8 mars : et les femmes dans Les Fourches caudines ?

Bonjour tout le monde !

En cette journée internationale DES DROITS des femmes, j’avais bien envie de partager avec vous une question qui m’a taraudée lorsque j’ai élaboré le plan des Fourches caudines : la place des filles/femmes dans le premier tome.

Comme je l’ai déjà mentionné, j’avais l’habitude, auparavant, d’écrire des romans plutôt courts avec peu de personnages. Je ne fais pas dans l’original : c’est très souvent un couple, souvent hétérosexuel. Mais voilà, sous les Fourches, y a du peuple, et j’ai donc dû me poser la question du sexe de mes personnages.

 

Je plaisante. Je ne me la suis pas posée du tout au début. Parce que j’en ai royalement rien à carrer, et que surtout, je ne décide pas des personnages qui décident de poper dans ma tête sinon il y en a une paire que j’aurais foutu dehors sans sommation.

Sérieusement, à aucun moment, quand mes personnages apparaissent, je me dis : « Oh, tiens, une femme. » « Oh, tiens, un mec. » Je me dis plutôt : « Oh, tiens, un(e) psychopathe malfaisant(e). » « Oh tiens, un(e) véritable débile », etc.

Mais voilà, la question du sexe des personnages, d’autres se la posent, eux. Dernièrement, je trouve que la littérature et par extension le monde du cinéma ou des séries, a à souffrir du politiquement correct : il « faut » représenter une diversité (culturelle, sexuelle, etc.), il faut rester moral (indépendamment de ce que cela peut bien vouloir dire !)… Même si dans l’absolu l’idée n’est pas mauvaise (une diversité dans l’art est nécessaire à la diversité dans le réel et vice versa), elle a tendance à conduire à des aberrations, du type mettre un Javert noir dans la dernière adaptation des Misérables de la BBC (bonne adaptation, au demeurant, mais vous en connaissez beaucoup vous, des inspecteurs noirs, au XIXè siècle ?), la mesure proposée par le Ministère de la Santé il y a deux ans d’interdire le tabac dans les films (mesure restée heureusement lettre morte) ou encore – les séries en sont souvent victimes- des personnages ajoutés pour la simple question de la diversité alors qu’ils n’ont que peu voire pas d’intérêt narratif.

Il « faut » représenter une diversité…

Mais il y a un petit problème : l’une des raisons pour lesquelles j’aime tant écrire, c’est parce que PERSONNE N’A A ME DIRE CE QUE J’AI A FAIRE QUAND J’ECRIS PARCE QUE C’EST MOI QUI DECIDE EN FAIT ! Je me souviens que lorsque la première saison de Game of Thrones est arrivée comme un boulet de canon dans le monde de la télévision, de nombreuses critiques ont été soulevées par rapport à la place des femmes dans l’oeuvre : elles sont soumises, humiliées, rabaissées de manière permanente, disaient les détracteurs. Oui alors bon, déjà : comment peut-on émettre ce genre de critiques au bout d’une seule saison ? On peut peut-être laisser se finir l’histoire, non ? Preuve en est d’ailleurs qu’aujourd’hui, les rôles sont complètement inversés dans la série et les femmes sont beaucoup plus puissantes. Et ensuite : HEHO ! C’est une histoire qui se passe dans un monde médiéval… Alors certes il est alternatif et aurait pu représenter un monde où le sexisme est moins présent, mais…Il aurait pu. Il n’a pas à le faire.

 

Donc, les personnages se sont présentés à moi les uns après les autres… Bienvenu, enchantée… Et c’est seulement une fois qu’ils étaient bien installés que je me suis rendu compte que les femmes étaient peu nombreuses. En même temps, je ne demande pas aux gens de baisser leur froc quand ils entrent dans mon salon crânien.

Si on fait un petit récap, on a : Héliä, bien entendu, sa mère Chloris, Layla (l’amante de Kaël), Clara (Exégète potentielle), deux membres du CDO de Josef, quelques membres d’Alias, Agathe (dont Daniel est « amoureux »). Au final, un seul de ces personnages est principal, deux autres sont récurrents. Contre, je l’admets, une pléthore de personnages masculins : Isaac, Lysandre, Kaël, Daniel, Tomàs, Alistair… L’idée m’est venue pendant un temps de faire de Tomàs un personnage féminin, mais je craignais que les lecteurs attendent pour cela de la romance entre Daniel et lui et ça m’aurait gonflée prodigieusement. Donc, tant pis : je sens que j’ai encore du mal à me détacher de mon schéma traditionnel où la femme est plus objet de contemplation que d’actions, du moins si l’on s’arrête aux apparences (c’est la faute de Marguerite Duras, tout ça…). Mais déjà, j’ai réussi ce qui pour moi constitue une prouesse, même si c’est encore loin d’être parfait : j’ai écrit du point de vue d’un personnage féminin, Héliä. Ça ne m’était jamais arrivé avant.

