Les Fourches caudines – Episode 38

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***

 

L’édifice avait bien conservé la forme originelle des Cénacles. Le bâtiment de plain-pied était légèrement ovale ; au centre de ce dernier se dressait une tour qui, surmontée d’une cabine ovoïde, n’était pas sans rappeler une espèce de phare. La silhouette du bâtiment semblait s’être en effet, comme promis, extraite du fond des âges. C’était là qu’était née la légende.
Cependant, les matériaux utilisés, leur assemblage, juraient avec le bois qui constituait d’ordinaire de tels bâtiments. Tomàs n’avait jamais vu un tel Cénacle – c’est pourquoi il dut tant bien que mal trouver quelqu’un pour lui traduire les lettres de lumière épileptique arborant la façade : dans la ville de Synkre, « Halapak » signifiait littéralement « dortoir », mais – il fallut à Daniel et Tomàs un peu de temps pour le comprendre, car le mot avait depuis deux siècles acquis le sens qui dominait à présent : « hôpital ».

 

Daniel et Tomàs s’étaient fait cueillir quelques dizaines de mètres à peine après la frontière. Sans violence aucune, un garde – manifestement- s’était approchés d’eux. Une intelligence artificielle leur avait permis de se comprendre mutuellement, et le duo d’artistes avait accepté de suivre l’homme, non sans une certaine appréhension. Ils avaient à peine osé dire le but de leur voyage, que ce fût un pèlerinage, ignorant comment cette information serait accueillie ; mais il se trouva que le garde les emmena directement où ils devaient se rendre : au pied du Premier Cénacle, dont l’érection avait, au début des années 1400, sous l’égide de Nabi 1er, sonné la naissance de l’Onironautisme. On peinait à le croire, au vu de l’éclat avec lequel l’édifice brillait toujours, au vu des hommes et des femmes qui en sortaient, vêtus de larges pans de tissu blanc qui n’avaient rien à voir avec les toges que les fidèles arboraient à Oniria.

Le garde laissa les deux amis au bas des escaliers. Il leur donna bien quelques dernières consignes, mais oublia de remettre en route l’application de traduction. Ni Daniel ni Tomàs n’eut le courage de le lui signaler ; et voilà qui expliquait qu’ils étaient toujours au bas des marches, à se demander s’ils ne s’étaient pas trompés – s’ils n’avaient pas, depuis le début, fait fausse route. Rien ici ne respirait la religion, ni de près, ni de loin. Le gigantesque champignon surmonté d’une chambre avec vue avait laissé place à un hôpital, au demeurant d’ailleurs plus accueillant qu’aucun hôpital connu de Daniel et Tomàs.

 

Les deux pèlerins étaient à court d’eau, et il leur fallait un endroit où passer la nuit, bien que le jour vînt à peine de se lever. Ils décidèrent donc de tenter leur chance malgré tout, d’entrer, de trouver du réconfort ; ensuite seulement ils se poseraient à nouveau la question de leur errance. Ils montèrent les escaliers – pourtant automatisés- et s’engouffrèrent à travers le portail de verre. A l’intérieur, ils s’accrochèrent à l’extrémité d’une file d’attente et, quelques minutes plus tard, un homme à l’âge incertain leur expliquait qu’ils étaient bien au bon endroit.
« Comment ça… « Au bon endroit » ? Vous voulez dire, pour dormir ?
– Non, avait répondu dans leur langue une voix de synthèse qui s’extirpait d’un microphone. Vous êtes à l’arrivée du pèlerinage de la Route de Corne, au Grand Cénacle de Synkre.
– Je ne suis pas certain de comprendre. L’entrée dit « hôpital », précisa Daniel en se penchant vers le micro, bien que le guichetier lui fît signe que c’était inutile.
– La Chambre se trouve au sommet de la tour centrale, dans la Chambre.
Bien qu’ils fussent certains d’un malentendu, Daniel se saisit de la carte que lui tendait maintenant le guichetier. Il y lut, dans sa propre langue : « Service Neuro-religieux, cinquième étage, bureau 1.» En dessous, un petit schéma indiquait un bureau situé dans la Chambre de l’Exégète.
– Mais, balbutia Tomàs qui regardait la carte par-dessus l’épaule de Daniel, vous…Vous avez un Exégète ?
Le guichetier rit, mais les deux amis ne surent pas vraiment pourquoi.
– Non, bien sûr, mais quelqu’un pourra vous renseigner là-haut. »

Les artistes traversèrent comme indiqué la petite cour. Il s’agit d’un grand espace blanc plein de lits et de bancs sur lesquels des hommes, des femmes, des enfants, observaient en silence le ciel bleu, leur corps traversé de tubes de plastique. Ici et là, on devinait, sous les blouses, des jambes de titane, des mains qui, ayant probablement été piratées, affichaient d’étranges postures désarticulées. Par endroits courait un fil d’eau statique, d’où semblait pourtant se dégager un rassurant clapotis. Dépassé par l’idée de sa soif, Daniel s’en approcha pour boire ; mais en plongeant sa main dans un bassin, s’aperçut que l’eau n’était ni plus ni moins qu’un hologramme. A cet instant, un homme tourna vers lui un regard fait de diodes rouges, comminatoires, et Tomàs attrapa Daniel par l’épaule. Ils accélérèrent le pas pour s’engouffrer dans l’ascenseur de verre qui, en silence et dans un immobilisme total, les éleva vers le dernier étage, où les attendait quelqu’un dont ils ne surent ni son métier, ni comment se prononçait vraiment son nom. D’en bas, l’homme au regard rouge les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils arrivent au sommet.
La cabine s’ouvrit sur un laboratoire immaculé où quelques silhouettes de fer aux arêtes blanches s’affairaient à remplir des pipettes, vider des béchers, et tripatouiller d’autres instruments qu’aucun cours de chimie n’aurait permis à Daniel de nommer. Un sas les en séparait encore. Lorsqu’ils y entrèrent, une voix leur intima de revêtir à leur tour des blouses de circonstances, et ils finirent par rencontrer celui qu’ils étaient venus rencontrer.

