Les Fourches caudines – Episode 39

piste ski abandonnée.jpg

 

 

La nuit était fraîche et magnifique – elle rendait cette « promenade » d’autant plus tragique. La garde marchait à contretemps de son pas à lui, et cela rappelait à Josef le galop des chevaux qui, toujours aussi inexplicablement, recommençait à peupler ses songes. L’Exégète se dit qu’il avait bien dû en voir un, lorsqu’il était petit, puisque son grand-père en avait fait interdire la consommation – il avait dû en voir, ne fut-ce qu’en vidéo, il avait dû s’en faire une terreur d’enfant, tout enfouie, mais il l’avait oublié.
Josef avait ses terreurs en horreur. C’était elles qui l’avaient poussé à attacher Alistair à son lit, de plus en plus fréquemment, c’était elles qui l’avaient poussé à lui dire non, lorsque deux nuits plus tôt, il avait proposé de le rejoindre dans sa chambre ; et c’était elles aussi qui faisaient que désormais, ils étaient trois à marcher dans la nuit : la montagne, l’Exégète, et une garde.

 

Alistair ne dormait plus, puisqu’il ne pouvait plus marcher en dormant. Chaque jour, Josef avait vu les cernes manger son si beau visage, la fatigue plomber sa leste démarche. La veille même, en sortant du tribunal, il avait pleuré, prétexté que c’était le Sanhédrin, les procès, la tournure qu’ils prenaient davantage chaque jour, la multiplication des condamnations – mais Josef savait bien que, même si ce n’était probablement pas tout à fait faux, Alistair souffrait davantage de ne pouvoir exorciser tout cela par une excursion, nu et les yeux fermés, sur les pavés irréguliers d’Oniria.
Mais le CDO avait insisté pour qu’on multipliât le nombre des gardes, pour surveiller la ville la nuit, pour retrouver le projecteur de rêves, toujours porté disparu, pour empêcher cauques et Hérétiques de se livrer à leurs ignominies. La seule solution viable que Josef avait alors trouvée était d’autoriser Alistair à sortir, de s’autoriser à le suivre, mais de sacrifier leur intimité au bruit des bottes. Et ce fut ainsi que cette nuit fraiche et sublime fut gâchée : ils étaient deux désormais face au dos gigantesque d’Alistair, vêtu de sa robe de disciple oneirien. Josef perdait ainsi de vue – et ce n’était pas plus mal – ses formes musculeuses d’ordinaire étranglées par sa toge d’Exégète, nouée à la va-vite autour de ses épaules.

« Ça doit être vraiment ennuyant, de devoir le suivre à chaque fois qu’il part en vadrouille. Vous pourriez trouver quelqu’un d’autre pour faire ça, beugla la garde.
– Chut ! souffla Josef. Vous allez le réveiller.
– Oh, pardon, répondit l’autre tout aussi fort, avant de répéter en murmurant ostensiblement : ça doit être vraiment ennuyant, de devoir le suivre…
– C’est ma vocation, coupa l’Exégète. Ma mission. C’est grâce à cela que je suis devenu Exégète. Et puis, je ne vais pas le laisser se promener seul la nuit, c’est trop dangereux.
– Oui, c’est sûr, avec tous ces cauques qui rôdent… Mais vraiment, quelqu’un d’autre pourrait le faire à votre place.
De même qu’elle marchait, la garde pensait à contretemps de Josef. Il ne parvenait ni à se concentrer sur les ombres des bâtiments, ni sur les foyers brûlants qui bordaient les routes, jetant sur les murs l’ombre d’Alistair, encore plus démesurée qu’à l’habitude. Non seulement cette garde était barbante, mais elle risquait de lui faire perdre de vue l’essentiel.
– Vous ne le croyez peut-être pas, mais ce n’est pas toujours facile de le suivre, dit-il en guise d’explication. Et je connais la cité par cœur.
– Il ne m’a pas l’air si agité, beugla à nouveau la garde, avant de réaliser qu’elle avait encore parlé trop fort et de s’excuser en faisant de grands yeux.
– Taisez-vous. Et faites moins de bruit en marchant, ordonna Josef pour couper court.

Force était cependant de constater que son interlocutrice n’avait pas tort : Alistair avançait comme un escargot, pieds trainants, membres ballants. A cet instant précis, il se tenait même debout au milieu de la rue des Idia, immobile, à regarder le ciel de ses yeux clos et de ses mains tendues. Il était fort probable que, par amour, quelque chose le retenait, même en dormant, de s’adonner à ses courses et bonds habituels. Josef sentit les larmes remplir ses yeux et crut bon de s’excuser :
– Quel froid, dit-il.
– Il prie, commenta la garde qui n’en avait cure et ne quittait pas Alistair des yeux.
– Je suis au courant, merci, ironisa Tark X.

Sur ces mots, la femme envoya un regard noir à l’Exégète et décrocha son fusil de son dos. Josef sentit ses jambes lâcher sous lui : tout au long du chemin, il n’avait pu se départir de l’idée du traquenard, que ce cerbère était là pour les tuer discrètement, Alistair et lui, sous les ordres d’un disciple Oneirien, probablement Elör, c’était certain. Mais l’escorte sembla surprise :
– Ne craignez rien, c’est un fusil hypodermique. Pour l’endormir, au cas où. Enfin, l’endormir pour de bon, je veux dire.
Cela ne rassura pas Josef pour autant, alors il changea de stratégie.
– Je ne vous ai même pas demandé votre prénom, dit-il.
– Sama, répondit placidement la garde.
– C’est un beau prénom, commenta l’Exégète sans penser un mot de ce qu’il disait.
A cet instant, Alistair tourna un peu brusquement sur la droite, dans la rue Nabi 1er . Ils se remirent à le suivre, et Sama reprit ses babillages.
– Je ne suis pas très tranquille de n’avoir que ça sur moi, ceci dit. Si jamais nous tombons sur un nid de cauques, je ne suis pas sûr que ça suffise. J’aurais préféré avoir une arme véritable, mais bon.
Josef sentit l’indignation poindre en lui et se concentra à nouveau sur les pieds d’Alistair pour ne rien laisser paraitre, n’osant même pas interrompre la sentinelle. Son amant prenait ce soir un étrange chemin, qu’il n’empruntait pas souvent. S’il continuait par-là, il faudrait bientôt le suivre sur l’étroit sentier des Noreg, qui traversait le quartier nord d’Oniria, dépeuplé mais fervent : au moins, on risquait peu de croiser des cauques là-bas.
– J’ai bien un couteau, continuait Sama. Oh et pis, je ne sais pas pourquoi je m’embête, ils me dégoûtent tellement que mes poings feront l’affaire. Imaginez…Ils sont peut-être là, derrière ces murs, ajouta-t-elle en montrant du doigt de vieilles ruines abandonnées et ostensiblement vides. Ils sont partout… Ils grouillent comme des vers… Imaginez qu’ils puissent donner vie à leurs cauchemars et que leurs cauchemars nous attaquent dans la nuit…
– Les cauchemars ne sont pas physiquement tangibles, expliqua Josef en accélérant légèrement le pas pour suivre Alistair, qui en effet rejoignait à présent le sentier de terre. Vos songes et vos cauques ne sont tangibles qu’à travers le songeur, vous.
– Oui, je sais bien, mais quand même… Imaginez qu’ils aient le projecteur de rêves… Ils pourraient lâcher de sacrées horreurs dans la nuit et convaincre d’autres de les rejoindre.