Ça, pour le coup, ça m’a longtemps taraudée de manière personnelle : pourquoi étais-je incapable d’écrire du point de vue d’une femme alors que j’en suis une ? La réponse, c’est Régis Jauffret qui me l’a donnée.

Si vous ne connaissez pas Régis Jauffret, ruez-vous sur ses oeuvres. Il est pour moi l’héritier moderne de Maupassant : portraits quotidiens, humour grinçant, narrateur qui oscille entre la compassion et le mépris…Tout y est. Et donc, Régis Jauffret écrit majoritairement à travers des points de vue de femmes. Et il l’explique en disant qu’écrire du point de vue d’un homme ne l’intéresse pas, précisément parce qu’il en est un toute la journée. Il n’y a pas d’ « autre » à explorer, pas d’altérité. Ca correspond à ce que je ressens et ça me montre que je me définis, inconsciemment, un peu trop par le fait d’être une femme, alors que je ne vois pas en quoi, lorsque je réfléchis, cela me définirait davantage que ma passion pour la littérature ou mon adoration des douches brûlantes.

Nuançons les propos du génie Jauffret : il y a toujours une altérité à explorer, bien entendu. Dire qu’il est inintéressant d’écrire du point de vue d’un homme revient à réduire celui-ci à son sexe, et donc à être profondément sexiste. Je m’en rends compte, mais j’ai encore du mal à combattre certains réflexes. Une fois encore, je ne choisis pas mes personnages, ce sont eux qui me choisissent. Et déjà que dans la rue j’ai une tendance presque naturelle à attirer les relous… 🙂

 

Mon constat était donc le suivant : je ne choisis pas mes personnages, mais il faut que j’apprenne à varier, ne serait-ce que pour que, purement narrativement, chacun(e) puisse s’identifier (même si, une fois encore, cela revient à penser qu’on s’identifie à un personnage en raison de son sexe, ce qui est complètement con). Toutefois, j’avais quand même un problème de fond : la religion telle que nous la connaissons n’existe pas dans Les Fourches caudines. Or, d’un point de vue tout à fait personnel qui n’engage que moi, je pense que la religion (les Écritures, pas le concept de foi en lui-même) est une vaste cause de sexisme à grande échelle, si ce n’est la plus grande. J’avais du coup envie de montrer, en toile de fond, que si nous avions eu d’autres bases religieuses, nous aurions peut-être envisagé d’autres relations homme/femme/intersexe. Mon récit tombait donc dans une certaine forme de revendication et j’ai dû réfléchir un peu plus concrètement au problème.

 

Mes tentatives restent encore timides mais j’ai bon espoir de les améliorer. Sous les Fourches, on croise à plusieurs reprises des personnages maladroitement nommés « androgynes » et qui sont en réalité soit des intersexes, soit des non-binaires. J’ai découvert que certaines cultures recensaient bien plus de deux sexes, et cela m’a fascinée ; la négation sociale et administrative de l’existence des gens nés intersexes est une abomination et nous devons impérativement changer notre regard sur eux, d’autant plus que leur donner plus de visibilité permettra d’enrayer la question du sexisme. J’ai vu une super conférence là-dessus, où l’intervenante expliquait : nous avons des centaines de couleurs de cheveux différentes, de couleurs d’yeux, de peau, différentes, nos organes génitaux sont tous différents, nos cerveaux également…Et des sexes, il n’y en aurait que deux ? C’est absurde. Je vous invite à regarder cette conférence d’Emily Quinn, très très intéressante et drôle ici.

