, tapissa un instant sa bouche. Il desserra les dents pour sentir davantage les minuscules bulles qui éclataient sur sa langue. Cela ne l’aida pas à trouver un stratagème. Il fallait pourtant qu’il se dépêche. Car il était temps, désormais, de payer le prix de ses récentes découvertes.

 

 

 

 

 

Sous la terre, tout se ressemble. L’avant-goût de la mort est toujours le même. Que l’on parcoure les catacombes, les égouts, on ne fait qu’observer le plafond de nos paupières, ruisselant bientôt d’humidité – un ciel vide, pour toujours.

 
 

 

 

 

 

Héliä arrêta la moto à l’abri d’un arbre. Isaac, qui ne se fit pas prier pour descendre, se dit que ç’avait été une folie d’accepter de la laisser conduire. Elle ne semblait n’avoir conscience d’aucun danger et roulait sur toutes les routes de la même manière.
« C’est ici, confirma-t-elle en descendant.
Elle ôta son casque d’un geste assuré pendant qu’Isaac laissait courir son regard sur les grilles aux dents acérées, couvertes de rouille, de sang séché. Pourquoi ces nids à endormis n’avaient-ils jamais de simples portes ?
– Le Cimetière ? Tu voulais m’emmener au Cimetière ?
– Oui.
– Pour mon anniversaire ?
– Oui.

Il avait essayé de dissuader Héliä de cette promenade, incertain. Il était prêt à revenir dans son ancien quartier seul, mais pas en sa compagnie : la peur était encore trop prégnante. Mais Héliä lui avait rappelé la promesse qu’elle avait respecté de ne jamais descendre par les égouts – Isaac « lui devait bien ça. » Alors il avait accepté. Et même s’il s’efforçait chaque jour de renvoyer la meilleure image de lui-même, Isaac commençait à s’épuiser de devoir toujours tout céder.
Héliä s’était défendue : ils ne risquaient rien. Elle avait eu l’air si convaincue qu’il s’était laissé conduire sans s’en rendre compte. Après tout, le Cimetière était en périphérie de Bogus ; et les errances qui les affligeaient eux et leurs ennemis avaient divergées bien plus tôt.
La jeune fille ouvrit le caisson de la moto et en sortit une petite boite en bois qu’elle entoura précieusement de ses mains. Isaac avait gardé son casque sur la tête, visière relevée, comme s’il craignait qu’Héliä ne le mette encore en danger – et l’étrange duo fit le tour de l’enceinte, s’engouffra à la faveur d’un trou dans le mur, qui débouchait sur un escalier artisanal.
Il fallait demeurer prudent : l’endroit était bardé de la lumière des écrans, qui avaient toujours des yeux des deux côtés. Les cippes, qui remplissaient l’ouest du cimetière, se dessinaient à peine dans la nuit – mais des regards clignotants habitaient le reste de l’obscurité. Les morts observaient plus encore qu’on ne les observait – et puis, on avait quand même fini par manquer de place. Le Cimetière avait donc été progressivement délaissé ces dernières années – mais il demeurait un Cimetière.
Qui pouvait bien avoir encore envie ces pierres grises et mornes, de récurer le vert-de-gris, d’entasser les cadavres dans des espaces ainsi étroits qu’onéreux ? Dans l’annexe la plus récente du Cimetière, la crémation l’avait donc emporté. Les endormis songeaient entassés dans des boites conglomérées par centaines, surmontées d’un écran sur lequel défilaient toutes les images d’une vie. La tour de visages s’élevait sur plusieurs dizaines de mètres de haut.

Quelques arbres éclatants s’épanouissaient au-dessus de toute cette pourriture stérile.

Les Cimetières étaient à l’image de la population : hétéroclites, disparates. Si certains endormis sommeillaient dans des boites exiguës, d’autres se décomposaient dans sacs biodégradables, plantés sous les arbres. Une dizaine d’années plus tôt, le don d’organes était devenu obligatoire ; parfois, il constituait même une dette, et on troquait facilement un rein ou une jambe contre une cuisine aménagée. Il ne restait pas grand-chose des corps : pourquoi donc leur donner de plus grands espaces ? Pour obtenir un cercueil, même à la verticale, il fallait déjà être assez influent, ou en avoir les moyens. Mourir coûtait parfois plus cher que d’avoir vécu.