Josef ne répondit pas : il était trop concentré. Il faisait terriblement noir sur le sentier et on ne distinguait plus la silhouette d’Alistair dans l’obscurité.
– Attendez, j’ai une lampe, dit Sama, s’affairant bruyamment dans son sac.
Josef grimaça, tentant d’entendre ce qui l’entourait à travers le vacarme qu’elle faisait. Elle finit par trouver la lampe : lorsqu’elle l’alluma, son faisceau tomba sur le visage d’Alistair, à quelques centimètres du sien. Il semblait, à travers ses paupières closes, l’observer fixement.

Tous deux firent un bond – aucun d’entre eux ne l’avait entendu s’approcher. La garde émit un petit rire nerveux et murmura très doucement cette fois-ci :
– Bon sang, vous…
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase et s’effondra sur le sol, le visage dans la lumière : Alistair venait de lui décocher un brutal direct du droit.

 

Josef se plut à croire qu’Alistair s’était éveillé et prenait les devants – auraient-ils enfin un moment d’intimité, où ils pourraient marcher tranquilles sur ce sentier esseulé ?
Mais il n’en était rien : à travers l’épaisse nuit, Josef pouvait clairement distinguer la lente et lourde respiration d’un Alistair endormi. Il n’eut pas le temps de se pencher pour saisir la lampe que des bruits de pas affolés se firent entendre : Alistair décampait à bride abattue dans le noir.

Josef ne prit pas le temps de réfléchir, ni même de saisir la lampe : il se lança aveuglément à la poursuite d’Alistair, laissant Sama inconsciente sur le sol. Il n’y voyait rien, devait se fier à la mémoire de ses muscles, de ses jambes, et à la connaissance qu’il avait de son amant et d’Oniria.
Le chemin allait tout droit sur un bon kilomètre, jusqu’à la place de l’Oniramahd nord. Josef manqua tomber plusieurs fois et, à travers ses propres halètements, peinait à conserver l’écho de la cavalcade d’Alistair, qui pourtant n’y voyait rien non plus. Des branches lui fouettaient le visage, des racines se prenaient dans ses pieds, et plus il se fatiguait, plus il lui semblait qu’Alistair au contraire gagnait en assurance : sa course était désormais moins hésitante et, à la faveur de la lune qui perça un instant à travers les nuages, Josef put voir que le Somnambule gagnait du terrain.
Ils rejoignirent bientôt le béton de la place, auréolée d’un quartier à moitié désaffecté, fait de vieux bâtiments ouvriers où brûlaient de rares feux, dans des bidons de tôle ou des cuves de terre. Les flammes dansaient sur le corps démoniaque d’Alistair. Ses vêtements à moitié déchirés jonchaient son chemin de lambeaux. Josef sentit que ses poumons le brûlaient, mais pour rien au monde il n’aurait pris le risque de perdre de vue la Montagne – alors il continua de courir, sautant par-dessus des flaques, zigzaguant à travers des ruines, tentant de ne pas s’inquiéter du retentissement de leur chevauchée contre les briques des usines vides. Il crut voir quelques silhouettes s’extirper des murs çà et là – mais tous deux couraient désormais si vite que personne ne se lança à leur poursuite.

Alistair entra dans une bâtisse vide, la traversa d’un trait, se jeta par une fenêtre pour s’en extirper. Le bruit du verre brisé fut assourdissant : la montagne allait se tuer s’il continuait.
Encore couvert d’éclats scintillants, Alistair prit à gauche, descendit un talus à travers champs, passa sous un pont, courut dans le lit desséché de la rivière . Soudain, il s’arrêta : Josef put regagner quelques mètres sur lui avant qu’il ne reparte de plus belle, amorçant un virage sec sur la droite et fonçant désormais tout droit vers un mur de pierre de deux mètres de haut, que l’Exégète ne connaissait que trop bien. Ce chemin ne menait qu’à un endroit. Mais qu’est-ce qu’Alistair allait faire là ? Jamais ses marches nocturnes ne l’avaient conduit ici !
Les yeux de Josef étaient trempés, tout son corps le tirait comme un seul muscle : si Alistair ne s’arrêtait pas bientôt, il ne pourrait plus le suivre. L’Exégète tentait de se remémorer la première fois qu’il l’avait suivi, les difficultés qu’il avait alors éprouvées et la force qu’il avait su trouver pour les dépasser. A son tour, il adopta l’étrange démarche de loup-garou d’Alistair et, manquant chuter plusieurs fois, comprit qu’il lui arrivait de mettre ses pas dans les larges traces laissées par les chaussures du géant. Les enjambées étaient immenses et à chaque seconde, Alistair s’éloignait un peu plus.
La lune se découvrit à nouveau et Josef vit que le mur était plus proche qu’il ne le pensait, à une cinquantaine de mètres, peut-être.
Mais Alistair ne ralentissait pas pour autant. A la vitesse où il allait, avec la force qu’il avait, il allait s’écraser contre la brique.

Josef trébucha sur le sol, s’écorcha les deux mains sur le gravier bétonné, se releva aussi sec et continua devant lui sans même regarder où il allait. Plus il approchait du mur, plus celui-ci lui paraissait haut, épais, menaçant – et plus Alistair fonçait, accélérait. Une seconde, Josef se demanda s’il n’y avait pas une chance que le mur cède sous un coup d’épaule de la Montagne – mais il était plus probable qu’Alistair s’écrase tête la première contre la brique. Trente mètres à peine l’en séparaient désormais.
Josef fit tout ce qu’il put pour fournir un dernier effort, mais ses jambes refusèrent de le porter plus avant. Il tomba à genoux et lança ses derniers regards vers son amant.

A deux mètres du mur, Alistair ralentit à peine et, le mur s’approchant, il bondit comme un animal, lança ses deux mains sur le parapet et disparut en un éclair derrière le mur. Josef n’avait plus assez d’air en lui pour pouvoir expirer de soulagement.

Il lui fallut deux bonnes minutes pour pouvoir se relever et, toujours courbé en deux, une main sur sa poitrine battante, il avança à son tour vers l’immense mur du Cimetière nord. Sachant qu’il ne parviendrait jamais à se hisser par-dessus, il fit le tour de l’enceinte pour en trouver la porte.

 

 

Quelques cippes étaient allumés – vieille tradition onironaute qu’heureusement, certains étaient encore assez fidèles pour suivre. Josef répéta sa prière deux fois avant de se rendre compte qu’il s’agissait du « Serment du Crépuscule », celle qu’on récitait en devenant Exégète. Ce fut ainsi qu’il sut que son cerveau manquait d’air et il se massa les tempes, sentant arriver la migraine. Il aurait davantage eu besoin de l’aide des Oneiroi, Messagers de Nyx, pour suivre la piste d’Alistair dans l’immensité du Cimetière – s’il s’y trouvait toujours. Tark X chassa de lui ce qu’il lui restait d’oxygène et hurla le nom d’Alistair dans la noirceur de Nyx.
En vain : pour la première fois de sa vie, il avait perdu sa trace.

