Les Fourches caudines – Episode 40

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Il fit le tour de l’appartement. Comme il l’avait pressenti, Tomàs ne trouva pas davantage trace de Daniel : son sac demeurait entièrement fait, les serviettes étaient restées propres et pliées ; il n’avait pas même utilisé de vaisselle pour se nourrir. En sortant, le peintre avait laissé la clef : le rectangle gris scintillait toujours sur le meuble de l’entrée.
Tomàs se sentait lourd. Comme un lendemain de gueule de bois, son corps lui paraissait déborder d’une vacuité insurmontable, et il se traina vers le frigo, attrapa un paquet de légumes semi-lyophilisés (une denrée de luxe), et entreprit d’attendre Daniel. Après tout, il était peut-être seulement allé faire un tour dans le quartier. Et puis, la simple idée qu’ils devraient retourner à l’Halapak dans l’après-midi attristait Tomàs, qui s’habituait déjà à la douceur des draps et à la température engourdissante de l’appartement.

Mais l’heure du déjeuner passa, et le peintre n’était toujours pas revenu. Tomàs, qui commençait à sentir remonter en lui le souvenir de ses découvertes de la veille, s’extirpa de sous sa couverture et, trop immature encore pour faire face à ses ruminations, résolut d’aller le chercher. La porte se scellerait derrière lui, certes : on lui redonnerait bien une clef temporaire au Cénacle qui servait d’hôpital– à moins que ce fût l’inverse, peu importait désormais puisqu’ils terrifiaient Tomàs de la même manière.
Arrivé sur le trottoir, il ne vit personne ; d’un regard alentour il comprit que Daniel n’était pas dans le coin. Alors, le souvenir lui revint du geste que la veille, le Marcheur Sentinelle avait eu, en tendant à Daniel – et seulement à lui – les deux oreillettes que le peintre avait enfoncé dans ses canaux auditifs sans se poser de question. Presque instinctivement, Tomàs se mit en route pour l’Halapak, dont la tour en forme de champignon se dessina bientôt à l’horizon.

 

Une petite foule agitée avait congloméré au bas des escaliers. Tomàs dut jouer des épaules pour se frayer un chemin, se demanda même s’il parviendrait à pénétrer dans la Chambre. Des gens vêtus de la blouse caractéristique de l’Halapak entraient et sortaient nerveusement du bâtiment principal, allant tantôt rejoindre la foule, tantôt le trottoir voisin, duquel ils jetaient des regards affolés jusqu’au bout de la route. Tomàs en bouscula un ou deux ; un ou deux le bousculèrent, et il finit par atteindre la porte : le Marcheur Sentinelle venait vers lui dans une semblable précipitation.
Il le salua avec de grands gestes au bout des bras, glissa une main dans sa poche, en ressortit une oreillette traductrice et la lui tendit en tremblotant. Tomàs, surpris, allait l’enfiler – lorsqu’il entendit la voix de Daniel, qui l’appelait depuis le bas de l’escalier.
L’ancien peintre lança à peine un regard au Marcheur lorsque ce dernier se jeta à son bras pour l’accompagner. Rappelons que le grand sage avait le physique d’un gamin de quinze ans qu’il aurait fallu protéger de l’attroupement. Il lui expliquait des choses dans sa langue, sans souci que Tomàs ne puisse saisir de la conversation rien d’autre que ses haussements de sourcils dubitatifs et ses rires fébriles. Tout en continuant de bavasser, il chercha à fendre la foule de l’arc-de-cercle formé par son bras d’enfant. Tomàs entendit à nouveau Daniel hurler son nom et, cherchant partout autour de lui, commença à s’inquiéter. Au fur et à mesure qu’il avançait, il avait l’impression que la voix de Daniel n’émergeait pas de la foule, mais de l’épicentre même du phénomène : c’était autour de Daniel que tous s’étaient agglutinés.