Le gravier crissait sous les chaussures d’Héliä et d’Isaac, qui avançaient à l’aveuglette entre les cippes serrés. Le professeur renfonça son casque sur sa tête et remarqua que le pas de son ancienne élève était plus assuré que le sien. Comme si elle s’en rendait compte elle aussi, elle expliqua :
– Je venais souvent ici, quand j’étais à Bogus. Il y avait un vieux bus électrique qui faisait encore le chemin ; il n’existe plus maintenant. Je ne suis plus revenue depuis notre départ, mais avant, je venais régulièrement.
 

Héliä s’assit au pied d’un arbre comme contre l’épaule d’un ami, et se mit à faire rouler entre ses doigts les brins d’herbe arrachés à travers le gravier. Elle se tut longtemps, attendit qu’Isaac semble s’impatienter pour ajouter :
– Je pense que l’humanité irait beaucoup mieux si l’on passait chacun ne serait-ce que deux minutes par jour à penser à notre mort. J’aime bien me promener ici.
Isaac se dit que pour son anniversaire, ils auraient dû être en train de partager une tasse de pavot frais.
– Ce sont de bien sombres pensées pour une si jeune fille, dit-il, toujours debout.
Héliä se contenta de rire – Isaac crut qu’elle riait plus qu’avant. Puis elle resta silencieuse quelques instants, et, voyant qu’Isaac ne s’asseyait pas, se releva et mena à nouveau la marche.

De nombreux écrans avaient été détruits, saccagés : par des vandales, par la basse-population qui récupérait leurs composants, par ceux qui pensaient pour une raison quelconque, réactionnaire ou progressiste, qu’il était obscène et odieux d’exposer ainsi mémoire et rêves des défunts. Sur les quelques-uns qui fonctionnaient encore et clignotaient dans la nuit en fantômes statiques, on voyait défiler les images d’une vie oubliée, des photographies de famille, les profils publics des disparus ou encore, les réactions, que depuis la mort et derrière leurs claviers, les êtres plus ou moins proches avaient voulu partager.
Isaac voyait des visages qui, de tout temps inconnus pour lui, surgissaient d’outre-tombe, cernés d’une auréole bleutée. Leurs vies étaient désormais des films qu’on pouvait se raconter le soir avant de dormir, comme autrefois les contes. Sur cet écran-là, quelque enfant triste avait commenté la mort de sa grand-mère par deux lignes remplies d’autant d’émotion que de fautes d’orthographe. Sur celui-ci, quelque amant avait laissé une photographie de lui, qui pleurait. Sur un autre enfin, un adolescent enragé se disait bien « content » de la mort d’un autre crétin qui avait eu l’occasion, durant sa courte vie, de lui voler sa première copine.
.
Isaac se sentait dépassé. Nulle part ailleurs il n’avait tant senti la force de la violence, carnassière et nécrophage. Il prenait la mesure du fossé qui se creusait, à chaque minute plus vite, entre Edistyä et Alias. Pendant des mois, il lui avait semblé, malgré ses promenades nocturnes, que le temps s’était arrêté – mais il n’en était rien : il continuait de fuir à une vitesse folle, et à chaque minute, tout s’opposait à eux.
Le sommeil éternel, la mort, n’aurait-ce pas dû être le silence, l’absence ? Tant que vous viviez sur un écran, vous ne pouviez jamais vraiment mourir. Certains adoraient cette idée, mais Isaac eut envie de vomir et se massa la nuque à s’en faire mal aux doigts.
Il faudrait donc vivre à l’infini ?
– Ne fais pas attention, conseilla Héliä en saisissant son bras, il y a des abrutis partout ; c’est toujours ceux qu’on voie le plus. Même si le silence de certains autres est indécent, aussi.

 

Isaac avala sa salive et continua de suivre Héliä, qui s’arrêta à peine plus loin. Au regard froid qu’elle avait, à la fixité de son corps, son professeur s’inquiéta et sortit une lampe-torche de son sac pour en jeter la lumière sur la ferraille. Les dates, le nom : il reconnut le cippe du père d’Héliä.
– Héliä, je…
Elle ne bougea pas, regardant fixement ce qu’il restait d’une existence, découvrant sur l’écran des visages de son père qu’elle n’avait jamais vus auparavant, qui dataient d’avant sa naissance.
– Je n’en reviens toujours pas, qu’elle lui ait payé un cippe. Ça me parait tellement extravagant, venant de ma mère.
– C’est parfois bien, d’avoir un endroit pour se recueillir.
Héliä éclata de rire au point de devoir couvrir sa bouche. Une fois calmée, elle s’agenouilla, et sortit de sa poche la petite boite que, quelques instants plus tôt, elle avait extraite de sous le siège de la moto. Isaac leva les yeux vers les arbres, et pensa pour la première fois à ce dont les humains se nourrissaient véritablement, à la chair putréfiée qui leur servait d’engrais, aux corps des morts qui partout habitaient la terre. Nous étions condamnés, d’une manière ou d’une autre, à nous manger à jamais.
– Peu importe, concluait Héliä. Son existence en deux dimensions n’a pas tant d’intérêt.
– C’était ton père, Héliä, sa vie était forcément intéressante.
La jeune fille esquissa un sourire et serra la boite dans ses mains. Il crut qu’elle allait la déposer au pied du cippe, et tenta de l’en dissuader.
– Ne t’inquiète pas, le coupa-t-elle. Ce n’est pas pour lui. Je ne suis pas si bête, Isaac.