 

C’était presque un enfant, il semblait plus jeune que Daniel ou Tomàs et l’était probablement. Après les avoir salués d’un regard appuyé, il lança un logiciel de traduction et la discussion fut vite lancée. Daniel remarqua qu’il portait un pendentif représentant la Porte de Corne.
D’abord réticents, les Artistes se firent rapidement à la voix de synthèse qui émergeait d’un écran liquide plutôt que de la bouche de leur interlocuteur. Bientôt, ils lui parlaient en le regardant dans les yeux. Au fil de leur voyage, le contact visuel était devenu une arme massive de reconnaissance : Daniel et Tomàs pouvaient sentir venir la malveillance à plusieurs mètres de distance, pour peu que les yeux se rencontrassent. Pour cette même raison, ils finirent par croire en la confiance diffuse et sereine qui s’installa et racontèrent tout de leur périple. Tomàs insista sur la foi qui l’avait conduit là et ce fut lui qui, le premier, aborda la question des oiseaux bleus. Entre temps, tous les trois s’étaient assis. La conversation dura, dura – certains souvenirs en devenaient flous.
L’homme – qui bénéficiait étrangement, leur avait-il expliqué, du statut de Marcheur Sentinelle – écouta tout patiemment. A un moment donné, il coupa même le traducteur et préféra observer d’abord les deux amis faire le récit de leurs aventures. Quand ils avaient fini une tirade, seulement, il le rallumait pour comprendre le sens des mots qu’ils avaient employés. Il sembla à Daniel et Tomàs qu’à son tour il préférait se reposer sur leurs regards et leurs atermoiements. La conversation dura encore.

« Je comprends tout à fait, articula finalement la voix de synthèse. Je pense pouvoir vous aider. Veuillez enfiler ce casque.
L’homme – ce Marcheur Sentinelle était-il également chercheur ? Il se déplaçait avec tant d’aisance dans le laboratoire – l’homme tendit à Daniel deux oreillettes autonomes. L’Artiste, méfiant, les fit un instant rouler dans le creux de sa main, dubitatif. Il lui fallut plusieurs dizaines de secondes, et un regard appuyé et bienveillant de leur hôte – il leur avait bien dit son nom, mais ni l’un ni l’autre des Artistes n’avait été capable de le prononcer correctement. Il accepta finalement de les enfoncer dans ses conduits auditifs. Un instant, il pensa à Isaac, au fait que, pour avoir accepté un quelconque contact avec un objet qui eût pu être médical sans qu’il le sache, son ancien professeur l’aurait probablement secoué avec une terrible violence.
Tomàs leva un sourcil : pourquoi n’avait-il pas droit, lui, à une paire de ces oreillettes ? L’homme qui les avait accueillis avait pourtant écouté leurs deux récits, et avait semblé leur porter le même intérêt. Comment cela se faisait-il que Tomàs fût laissé de côté ? Il croisa les bras et jeta un regard alentour pour feindre l’indifférence.

Daniel porta les oreillettes quelques minutes – l’homme pianotait sur un autre écran liquide. L’Artiste arborait un visage contracté et aiguisé. Rien ne se passa, et bientôt l’homme lui fit signe d’enlever les oreillettes et les récupéra.
Le Marcheur Sentinelle se remit à parler, et la voix de synthèse s’en fit l’écho désordonné :
« Le bleu n’existe pas dans la nature. Vous le saviez ?
– Pardon ? avait demandé Daniel, qui ne cessait de se gratter convulsivement les oreilles, oblitérant par-là la moitié de ses propos.
– Il a existé, par le passé, de nombreuses espèces bleues, même si elles étaient déjà rares. Il en reste bien peu aujourd’hui. Mais la vérité est qu’à peu d’exceptions près – une espèce de papillon et une autre d’oiseau, toutes deux disparues il y a plus d’un siècle-, aucune d’elles n’est vraiment bleue. Le cotinga n’est pas vraiment bleu. Le bleu est créé par la réflexion de la lumière sur la surface de ses plumes. Ce sont nos yeux qui créent ce bleu. Vos yeux qui, d’ailleurs, eux-mêmes, ne sont pas bleus. Il n’existe pas en lui-même. C’est intéressant que cette couleur soit si importante dans vos peintures nocturnes.
– D’accord, dirent Daniel et Tomàs d’une même voix, sans savoir quoi ajouter.
L’homme pianota encore quelques instants sur son écran puis finit par dire à Daniel :
– Un diagnostic est en préparation. Nous allons vous indiquer un endroit où dormir, si vous en avez besoin. Revenez demain, en fin d’après-midi. Quant à vous, ajouta-t-il en se tournant vers Tomàs, profitez-en pour aller faire un petit tour sur ce qu’on appelle Internet. Vous trouverez quelques réponses à vos questions et nous pourrons également en reparler demain. »
Il attendit que le micro finisse de retranscrire ses propos, puis il se leva et salua les deux acolytes d’un autre signe de tête. Comprenant que la discussion était terminée, ils se levèrent et sortirent, en évitant soigneusement de croiser l’homme aux yeux de diodes.