Quelques-uns aperçurent la frêle silhouette du Marcheur, certaines paires d’yeux s’étaient arrêtées sur le pendentif de Corne qu’arborait son cou. Au bout de quelques secondes à peine, la foule s’ouvrit en deux devant eux, et Tomàs découvrit Daniel : couché sur le dos, il se tordait de douleur sur les marches, en hurlant désarticulé.
Tomàs se jeta sur lui et entoura son visage de ses mains.
« Daniel, Daniel ! C’est moi, Tomàs, tu m’entends ?
Daniel balbutiait des propos incompréhensibles mais ne sembla pas regagner conscience. Un milicien, qui s’approchait pour disperser la foule, matraque électrique à la main, aperçut l’état d’agitation du peintre, le menaça. L’Artiste ne réagit pas davantage. Tomàs avait beau se mettre juste devant lui, c’était comme s’il ne voyait personne.
Tomàs tendit d’abord la main vers le milicien pour lui signaler que tout allait bien, espérant qu’il n’y verrait pas une agression. Puis il entreprit de relever Daniel, fit signe à la foule de s’écarter, et saisit son ami par les épaules pour l’asseoir. Le dos de Daniel était couvert de bleus. Alors, le peintre sembla enfin voir son ami et, cessant de hurler, il jeta son bras en travers de son cou.
– Tomàs, articula-t-il péniblement. On rentre…Il faut qu’on rentre.
L’ancien onironaute crut à un énième sursaut du délire et entreprit de mettre Daniel debout. Mais le peintre, insistant, le saisit cette fois-ci par le col, plantant ses yeux bleus dans les siens :
– Oniria. Il faut qu’on rentre à Oniria. Il faut qu’on rentre… ou quelque chose de terrible va arriver.

Tomàs marqua un temps d’arrêt et laissa retomber Daniel : son ami, bien sérieux, ne le lâchait pas du regard. Le Marcheur Sentinelle, resté à côté d’eux, haussait les épaules en signe d’incompréhension. Comme Daniel paraissait se calmer et que la foule se dispersait lentement, Tomàs daigna cette fois-ci enfiler l’oreillette.
– …Jamais vu ça, disait la voix de synthèse. Je ne sais pas ce qu’il lui arrive. Voilà deux heures qu’il hurle ici. Il n’a laissé personne le toucher, a même frappé un milicien. Il a pris quelques coups, rien de grave.
Tomàs avait en effet constaté que le front de Daniel saignait, mais ce n’était pas comme s’ils n’avaient jamais traversé ce genre d’aléas. Le peintre, silencieux désormais, restait appuyé contre son ami, respirant difficilement. La voix dans l’oreillette continuait :
– Je peux vous offrir des soins et vous mettre dans un avion pour Kalakas. C’est l’état le plus proche d’Edistyä avec lequel nous sommes en partenariat. Il faudra faire le reste du chemin seuls, s’il tient tellement à rentrer. Je vous le déconseille cependant.
La voix synthétique qui résonnait aux oreilles de Tomàs rendait mal la visible empathie qui agitait le Marcheur Sentinelle. C’est pourquoi elle parut d’autant plus incongrue quand elle conclut froidement :
– Ce mal nous dépasse et je ne peux laisser un concubin souffrir de la sorte. Ni moi ni notre Algorithme ne sait ce qui lui prend. Si la solution n’est toujours pas médicale, alors c’est qu’elle est encore religieuse.

Daniel s’était tout à fait tu à présent, laissant son regard torve couler sur la foule. Les badauds s’éloignaient alors que Tomàs chargeait son ami sur ses épaules. Le visage du peintre tomba contre le sien :
– Daniel, qu’est-ce qu’on fait ?
Ce dernier répéta, sur le même ton que plus tôt :
– Oniria. Il faut qu’on rentre à Oniria. Il faut qu’on rentre, ou quelque chose de terrible va arriver. »
Il ferma les yeux et dut s’évanouir quelques minutes, car il pesa plus lourd soudainement sur le dos de Tomàs.

 

Le Marcheur sentinelle s’occupa de tout. Lorsque, sur le siège de la voiture qui les ramenait à l’appartement, il nettoya le front de Daniel et l’ausculta, Tomàs reconnut dans ses gestes son passé d’Endormeur. Il se sentit nostalgique des paupières qu’il n’avait pas encore cousues, et ne coudrait jamais.
– Ce sont des taches de naissance ? demanda la voix électronique dans l’oreille de Tomàs, qui sursauta.
Le Marcheur observait le dos de Daniel.
– Non. Non, ce sont des bleus. Il s’est blessé sur les marches.
Le scientifique eut l’air dubitatif.
– Je ne crois pas, non. Le bleu est très vif. Il marque d’une manière très particulière.
Il voulut alors pencher le peintre vers l’avant pour montrer à Tomàs les taches désormais nettoyées, mais Daniel se tordit de douleur et se remit à hurler, envoyant partout des regards révulsés, avant de retomber de manière tout aussi subite dans sa catatonie.
Le Marcheur rhabilla le peintre.
« Il faudra l’emmener à l’hôpital en rentrant, si son état ne s’aggrave pas d’ici-là. Il a peut-être quelque chose de cassé.
– Il hurlerait bien plus fort, si c’était le cas, opposa Tomàs.
– Vous seriez surpris de la douleur que certains humains peuvent taire. »