Il était fort probable que le Cimetière fut vide à cette heure – mais plus l’Exégète regagnait sa capacité à respirer, plus les angoisses remontaient en lui en même temps que la raison : s’il y avait des gens ici la nuit, ce ne pouvait être que des gens mal intentionnés. Peut-être existait-il après tout des groupes de cauques extrémistes, qui cherchaient en effet à mettre à bas Oniria. Peut-être son empathie d’enfant rendait-elle Josef complètement inconscient des dangers qui le guettaient.
Le spectacle des cippes allumés, qui le réjouissait tant d’ordinaire, lui parut, cette nuit-là, cynique et désœuvré. Tark X accéléra en pensant à ce qui pourrait arriver à Alistair si de telles gens mettaient la main sur lui. Les flammes dansèrent bientôt à travers ses larmes – quand soudain, il trébucha et s’étala de tout son long sur la surface molle et puante d’un cadavre.

Son premier réflexe fut de s’en écarter en hurlant et d’appeler Alistair à son secours – puis il se jeta finalement sur la carcasse, en palpa les bords, craignant de reconnaitre la musculature de son amant. Mais l’Endormi avait les cheveux longs, le ventre mou – l’Endormi était à température de la terre, l’Endormi dormait depuis longtemps. L’Endormi n’était pas Alistair – mais alors, que faisait l’Endormi hors de la cippe ?
Josef se releva, épousseta sa toge comme s’il pouvait en ôter le souvenir effroyable que cette nuit était en train de bâtir en lui, reprit sa route d’un pas précipité. Quelques dizaines de mètres plus loin, il tomba sur un autre corps exhumé, un corps d’enfant, à moitié liquide, face contre terre.
Ce ne fut qu’au bout de ce qui lui parut des heures d’errance qu’il distingua enfin un bruit de mouvements. S’en approchant, il perçut la silhouette d’Alistair qui, cauchemardesque soudain, penché à côté d’un cippe flamboyant, tirait nerveusement un autre cadavre de la terre.

L’Exégète cria le nom de la montagne plusieurs fois, n’ayant cure cette fois de le réveiller, voulant même le réveiller, ignorant toutes les vieilles légendes sur les risques qu’on prenait à tirer un somnambule du sommeil. Mais il arriva trop tard : au moment où il allait poser sa main sur l’épaule d’Alistair, celui-ci, d’un seul geste, saisit d’une main le visage de l’Endormi et, de l’autre, lui descella les paupières dans un bruit de déchirure molle.

Josef demeura interdit, debout derrière son amant. Il fallut que ce dernier se relève et se dirige, toujours aussi déterminé, vers un autre cippe, pour que l’Exégète se jette finalement sur lui.
En sortant de son sommeil, Alistair poussa un cri, reconnut la silhouette de Josef dans la nuit, la serra dans ses bras, caressa son visage, se courba presque en deux pour enfouir sa tête dans ses cheveux et murmura, des sanglots dans la voix :
– Par Nyx, Josef… Oh, par tous les Oneiroi…Je viens de faire un cauque effroyable…

Mais il sentit que Josef était tendu, trempé de sueur, qu’il respirait mal. Il sentit qu’il puait la mort. Et, regardant finalement autour de lui le lieu où il émergeait, il vit le cadavre qui gisait sur le sol, les yeux décapités et vitreux, définitivement ouverts. Il s’approcha d’un pas grave, ouvrit la bouche pour parler – mais ses yeux tombèrent sur ses mains couvertes de terre et de sang. Voulant chercher des réponses dans les yeux de son amant, il constata qu’il avait maculé le visage de ce dernier de ces mêmes preuves d’Hérésie. Car c’était bien de cela dont il était question. Il avait privé un Endormi de la Nuit éternelle.
– Josef… Je…Je…Qu’est-ce que…
Alistair se jeta sur le cadavre, essaya d’attraper les minuscules fils d’or entre ses gros doigts glissants, tenta en balbutiant de lui refermer les yeux, les couvrit maladroitement d’hémoglobine et de boue. Mais les fils ne tenaient plus et, dans la brutalité de son cauque, Alistair avait arraché les paupières, qui pendaient mollement sur le front.
Défait, il laissa retomber ses bras le long de son corps, et éclata en larmes. Josef trouva la force de se mettre à genoux pour le serrer contre lui, mais son corps n’obéissait plus que comme une machine policée. Ils restèrent ainsi un long moment, tétanisés, étroitement blottis l’un contre l’autre – avec ce cauchemar qui faisait un monde entre eux deux.

 

Un hurlement sortit Josef de sa torpeur : on appelait son nom. C’était la voix de Sama. Tark X avait sous-estimé ses talents. On n’avait pas le temps de rester là.
Josef attrapa Alistair sous les aisselles, mais ne put le faire bouger d’un pouce. En état de choc, la montagne paraissait tassée sur elle-même, fragile et minuscule – et la voix de Sama se rapprochait.
– Alistair, s’il te plait, réagis… Il ne faut pas qu’elle nous trouve là, allez…
Josef faisait maintenant face à son amant, le poussait des deux mains, de toutes ses forces, se jetait littéralement sur lui, épaule en avant. Il n’obtint pas plus de réaction qu’une minute auparavant.
– Il faut qu’on se cache, au moins…Viens, je t’en prie…
Mais Alistair ne parvenait pas à détacher son regard des paupières arrachées. Ses lèvres bougeaient – Josef y lut la prière aux Néphilim, bien que la montagne n’émît aucun son.
Redoutant ce qu’il s’apprêtait à faire, Josef prit une grande inspiration, serra son poing, et frappa son amant en plein visage, à plusieurs reprises. Il ne réussit qu’à se faire mal – l’arcade d’Alistair avait éclaté et leur sang désormais se mélangeait à celui des éternels insomniaques.

La voix de Sama se tut quelques instants – à moins que Josef ne parvînt simplement plus à l’entendre sous ses couches d’adrénaline. Quelques bruits craquèrent alentour et bientôt, elle courait vers eux. Il était trop tard pour fuir.

