Les Fourches caudines -Episode 41

Euthanasie.jpg

[NB : Episode plus court que les précédents ! Je rentre de voyage scolaire et n’ai pu écrire de la semaine. Grosse pression : je n’ai plus aucune avance ! Mais les vacances vont combler cela. En attendant, cet épisode est loin d’être parfait, mais je le retravaillerai quand j’aurai plus de temps. ]

 

 

Héliä était perfectionniste : pour elle, le Phare n’était donc pas achevé. Ce qui la rassurait, ceci dit, c’était que le Phare n’était ici achevé pour personne. Les utopies sont ainsi sublimées des erreurs dont nous avons dû nous affranchir ; et chacun avait sa petite manie qu’il fallait contenter. C’était pourquoi, des mois, des années presque après leur arrivée, la fréquentation du Phare n’avait jamais significativement baissé, et pourquoi tant de gens s’activaient encore entre ces murs. Ceux qui s’étaient lancés dans ce projet ne l’avaient plus jamais lâché ; ils s’y attelaient avec la volonté du premier jour. Le Phare devait être parfait – et il sembla soudain à Héliä prendre conscience de la valeur que l’on accordait encore, malgré tout, à l’école,.

De l’autre côté de la « salle de Guillaux », si l’on pouvait dire ainsi, des enfants d’âges divers étaient agglutinés autour de Bastien. Ils peignaient les murs de couleurs vives : à gauche, un canard mangeait un écran 4D ; en-dessous, une étrange boule rouge roulait sur une route verte ; à côté, un public de fleurs roses assistait à une conférence donnée par un humain fait de poussière d’étoiles. Les fleurs portaient des lunettes de soleil pour éviter les radiations.
Héliä sourit et replaça ses propres lunettes, qui glissaient sur son nez.
Dans le réfectoire, il manquait encore quelques tables – elle irait donner un coup de main pour cela dans l’après-midi. D’ici l’heure du déjeuner, elle voulait assister à la discussion publique sur les espèces comestibles, afin de ragaillardir un peu le potager commun et celui qu’elle partageait avec Isaac. Le soir, elle souhaitait être à l’allumage du Feu central : un nouveau bar ouvrait au centre et le couple qui le tenait brassait une nouvelle bière – ce qui était synonyme de « dégustation conviviale », même si les rations étaient strictes.
Mais en attendant, il fallait superviser la décoration des salles du premier étage, et Bastien s’était naturellement proposé pour aider. Au bout de dix minutes, il avait réquisitionné sans s’en rendre compte tous les accessoires et transformé l’atelier en cours magistral. Il était alors tout naturel que les gosses s’accumulassent ainsi autour de lui comme un essaim.
Espérant secrètement que Bastien lui en dirait plus, cette fois-ci, sur les synesthésies qui l’agitaient, Héliä n’avait ni soupiré, ni donné à voir que sa présence l’ennuyait.

Enfin, ceci jusqu’à ce qu’un enfant en pleurs se dirige droit vers elle en hurlant.

L’architecte avait un contact extraordinaire avec les enfants. Quatre-vingt dix pour cent du temps.
Durant les dix pour cent restants, c’était que leurs raisonnements ne collaient pas, ou qu’il était mal luné, qu’un A était vert au lieu de bleu ou qu’un cube ne pouvait sentir le maïs. Alors Bastien devenait odieux et anéantissait les marmots en une seconde à grands coups de jugements péremptoires.
Héliä n’avait pas l’impression d’être très douée avec les enfants, et ces derniers le savaient. Qu’ils viennent vers elle chercher du réconfort prouvait à quel point ils ressortaient déboussolés d’une entrevue avec l’architecte.
« Qu’est-ce qu’il t’a dit ? demanda la jeune femme en saisissant le petit qui s’était ruée contre elle.
– Il dit… Mon plafond est un mur, balbutia l’enfant. Il a un goût de plastique moisi.
Et il sanglota à chaudes larmes contre les genoux d’Héliä qui lui tapotait le dos indolemment.
– Bastien ! cria-t-elle sans sommation.