Tomàs se laissa tomber au fond de son siège et expira bruyamment. Par quoi commencer ? Lui dire que, à supposer qu’ils réussissent à franchir la frontière d’Edistyä ou à retraverser la mer pour rejoindre Oniria, ils n’y trouveraient de toute façon aucun hôpital digne de ce nom ? Tous ceux qu’ils connaissaient étaient plus prompts à leur refiler des maladies qu’à en soigner. Si Daniel avait le dos cassé, alors il devrait vivre allongé : les cages thoraciques de titane n’avaient cours qu’à Leiko – ou, en tout cas, on ne pourrait jamais se les permettre.
Mais au-delà de ça, Tomàs pouvait-il ajouter que la simple idée de devoir refaire ce chemin à l’envers, alors qu’ils venaient à peine d’arriver, alors qu’ils s’étaient promis de ne pas rentrer, alors que Tomàs lui-même ne voulait plus rentrer – la simple idée de devoir retourner là-bas soulevait dans le cœur de l’ancien onironaute des rancunes assassines ? Après avoir fait tout ce chemin, quelles réponses Daniel pouvait-il bien espérer trouver à Oniria, lui qui ne croyait même pas en Nyx ? Comment pouvait-il même utiliser le terme « rentrer » pour désigner ces reculons ?
La vérité était que Tomàs, en qui des couches d’anxiété venaient recouvrir d’autres couches d’anxiété, sentait tout aussi distinctement revenir avec elles l’état de survie. Or, cette vieille ennemie ne l’avait plus pourchassé depuis longtemps. La survie : celle qui rend les pilules trop collantes dans la bouche ou fait trembler les mains juste assez pour les empêcher de faire un nœud coulant. La survie : celle qui ralentit les trains au loin, qui fait l’eau trop froide sous les ponts, ou les lits de rivière trop secs. La survie, avec laquelle on peint ; la survie, avec laquelle on prie.
Tomàs aurait voulu cesser de survivre, mais il ne pouvait décemment exiger la pareille de Daniel. Une chose était certaine, cependant : si le chemin n’avait pas été le bon, Tomàs n’avait néanmoins jamais été aussi heureux que lorsqu’il avait vécu seul. Les heures d’estampe religieuse, au final, n’étaient pas tant arrachées aux heures de prière que rapatriées de la vie.
L’ancien onironaute, l’ancien artiste – Tomàs, se fit alors une promesse : quand son ami irait mieux, il partirait. Ce ne serait pas un abandon que de laisser le peintre derrière lui. Tomàs n’en voulait pas à Daniel – Daniel était un être entier, un artiste d’exception, un ami certes égocentrique mais fidèle, et qui n’hésitait jamais à vous réconforter, ne fût-ce que pour se redonner confiance en lui. Non – partir, redevenir seul, ce serait finalement rendre hommage à tous les principes bons et entiers que son ami lui avait toujours servis. Ce serait « aller au bout de son talent » ; ce serait « rester en contact avec soi-même. »

 

La voiture s’arrêta. Tomàs s’en extirpa pour remonter dans l’appartement. Sans plus réfléchir, il chargea mécaniquement les deux sacs sur ses épaules, ne prit pas même le temps d’un dernier verre d’eau fraiche. Ils furent sans plus de détours conduits vers un petit aéroport où, sous les ordres du Marcheur Sentinelle, Daniel fut allongé et sanglé sur un brancard.
Le peintre se laissait faire sans protester. Au poids de son corps, on sentait qu’il était éveillé ; mais son regard, pendant mollement dans le vide, n’en donnait nullement l’impression. Il répétait de temps en temps à Tomàs qu’il fallait rentrer – une fois il bava en parlant. Les dix premières minutes, il resta ainsi, largement immobile ; au bout de la onzième, il dormait.
L’ancien onironaute tenta bien de le questionner sur la menace qu’il dépeignait, sur les raisons pour laquelle il fallait rentrer dans une telle urgence ; mais Daniel ne voulait rien entendre, n’entendait rien. Lorsqu’il fut attaché et que son ami tenta de lui en reparler, il bondit de son oreiller, menaçant de déchirer ses liens, arguant que Tomàs ne comprenait rien – ajoutant parfois qu’il n’avait jamais rien compris.

Tomàs, qui savait à quel inconfort ils devraient encore faire face, s’était assuré de bien avoir compris les indications du Marcheur Sentinelle. Il pardonna Daniel, et, suivant la consigne du scientifique jusqu’au bout, finit par s’endormir.