 

 

Ils avaient faim quand ils retrouvèrent le trottoir, mais ils étaient surtout épuisés.
« Il était bizarre, ce mec, lâcha Daniel en s’étirant bras par-dessus tête.
Tomàs acquiesça, mais il savait que c’était encore une fois le lieu, plus que la personne qu’ils y avaient croisée, qui les laissait à ce point vides de tout sens logique. Lui le ressentait plus encore. Qu’était-ce donc que cette parodie de Cénacle, que ce Marcheur en blouse blanche ? Parler d’Onironautisme, de Route de Corne entre quatre murs blancs ; voir pendant ce temps son visage se refléter sur la surface polie d’étranges ustensiles ; tout cela avait eu un goût d’irréel, d’improbable. Un mauvais collage ; des espaces dépareillés.

La carte de pixels qu’on leur avait remise à leur arrivée était censée s’autodétruire une fois qu’ils parviendraient à destination ; pour l’instant, elle scintillait dans la main de l’Onironaute, en affichant une adresse « voisine ». Daniel, qui n’avait pas travaillé l’hologramme depuis une éternité, jalousa quelques minutes la fine carte flottante aux finitions irréprochables.
Le pèlerinage avait réveillé chez Tomàs des trésors de capacité d’orientation. Lorsqu’il s’agissait de dormir, tout particulièrement, il trouvait en un rien de temps le dernier des bouges dans la première des capitales – et lui et Daniel avaient alors bien besoin d’une sieste. Il s’engagea donc d’un pas ferme dans une rue adjacente, et se mit en quête.

Il leur fallut une vingtaine de minutes, mais ils finirent par trouver. La carte donnait accès au dernier étage d’un immeuble assez chic, pour une durée de trois nuits. Il y avait des rideaux aux fenêtres, de l’eau au robinet, de l’air relativement pur entre les murs. Le placard débordait de soupes lyophilisées, de légumes séchés aux couleurs chatoyantes.
Mais quand Tomàs vit la carte de pixels gris fondre dans sa main, il comprit que la porte ne s’ouvrirait qu’une fois : si le duo voulait rester dans cet appartement, il ne devait pas le quitter.
Epuisés, ils s’y jetèrent néanmoins. On leur redonnerait certainement une clef lorsqu’ils retourneraient à l’Halapak le lendemain. D’ici là ils dormiraient, de toute façon.

Daniel avisa immédiatement le lit et, ne prenant même pas le temps d’enlever ses chaussures, fut repris par Tomàs qui lui signala d’un air affecté la propreté des draps.
– C’est mon lit, maugréa le peintre, le visage à moitié enfoncé dans l’oreiller. Je fais ce que je veux.
Voilà longtemps en effet qu’ils n’avaient pas dormis séparés de plus d’un mètre. De fait, ils avaient perdu toute notion d’intimité et géraient leurs deux corps comme un seul. Tomàs sourit à la perspective de pouvoir s’allonger de tout son corps sur une surface douce et moelleuse.
– Tu as raison, sourit-il en remplissant une bouteille d’eau fraiche. Fais comme tu veux. Je vais me laver. »

La douche fut une bénédiction de Nyx ; et lorsque Tomàs en sortit, Daniel dormait profondément, dans la même position, l’oreiller l’avalant jusqu’aux oreilles. Tomàs, essuyant son crâne déjà à moitié chauve, s’approcha de l’ordinateur et voulut l’allumer. Or il n’avait pas touché un ordinateur depuis des années, à tel point qu’il lui fallut plusieurs minutes avant de comprendre que l’appareil s’allumait automatiquement en détectant sa présence devant l’écran.
Le système était très intuitif et, au bout de quelques minutes, ses recherches affichèrent leurs premiers résultats. Mais rien n’aurait pu le préparer à les recevoir.

 

L’histoire de l’« épidémie » avait cours depuis plusieurs années déjà. En réalité, cela datait de l’époque à peu près où Tomàs vivait à Satyä, la Cité des Artistes, quelques années avant qu’il ne la quitte. C’était à cause de cela qu’il était parti.
L’ « épidémie onirique » touchait toutes sortes de publics, certains plus rapidement que d’autres – on avait repéré quelques variations intéressantes en termes d’âge et de milieu social. Les différents récits du rêve – et Tomàs en trouva des centaines, qu’il compulsa nerveusement – avaient tous leurs divergences, mais ils partageaient également suffisamment de points communs pour laisser planer le doute. Voilà des années que ces rêveurs se cherchaient à tâtons sans se trouver, et Tomàs parmi eux.