Elle marcha encore quelques mètres, s’arrêta à nouveau et posa cette fois-ci la petite boite sur une stèle épileptique. Le regard d’Isaac s’arrêta d’abord sur l’écran, qui saisit son attention presque malgré lui : il n’y avait pas de photographies, ou pas encore ; mais il vit défiler l’image d’une ville étrange. Un homme, un géant, y foulait aux pieds ce qui avait été les ruines d’une civilisation. Les néons s’écrasaient sur le macadam et les créatures de pixels clignotèrent une ultime fois dans la poussière. L’homme aux baskets continuait de marcher, piétinant désormais presque allègrement cette inanité en devenir. C’était assez plaisant à voir, admit Isaac.

Héliä ouvrit la boite qu’elle venait de déposer : à l’intérieur de celle-ci, on pouvait distinguer l’illusion du néant, un trou noir qui paraissait sans fond. Il était si hypnotique qu’il détourna immédiatement l’attention d’Isaac, qui se prit à laisser son regard couler dans cette minuscule immensité. Les mathématiques et la réalité virtuelle avaient permis de recréer, dans une boite, jusqu’à la sensation du vide, cette attraction inépuisable qui vous aurait littéralement noyé dans un verre d’eau.
Isaac déchiffra la pierre tombale, large d’une vingtaine de centimètres. Il y lut le nom de Joshua. Joshua Karys. Le premier sacrifice. Dans un réflexe inexplicable, il éteignit la lampe.

– Comment… Comment ça se fait que tu es au courant ? peina-t-il à demander, sans doute avec dans la voix un peu trop de ressentiment.
– On a tous nos fantômes, Isaac ; nos légendes. Tous ceux qui sont passés par Bogus connaissent l’histoire de Joshua, qu’ils s’en servent comme modèle d’injustice ou d’utopie. Comment crois-tu qu’il ait pu avoir un cippe ? C’était certes il y a quelques années, mais ce sont les élèves qui se sont cotisés : ses parents ont vendu leur droit à l’enterrer.
L’idée n’était jamais venue à l’esprit d’Isaac qu’Héliä eût pu un jour lui apprendre quoi que ce fût concernant Joshua, sur lequel il avait enquêté si férocement au moment des faits. Il en frissonna et rabattit la visière de son casque, comme pour poser un voile sur le monde.
Heureusement, Héliä continua :
– Comme pour tous les faits divers, je ne prétendrais pas savoir exactement ce qu’il s’est passé. Mais je sais qu’un élève est mort sous tes yeux, et c’est tout ce que j’ai besoin de savoir.
– Mais comment ? Je ne vous en ai jamais parlé ! Je ne t’en ai jamais parlé !
– Tu n’as jamais eu besoin de le faire, Isaac. Non seulement tu es inscrit sur la liste officielle des témoins de l’événement, mais en plus…C’est écrit partout sur toi.
Le professeur essaya de passer une main sur son visage et caressa au lieu de cela le plastique de son casque usé. Alors il demanda comme à la nuit :
– Quel âge as-tu, exactement, pour être si perspicace ?
Héliä étouffa à nouveau un rire, puis ils écoutèrent le vent claquer dans les arbres.