 

A l’aéroport de Kalakas, ils s’engouffrèrent très vite sous un dôme micro-climaté, où la chaleur était étouffante. D’immenses palmiers – dont il aurait été impossible de dire s’ils étaient réels ou non- parsemaient leur chemin. D’après ce que Tomàs avait compris, ils devraient marcher ainsi deux kilomètres, pour arriver sur un parking où un car les attendrait, prêt à rejoindre le centre de la capitale. Là-bas, on garderait Daniel en observation pour la nuit, et ils pourraient tous les deux repartir dès l’aube, après une dernière vraie nuit de sommeil. Malheureusement, les relations avec le pays voisin étant désastreuses, on ne pourrait les accompagner plus loin : ils devraient faire le reste du chemin par eux-mêmes. Soit une centaine de kilomètres.
Les accompagnateurs désignés au départ par le Marcheur Sentinelle s’occupèrent de supporter Daniel jusqu’au car. Tomàs n’avait que les sacs à porter, et en profitait pour observer l’Artiste qui, profondément endormi – sédatif-, bringuebalait sur le dos d’une grande femme, et marmonnait toujours, toujours confusément. Les mots qu’il disait revêtaient étrangement le rythme d’une prière ; Tomàs pourtant n’en reconnaissait aucune. Et de toute façon, quelle prière l’athée qu’était Daniel aurait-il bien pu réciter ?

Tomàs ne voulait pas penser à ce qui les attendait à Oniria ; encore moins, précisément, à ce qui ne les y attendait pas. Fort heureusement, les cars apparaissaient désormais au loin et, chargeant Daniel sur son épaule, Tomàs remercia les Synkresiens d’un mouvement de tête et s’avança vers le bus qu’ils lui désignaient. Il y assit Daniel, redescendit fourrer leurs sacs dans la soute, et vint se rasseoir à côté de lui.
La tête du peintre tomba bientôt sur son épaule et, au fur et à mesure que le paysage se déroulait autour d’eux à travers la fenêtre, Tomàs préféra se perdre dans des fantasmes de douches chaudes et de nourriture fraiche. Mais le panorama, comme suspendu, eut vite fait d’engloutir ses espoirs : plus ils avançaient, plus ils faisaient face à des champs inondés, à des hectares d’immeubles effondrés ou instables, à des hectares de terrain vague dont les ruines semblaient habitées. Parfois, quelqu’un extirpait la tête d’une des centaines de fenêtres des géants de béton abattus. La plupart du temps, sur des kilomètres, Tomàs ne voyait personne.
Ce panorama offrait une vision assez juste de ce qu’il ressentait. L’envie d’en garder une trace germa en lui comme un vieux réflexe d’artiste, qu’il chassa d’un mouvement de tête sur le côté. A cause de son air circonspect et maladif, quelques passagers le fixèrent, et il s’enfonça dans son manteau élimé pour ne pas avoir à affronter leurs regards.
A ce moment seulement il lui sembla voir la détresse des visages qui voyageaient avec lui. Quelques-uns serraient sur eux un maigre bagage ou un enfant, d’autres ne tenaient que leurs bras. Il mit plusieurs minutes à se souvenir qu’il n’était pas à Edistyä, et que les pauvres avaient sans doute à Kalakas le droit de pénétrer la capitale. « Quelle que soit la route qui y mène » maugréa Tomàs pour lui-même en avisant à nouveau le désenchantement qui se déroulait par la vitre.

Soudain, le car freina brusquement : tous les corps furent projetés sur le siège avant. Tomàs, vérifiant que Daniel allait bien, secoua la tête et se leva pour voir ce qui les stoppait. A travers quelques turbans et des cheveux hirsutes, il distingua, au beau milieu de la route, et même au travers, un gigantesque trou. Le bitume était totalement effondré.

Le chauffeur ne parut pas plus surpris que si le car eût été automatique. Il se leva et, un peu durement, fit signe aux passagers de descendre. Tomàs s’approcha de Daniel, qui s’éveillait lentement.
« Daniel, murmura-t-il, je crois qu’il faut qu’on descende. »
Ne voulant pas l’inquiéter avant de savoir de quoi il retournait, Tomàs espéra que Daniel garde les yeux clos, et ne dit rien du paysage d’étrange apocalypse que constituait la périphérie de la capitale.
Mais Daniel ne risquait pas d’ouvrir les yeux : il ne pouvait que difficilement bouger. Tomàs l’attrapa à nouveau sous les aisselles, se disant qu’il n’y aurait probablement pas besoin de ressortir les sacs pour si peu. En appuyant Daniel debout contre un siège, l’ancien artiste posa par hasard les yeux sur son dos et remarqua que les trois ecchymoses s’étaient rejoints, pour n’en former qu’un gigantesque, d’un bleu profond, sur toute l’omoplate droite. Tomàs passa la main dessus : Daniel ne semblait pas avoir mal, même s’il respirait toujours difficilement.