 

La garde arriva essoufflée à leurs côtés et ouvrit des yeux béants sur l’ampleur du désastre. Tark X et elle se fixèrent un instant. Pendant une minute, Josef songea très sérieusement à tuer Sama et à l’enterrer dans la cippe même du cadavre qu’Alistair avait exhumé. Mais fort heureusement pour lui, les terreurs de Sama couvrirent les leurs :
– Par tous les Asak, qu’est-ce qu’ils vous ont fait ?
Josef lança des regards tout autour de lui comme s’il s’attendait à trouver là quelqu’un d’autre. La garde s’approcha de lui, le saisit par les épaules et l’aida à se relever. Les jambes de Josef ne le portaient plus qu’à peine. Une fois debout, il constata qu’Alistair avait fermé les yeux.
– Vous avez vu dans quelle direction ils sont partis, à quoi ils ressemblaient ?
Tark X dévisagea Sama, confus.
– Vous êtes sous le choc, Exégète. Tenez, couvrez-vous.
Elle se déshabilla et couvrit Josef de sa propre veste. Ce dernier regarda tomber ce morceau de tissu sur ses épaules, d’un air las, et jeta un nouveau regard vers Alistair, qui ne disait toujours rien. Pendant ce temps, Sama continuait son monologue :
– C’est de ma faute, Exégète… Je suis désolée. Vous m’aviez prévenue… Je n’ai pas fait attention. Je ne vous ai pas protégés… Ces cauques, bon sang ! Je les tuerai de mes mains. Ils viennent jusque dans le nord, maintenant ? Mais pour qui se prennent-ils ? Pardonnez-moi, Tark X. Je patrouillerai chaque nuit que Nyx fera, je…
Josef pleura de soulagement et Sama mit cela sur le compte du traumatisme.
– Comment peut-on commettre une telle barbarie…Réveiller les Endormis…Quel genre d’humain peut bien commettre une telle atrocité ?
Tark X ne dit rien, ne sachant pas s’il devait remercier Nyx ou Epialès. Il se pencha sur Alistair et lui tapota le visage.
– Il dort encore ? demanda la sentinelle. Il s’est battu en dormant ? C’est possible ?
– Je ne sais pas, daigna articuler Josef. Je suis arrivé en plein milieu de la bataille. Ils ont déterré plusieurs corps. Ils étaient trois sur Alistair quand je suis arrivé. Ils étaient masqués.
– Evidemment qu’ils étaient masqués ! cria Sama. Les lâches. Venez tâter de la garde Onironaute, pour voir ! hurla-t-elle à tous les vents.
Mais bien sûr personne ne répondit, et personne ne vint.

Josef voulut à nouveau essayer de relever Alistair, mais craignit de se trahir par des gestes trop tendres. En public, ils n’avaient jamais de contact physique, quel qu’il soit, pas même une poignée de mains, pour cette raison. Josef savait sa peau incapable de mentir.
Sama remarqua la gêne de Tark X, mais comme tout le reste, l’interpréta à sa manière :
– Laissez-moi faire, Exégète. Je vous dois bien ça, laissez-moi faire.
Elle fouilla à nouveau son sac et en tira une fiole.
– Comment avez-vous réussi à nous retrouver ? demanda Josef.
– Vous avez laissé de sacrées traces sur votre chemin. Quelques morceaux de vêtements. Des choses renversées, des témoins. Mais on pourra se raconter tout cela durant notre retour. Ça nous changera les idées.
Sama passa la fiole sous le nez d’Alistair et ce dernier sortit enfin de sa torpeur, en toussant brutalement. Au regard qu’il envoya à Josef en émergeant, ce dernier comprit que son amant avait plus ou moins feint d’être hors de lui-même après l’arrivée de la garde. L’odeur de l’ammonium l’écœurait au plus haut point – à moins que ce ne fut lui-même – et il vomit avant de se relever, chancelant, le corps couvert de sang brun, à moitié séché.
– Voilà, dit Sama en levant le bras pour lui tapoter l’épaule. Ça va aller, maintenant.
Alistair s’appuya sur ses deux mains, se releva péniblement en silence, n’osa pas regarder Josef.
– Ne restons pas là, ils pourraient revenir plus nombreux. J’enverrai quelqu’un s’occuper des corps dès l’aube. Il faut vous reposer. »

 

 

Le retour fut infiniment plus lent que l’aller. Sama compensa ses difficiles débuts en tant que garde privée par une surveillance accrue : elle ne cessa de tourner autour de Josef et Alistair, pointant son fusil et sa lampe dans toutes les directions, gardant son couteau à la ceinture, les précédant de plusieurs mètres pour balayer les lieux qu’ils traversaient, retournant sur ses pas pour vérifier que personne ne les suivait.
D’un pas synchrone et lent, Josef et Alistair avançaient, abattus, avec entre eux ce silence irrémédiable qu’il leur faudrait plusieurs jours pour briser. Dans le faisceau de la lampe, l’ombre d’Alistair n’avait jamais paru si insignifiante.
Ils arrivèrent à Oniria une heure à peine avant l’aube. Sama prit soin de raccompagner Alistair jusqu’à son lit et laissa Tark X avec Amal. Ce dernier, sidéré devant l’état de son Exégète, offrit de l’aider à faire sa toilette. Toujours hors de son corps, Josef se laissa couvrir d’une eau glacée qu’il sentait à peine. Alors que son garde faisait glisser une serviette sur ses épaules pour le réchauffer, Josef lâcha :
– C’est fini, Amal.
– Qu’est-ce qui est fini, Exégète ? demanda le garde, qui n’avait osé posé de questions.
– Tout. Tout est fini. » lâcha Josef d’un air las et absent, avant de se coucher seul dans son lit.

Tout n’était pas fini, bien évidemment. Mais cela revenait au même pour Josef – car ce qui s’achevait alors, c’était les promenades nocturnes d’Alistair qui, depuis, prit des somnifères et se sangla à son lit dès qu’il s’y couchait.

 

 

 

 

Maxim avait dormi. Il n’avait pas pu s’en empêcher, pas pu choisir ; le sommeil l’avait guidé jusque-là pour finalement tomber sur lui avec une extraordinaire violence. Ce n’était pas facile de s’intégrer chez les Incubes ; les Hérétiques et eux ne faisaient pas bon ménage. Et en tant qu’Hérétique, Maxim ne parvenait pas à abandonner le sommeil. Les cauques. Sans eux, tous les jours se ressemblaient ; plus rien ne venait donner du sens aux rondes quotidiennes d’Hël et de Nyx. Et comme il craignait d’être molesté si jamais on le surprenait en train de dormir, Maxim était venu s’isoler en haut de la piste de saut à ski. Personne ne venait jamais là : l’ascension était bien trop éprouvante, et l’opportunité d’un panorama magnifique ne motivait personne ici. Pour lui-même, il n’était plus déjà qu’une excuse.
Maxim avait l’impression de ne se retrouver en aucun de ceux qu’il avait croisés le long de sa route. Non pas que l’idée d’un rapprochement mondain le charmât ; il aurait été incapable de dire s’il avait un jour aimé les gens – mais probablement que si, car, avait-on vraiment le choix ? Toutefois, Maxim était aussi seul que le jour où il était arrivé.
Enfin, presque, si on ne comptait pas les miroirs.

A travers la brume du manque de sommeil qui persistait, il essaya de se rappeler ce qui l’avait conduit ici – il faisait cela souvent, dernièrement. Mais il ne parvenait à distinguer son, ses passés plus ou moins lointains – avant les Incubes, avant même les Hérétiques, avant quoi d’autre ? – de son passé immédiat et des raisons pour lesquelles il s’était véritablement retrouvé en haut de la piste. Causes et conséquences étaient à chaque fois plus floues. Toujours allongé, les yeux clos, il passa une main sur son visage. Ce fut alors qu’il sentit la couche sèche qui recouvrait son front. Il la gratta, ouvrit les yeux pour regarder, et distingua les morceaux de sang brun coincés sous ses ongles. Il se souvint du miroir. Le dernier miroir.