En entendant sa voix, l’architecte se retourna tout sourire, lui lança un regard et, quand il comprit qu’il s’agissait du mioche, se détourna et reprit ses activités avec les autres. Eux étaient capables d’introspection. Ce n’était quand même pas de sa faute si ce prétendu artiste-là ne pouvait encaisser une critique constructive sans risquer les grandes eaux. Si Bastien disait que le 7 était rouge, c’était qu’il était rouge, point.
Héliä soupira, se pencha sur l’enfant et chercha quelque chose à dire.
« Le plastique ne moisit pas. » fut tout ce qu’elle trouva.
L’enfant eut une moue dubitative, et alla chercher du réconfort ailleurs. Bastien en rit ostensiblement pendant dix longues minutes.
« Tu n’as aucune leçon à me donner dans ce domaine » lui lança Héliä qui s’approchait.
Etouffant un dernier hoquet, l’architecte répondit qu’il n’avait de leçon à donner à personne, sur quoi que ce fût.

 

Héliä suivit son programme de la journée à la virgule près, et la fatigue s’abattit sur elle en même temps que les vapeurs nouvellement brassées. Elle ne revit Bastien qu’une fois la nuit tombée, autour du feu. L’architecte avait été intrigué par sa silhouette : assise sur un banc, Héliä fixait le feu de ses yeux vides, sans sourire, sans parler à personne, avec son verre à moitié vide qui penchait nonchalamment dans sa main. Il semblait qu’elle eût voulu rester seule : il sembla donc tout à fait naturel à Bastien de se rapprocher d’elle.
« Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
– J’ai envie d’être seule, maugréa Héliä.
– N’importe quoi, pouffa l’architecte. Quand t’as envie de solitude, tu vas en forêt ou tu t’enfermes dans ta chambre. Tu ne pourrais jamais être seule au milieu de la foule.
Héliä regarda l’architecte. Il n’y avait nulle trace de provocation sur son visage.
– Trois membres manquaient à l’appel aujourd’hui, soupira-t-elle d’un air las.
– Ils ont peut-être changé de quartier.
– Non, j’ai vérifié. Ils ne sont nulle part à Alias.
– « Enlevés », ou partis ?
– Je n’en sais rien.
– En tout cas ils n’ont pas parlé, sinon on ne serait plus là.
– Certes, convint Héliä. Mais nous sommes trois de moins ce soir.
Bastien soupira à son tour et se gratta la tête. Comme elle le regardait de travers, il cessa et s’assit à côté d’elle, coinçant ses mains sous ses genoux.
– Y en a toujours qui partent. Ce ne sont pas les premiers depuis que tu es là, et ce ne sera pas les derniers. J’aurais cru que tu t’y serais habituée, depuis le temps.
Héliä se sentit agressée par ce jugement rapide mais Bastien ne le remarqua pas :
– Tout le monde n’est pas prêt à vivre cette vie-là pour toujours, tout le monde n’est pas prêt à se dire qu’il n’y aura rien de plus que cette vie-là, continua-t-il.
– Il n’y a rien de plus à Edistyä, bougonna Héliä en haussant nonchalamment une épaule.
– C’est tout…C’est tout à ton honneur de le croire, bégaya Bastien. Mais pour certains, les radiateurs, les douches chaudes, la nourriture solide, ça ne s’oublie pas si facilement. Certains laissent une famille là-bas, des parents, parfois des enfants.
L’architecte resta profondément silencieux pendant une poignée de secondes, pour lancer finalement :
– A ce sujet, d’ailleurs…
Il se grattait le crâne à nouveau et se réfréna à nouveau :
– Je suis désolé, dit-il.
– A quel sujet ?
– C’est drôle que tu poses la question. J’apprécie. On nous demande trop rarement pourquoi on est vraiment désolé lorsqu’on dit qu’on l’est. Lorsque je dis que je suis désolé, c’est vrai qu’on pourrait croire que je m’excuse de me gratter, mais c’est ridicule : c’est un toc, je n’y peux rien. M’excuser de m’arracher les cheveux, ce serait comme m’excuser d’exister. Et je n’ai aucune envie de m’excuser d’exister.
Héliä pouffa doucement :
– Non, je veux dire…Tu voulais dire quoi quand tu as dit « A ce sujet » ?
L’architecte accusa un sourire et haussa les épaules comme pour constater sa propre maladresse. Mais son visage redevint rapidement austère :
– A ce sujet, j’ai appris, pour ton père, et…
– C’est Isaac qui t’a dit ? demanda Héliä précipitamment.
Elle s’attendait à ce que la réponse soit négative et ne savait même pas quelle réponse serait pour elle la plus satisfaisante.
– Oui. Mais ne lui en veux pas…