Tomàs peina à s’extirper de la carcasse mais personne ne s’impatienta derrière lui. Quand enfin il sortit du bus, les autres passagers lui lancèrent un regard qui n’avait plus rien de suspicieux : il s’agissait désormais d’une sincère et triste compassion. Ils se mirent à parler dans leur langue et Tomàs sursauta lorsqu’une voix synthétique résonna dans ses oreilles.
« Le pauvre, il ne tiendra pas la route, entendit-il.
– Ne m’en parles pas, s’il faut qu’on coure, ils sont morts tous les deux. »

En partant, le Marcheur Sentinelle avait oublié de récupérer son oreillette.

Tomàs comprenait tout ce qui se disait autour de lui. Loin de s’en douter, les gens n’essayaient même pas d’être discrets, et leur impudeur l’écœura. Pour pouvoir les ignorer, il s’éloigna de quelques mètres et assit Daniel sur le sol, la tête en équilibre sur une pierre. Il eut à peine le temps de faire demi-tour que le car redémarrait en trombes et les laissait là, nus sur le bitume éventré.

 

L’ex-onironaute resta un instant les bras ballants, à regarder le bus -et dans le bus leur sac- partir en marche arrière et aller d’où il était venu. Daniel poussa un râle ; Tomàs vit que les passagers s’étaient regroupés et qu’ils se mettaient en marche, sans plus attendre.
L’ancien peintre se dit qu’où qu’il fût, il serait toujours plus en sécurité avec eux. Alors, sans sac désormais, il chargea Daniel sur son dos et se mit en route.
Le Marcheur Sentinelle avait chaussé le peintre de « baskets autonomes » qui pourraient bientôt lui permettre de parcourir quelques kilomètres sur ses deux jambes. Lorsque le soleil finit par se coucher, elles clignotaient d’un rouge pâle.

En tout, dans la crevasse laissée par les routes, ils marchèrent douze heures, en pensant de chaque minute que c’était peut-être la dernière.

 

La nuit tombée, ils débouchèrent sur un vaste enclos cerclé de vieilles éoliennes brillant dans l’obscurité. Sans doute l’endroit où l’attroupement devrait passer la nuit avant de rejoindre la capitale le lendemain. Plusieurs personnes, guère mieux habillées qu’eux, semblaient les attendre et, parmi elles, le regard de Tomàs accrocha la silhouette d’une femme dont il envia la jeunesse. Il n’avait pas souvenir que le Marcheur eût mentionné un second arrêt ; peut-être la crevasse avait-elle bien été un imprévu, peut-être finalement retrouveraient-ils leurs bagages dès l’aube.
Sur le premier carré de sol qui parut légèrement moins inconfortable que des pierres, Tomàs laissa mollement tomber Daniel. Celui-ci poussa un cri rauque, asséché, et son ami s’excusa ; Tomàs ne sentait plus son corps, et, pour la seconde fois, les longues heures penchées sur les paupières des cadavres lui parurent un comble de nostalgie.

La jeune fille aperçue quelques secondes plus tôt s’approchait désormais du duo en leur tendant des masques anti-particules. La surface extérieure en était usagée, à moitié mitée ; leurs liens étaient distendus.
« Le mercure, dit la voix synthétique dans son oreille.
Comme la fille vit subitement clignoter le lobe de Tomàs, et penchait la tête sur le côté, Tomàs enfouit l’oreillette dans sa poche, dans la crainte qu’elle ne la lui vole. Il prit les deux masques qu’elle lui tendait toujours et la remercia d’un signe de tête. Elle finit par passer son chemin ; l’ancien peintre ne la revit plus.

Tomàs commençait à avoir soif lorsque le groupe se mit à nouveau en mouvement et qu’il fallut le suivre. Il glissa un masque sur le visage de Daniel, un autre sur le sien, et reprit son fardeau. Au bout d’une centaine de mètres, ils firent face à un homme qui séparait les gens en deux files. Toutes deux menaient vers deux serres identiques mais pourtant séparées. Il observa ceux qui partaient dans la file de droite, puis ceux qui suivaient la file de gauche : rien ne les distinguait.
Dans le doute, Tomàs déposa résolument Daniel à côté de lui : ce dernier semblait pouvoir désormais tenir sur ses deux jambes, mais avait quand même l’air de dormir debout. Tomàs lui attrapa la tête, la releva légèrement : l’Artiste se laissa faire comme un pavé d’argile. Tous étaient de toute façon si exténués qu’il était plus facile à Daniel qu’à bien d’autres d’être planté sur ses talons. L’homme les dirigea vers la gauche et ils perdirent deux ou trois visages de vue.