Récemment, les miroirs avaient poursuivi Maxim. Il avait fini par s’interroger sur les motivations de cet obscur hasard qui les ramenaient sans cesse sur son chemin et en avait conclu que ledit hasard cherchait très probablement à se foutre de sa gueule. D’abord parce qu’il y avait très peu de miroirs à Kahyal, où tout ce qui pouvait être brisé l’avait été. Ensuite parce qu’ils semblaient jaillir inopinément dans tous les lieux où Maxim se rendait, où qu’il se rendît. Le dernier, il l’avait d’ailleurs trouvé cette nuit-même, en arrivant en haut de la piste de saut, cette même piste où personne n’allait jamais mais où un miroir avait malgré tout trouvé le moyen de monter. Alors il s’était dit qu’il fallait qu’il vérifie si c’était vraiment des miroirs, et pas autre chose ; c’était comme ça qu’il avait passé sa tête au travers, et cela n’avait sans doute pas contribué à le garder éveillé.

Continuant de passer sa main sur son front, ses doigts heurtèrent de petits morceaux de verre toujours fichés dans la plaie ; il n’essaya même pas de les en retirer. Risquant un regard autour de lui, il s’aperçut que le miroir avait disparu, et avait emporté avec lui les existences délavées qui avaient parcouru Maxim.
Maxim fut triste, une minute ou deux. Il aurait cédé à la paranoïa s’il avait été suffisamment reposé pour cela ; mais, insomniaque désormais, il savait qu’avec le sommeil fuyait les souvenirs de ses actions. Ne plus dormir donnait l’impression d’être sans cesse poursuivi par une force souhaitant vous entraver, à grands coups de bâton dans les roues. C’était l’insomnie qui ajoutait des voitures sur la route au moment de traverser et manquait de vous tuer ; c’était l’insomnie qui défaisait derrière vous les boulons que vous veniez de visser ; c’était même elle qui déplaçait sciemment votre tasse le matin, juste avant que vous n’y versiez un liquide quelconque, et à cause d’elle qu’il allait finalement se répandre sur la table et que vous continuiez cette interminable journée en vous faisant engueuler par votre conjointe ; et c’était à cause de l’insomnie, toujours, que vous vous disiez qu’il fallait partir, quitter cette existence mécanique. Sinon vous auriez pris le risque, une nuit, après avoir gardé les yeux ouverts à côté de son corps, de vous jeter sur elle avec un oreiller et de l’étouffer jusqu’au point de non-retour.

Mais non, bien sûr, ce n’était pas quelqu’un d’autre, ce n’était même pas l’insomnie. C’était simplement plus rassurant de percevoir les nuits blanches comme des entités cherchant à vous pourrir la vie, plutôt que d’admettre que c’était lui, lui et les centaines d’autres lui-même, qui passaient à travers les miroirs pour venir le piéger.
Maxim avait commencé à subir des nuits entrecoupées vers l’âge de vingt ans. Puis lentement, des nuits plus courtes, des aurores qui se multipliaient, apportant avec elle des jours d’une existence lasse que Maxim passait à réparer les machines qui lui servaient d’uniques collègues. Il apprenait à parler tout seul, sans souci qu’on l’écoute, et commençait à penser à haute voix aux tenants et aboutissants de son existence. Au bout de trois ans, il ne dormait plus que trois heures par nuit. A ce moment, il ne lui était déjà plus possible de se regarder en face, alors les cauchemars commencèrent. Les cauchemars étaient pleins de miroirs. Maxim tenta l’auto-médication, en vain : même s’il dormait davantage, les cauchemars ne cessaient pas et de fait, il ne voulut plus dormir.

Il se mit donc en quête d’un lieu où ses cauchemars auraient du sens, tenta de se débarrasser de l’impression de sa mort imminente en partant pour Cauquasia. En vain, là encore. Ça n’avait été qu’un détour à l’issue duquel il comprit qu’il avait juste troqué l’idée de l’entreprise contre celle de dieu, sans obtenir plus de réponse, ni rien qui ne ressemblât à une sensation exploitable. Partout son reflet profitait de la lisse surface de la nuit pour revenir le hanter.
En dernier recours, ce fut Kahyal qui obtint gain de cause. Ce fut à Kahyal que cauques et réalité achevèrent de se mêler.
Un jour, à la recherche d’un abri, Maxim était tombé sur un très vieil écran de télévision, délaissé dans une vieille bâtisse. Il avait eu peur en s’y voyant, au point de ne pas oser faire un geste. Ce ne fut pas le cas de son reflet qui, après l’avoir observé en détails, s’en était allé.

Au fur et à mesure que psychés, rétroviseurs, vieux écrans d’ordinateurs, yeux grossissants, encastrés, sur pied, à suspendre, suspendus, pivotants, déformants, ronds, carrés ou ovales – au fur et à mesure qu’ils se multiplièrent dans la vie de Maxim, ce dernier devint certain d’une chose : ses reflets ne mouraient pas quand ils sortaient du cadre. Tous ces autres lui-même qu’il avait vus – et qui étaient de tout âge, parfois plus jeunes, parfois plus vieux – tous ces autres lui-même envahissaient la réalité et le cherchaient. D’ailleurs, plus le temps passait, plus les miroirs étaient nombreux : l’armée des Maxim disposait à présent de davantage de mains pour la manœuvre. Les miroirs avaient donné naissance à d’autres lui-même, qui circulaient librement entre le temps et l’espace, à la recherche d’une porte de verre vers cette réalité. Et quand ils l’auraient trouvé, ils viendraient le chercher, lui, Maxim, l’original, celui de chair et de sang. Ils le tueraient, sans nul doute.

 

Ce matin-là, pourtant, en haut de la piste de ski, sans savoir exactement ni comment ni pourquoi, Maxim était déterminé à ne plus attribuer cette folie à personne d’autre qu’à lui. L’idée qu’il eût pu lire le passé et l’avenir dans les miroirs le dégoûta. Les miroirs n’étaient que cela : des miroirs, dans lesquels il était condamné à ne voir encore et toujours que son regard creusé, mort. Et maintenant qu’il avait enfoncé sa tête au travers de l’un d’eux, il n’avait plus ni passé, ni futur, simplement le présent flottant autour de lui en un paysage désolé, pourtant construit pour abriter l’effusion de centaines de supporters extatiques.
Il finit par se lever, observa quelques secondes la piste raide, et laissa son corps mou dégringoler jusqu’en bas, en posant par réflexe une jambe ici et un bras là. Cette carcasse faisait tout pour éviter la chute ; elle n’avait pas envie de mourir. Mais que voulait-elle alors, si elle ne voulait pas la fin ?
Maxim chuta sur les derniers mètres de piste et les dévala en roulant sur lui-même. Il se traina ensuite jusqu’à l’échelle, descendit le tremplin, et se laissa de nouveau glisser jusqu’en bas. Quand il arriva au bout, il tomba nez à nez avec un sac en papier, un énorme morceau de verre, et un enfant de six ans : lui, des années plus tôt.

Un autre lui-même avait bel et bien trouvé le moyen de s’extirper d’un miroir, et le toisait à présent d’un regard agressif sous les traits d’un gamin à peine plus grand qu’une chaise. Maxim sut que la fin était arrivée, que le moment était venu de choisir s’il voulait vivre ou mourir.