On retrouvait dans chaque version de l’histoire un corps disloqué, que ce fût par la mâchoire ou le thorax ; déchiré par une lumière vive – parfois brûlante, parfois glaciale ; sous un cippe plus ou moins moderne – tantôt rempli de feu, tantôt écran tremblotant. Parmi les leitmotivs, on trouvait aussi l’idée de creuser sa propre cippe à mains nues, la sensation de l’incendie. Tout. On retrouvait tout, et Tomàs crut voir défiler devant lui les pages de son propre nocturnal, et, savamment accumulées au fil des ans, toutes les variations que son songe avait lui-même subi au fil des années.
On attribuait à cette « épidémie » différentes origines : une maladie Onironaute – Tomàs fut on ne peut plus surpris de l’apprendre-, un appauvrissement généralisé de l’imaginaire – et puis quoi encore ? , ou une épidémie provoquée par le grand traumatisme des « Fourches caudines », qui avait suivi de près celui des kits de suicides assistés -tous deux égaux dans l’indifférence qu’ils avaient provoqué chez lui. Aucune de ces raisons ne plut à Tomàs ; aucune n’abritait son fantasme de songe éclairé qui aurait enfin fait de lui l’humain qu’il avait toujours voulu être. Il se laissa tomber dans le fond de son siège et passa à nouveau son visage dans sa serviette.
Au bout de plusieurs kilomètres de récit, Tomàs n’était même plus tout à fait certain de reconnaître son propre songe parmi ceux-là ; il lui semblait que le souvenir s’en éthérait au fur et à mesure qu’il se laissait habiter des histoires des autres. Il avait l’impression qu’on avait volé ses nuits.

Tomàs revit alors ce soir-là : la veille précédant l’arrivée de Daniel à Oniria. Chez lui, à la lumière d’une vieille lampe solaire à moitié rouillée, il recopiait les estampes de certains livres religieux empruntés à la bibliothèque du quartier. On continuait de les appeler ainsi, « estampes », alors que, l’Onironautisme ayant longtemps évolué en même temps que la société moderne, il s’agissait majoritairement de « simples » livres de poche à la couverture cornée, imprimés il fut un temps en centaines d’exemplaires.
Tomàs copiait consciencieusement les dessins de certains symboles. Cela faisait plus d’un an qu’il était arrivé, et tous les soirs il avait ainsi procédé : il rentrait chez lui, récitait ses prières, complétait son nocturnal des récits de songes eus la nuit précédente et, pendant une heure, il prenait un crayon et recréaient les esquisses de la mythologie onironaute. Dans chacun de ses gestes, il avait toujours été guidé par la volonté de connaitre ce songe qui l’animait toujours, sans presque jamais faillir, depuis plus de quinze mois.
Mais, à un moment précis, il avait soupesé le poids du crayon dans sa main, inquiété soudain par la densité de l’objet, par sa brutale concrétude. Il se souvenait parfaitement s’être demandé si tout simplement, cela ne lui servait pas d’excuse pour rester un peu Artiste. Il remarquait en effet que certaines de ses copies affichaient des angles plus obtus, des arêtes plus marquées. Là, il avait légèrement éclairci l’ombrage ; ici, il avait rendu la perspective plus étroite : Tomàs ne pouvait dire en effet qu’il copiait ces estampes. Il en faisait au contraire ses propres œuvres.

Tomàs n’avait alors aucune idée du fait que le lendemain, alors qu’il traverserait la rue prestement pour se rendre à l’université, il croiserait, en plein milieu du trottoir, la silhouette de Daniel. Il se doutait encore moins que la voir lui causerait tant de plaisir. Tomàs avait eu tout le loisir de se faire à la solitude comme à une paire de gants. Seul à deux avec Daniel, ou seul-à-seul avec son songe, cela ne faisait pas grande différence : on plaçait en autrui les mêmes espérances qu’en soi-même. Tomàs était vif et assidu à l’étude ; et d’une certaine manière il « compensait », contrebalançait cela par une heure quotidienne de ce qu’il avait longtemps cru être de la « copie d’estampes religieuses ». Et face à Daniel qui se précipitait vers lui les bras grand ouverts, alors que la carcasse dense de son ami se pressait contre la sienne et qu’il ne savait plus que faire de ses bras, il avait immédiatement senti l’Artiste en lui et sut que les estampes n’étaient pas seulement cela.
Tout autant que de cette réminiscence, il se souvenait aussi clairement s’être battu corps et âme contre elle, et il avait longuement tardé à prendre à son tour son ami dans ses bras, ne l’avait fait que de manière timide et tempérée.