Donc, il y a les intersexes, et j’aimerais bien avoir un personnage plus important qu’on ne puisse pas situer sexuellement. Mais voilà le problème : la langue française ne s’y prête absolument pas, puisque nous n’avons pas de pronom, ni neutre ni quoi ni qu’est-ce, pour désigner quelqu’un qui ne serait biologiquement ni « totalement un homme », ni « totalement une femme » (GROS GUILLEMETS). Je le savais déjà avant, mais je n’en avais jamais expérimenté l’ampleur jusque-là. Et ne me parlez pas de cette barbarie d’écriture inclusive qui, si elle soulève une question fondamentale, est une abomination anti-poétique au possible qui massacre le rythme des phrases. Non, je compte bien créer un nouvel élément de langage et l’intégrer aux Fourches, peut-être dans un prochain jet ou un prochain tome. Mais j’ai besoin d’un peu plus de temps pour y réfléchir. Cela fait des années que je dois lire Sphinx, d’Anne Garreta, une histoire d’amour dans laquelle on ne peut pas définir le sexe des personnages ; ça tombe bien.

Ensuite, si les femmes sont en effet moins nombreuses que les hommes dans les Fourches, j’ai essayé de gommer les différences sociales qui les opposent dans la vie réelle : Chloris occupe un poste important, même si elle dit n’être « que secrétaire », Héliä est au cœur du roman et d’Alias, Josef désigne une future Exégète sans que cela ne pose aucun problème à qui que ce soit dans le CDO, qui contient lui-même deux femmes. Au sein d’Alias, de Cauquasia ou de Kayhal, rien n’oppose concrètement hommes et femmes en tant que tels, même si pour ce dernier lieu, je dois repenser, je le sais, la place des agressions sexuelles. J’ai eu envie aussi, pendant un moment, de faire de Kaël un personnage féminin, mais cela me paraissait compliqué, pour des raisons que vous découvrirez bientôt.

Enfin, dernier point, qui me pose sans doute moins de problèmes : je ne pense pas véhiculer de clichés de genre, pour la simple raison que j’y suis insensible. Ainsi, femmes comme hommes peuvent être « immoraux », brisés, entreprenants, audacieux, doux ou violents… Mais nous avons tendance à parfois véhiculer des clichés sans nous en rendre compte, donc n’hésitez pas à me le dire si certains passages vont font tiquer !

Moralités à toutes ces tergiversations :

  1. La diversité, c’est bien, mais l’injonction à la diversité pour le simple but de faire de la diversité, c’est de la merde, comme beaucoup d’injonctions.
  2. Il a encore un véritable travail de fond à faire pour mener à bien ma réflexion féministe dans Les Fourches, mais cela m’a fait prendre conscience d’à quel point, véritablement, notre langue française, si belle soit-elle, est complètement conditionnée et, en l’état, empêche par essence la représentation des minorités et donc, leur acceptation.
  3. Une chose après l’autre, slowly but surely : grâce à Héliä, j’ai enfin pu pour la première fois écrire du point de vue d’un personnage féminin, même si Héliä est un personnage qui me donne beaucoup de fil à retordre (il est difficile de savoir ce qu’elle pense, c’est quelqu’un de réservé qui ne me parle pas facilement…) A vingt-sept ans, l’âge auquel j’ai commencé à écrire les Fourches, ce n’est pas une mince victoire d’y être parvenue, même si cette victoire est tardive. Mais désormais les choses ne pourront aller que mieux !

Je conclurai, non pas en souhaitant une bonne journée à toutes les femmes, mais en rappelant que nos droits sont fragiles et que l’égalité est loin d’être acquise. Au quotidien, chaque jour et pas seulement le 8 mars, demeurons très prudents et avisés face aux clichés que nous véhiculons, souvent inconsciemment. Rappelons aussi que, si elle n’a à se soumettre à aucun diktat, la fiction – et par extension, la création- joue un rôle fondamental dans notre façon d’appréhender le monde.

Une fois que l’on aura réussi à éradiquer cette bêtise discriminatoire, peut-être n’aurons-nous même plus besoin de dire que nous sommes des femmes, des hommes, des intersexes, des non-binaires. Alors, nous aurons tous gagné.

 

fuck that sexist shit.gif

AM.

2 commentaires sur “8 mars : et les femmes dans Les Fourches caudines ?

  1. C’est drôle comme moi ce sont les personnages masculins qui se cachent. Comme quoi chaque auteur est différent.
    Pour l’écriture inclusive, t’inquiète, c’est une façon d’écrire technique dans le contexte formel de l’administration, la législation, les choses officielles quoi. Je sais pas pourquoi tout le monde pense qu’il faut la mettre partout à toutes les sauces. M’enfin.
    C’est une bonne question à se poser: ce qu’on pourrait écrire et ce que l’on choisit d’écrire. Il y a deux forces, l’une est notre libre arbitre et l’autre la pression sociale. Équilibrons ça sagement! La simple réflexion suffit, même si on change rien au texte.

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