Le professeur pesa sa solitude, le poids d’une existence terriblement solitaire. Ce lieu lui en parut une métaphore parfaite : il faisait noir, et au milieu de tout cela Héliä attendait qu’il parle. De cet événement qui l’avait, il s’en rendait compte à présent, clairement poussé à être la majeure partie de ce qu’il était, il n’avait jamais parlé à personne, pas même à Héliä, aux côtés de qui, pourtant, il s’apprêtait à rebâtir le monde.
– Je ne pouvais rien faire, bégaya alors Isaac, je… Je venais d’arriver, je ne pouvais pas savoir. Que vous étiez la chair à tout faire du monde.
– Bien sûr que si, tu savais, dit Héliä en l’interrompant presque. Tu as su, chaque jour après celui-là, tenter de nous donner les armes pour ne pas subir la même issue. Tu t’es battu, Isaac, à ta façon. De la façon qui te semblait la plus digne.
Isaac passa cette fois-ci une main sous son casque, après avoir peiné à en desserrer la sangle.
– Mais je ne t’ai pas amené ici pour pleurer les morts, reprit Héliä. Ce n’est pas ce que je veux te faire comprendre. J’avais besoin de voir le cippe de mon père et toi celui de Joshua. Je sais que tu t’inquiètes de ce que tu vas laisser derrière toi, comme je m’inquiète de ne pouvoir rendre justice à mon père.
Le froid rendait glaciales les larmes qui coulaient dans le cou d’Isaac. Il serra la mâchoire, pour ne pas laisser entendre ses sanglots. Des vies de confort le hantait ; il glissa une main sur sa nuque et serra une fois de plus si fort qu’il en eut mal au crâne. Bientôt les larmes s’arrêtèrent à l’orée de ses yeux et il cessa de trembler.
– Je pense que j’ai détruit plus d’élèves que je n’en ai construits, expliqua-t-il. Je me suis acharné à vous faire penser, quand tout vous invitait au contraire. Et si finalement je m’étais trompé ? Si le but premier de l’existence était simplement de tenter d’être heureux dans l’instant, sans se soucier du reste ? Peut-être que j’aurais dû vous laisser tous pianoter sur vos écrans liquides, avaler vos inepties… Peut-être que je n’aurais jamais dû m’en mêler.

Héliä se releva. Isaac avait malgré lui rouvert les yeux, et voyait sa silhouette s’approcher dans le noir, mais il ne distinguait pas son visage, trou noir et scintillant à travers le rideau de ses larmes. Il sentit cependant qu’Héliä avait glissé sa main dans la sienne et l’avait serrée.
– Je ne te demande pas de pleurer, Isaac. Je ne te demande pas de remettre en question tout ce en quoi tu crois et as cru jusqu’à présent. Douter, je sais ce que c’est.
– Pourquoi m’avoir emmené ici, alors ? demanda Isaac, presque irrité, sentant poindre en lui une colère qui, au contact d’Hélia, lui semblait étrangère.
– Nous avions besoin – moi, en tout cas – de donner un sens à ces morts-là.
– La logique voudrait que si chacun apprenait aux suivants à ne pas commettre les mêmes erreurs… L’Humanité devrait devenir meilleure à chaque génération… Mais si on enterre tout, comment savoir ? lança-t-il à son tour sans transition.
Héliä serra d’une main ferme l’épaule d’Isaac.
– Tu sais, Héliä… J’ai l’impression permanente d’osciller entre des moments où je suis une infime partie du monde ; et ceux où je ne peux qu’éprouver ma propre décadence. Parfois, je m’allonge et je peux sentir mes organes qui pourrissent en moi. Littéralement. Tu m’enterreras comme ça, moi aussi ? Tu me scelleras les yeux ? Tu me brûleras ?
Parler permettait à Isaac de sécher ses yeux humides ; mais le reste de son corps demeurait détrempé.
– C’est vraiment la pire des conspirations, l’âge adulte. La vieillesse, ça se fait du jour au lendemain, en réalité. Entre les deux, il n’y a rien, crois-moi. On est jeune ou vieux, point barre. C’est de la lâcheté d’essayer de vous faire croire autre chose.
– Isaac… murmura Héliä.
Il crut qu’elle allait compatir quand elle lui décrocha en soupirant, l’air faussement amusé :
– Arrête le pavot, et laisse-moi grandir.
– J’aimerais, dit Isaac en souriant, j’aimerais ne pas avoir à voir ça.
Héliä saisit son bras et chercha à guider son ancien professeur vers la sortie.

 

– Ce n’est pas juste, déclara ce dernier en ôtant finalement son casque.
– Qu’est-ce qui n’est pas juste ? demanda-t-elle.
– C’est moi qui étais censé être le plus fort de nous deux. »

Le corps du professeur craqua soudainement sous lui. Il tomba à genoux, son visage dans ses mains. Et pour la première et la dernière fois, ce fut ainsi au tour d’Isaac d’éclater en larmes dans les bras d’Héliä.

 

***

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