Tomàs ne voulait pas redevenir un Artiste. A dire vrai, il n’avait jamais voulu en être un non plus, à croire qu’il était incapable d’être entièrement quoi que ce fût, ou de n’être qu’un. Mais quoi ? L’Art n’avait jamais sauvé le monde, au final. Au ramdam qu’il avait longtemps suscité, on aurait pu croire qu’il y parviendrait – mais non. Il avait bel et bien fini, depuis un siècle au moins au moment où Tomàs naissait – il avait bel et bien fini par disparaitre complètement, au profit de l’innocent et inoffensif divertissement, des téléréalités meurtrières, des réalités virtuelles trop idéales, des opinions plus instantanées encore que la nourriture. Tomàs, malgré lui, avait grandi avec ce qu’on appelait « du talent » – que lui nommait « technique ». Les autres s’étaient extasiés et il ne l’avait jamais compris. Jusqu’à sa rencontre avec Daniel.
Daniel, au-delà d’être un artiste à la technique précise, avait un pouvoir exceptionnel, qu’il semblerait perdre plus tard : grâce à lui seul, vous pouviez trouver en vous toutes les espérances dont vous aviez besoin. Ce fut à cause de cette amitié par trop révélatrice que Tomàs avait fini par croire qu’il avait une vision. Cette vision était devenue idéale, avait tout oblitéré, comme le font toujours les idéaux ; et Tomàs avait à son tour commis la gigantesque erreur que tant d’artistes avaient commise avant lui : il s’était mis à chercher dans l’Art une vérité. C’était peut-être même cela, paradoxalement, qui l’avait probablement poussé si abruptement vers la religion, pétrie des mêmes utopies.

Les images défilant sur l’ordinateur de la chambre dansaient devant les yeux de Tomàs. Des publicités jaillissaient de tous les côtés, et il ne comprenait rien au quart d’entre elles. Comment, alors qu’il se sentait de si vastes aspirations, d’autres pouvaient-ils avoir besoin de ces miroirs presque capables de vous dire combien de temps il vous reste à vivre ou encore de ces baskets qui vous indiquent s’il faut tourner à gauche ou à droite, au risque de vous envoyer droit dans le mur ? Il ferma les yeux, et la respiration régulière de Daniel, toujours endormi, ses chaussures maculant la couette de boue, était plus lente que son propre cœur.

Au moment où il avait compris qu’au lieu de plus de ferveur, il rythmait ses jours de cette heure du soir où il pouvait enfin dessiner, Tomàs s’en était terriblement voulu. Non, il ne voulait pas redevenir un artiste. Redevenir un artiste, cela signifiait n’avoir aucun espoir d’améliorer sa situation concrète, aucun espoir de s’élever. Cela signifiait renouer avec la pourriture crasse, la misère dégueulante, avec les hologrammes désossés au milieu du bitume et des murs gris, avec la noire Pente aux Pendus penchée sur Satyä comme un présage, où il avait tant de fois envisagé de mettre fin à ses jours. Ça signifiait des soirées entières enfermés dans la cave, à feindre d’être heureux de se retrouver là, à entretenir notre folie collective ; à fermer les volets et éteindre les lumières quand la milice débarquait ; à se voler des pains et des couleurs les uns aux autres, pour pouvoir compter sur un lendemain qu’on prétendrait altruiste, désintéressée. Redevenir Artiste, c’était mourir pour des idées, lentement, sans bruit, sans Hécatombe. Et oui, peut-être qu’être Onironaute revenait au même.

Face à l’écran, Tomàs faisait la somme étourdissante de tout ce qu’il avait traversé. Bogus même repassa dans sa tête, adolescence étrangement plus lointaine que son enfance. La salle de classe impersonnelle, la forme de Guillaux derrière le pupitre, l’insolence endémique de Daniel ; tout ça paraissait à Tomàs avoir eu lieu pour quelqu’un d’autre que lui. Le talent, les pigments, les portes de Corne, la milice, les noms des Exégètes, la famine, l’alchimie, les paupières cousues, les estampes, les cadavres et tous les absolus se mélangeaient dans la boite crânienne de Tomàs. Il dut bientôt pleurer – serra les dents plus fort qu’il ne les avait jamais serré dans ses rêves. Ses mains d’artistes étaient devenues des mains de meurtrier en l’espace d’à peine vingt ans.

Une vidéo se lança automatiquement – et bientôt un visage inconnu supplémentaire s’appropriait le récit de sa révélation. Le trou, le cippe, la lumière, la mâchoire – tout revenait à chaque fois, légèrement altéré, finement ciselé. Ce qu’il avait élu comme idéal – car il fallait avoir été responsable de ce choix- ne se trouvait être qu’une banale légende urbaine, un buzz épidermique, la pustule éclose au sommet de quelques milliers de crânes qui s’étaient empressés de crier à la conspiration, à l’aliénation, à la divination. Mais on ne savait même pas d’où ça venait, on ne savait même pas ce que c’était – et la nouvelle d’une « épidémie du songe » semblait, selon certains conspirationnistes ou autres clairvoyants, avoir ébranlé jusqu’à l’Etat d’Edistyä lui-même, jusqu’à Leiko, sa capitale, qui avait alors imposé une nouvelle série de vaccins et des collectes de données médicales. Tout était resté au point mort et cela faisait des années, à présent, que la légende s’alimentait elle-même, refaisant surface au gré des terreurs et des manipulations médiatiques.

Voilà donc où s’arrêtait la quête de Tomàs. Il pensait cela comme si elle avait un jour été de l’avant, mais il n’en était rien en réalité. Tout ce temps, elle avait été à portée de clic, à côté de lui. Car c’était un autre monde que l’on côtoyait, que l’on soit ou non devant un écran. Il était difficile de croire que la réalité était devenue l’intangible, l’immatériel – n’était-ce pas ce que l’Art lui-même avait tant souhaité accomplir ? Mais c’était un fait : cette couche de pixels abritait tant des vies des autres qu’elle en était devenue plus substantielle que les autres eux-mêmes.
Voilà donc où s’arrêtait la quête de Tomàs, et maintenant Tomàs devrait tenir sa promesse, rester à Synkre, passer chaque jour devant le Cénacle qui incarnerait l’ampleur de son échec, rester avec Daniel, l’Artiste auquel il essayait lui-même d’échapper, et aux côtés duquel il s’était laissé porter par les mêmes folies.