Au cœur de la serre, la température était agréable, l’air moins humide. Une odeur de sueur planait toujours lourdement, bien que le plafond fût à plusieurs mètres de haut. La troupe n’y demeura pas plus longtemps : elle traversa le gigantesque vers blanc pour aller s’installer dans l’arrière-champ. Tomàs avisa à ce moment le regard d’un enfant roux qu’il avait repéré au moment où le bus les avait abandonnés. Il prit le risque de repositionner son oreillette et tira maladroitement Daniel par les hanches pour l’entrainer avec lui.
Il tapota les épaules du jeune garçon, formula sa demande en édistyën puis énonça la traduction -il avait découvert cette fonctionnalité :
« Où on va ? » demanda-t-il au garçon.
L’enfant haussa les épaules et soupira.
L’oreillette était inutile, se dit Tomàs : ce langage-là était universel.

Tomàs prit place dans la file et Daniel se tenait difficilement à ses côtés, laissant de temps en temps sa tête tomber sur son épaule. Autour, les gens parlaient, mais pas suffisamment fort pour que l’oreillette traduise ce qu’ils disaient. Les gens avaient l’air d’enfin s’installer pour la nuit, ceux qui avaient encore des bagages les défaisaient ; d’autres, cependant, n’osaient même pas s’asseoir. Parmi ceux-là, Tomàs reconnut un homme d’une cinquantaine d’années, à la barbe particulièrement blanche, qui avait voyagé dans le même bus et lui aussi perdu ses bagages ; il l’imita et resta debout. Quelques minutes plus tard, plusieurs humains s’avançaient vers eux et les appelèrent par leur nom.
Or Tomàs, qui tentait de remettre de l’ordre dans la cavalcade de cette dernière journée, parvenait de moins en moins à se souvenir de ce que le Marcheur avait dit. Un second arrêt, où leurs noms auraient été transmis ? Même si Kalakas n’avait aucune affaire avec Edistyä, la collecte des données, si près de la frontière, n’était-elle pas dangereuse ? Il essaya de se remémorer les consignes : ils devaient prendre le car, puis on les emmènerait dans la capitale, où ils pourraient trouver un hôpital. A supposer que la capitale fût entourée d’un gigantesque no man’s land, il n’avait de plus jamais été fait mention d’un arrêt supplémentaire.
Leurs noms ne furent pas appelés. Tomàs avait dû se tromper de bus.

Il marmonna au creux de l’oreillette afin de savoir comment on disait « Je me suis trompé de bus » dans la langue majoritairement parlée ici. Mais la voix annonça simplement, dans un Edistyen clair et limpide :
« Zone de non-droit. Marché humain.
Puis elle prononça quelques mots dans une autre langue.
– Pardon ? se surprit à lui demander Tomàs.
Alors l’oreillette traduisit « Pardon », dans la langue parlée ici, dans la zone de non-droit qu’était ce marché humain.
Daniel se pencha alors violemment en arrière et vomit.
Tomàs sentit son cou se resserrer, sa tête basculer sur le côté, sa paupière tressauter. Il redressa son ami, dont l’ecchymose dorsale semblait plus menaçante.

A sa droite, quelqu’un prenait en charge une file d’attente. Un par un ceux qui la composaient passaient devant lui, lui tendaient parfois un poignet, parfois des billets, et repartaient là avec deux humains, ici avec trois. Il vit même un trio d’androgynes s’éloigner avec pas moins de six personnes. Peu à peu, la zone où Daniel et lui se trouvaient fut presque vide, et Tomàs crut voir se dessiner enfin les points communs : au fur et à mesure, il ne resta plus autour de lui qu’une grosse poignée d’Inaptes auxquels ils manquaient ici un œil, là un pied, là encore, un bras. Et puis lui, Tomàs – et Daniel, qui vomissait à nouveau.

L’oreillette traduisit un peu tard ce qu’il avait besoin d’entendre : Tomàs avait déjà compris. Il se trouvait sur un de ces lieux que les légendes macabres précédaient : un marché aux esclaves.
Daniel tomba à genoux en se tenant le ventre.

Tomàs s’était juste trompé de bus.