 

 

Jules avait grandi orphelin dans Kahyal. Le matin apportait avec lui son lot habituel de nausées et de famine. La nuit, il avait essayé d’entrer dans un baraquement pour y voler un peu de nourriture, mais il était difficile de cambrioler des insomniaques : ils étaient toujours là pour tout guetter, même si on les semait facilement durant les courses-poursuites. Alors Jules avait tenté sa chance avec une tente d’Hérétiques – ceux-là avaient encore du mal à ne plus dormir du tout. Mais il n’avait rien trouvé que les corps éviscérés d’une famille qui dormait – un père, une mère, deux enfants. Il arrivait trop pour qu’il restât quoi que ce fût à voler.
Jules avait passé son enfance dans un hall aux sacrifiés et regrettait de ne pas y être resté. Personne n’y était jamais venu pour le tuer. Les gens qui entraient dans les halls pour y trouver des enfants avaient souvent d’autres idées en tête. Au moins, il y avait toujours là-bas une ou deux personnes amadouées par son petit visage, suffisamment pour partager quelque chose à manger ou à boire, ou pour lui demander de cacher ses yeux alors qu’ils faisaient ce pour quoi ils étaient là. Ce qui signifiait quasiment la même chose, Jules l’avait remarqué : après avoir tué quelqu’un, il était rare que les gens ramassent leur merdier derrière eux. Ils laissaient les cadavres ainsi, ils restaient là pendant deux jours afin de satisfaire ceux qui venaient pour ça -des morts – puis les autres sacrifiés les débarrassaient avant que l’odeur ne ramène des bestioles. Mais ceux qui venaient pour autre chose que pour tuer, ceux qui venaient pour un enfant bien vivant, comme Jules, culpabilisaient plus souvent que les autres : il n’était pas rare alors qu’ils lui offrissent quelque chose à manger, avant ou après leurs affaires. Souvent après. Jules préférait. La nourriture le réconfortait et le réchauffait.
Maintenant, il fallait la chercher soi-même. Et d’habitude, Jules trouvait assez facilement ce qu’il lui fallait. Au détour d’une rue dans laquelle ses pieds le menaient par hasard ; dans un vieux bar, sous le comptoir ; le plus souvent sur la piste de course, au beau milieu de la pelouse : il y avait souvent là un sac en papier rose et rayé, contenant assez de denrées pour tenir une journée complète. C’était si fréquent que, pendant un moment, Jules avait décidé de vivre dans la piste, espérant pouvoir apercevoir l’ange gardien ou l’imbécile qui venait ici oublier de la nourriture. Il ne l’avait jamais vu. Alors ce matin-là, fatigué de chercher par lui-même ce qu’il pourrait bien avaler, il décida malgré tout d’y retourner.

La taille de Jules constituait à Kahyal un avantage non négligeable. Elle lui permettait de se faufiler discrètement entre les gradins des différents bâtiments, à travers les sorties de secours des immeubles, et assurait ainsi sa survie. Car en quittant le Hall aux sacrifiés, il avait aussi perdu ça : il ne savait pas d’où viendrait la mort. Elle ne monterait pas les escaliers, elle ne passerait pas par la porte. Mais Jules s’était dit malgré tout que la vie était bien faite, lorsque deux semaines plus tôt, il avait trainé dans un étage abandonné et mis la main sur un petit pistolet – toujours très gros pour ses mains qui grandissaient malgré lui, mais qu’importe. Il avait vu bien assez de gens s’en servir pour savoir ce que ça faisait et comment ça le faisait. Depuis, il avait un peu moins peur de grandir et d’être plus facilement repérable, moins facilement désiré.

Jules chemina ainsi, avec son gros revolver qui, coincé dans sa ceinture, faisait descendre son pantalon. Il chemina jusqu’au stade, jusqu’à la piste de course. A sa grande surprise, il trouva une femme assise par terre au milieu de l’herbe sèche. Elle ne semblait pas incommodée par le sommeil brûlant qui rougissait sa peau. A peine vit-elle Jules qu’elle lui fit signe de s’approcher. Le petit garçon tint fermement sa ceinture et lorsqu’il arriva près d’elle, elle lui parla d’une voix lente et monotone, comme si elle dormait. Comme il n’avait quasiment pas appris à parler et que son vocabulaire était essentiellement fait de menaces et de plaintes, il crut qu’il ne comprendrait rien de ce qu’elle essaierait de lui dire. Mais il se trompa.
Et voilà comment le petit Jules en était venu à marcher jusqu’à la piste de saut à ski. Il avait d’abord trouvé la zone d’atterrissage déserte, puis très vite, il l’avait vu : le petit sac de papier rose à rayures, juste au pied de la piste. Son estomac le menaçant de violentes crampes, il s’était approché. Ce fut alors qu’il entendit un bruit, comme si quelqu’un frappait quelque chose, du fer de manière irrégulière. Il avait levé les yeux, et vu venir vers lui un homme, qui descendit jusqu’au bas de la piste, à quelques mètres de lui. Celui-ci saisit quelque chose qui trainait au sol et s’avança vers Jules. Jules n’eut pas à réfléchir à ce qu’il faisait. Il avait vu tant de gens tuer sans motif que le simple fait de vouloir récupérer son sac de nourriture constituait une raison tout à fait valable. Alors, il sortit son pistolet, referma ses deux mains minuscules autour de la crosse, et tira.

 

 

Les deux compagnons patientaient dans la carcasse de voiture depuis maintenant une bonne heure. La piste de saut était toujours vide, même si cela faisait une fois ou deux que Kaël avait l’impression de voir quelqu’un remuer là-haut, sur la plateforme. Selon Odin, il restait vingt-sept minutes avant que son plan n’arrive à exécution. Il lui en restait tout autant pour finir de dispenser à Kaël son troisième cours. Le thème du jour était le modus operandi.
Odin avait commencé par lister toutes les façons dont les meurtriers, et parmi eux particulièrement les meurtriers en série, avaient vainement tenté d’établir leur originalité. Il en était résulté que des milliers d’obsédés avaient dépecé un nombre incalculable de parties génitales – une tonalité sexuelle ajoutait toujours au goût du scandale ; que d’autres se distinguaient par une pratique plus rustique de simple démembrement ; il y avait aussi les éternels cannibales qui n’avaient toujours pas compris que l’anthropophagie avait des effets terriblement néfastes sur leur santé – Odin se tenait bien évidemment, depuis sa malheureuse adolescence, le plus loin possible de cette catégorie au point même de ne consommer aucun produit d’origine animale.
Pour Odin, le plus important n’était de toute façon pas le résultat, mais bel et bien le cheminement pour arriver au résultat.
« Selon le type de meurtrier que tu es, ton mode opératoire va être tout à fait différent, expliquait-il en allongeant ses jambes sur ce qu’il restait du tableau de bord. Si tu es psychotique, tu répondras davantage à une pulsion, donc il est fort probable que tu te débarrasses très vite de ta victime. Ce qui ne t’empêche pas d’avoir un plan d’attaque ni de t’amuser ensuite avec le cadavre. Simplement, cela risque d’être un peu moins subtil, un peu plus brouillon. En revanche, si comme moi tu es capable de garder la tête froide, tu pourras avoir une façon de faire plus élaborée. A mes commencements, j’ai utilisé mon métier de chirurgien, je faisais mes armes sur des vieux qui n’avaient plus beaucoup de temps devant eux. Puis je me suis dit que ce serait plus sympa d’introduire un peu d’aléatoire là-dedans, car très vite tout cela m’est apparu comme très routinier. Je n’avais pas de challenge, pas de raison de me dépasser. Alors j’ai commencé à faire jouer les patients entre eux, à m’appuyer sur leurs choix, leurs désirs. C’est étonnant ce qui peut foisonner d’idées chez quelqu’un qui tente de sauver sa peau. Parfois, je regrette les hôpitaux… Ils offraient beaucoup de possibilités…Entre les machines et les produits chimiques, il y avait de quoi faire… Mais bon… C’est toujours le même genre de personnes que l’on voit là-bas, maintenant que beaucoup ne peuvent plus se le permettre. Cette inégalité sociale est d’une brutalité insoutenable… Et les riches ne sont pas des gens très intéressants. Ils ont tout eu, dans leur vie. Tu leur enlèves leur montre en diamants et ils perdent tout sens commun. Il faut vraiment les pousser pour qu’ils comprennent ce qu’est la mort. D’autres sont plus perspicaces.