En faisant sa requête, Bastien avait saisi Héliä par les poignets. C’était là aussi un toc qu’il avait lorsqu’il devenait émotif. Les enfants d’ailleurs adoraient cela : ce geste les aidait à savoir quand l’architecte était particulièrement sensible et manipulable – ils pouvaient alors lui monter les plus gros des bateaux. Bastien s’aperçut de son geste et voulut enfouir ses mains dans ses poches : son pantalon n’en avait pas et il feint alors de se gratter les genoux.
– Il est inquiet, tu sais, expliqua-t-il.
Héliä soupira. Mais ce n’était pas un soupir de fatigue. Ce n’était pas un soupir d’agacement. Ce n’était pas un soupir de satisfaction. Ce n’était aucun des types de soupirs que Bastien avait déjà vu Héliä utiliser. Il se pencha un peu vers elle, pour regarder plus en détails son visage : la courbe de sa bouche était elle aussi inconnue. C’était un soupir d’abattement.
– Je sais, dit-elle. Je sais qu’Isaac est inquiet. Je n’arrête pas de lui dire que ça ne sert à rien. Mais tu sais comme moi qu’il est têtu.
– Est-ce que tu sais comment c’est arrivé ?
Les commissures de ses lèvres se serrèrent davantage, mais ses yeux demeurèrent secs, sa voix assurée. Elle réajusta ses lunettes.
– Un accident. C’est ce que dit Isaac.
– Tu penses qu’il ment ?
Héliä comprit que par cette question, Bastien s’interrogeait sur l’emploi de l’expression : « C’est ce que dit Isaac ». Si elle pensait que son ancien professeur disait la vérité, pourquoi ne pas formuler ainsi : « C’est ce que pense Isaac » ou « C’est ce que sait Isaac » ? Voire « C’est ce qu’il s’est passé. », puisqu’il n’y avait aucun doute ?
– C’est ce qu’Isaac sait, reformula-t-elle.
– Tu penses qu’il ne connait pas la vérité ?
– S’il la connait, alors je la connais.
– Je vois, dit clairement Bastien, avant de saisir une branche qui trainait par terre et de gratter sur le sol des cercles parfaitement symétriques.
– Toutes ces probabilités n’ont de sens que si l’on croit en la vérité, quoi qu’il en soit, dit-il en souriant, le feu avalant sa chevelure.
Le silence qui s’installa était inconstant. Bastien s’y sentait bien ; Héliä n’eut pu en dire autant. La discussion reprit après quelques minutes :
– Tu sais quoi, de cet accident ?
– Pas grand-chose. Jonàs n’a rien vu, il ne sait rien… Un jour, Isaac a fini par me dire que c’était domestique, qu’il n’était jamais parvenu à en savoir davantage.
Bastien ne disait rien et élaborait à présent des cercles concentriques.
– Tu crois qu’il ment ? demanda-t-elle à son tour.
Si irritée qu’elle fût par la présence de Bastien, Héliä n’en espérait pas moins qu’il répondît. Le malaise qu’il suscitait pertinemment chez elle ne l’empêchait pas d’admirer son intelligence, dans tout ce qu’elle avait de plus intuitif et de plus abstrait. Si séduit qu’il était par elle, Héliä n’en jalousait pas moins la régularité des cercles que Bastien traçait sur le sol, dans sa caractéristique insouciance, en regardant le feu danser.
Héliä vit que la manche de l’architecte était relevée : des formes étaient tatouées sur son poignet. Parmi celles-ci figuraient également des cercles concentriques. Bastien s’aperçut qu’il ne parlait plus et faillit s’excuser à nouveau. Il répondit finalement :
– Je ne crois plus aux accidents. En tout cas pas à Edistyä. Tout y est si millimétré que je doute que quelque chose qui ressemble à un accident puisse encore s’y produire. On pirate des voitures, on hacke des prothèses bioniques, on peut prendre quelqu’un en otage dans sa propre maison, sans bouger de chez soi, juste en contrôlant son grille-pain connecté. Ta mère est fonctionnaire, Héliä…Tu as grandi dans ta maison, tu le sais mieux que personne : est-ce que tu crois qu’un accident pourrait y survenir ?