A bout de forces, Tomàs tituba jusqu’à son lit, finit par s’y endormir. Il eut son songe – pour ce qu’il ignorait être la dernière fois. Lorsque le feu bouillit entre ses dents, il laissa sa mâchoire s’ouvrir en deux et les flammes le couvrir, remplir la cippe comme on l’aurait comblée de terre.

 

A son réveil, il ne restait sur le lit voisin que des tâches de boue sur la couverture blanche.
Daniel avait disparu.

 

 

 

***

Isaac avait à peine relevé son pull pour en passer un pan sur son visage trempé. Il avait toujours eu l’habitude de le faire rapidement, et Héliä comprit ses craintes lorsqu’il le fit cette fois-là devant elle.
On crevait alors de chaud, dans le potager, c’était vrai. Voilà pourquoi Isaac avait saisi le pull qu’il s’échinait à garder sur le dos, l’avait utilisé pour essuyer la sueur sur son visage et, ce faisant, avait révélé à Héliä, qui arrivait dans le potager, l’existence d’une gigantesque tache de naissance, parcourant son corps depuis la hanche jusqu’en haut du cou – une tache immense, noir ébène.
Isaac avait croisé le regard d’Héliä une seconde trop tard, en rabattant son pull sur sa peau détrempée. La jeune fille était restée stoïque un instant, s’expliquant les panoplies d’écharpes et de cols roulés – mais pourtant toujours incapable de comprendre comment, en vivant avec Isaac depuis près de deux ans, elle avait pu ne jamais voir cette tache auparavant.

Héliä avait grandi sans connaître le défaut physique. Oui, il y avait ses lunettes, et on se retournait souvent dans la rue pour l’observer à cause d’elles, mais ce n’était pas un réel handicap – elle voyait clair sans. Les vrais troubles, les maladies, les malformations, il y avait des décennies déjà qu’ils étaient éradiqués intra-utero. Les taches de naissance, quant à elles, étaient effacées en même temps qu’on coupait le cordon.
Ce qui effrayait Héliä, ce n’était donc pas la présence de la tache d’Isaac, mais le fait d’imaginer les raisons pour lesquelles on avait pu ne pas enlever à la naissance. Ce n’avait pu être un choix d’Isaac, comme Héliä avait réclamé à ses parents le droit à l’hypermétropie. Si ç’avait été un choix, il ne l’aurait pas cachée. Ce qui terrifiait Héliä, c’était d’imaginer les raisons pour lesquelles on avait pu laisser un enfant être la risée des autres plutôt que de l’épargner.
Parce que voilà ce que c’était, une anormalité physique quelle qu’elle soit, depuis les années 2110 : une aspérité, gommée comme toutes les autres. Des communautés indépendantes entières s’étaient ensuite bâties autour du culte de cette anormalité, des mouvements dissidents qui effrayaient alors la population à grands renforts de strabismes et protubérances osseuses. Parmi eux, des Inaptes, mais aussi quelques Onironautes vivant incognito en basse-population. Isaac était-il issu d’une famille religieuse, ou d’un groupuscule dissident qui expliquerait sa sauvagerie et sa méfiance ? Il y avait le pavot également, le petit pendentif de Corne suspendu à une étagère dans leur salon, bien sûr – mais Isaac n’avait jamais parlé de son enfance à Héliä. Il savait tout de la sienne, pour l’avoir connue alors, mais elle ne saurait rien du gamin qu’il avait été. Sans doute Isaac s’en rendait-il compte au même moment, alors qu’il la fixait toujours, avec entre eux deux cette tache aux couleurs de la nuit.
Alors il daigna enlever son pull et se remit à travailler.

 

 

 

Les enfants nés après 2117 n’ont pour la plupart jamais vu d’étoiles. Le 10 de Morpheus de l’année 2117. C’est la date théorique de la disparition de la dernière étoile derrière le rideau gris de la pollution. Depuis des années déjà, on ne les voyait presque plus ; souvent on les confondait avec les avions et les satellites, les noms de constellations étaient devenus désuets et on oublia qu’elles avaient permis, bien plus tôt, de se repérer dans la nuit. Elles étaient l’équilibre de l’obscurité – et cette nuit, l’équilibre est rompu, les étoiles sont devenues de vives et titanesques flammes.
Tout ça pour dire que j’ai des souvenirs d’étoiles. Elles étaient rares déjà mais j’en ai même vu des filantes ; et, une fois ou deux, d’autres qui, comme des guirlandes, formaient des dessins d’enfants dans le ciel. Et sur le ciel de mon crâne, les souvenirs me tiennent désormais lieu de constellations, d’obscur équilibre.