Odin observa au loin l’intersection de la rue suivante. Son regard appuyé chercha dans les bâtiments alentour. Toujours rien. Mais c’était absolument normal : il restait quinze minutes avant l’heure fatidique. L’estropié allongea ses jambes à travers la lunette du pare-brise et jeta un œil sur Kaël. Le disciple paraissait tout à fait à l’écoute, et lançait des œillades régulières à Odin pour qu’il continue son histoire. Ce dernier, qui aimait s’écouter parler, ne se fit pas prier.

– J’aime de temps à autre me voir comme quelqu’un d’altruiste. Je suis peut-être bien justicier, après tout… Ça a dû venir avec les années, sans m’en rendre compte… J’ai eu l’impression, de plus en plus concrète, de voir les gens se débattre en vain… Je veux dire, ils sont là à essayer de remplir leur vie le plus possible, mais tous ce qu’ils cherchent, c’est simplement une meilleure façon de mourir, de mourir « mieux ». On croit qu’on donne du sens à sa vie, mais c’est à sa mort qu’en donne. Aussi différents qu’ils soient, c’est ce qu’ils cherchent tous. Qu’ils cherchent à mourir sans regrets, qu’ils souhaitent se construire une réputation…Tous. Alors oui d’une certaine manière, je les fais sortir de là en beauté. Et pour ceux qui survivent, alors la vie a une saveur différente. Certains ont compris, tu sais, ils ont vu ma démarche comme un signe, mais ils ont compris, et ils sont devenus tueurs à temps plein un peu plus tard. Il y en a même qui me laissent des petits signes ici ou là, qui se doutent bien qu’il m’arrive encore de les surveiller de loin. Ils ne savent pas qui je suis – je ne suis pas fou ; ils m’appellent « hasard », « intuition », parfois « Nyx », parfois « Epialès », « Asak ». Une fois, j’en ai même surpris un, ici, à Kahyal, qui m’adressait une prière. Les gens sont dingues, je t’assure.
Kaël lâcha un bâillement et s’enfonça dans le siège passager.
– Ah, ça y est ? Tu t’ennuies ?
– Non, non, du tout, répondit le jeune homme. Combien de temps reste-t-il ?
Kaël savait désormais toujours ce qu’il fallait dire pour calmer les vexations d’Odin.
– Deux minutes. Ils vont bientôt arriver. Tu vas voir, c’est particulièrement poétique, ce que j’ai prévu aujourd’hui. Un peu cliché, peut-être, je le concède, mais tout de même, assez poétique. Et n’oublie pas qu’après, c’est ton tour. J’espère que ma surprise te plaira. Au moins, j’ai respecté tes critères.

Odin était devenu assassin par procuration. Il ne se salissait plus les mains dans la menue bataille. Il trouvait bien plus drôle d’épier ses victimes, pendant des mois, d’apprendre le moindre de leurs gestes, d’observer jusqu’à leur habitude la moins régulière. Il les choisissait le plus possible au hasard, pour se corser la tâche. Puis, en influençant ici ou là leurs choix, recourant parfois à des formes d’hypnose et d’induction, il les poussait à se rencontrer et à s’entretuer – ou du moins, à essayer. Souvent, aucun ne s’en sortait. Parfois, l’un des deux survivait et on pouvait dire qu’il ressuscitait résolument changé – peu importait en quoi : « ça, ça leur appartenait » disait Odin, même s’il se laissait aller, de temps en temps, à quelques pronostics, souvent justes.
Cela faisait sept ans désormais qu’Odin avait quitté Edistyä et exerçait son talent à Kahyal. Selon lui, il était plus difficile de mener à bien son plan chez les Incubes, car ils ne travaillaient pas, et se soustrayaient donc à cette routine rassurante qui rendait la vie des Edistyens si facile à chambouler. Mais d’un autre côté, les Incubes offraient l’avantage de l’insomnie ; elle transformait la plupart d’entre eux en mécaniques déjantées qui ne répondaient plus à rien qu’aux stimulations furtives et aux besoins vitaux. Or, il n’était pas de cible plus facile que celle qui avait des besoins. Au final, disons qu’il s’agissait de deux sujets différents.
Nul doute que Kaël aurait eu beaucoup à apprendre de la subtilité avec laquelle Odin piégeait ceux qu’il avait décidé de piéger. Il aurait su tirer avantage de cette immaculée et discrète méthode.

– Une fois, reprit Odin, j’ai piégé trois personnes. A devait rejoindre B pour faire ce qu’il avait à faire, mais il ne savait pas que C avait lui aussi sa mission personnelle. C, c’était le chauffeur de taxi qu’A a pris pour retrouver B. Autant dire qu’il n’est jamais arrivé. Pourtant, il savait, tout au fond de lui, que C serait là. Je lui avais laissé assez d’indices. Mais il a choisi de ne pas les écouter. Tant pis pour lui ! J’espère que C fait des merveilles depuis. Les taxis sont tous autonomes maintenant. C’est regrettable. Ça lui offrait de bonnes occasions. Mais je suis la preuve vivante qu’on n’est pas obligé d’avoir un travail pour faire ce que l’on aime !
Kaël croisa les bras et ce fut à ce moment qu’Odin, se frottant les mains, commença son décompte d’une voix mécanique.
– Dix, neuf, huit, sept…
A chaque chiffre, son visage semblait plus halluciné. Il observait le paysage en détails, comme s’il se demandait de quel côté allaient arriver ses victimes. Il le savait bien, pourtant, puisque c’était lui qui les avait conduites là. Il prit la paire de jumelles avec laquelle il était venu au rendez-vous.
– Trois, deux, un…

 

 