Héliä repensait au regard qu’avait son père, dans leur salon immaculé, lorsqu’il passait seul ses soirées à discuter avec l’assistant vocal. De plus en plus souvent, les dernières années, il laissait Tiko prendre à sa place toutes ses décisions. D’abord, le choix de la chaine à regarder, puis celui de s’adresser ou non à sa femme. D’ailleurs, parmi les rares décisions qu’il prenait encore lui-même ne devait figurer que le désir d’une discussion quotidienne, même courte, avec sa fille.
Et si quelqu’un avait pris le contrôle de Tiko ? Si son père avait été conduit pas à pas vers le malheur ? Ça n’aurait pas été forcément le fait d’un ennemi malveillant, mais peut-être simplement d’un désir suscité par quelques publicités ou quelques informations erronées, qui auraient soudain pris un peu trop de place dans le salon.
– Non. Je ne pense pas, répondit finalement Héliä. Quoique… Je ne sais pas… J’ai réussi à faire le mur quelquefois, tu sais. A sortir de chez moi. Personne n’est venu me chercher jusqu’ici, ajouta-t-elle en balayant le Foyer du regard. Je n’ai pas dû être si surveillée que ça.
Bastien ne semblait pas plus convaincu qu’Héliä elle-même.
– Si j’étais un espion, dit-il en souriant, tu ne pourrais pas le savoir, n’est-ce pas ? Si j’avais été envoyé par ta mère ?
La jeune fille dévisagea l’architecte.
– Non, ça ne tient pas la route, dit-elle. Tu n’es pas suffisamment minutieux pour être espion.

Bastien éclata d’un rire franc, mais bientôt, ce même rire devint incontrôlable, inquiétant. L’architecte finit par se lever et commença à se frapper le crâne, avec le plat de la main, de plus en fort. Il commença ensuite à énumérer à haute voix toute une liste de choses affreuses, très rapidement. Ce rituel lui permit de cesser de rire et, de facto, de se faire du mal.
Une petite crise.
– Je suis désolé, ajouta-t-il.
Héliä fronça le nez.
– Peut-être que ta mère était une exception, qu’elle n’était pas pro-surveillance, reprit-il une fois calmé. Tu sais, on raconte qu’il n’y aurait pas une seule caméra à Leiko.
– Il n’y a pas un seul humain, à Leiko.
– Ca, c’est une question de point de vue politique, sourit Bastien.