 

 

 

Isaac se tenait nu debout devant son miroir.
La tache en réalité montait depuis la moitié de la cuisse jusqu’en haut de la nuque, juste à l’orée des cheveux. En passant, elle recouvrait une moitié de l’abdomen, la totalité de son pectoral gauche, ainsi qu’une une partie de l’épaule. Elle était si noire que, dans sa chambre à peine éclairée, Isaac avait l’impression d’un gigantesque trou, qu’il lui manquait un bon tiers de lui-même. Presque véritablement un quart, au moins.

C’était Ossian qui lui avait dit la vérité et c’était la première fois d’ailleurs qu’il avait parlé depuis des jours entiers. Dernièrement, les récits des errances nocturnes d’Isaac ne semblaient plus captiver son second père comme auparavant. Guillaux était adolescent, désormais, et ses songes se teintaient de toutes les impasses de cet âge, s’étranglaient de toutes ses illusions : ils ne passionnaient plus que lui-même.
Mais un soir, au moment de quitter la chambre, Ossian avait parlé tout à coup. Il avait dit à son fils, aux lèvres duquel écumaient encore des restes de songes :
« Cette tache que tu as sur le corps, ce n’est pas la marque de Nyx. Tu le sais ?

Les lèvres d’Isaac s’étaient soudainement desséchées. Il l’avait observé en silence, s’était demandé pourquoi Ossian venait encore le border chaque nuit.
Hésitant à répondre, Guillaux avait acquiescé finalement : jusque-là, il avait peiné à comprendre, en effet, pourquoi une marque si précieuse devait demeurer cachée sous des couches et des couches de vêtements, y compris dans l’enceinte close de la maison. Les récits familiaux, au fur et à mesure des années, devenaient plus incohérents, multipliaient les failles. Un soir, Ossian en avait simplement eu assez.
Il sembla à Guillaux comprendre pourquoi ce père-là lui tournait toujours le dos dans ses songes.
– Tu n’as pas de don, avait continué Ossian. Tu ne reçois pas les messages de Nyx. Tu n’as pas de pouvoir spécial – enfin, pas celui-là. Tu seras toujours spécial, tu es mon fils.
Isaac s’était redressé sur son lit et avait naïvement demandé :
– A quoi sert-elle, alors ?
Ossian avait poussé la porte derrière lui et était venu se rasseoir sur le lit, au chevet de son fils – avait ajouté, presque à son oreille :
– Précisément, elle ne sert à rien. Elle ne devrait pas exister.

« Ça ne devrait pas exister » était une phrase qu’Isaac avait souvent entendue. En réalité, c’était par ces mêmes mots que la première personne qu’il eût un jour aimée accueillerait pour la seule et unique fois sa nudité ajourée.

– C’est une erreur, avait constaté Isaac de lui-même.
Ossian avait acquiescé en silence, avant d’ajouter :
– J’étais contre, moi – je le leur avais dit.
Il fit un signe de la tête vers la porte et Guillaux comprit que « leur » désignait ses deux autres parents.
– Mais on commençait à s’engluer dans le confort de la basse-population… Parfois, on ratait une prière, ou aucun de nous trois ne faisait son onirocritique. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on avait complètement oublié l’Onironautisme, mais on était moins fervents que lors de notre rencontre. Après la destruction des bâtiments religieux, tout ça… On ne pouvait plus se regrouper avec d’autres. On devait se cacher. La communauté était morte.

Isaac était alors bien loin d’imaginer qu’il subirait un jour le même genre de pression. Comme il ignorait totalement où Ossian voulait en venir, il avait croisé les bras et écoutait, attentif :
– C’était tout nouveau, ça donnait de l’espoir aux gens. Pouvoir concevoir son propre enfant, en détails… Tu n’imagines pas ce que cela représentait. La natalité commençait déjà d’être en berne… Par une période, on offrait même des réductions aux anciens Onironautes, s’ils acceptaient de donner naissance à un enfant célèbre. Nous trois, ta mère, ton père, et moi, on n’a pas poussé le vice ; on n’est pas allé jusque-là. On était tous les trois convaincus que tu serais spécial, de toute façon.

Ce fut ainsi qu’Isaac apprit la vérité sur sa conception. En réalité, il avait été le fruit d’algorithmes lancés au travers d’une intelligence artificielle. On avait supplanté la nature, usurpé la place de Nyx, pour avoir non seulement un enfant sans défaut physique majeur – malformation, insuffisance, daltonisme ou marque de naissance ; mais également un enfant dont on pourrait, en posant les yeux sur lui, être tout à fait satisfait. Troubles chromosomiques et neurologiques étaient éradiqués avant le sixième mois de grossesse.
On donna à Isaac des cheveux bruns et des yeux qui, particulièrement lorsque le temps était pluvieux, devenaient vert-de-gris – c’était d’ailleurs le regard d’Ossian lui aussi.

C’était le premier service de ce genre qui fut proposé à la population. Il demeurait à ce jour le seul, car les fiascos furent si nombreux que les plaintes affluèrent des quatre coins d’Edistyä. La faillite surpassa la réputation ; le concept fut racheté par les Psychonautes, pour être mis bien plus tard au service d’on savait quoi et de quels idéaux.
Isaac fit partie des fiascos. Il n’était certes pas le pire des fiascos – au regard de certaines malformations qui touchèrent d’autres que lui ; mais la vue de la tache sombre qui s’étendrait chaque jour davantage sur son corps fut suffisante pour que ses parents renouassent instantanément avec la foi et la réclusion. Ils n’eurent plus de cercles d’amis, peineraient infiniment avant d’accepter de mettre Isaac à l’école. Voilà pourquoi le jeune Guillaux – nommé ainsi après sa mère – fut élevé d’une manière aussi pieuse que pudique. Voilà pourquoi il était si solitaire, et pourquoi il comptait les couteaux avant de dormir.