 

 

Eridan n’en revenait pas d’avoir osé revenir là. Sous sa capuche de cauque, Josef méditait les raisons qui l’avaient poussé à revenir parmi eux, entre les ruines d’un temple aux Nephilim dont le sol le recouvrait toujours de poussière. Il lança un regard autour de lui : les visages étaient toujours cachés, mais il avait reconnu quelques voix, dont celle de Carène. Son récit de songe, celui d’une lumière vive qui lui ouvrait la mâchoire en deux, n’avait presque pas changé depuis des mois : nul doute, Nyx le touchait d’une façon ou d’une autre, et il était injuste qu’il souffre pour cela. Cependant, la pression d’Edistyä se ressentant de plus en plus fort jusqu’au cœur d’Oniria, le cippe qui autrefois, dans le songe de Carène, surplombait la terre, avait désormais laissé place à un écran dont les images demeuraient floues.
S’il semblait à Josef qu’il n’était pas venu là depuis une éternité, peu de choses en tout cas paraissaient avoir changé depuis sa dernière visite. Mais bien que le décor fût familier, Tark X ne se sentait pas prêt à faire le récit de son songe à lui, celui avec les pierres qui lui déchirent la gorge. D’ailleurs, cela faisait longtemps qu’il ne l’avait plus fait ; il aurait craint trahir les accents caractéristiques de la peur panique en faisant l’onirocritique d’un songe eu des mois plus tôt.

 

Carène avait fini son récit, et il laissa retomber ses mains contre son corps d’un geste usé d’espérances sans écho.
Josef avait l’impression d’être revenu en arrière. Si c’eût été le cas, il aurait probablement pris d’autres décisions. Pour commencer, il ne se serait probablement jamais trouvé ici, debout dans l’ombre, dans l’appréhension que les portes ne s’ouvrent et que sa propre garde, la garde de l’Exégète, vînt les arrêter.
Non, Josef n’était pas retourné en arrière, et il devait faire avec. Avant de venir, il avait simplement pu prendre soin de vérifier qu’Alistair était fermement sanglé à son lit. Il ne pouvait le surveiller cette nuit-là.

Le moment vint où tous avaient parlé, ou presque – les capuches se tournèrent vers Josef pour l’inciter à parler à son tour, à faire le récit de ses nuits.
« Eridan… » dirent quelques-uns d’entre eux.
La façon dont les cauques se reconnaissaient entre eux demeurait un mystère. Ils n’avaient jamais vu leur visage, jamais deviné leurs véritables formes. Pourtant, ceux qui avaient connu Eridan le reconnaissaient sans peine, et Josef lui-même en avait reconnu certains, mais sans savoir comment. Peut-être au poids de leur songe sur leurs épaules.
Tark X avait plus chaud qu’il n’aurait pensé. Le feu central n’était pas imposant, pourtant, et la nuit s’abattait régulièrement dessus comme l’auraient fait des trombes d’eau. Qu’est-ce que cela changerait, qu’il se confie ou non ? Est-ce que les autres se souviendraient de son récit, pour le jour où il serait trop tard ? Qu’est-ce que cela pouvait leur faire, pour le moment, d’ignorer toujours une histoire qui, sans qu’ils le sachent, s’apprêtait à faire basculer leur vie ? Ces serait probablement le dernier récit de songe qu’ils entendraient avant longtemps.
Tark X ne découvrit pas son visage, n’avança pas dans le cercle, ne dit rien. Il se contenta de jeter un dernier regard vers le haut des ruines, là où de la mousse avait pris feu et où les briques érodées étaient couvertes d’une large tache sombre et vaporeuse.
On voyait de là une ou deux étoiles. Tark X les fixa quelques secondes, repensa aux cartes constellées de noms que son père lui avait montrées quand il était petit. Finalement, il baissa la tête et, sans s’excuser, quitta le temple. La porte se referma doucement derrière lui. Les cauques gardèrent le silence, tournant les uns vers les autres leur visage de cire apathique.

La porte bondit alors à la volée et une dizaine de membres de la garde privée de Tark X s’engouffrèrent brutalement dans l’enceinte du temple. Le foyer fut renversé ; quelques cris s’élevèrent.

Josef était resté dehors, toujours enfoui sous sa capuche. Il s’éloigna sur le côté des ruines et, n’y tenant plus, se laissa tomber assis, enroula ses bras autour de ses genoux pour pouvoir se concentrer sur sa respiration.
« Sales cauques, sales cauques… » répétait-il de manière régulière, comme il eût compté pour se donner une contenance. « Sales cauques, sales cauques… » Il glissa une main autour de son cou, réussit à ne pas serrer : il n’avait pas de pierres dans la gorge, ni granit ni améthyste ne menaçait sa trachée. Juste au cas où, il garda sa main là une minute ou deux.