Héliä ne rit pas, en profita pour détourner la conversation :
– Dis-moi, Bastien…
Il tourna son visage vers elle.
– Quand j’ai visité la maison…Ta maison… Je suis descendue au sous-sol.
Il soupira à son tour. C’était un soupir d’aveu.
– Oh, alors tu as découvert mon « Ode à l’angle obtus. »
– C’était ça, la partition ? Je serais curieuse d’entendre ce que ça donne, commenta Héliä en repensant aux constellations et aux planètes qui recouvraient le mur de la cave.
– Oh non, crois-moi. Les architectes font de piètres musiciens.
– Non. Il y a de très bons architectes chez les musiciens. Certains ont proposé des œuvres uniques, à la fois visuelles et auditives. Des sculptures dans lesquelles on marche, des espaces dans lesquels on entre, et qui nous…
Comme Bastien la regardait, circonspect, comme elle ignorait s’il la jugeait ou si simplement il avait lui aussi des références précises dans ce domaine, Héliä se tut en plein milieu de sa phrase, même si elle savait que Bastien détestait ça. Elle ne s’était même pas sentie partir dans un exposé.
– Je ne suis pas un bon musicien, déclara fermement l’architecte.
Héliä posa ses coudes sur ses genoux pour offrir son visage aux flammes, réconfortantes.
– Ce n’est pas tout ce que j’ai trouvé, ajouta-t-elle. Il y avait une boite…
– Une boite bleue ? demanda Bastien de manière rhétorique.
Elle acquiesça.
– Je n’ai utilisé qu’une seule des deux seringues, expliqua-t-il. Du coup, ça n’a pas marché.
Bastien avait l’air étrangement plus détendu à présent.
– Tu as essayé de te tuer ?
Si Bastien était parvenu à mettre fin à ses jours, plus de dix ans plus tôt, avec un kit de suicide assisté vendu dans tous les commerces, est-ce que cela aussi aurait été comptabilisé parmi les « accidents » ?
– Non, reprit-il. Ce n’était pas pour moi… C’était pour ma mère.
Héliä n’était pas certaine de tout comprendre, mais elle préféra ne rien dire, craignant de mettre Bastien sens dessus-dessous.

– J’avais sept ans. La maison que tu as visitée, je l’ai pas construite : je l’ai dessinée. Considère ça comme le château de mon enfance. Mais c’est mes parents qui l’ont bâtie. Moi, j’ai juste fait les dessins. Ça se voit d’ailleurs, c’est bancal de partout…
– Si peu, s’amusa Héliä.
– Le pire, ajouta Bastien en riant, c’est que tous mes rêves sont foutus comme ça désormais. Avec des plafonds qui bougent, des portes de travers, des trappes sur tous les murs…La plupart des architectes rêvent de maisons, mais la mienne me parait bien plus pérenne : je crois parfois que c’est elle qui me rêve.
Héliä sourit ostensiblement.
– Enfin, bref. J’ai dessiné la maison à trois ans. On a toujours vécu dedans, moi, ma mère et mon père. Et un jour mon père n’est pas rentré. C’était une période où on ne vivait que tous les trois. La plupart du temps, des gens restaient chez nous, parfois plusieurs mois ; ils repartaient, tôt ou tard. Mais la nouvelle maison dessinée par mes soins ne permettait pas de recueillir et encore moins d’accueillir qui que ce fût. Du coup, depuis qu’on vivait de plus en plus seuls, les règles étaient claires : si mon père disparaissait, ma mère avait vingt-quatre heures pour attendre, trouver un de ses messages. Elle se précipitait dans toute la ville, connaissait tous les coins secrets. D’habitude elle finissait par retrouver sa trace ; il y parvenait lui aussi quand c’était elle qui s’éclipsait. Mais cette fois-ci, au bout d’un jour entier, on n’avait toujours pas de nouvelles de mon père. Alors ma mère a fait ce qu’elle avait à faire.

Bastien donnait à Héliä l’impression qu’un autre que lui-même, dans son corps pourtant, lui débitait ce discours autobiographique. L’architecte avait appris à prendre de la distance par rapport à cet événement, avec sa minutie et sa rigidité habituelles. Héliä aurait préféré ne pas lui avoir posé la question, et s’en voulut d’être devenue, au contact des Autres, si indiscrète. Mais l’architecte n’avait pas fini.