Isaac n’était pas un homme laid – il trouvait toujours potentiellement séduisant ce corps qui le regardait sur la surface de verre. Simplement, cette tache l’obstruait à la vue de tout un chacun : à quoi servait-il alors d’être « séduisant » ? Peu à peu il avait appris à fuir lui-même son corps du regard. Et ça avait commencé dès cette nuit-là, quelques minutes à peine après qu’Ossian eût quitté la chambre.
Isaac avait attendu le plus complet silence, s’était levé dans le noir et, à la lueur d’une large bougie, avait fait son sac. Il avait alors à peine quinze ans, et aucune conscience du froid qu’il pouvait faire la nuit. Son bagage sur le dos, il était passé par la cuisine et, soupçonneux soudain de ce qui pouvait l’attendre au-dehors, il avait ouvert le tiroir de la cuisine, avait compté les couteaux pour vérifier qu’il en resterait suffisamment pour ses parents, en avait pris un et l’avait fourré dans la poche de sa veste. Depuis, le tic lui était resté de toujours compter les couteaux avant de dormir.

Isaac se tenait toujours nu, toujours debout devant son miroir. Il commençait à avoir froid, secoua la tête et se rhabilla. Aussi incroyable que ce fût, il se rendit compte seulement en se rasseyant que c’était bien la première fois qu’Héliä avait vu la tache. Jusque -là, il s’était toujours dérobé à ses yeux, avait travaillé torse nu quand au fond il savait qu’elle n’était pas là, avait aussi conservé son écharpe plus longtemps que de coutume, avait toujours fait cours en col roulé, évidemment.
Il s’était caché des yeux du monde pour se cacher à ceux d’Héliä. La raison de ses agissements lui parut d’abord incertaine, mais il comprit finalement assez vite qu’il s’était refusé le droit à l’échec face à son ancienne élève. Isaac avait lutté si inlassablement pour s’éloigner de là où il venait, que laisser voir la tache eut été laisser transparaitre les faiblesses auxquelles il avait pu se laisser aller avant que de la rencontrer. C’était exposer ce qu’il n’avait pas choisi d’être.
Mais c’était différent, depuis qu’elle l’avait amené au Cimetière, depuis l’histoire du cippe de Joshua. Depuis que, sous les grands discours qu’elle lui avait alors débités, elle cherchait simplement à lui dire qu’il n’avait pas à avoir peur de n’être qu’humain en sa présence.
Le temps des écharpes était terminé.

 

En s’allongeant sur son lit, Isaac repensa à Ossian, et à la dernière fois qu’il l’avait vu, douze ans plus tôt. Guillaux avait appris, presque par hasard, que son père, sur le point de mourir, avait été admis dans une VH, une chambre des Vingt-quatre Heures. C’était dans ces endroits que la plupart des gens de basse-population venaient mourir avec dignité : on vous y offrait un confort légèrement supérieur, le plat de votre choix sous la forme de votre choix, éventuellement votre divertissement préféré – et vous aviez droit à une visite, si quelqu’un se présentait.
Ossian pensait que personne ne viendrait ce soir-là. A ses deux amants, il avait déjà dit au revoir et refusait catégoriquement qu’ils viennent le voir agoniser. Il était vieux désormais – on vivait moins longtemps, en basse-population. Il ne s’était plus refait d’amis. C’est pourquoi il avait eu l’air doublement surpris en voyant Isaac arriver – déjà parce qu’il s’agissait d’Isaac, mais aussi tout simplement parce que quelqu’un était là.
Peut-être aussi l’aspect de son fils l’effraya-t-il un peu.

Alors Ossian avait fini le récit commencé des années auparavant.
« Je n’étais pas d’accord, je te l’ai déjà dit, hein ? avait-il insisté.
Isaac hochait la tête, ne disait rien.
– Mais tu sais comment ils m’ont convaincu ? C’est stupide… J’ai cédé parce qu’ils m’ont dit qu’on te donnerait mes yeux… Ta mère et ton père adorent mes yeux. J’ai essayé de me rassurer longtemps en me disant que je l’ai fait par amour, par amour de vous trois… Mais je mens, avait-il soudain balbutié, peinant à respirer. Je mens. C’était l’ego. Ce foutu ego. Je n’arrive pas à croire que je vais mourir en pensant que l’Humain est égoïste. Après tout ce que j’ai traversé pour me convaincre du contraire…
Ossian avait pleuré, s’était excusé auprès de son fils et lui avait fait don du coffre de bois qu’Isaac s’arrangerait pour récupérer quelques semaines plus tard.
En souvenir de leurs récits nocturnes, Guillaux avait raconté le songe qu’il avait eu la nuit précédente, et Ossian avait sagement commenté les tergiversations filiales, y reconnaissant parfois les accents de sa propre folie.

Lorsqu’Isaac était parti, il restait à Ossian deux heures, vingt-six minutes et quatorze secondes à vivre.

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