Le terrain était complètement désert au pied de la piste de saut à ski, rongée le soleil et les plantes saxifrages, quand quelqu’un se leva et dévala le tremplin à la seconde où Odin eut fini son décompte. La personne se laissa tomber à quelques mètres de la colonne, descendit l’échelle, tomba à nouveau, resta allongée sur le sol quelques secondes et finit par se relever pour ramasser quelque chose. En se redressant, l’homme tomba nez à nez avec l’enfant qui venait d’arriver par les gradins, et qui désormais tenait une arme dans ses mains.
La détonation surprit Kaël plus qu’Odin, bien entendu. Elle fut suivie d’une deuxième qui n’atteignit pas plus sa cible.
– La clef, commenta Odin qui observait la scène à travers ses jumelles, c’est de toujours jouer sur des sentiments et envies profondes. Bon sang que les humains sont prévisibles… Tu veux savoir pourquoi ils se battent, tous les deux ? C’est très bête, vraiment. Le gosse, Jules, a faim ; et l’autre, l’adulte, Maxim, a complètement perdu la boule. A l’heure actuelle, il est persuadé d’être seul sur le terrain, et que Jules est un double plus jeune qui est sorti d’un miroir pour lui régler son compte. A dire vrai, il est seulement spectrophobe et a eu une vie de merde, c’est tout. Il avait déjà fait l’essentiel du travail lui-même avant que j’intervienne. Tu veux jeter un œil ? proposa Odin en tendant la paire de jumelles à Kaël.
Au loin, Maxim se rapprochait de Jules, tenta de lui ouvrir le ventre d’un mouvement brusque ; mais le gamin, plus vif, plus leste, esquiva sans problème, recula de quelques pas, et tira à nouveau. Cette fois-ci, il atteignit l’autre en plein dans la jambe, mais cela n’eut pour effet que de redoubler leur colère à tous les deux.
Odin interrompit alors la séance d’observation.
– C’est ton tour, dit-il, en poussant légèrement les jumelles sur la droite. Regarde.

Le regard de Kaël tomba sur une trouée dans le grillage. Une troisième personne venait d’entrer sur la piste d’atterrissage. Une femme. C’était Layla.
– A sa démarche, je dirais qu’elle a plutôt bien dormi, cette nuit, tu ne trouves pas ? ironisa Odin en cherchant le regard de Kaël. Lorsqu’il le trouva finalement, il décela encore un peu d’indécision et de peur panique chez le disciple.
– Je suis prêt à sacrifier mon scénario, aujourd’hui, pour toi, mon petit hippie crasseux. Tu n’imagines même pas ce que ça représente. Comme je te respecte, je te laisse le choix. Voilà comment les choses sont censées se passer : Layla va vouloir venir en aide à Jules, mais Maxim va lui trancher la gorge parce qu’à l’heure actuelle, il est conditionné pour ne voir qu’un autre double de lui-même. Ensuite, dans deux minutes et quarante-trois secondes – si mes calculs sont bons – Jules va enfin réussir à nicher sa dernière balle dans le crâne de Maxim. Il va ressortir vainqueur. Cela lui donnera assez de force pour ne plus jamais avoir faim, et ne plus jamais laisser qui que ce soit abuser de lui.
Kaël avait le regard fixé sur la scène : les trois protagonistes paraissaient suspendus, les corps électriques comme si quelque chose en eux avait la sensation qu’ils ne devaient pas agir ainsi.
– Rassure-toi, jeune homme : tout ce qu’ils feront, au fond, ils ont envie de le faire. Je ne suis pas un violeur, ni de corps ni d’esprit, tu le sais bien. Ce dernier choix que je te laisse t’appartient d’ailleurs à toi, et tu ne feras pas non plus dont tu n’as pas envie : tu peux laisser Layla mourir de la main de quelqu’un d’autre que toi, ou tu peux intervenir. Tu n’as peut-être qu’un éplucheur sur toi, mais je crois en ta détermination. Il est temps de se débarrasser de cette pulsion, non ?
Le jeune homme sourit à travers son masque :
– J’ai juste une question, avant.
– Dépêche-toi, tu vas manquer le coche.
– Comment peut-on prétendre ne pas avoir d’émotions, ne pas éprouver d’empathie, comme toi, et aimer néanmoins planifier et jouir de la souffrance de quelqu’un d’autre ?
Odin fut surpris et demeura quelques secondes les yeux grands ouverts.
– C’est…C’est une bonne question, bégaya-t-il. Je vais y réfléchir. Je vais…Pendant que tu choisis.
– Oui, prends ton temps, dit Kaël en sortant de l’épave. Moi je vais faire ce que j’ai à faire.
Odin fut soudainement si surexcité qu’il cogna des pieds sur le tableau de bord.
– Offre-moi un beau spectacle ! Je te regarde ! »

 

Kaël serrait son bec d’oiseau dans sa poche en s’approchant de la scène. Layla semblait hésiter, mais tentait néanmoins d’amorcer un détour pour surprendre Maxim par derrière. Jules, lui, peinait à recharger son arme, avec sa force d’enfant, et ne quittait pas des yeux le petit sac aux rayures roses. Kaël se tenait à une distance raisonnable de la voiture. Alors il se retourna et fit face à Odin, qui, il le savait, l’observait toujours à travers ses jumelles.
Il sortit le couteau de sa poche, le tint en l’air pour bien le montrer à son spectateur.
Puis il le jeta par terre. A cet instant, l’homme en costume était déçu. Cela laissait dix secondes à Kaël pour mettre son plan à exécution.

Sans perdre de temps, il sortit le détonateur de sa poche. D’une main, il fit un signe d’au revoir en direction de la voiture ; de l’autre, il caressa le bouton rouge. Enfin, il appuya.

 

La déflagration souleva légèrement la carcasse dans les airs. Une gigantesque boule de feu s’extirpa par les fenêtres et le pare-brise. Portières et capots furent arrachés, le coffre s’ouvrit et sa porte tomba sur le sol. Un objet enflammé vola dans les airs quelques instants et retomba à deux ou trois mètres de Kaël. Enfin, un long nuage de fumée noire s’éleva sans discontinuer des flammes qui dévoraient les mousses, le plastique, et, d’une certaine manière, le visage de Kaël.
Maxim, Jules et Layla furent surpris par la détonation. Layla rebroussa chemin ; Maxim se traina vers Jules qui, de stupeur, avait lâché son arme. L’homme poussa le gosse, se saisit du revolver. Mais, le temps qu’il se relève, Jules s’était enfui avec son sac en papier rose. Alors Maxim, qui ne parut pas voir Kaël, finit par s’en aller. Il ne restait plus que le jeune homme sur la zone d’atterrissage ; Kaël qui, hypnotisé, regardait le feu noircir l’épave, brûler les pneus, et qui souriait sous son masque.
Kaël tuait le père, commençait à se débarrasser de la pulsion.
Mission réussie. Niveau supérieur.

Il se rapprocha lentement de l’objet projeté par l’explosion : il s’agissait de la lame de course d’Odin. Une flammèche continuait de dévorer l’articulation de la prothèse.
Kaël ôta son masque, pour sourire pleinement en la regardant noircir, puis fondre.
C’était une belle image.

Et tout devint noir.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s