– La deuxième règle, c’était qu’à l’issue des vingt-quatre heures, ma mère devait ouvrir ce placard qu’on ouvrait que dans ces cas-là. A l’intérieur, il y avait deux kits, juste pour ça. Elle devait me piquer, et je devais la piquer. Les consignes étaient claires : si mon père ne donnait pas signe de vie en vingt-quatre heures, c’était qu’on l’avait attrapé, et qu’il avait parlé – car s’il n’avait pas parlé, alors c’est qu’il se serait enfui, et il aurait donné signe de vie.
Ma mère a donc sorti donc les deux kits et on est descendu dans la cave. C’était ma chambre, à l’époque, en quelque sorte – je ne dormais jamais à l’étage. Je ne pouvais pas. L’« Ode à l’angle obtus » ne s’écrirait pas toute seule.
Bastien eut fini de tracer des cercles dans la terre et jeta au loin son bâton.
– Ma mère ne pouvait pas me piquer dans son état normal. Elle avait beau essayer de s’y résoudre, elle tremblait trop pour tenir l’aiguille de toute façon. Alors je lui ai dit que je me piquerais après, que j’allais commencer par elle.
Pour faire fonctionner un kit de suicide assisté, il faut injecter deux seringues, l’une après l’autre. C’était les kits deuxième version : ils y avaient ajouté un nouveau produit, pour la conservation, au cas où votre cadavre ne serait pas retrouvé dans les deux semaines. Ça arrivait déjà de plus en plus fréquemment, à l’époque. Le plus souvent, c’était le patron qui finissait par appeler le premier chez les morts. Bref. J’ai eu le temps de la piquer avec la première seringue, quand j’ai entendu la milice arriver. C’était avant qu’Alias s’étende. Notre maison était encore plus isolée. On la pensait plus en sécurité grâce à ça. A tort.
Héliä demeurait bouche bée mais Bastien n’y prêta une fois encore aucune attention.
– Comme j’avais construit la maison, j’en connaissais toutes les cachettes. Je me suis enfoui dans le double-fond d’un placard. Ils ont ramassé ma mère et la seringue usagée. Je suis resté enfermé deux jours, le temps de m’avouer qu’en fait, j’avais été soulagée que la milice arrive. Je pense que j’aurais beaucoup moins bien géré le fait d’avoir « suicidé » ma mère que celui de l’avoir perdue. Quand je suis sorti de mon placard, j’ai rejoint le cœur d’Alias. Maintenant ma maison est à un kilomètre à peine de la lisière de la communauté, comme tu as vu.
– Tu as toujours vécu ici, osa Héliä, davantage par peur du silence que par envie de maintenir la conversation.
– Oui, j’ai toujours vécu là. Je n’ai jamais revu aucun de mes deux parents.
– Et le deuxième kit de suicide assisté, qu’est-ce qu’il est devenu ?
Bastien sembla apprécier qu’Héliä eût le sens du détail.
– Toujours dans le placard, répondit l’architecte. Je l’ai amené là avec moi sans faire gaffe. Parfois, je me dis encore que ça vaut mieux que les armes psychotroniques. Que c’est plus sûr. Du coup je regrette de ne pas l’avoir fait. Mais c’est quand même plus souvent l’inverse.

Bastien regarda Héliä, qui avait ramené ses jambes sous son menton. Il prit une grande bouffée d’air, comprenant la tragédie de son histoire à lui à travers ses lunettes à elle. Il se crut alors obligé de conclure par une moralité, ou quoi que ce fût qui y ressemblât :

– On est en guerre perpétuelle, Héliä. Depuis plusieurs années, dit-il. Au bout d’un moment, on se fait au deuil plus vite encore qu’au rationnement. C’est la loi de la survie. Partout où tu iras, il y aura toujours des gens qui partent. »

Héliä avait soudainement envie de dormir, et plus encore de rêver. Les récits de Bastien le faisaient gagner en profondeur et la jeune femme avait l’impression qu’elle-même raplatissait. Or rêver, c’était s’assurer que le monde et elle-même demeuraient assez vastes.
Elle remercia Bastien pour son récit, deux fois pour qu’il sût qu’elle était sincère. Ce dernier crut avoir parlé des heures et commença nerveusement à se cogner les hanches avec les poings. Héliä ajouta donc un troisième remerciement, qui sembla l’apaiser légèrement, et prétexta être fatiguée, avoir beaucoup à faire le lendemain.

– On se revoit, dit-elle. Pour la synesthésie.
– D’accord, conclut Bastien en secouant la tête. Pas de souci. »
Elle s’éloigna et il saisit le verre de bière qu’elle avait laissé derrière elle.

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