Quand une voix cria « C’est fait ! », Tark X ressortit frais et dispo de derrière le muret où il s’était accroupi, et jeta à peine un regard sur la dizaine d’humains qui, leur visage désormais exposé, se reconnaissaient entre eux pour être voisin l’un de l’autre ou cousin éloigné. Les mains attachées dans le dos, ils étaient reliés par une chaine épaisse qui cliqueta dans la nuit et l’agitation lorsque les gardes firent signe de se mettre en route. Tark X, toujours Eridan, les suivait en marchant une dizaine de mètres derrière.
Cela ne l’empêchait nullement d’entendre les reproches que ceux qu’il avait trahis lui adressaient :
– Sale cauque, vendu ! » parvinrent entre autres à ses oreilles. De peur qu’ils reconnaissent sa voix, Tark X se forçait à se taire. Et comme il avait strictement interdit aux gardes de battre les prisonniers une fois qu’ils étaient attachés, il dut encaisser longtemps, tout au long ou presque du chemin qui les conduisit jusqu’aux cellules privées.

Là encore, quand bien même deux gardes seulement avaient le droit de descendre avec lui, Tark X conserva sa capuche et son masque. Ce ne fut que lorsque chaque cauque fut installé entre quatre murs, sur un matelas, que lorsqu’il sortit et qu’il n’y eut plus qu’Amal avec lui, que Josef ôta son masque et passa une main sur son visage humide.
« Vous avez fait ce qu’il fallait, Exégète. C’est le prix à payer.
– Je sais, Amal, je sais, murmura Josef. Comment va Alistair ?
– Il a mis du temps à s’endormir, mais il n’a pas bougé de son lit. Vous voulez le rejoindre ?
– Pas cette nuit, non ; c’est trop dangereux. Mais je compte sur toi pour t’assurer qu’il ne lui arrive rien. » expliqua Tark X en se défaisant de la robe qui l’alourdissait. Amal acquiesça et le précéda dans les escaliers.

 

Josef remonta les marches et, s’arrêtant près de la porte principale, décida de ne pas dormir dans son lit cette nuit-là. Il sortit ; deux gardes patientaient dehors et il leur demanda de l’accompagner jusqu’au Cénacle, dont la silhouette de champignon de bois obscurcissait la cour du Sanhédrin.

L’altitude faisait la Chambre de l’Exégète toujours plus glaciale. Josef se rua pour attraper une couverture et vint se placer au centre, sous le puits de lumière, qu’on aurait plutôt dû appeler « puits d’obscurité », songea-t-il, tant la nuit était noire au-dessus de sa tête, à travers le dôme de verre, frontière entre Nyx et lui.

Josef ne leva qu’une main – l’autre tenait la couverture autour de son cou.
Josef ne leva qu’une main, mais il sentit, déjà, la présence de la Nuit et la bienveillance qu’elle jetait sur lui. S’il avait dû se reprocher quelque chose, il l’aurait su, en lui, n’est-ce pas ? Il avait toujours été convaincu d’être, en tant qu’Exégète, une imposture, il n’était pas moins certain de sa ferveur en tant que simple Onironaute. Il avait toujours œuvré pour le bien de la Cité, pour sa relation avec le revers de ses nuits. Il avait toujours été prêt, lui, à accueillir tous les messages de Nyx, quels qu’ils soient, sans avoir besoin d’y lire des Kosmika ni autres Hécatombes.
Josef, à chaque crépuscule, s’était entretenu avec Nyx et n’avait jamais failli au rendez-vous. Elle seule détenait le pouvoir de juger ses actions, de les guider, de les encourager ou de les infirmer. Ce qui terrifiait le plus Josef, c’était l’idée qu’il pût, dans le tumulte ambiant, ne plus entendre ce que Nyx avait à lui dire.

N’était-ce d’ailleurs pas étonnant que, malgré la diversité des discours qu’il lui avait tenus, malgré les divergences d’opinion qu’il avait défendues, malgré les désirs et espoirs disparates qui l’avaient mené à converser solitaire avec son toit cosmique, la Nuit eût toujours été d’accord ? N’était-ce pas là la preuve que Josef agissait selon de bons principes ?

Tark X récita une des dizaines de prières à Nyx, celle qu’il préférait, puis il alla s’allonger dans le lit central, drapé d’énormes couvertures.
Son corps s’y réchauffa rapidement et il s’endormit.

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