Les Fourches caudines – Episode 43

[Episode que j’ai longtemps attendu de partager, et qui est préparé depuis deux bonnes centaines de pages maintenant… Pas encore parfait, car j’ai manqué de temps, mais j’espère qu’il vous plaira ! Bonne lecture, et n’hésitez pas à commenter si vous voyez des moyens d’améliorer le tout ! 🙂 ]

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Magritte, Le Visage du génie, 1926.

***

A défaut d’avoir accepté de marcher dans celui d’Alistair, Josef déambulait à présent dans le songe de Carène. D’étroites cavités marquaient le sol de manière régulière, quelques cippes, certains authentiques ; d’autres, plus modernes, étaient allumés. Sous terre, les endormis tâtonnaient les parois ; sous leurs paupières, on devinait une lumière d’une blancheur qui rappela à Josef celle que revêtait Hël, dans son Kosmika. Les liens d’or de leurs yeux menaçaient de se déchirer et l’Exégète tenta de ne rien laisser paraitre de son inquiétude.
C’était étrange, un songe sans les sensations pour l’accompagner et lui donner du sens ; et au fur et à mesure que Josef arpentait les cippes, il reconnaissait de moins en moins le récit du cauque, et remplissait davantage ce dédale de ses propres émois. Si dense que fût cette réalité, si parfait qu’en fût l’illusion, il manquait à cette mascarade une dimension tout intérieure. Très vite, Tark X eut la sensation de marcher dans un simple décor de carton, à peine un théâtre de marionnettes. Cela finit par le rassurer.

Au bout de quelques minutes, ce monde s’éteignit autour de lui, et il retrouva les murs fraichement ravalés, aux couleurs plus vives. Les éclairages plein spectre donnaient sans discontinuer l’impression d’un plein jour tel qu’il faisait vivre à Josef de véritables décalages horaires, quand bien même il ne venait que pour quelques heures. Les arêtes du bureau se redessinèrent rapidement, et derrière lui celles de Chloris, qui souriait.

« Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle. Est-ce que ça ressemble à ce dont vous avez entendu parler ?
– Ca n’a pas la texture d’un songe, bougonna Josef en s’asseyant.
Chloris haussa un sourcil circonspect et reformula :
– Je veux dire, est-ce que cela correspond à des récits que vous avez entendus à Oniria ?
Josef avait bien compris la question la première fois.
– Non, mentit-il.
Chloris parut réellement gênée.
-C’est étrange. Nos relevés indiquent pourtant qu’Oniria pourrait bien être touchée par la même épidémie qui sévit à Edistyä depuis quelques années. On croyait que ça s’était un peu tassé, mais il y a une recrudescence dernièrement, alimentée par diverses rumeurs.

Josef ne savait absolument pas quelle réaction Chloris attendait de lui. Cela faisait plusieurs années, dix exactement, qu’il faisait au minimum son aller-retour annuel chez les Psychonautes, et il ne parvenait toujours pas à lire Chloris parfaitement. Dix ans : il avait eu le temps de voir passer six modèles de drones, une douzaine de nouveaux écrans liquides et une centaine de nouvelles boissons énergisantes – mais il se sentait encore pris à défaut. Quand cela arrivait, Chloris finissait toujours par reprendre la parole – il ne savait si c’était pour l’enfoncer ou pour le mettre plus à l’aise. Il la laissa faire une fois de plus :
– Je me suis peut-être trompée, mais je me suis dit que cela vous affolerait, une épidémie des rêves, lorsqu’on pratique une religion telle que la vôtre. Des années qu’on attend de pouvoir cerner la menace – et enfin, nous y sommes. Vous n’êtes pas inquiet ?
– Si, bien sûr, acquiesça Tark X en sentant que son jeu manquait de cohérence.
Chloris heureusement lui mettait plusieurs images sous les yeux :
– Ce rêve parait avoir un lien très fort avec l’amygdale et la production d’endorphines, expliqua-t-elle en commentant le schéma d’un cerveau.
Ce fut au tour de Josef de hausser un sourcil. Chloris abandonna ses explications et sortit une feuille de son bureau. Le papier avait une texture étrange. L’Exégète parcourut la liste d’un regard nonchalant, feignant de ne pas savoir de quoi il était question.
S’il ne parvenait pas toujours à lire son interlocutrice, il lui semblait qu’il gérait bien mieux ses propres émotions. Cela le rassurait un peu lorsqu’il s’égarait à penser à tous les appareils qui, des quatre coins de la pièce, mesuraient ses données vitales. Il n’avait jamais su s’il y en avait vraiment.

C’était une liste de noms. Josef en reconnut au moins quatre, dont celui du vendeur de céréales d’en bas de chez lui.
– Il faut en tout cas que nous étudions cela de plus près, reprit la Psychonaute. Nous ignorons les causes de cette « épidémie », si c’est de cela qu’il s’agit – nous ignorons donc également quelles conséquences elle peut avoir.
– Pourquoi serait-elle forcément négative ? demanda l’Exégète. L’Onironautisme fait part de quelques exemples de Kosmika collectifs.
– Oui, j’ai vu ça, répondit Chloris sans parvenir à cacher tout à fait le mépris dans sa voix. Mais ils ont tous été débunkés. Le phénomène de rêve collectif existe, bien évidemment, mais il est induit. Avec un tel degré de détails, ce n’est pas juste le mécanisme naturel du rêve qui est à l’œuvre. Quelque chose est venu de l’extérieur.
– De l’extérieur ? demanda Josef. Il pensa : l’extérieur du monde ? de l’Etat ? de soi-même ?
– Un traumatisme collectif ou un phénomène d’induction à grande échelle.

Le terme d’« induction » était revenu plusieurs fois au cours de leurs conversations. C’était un terme neuf qui ne désignait ni plus ni moins qu’une version moderne de vieux rites onironautes du XVIème siècle. Il s’agissait de la capacité à maitriser les choix d’une personne à partir de sa seule volonté et d’une série de manipulations techniques. On réussissait parfois à provoquer une ou deux apparitions dans les songes, mais jusqu’alors, personne, à la connaissance de Josef, n’était capable de manipuler entièrement les songes. Qu’il s’agisse d’un Exégète passé ou d’un Psychonaute renommé.
– Mais…C’est une chose possible, d’induire un songe à plusieurs personnes qui ne sont reliées par rien ?
Chloris se pencha vers lui comme si elle ne voulait pas qu’on l’entende.
– Pour être tout à fait honnête avec vous, je ne sais pas si ces personnes ont un lien ou non. Nous n’avons pas encore assez de données pour le savoir. Les gens qui osent parler de ce rêve sur leur profil public se ressemblent énormément.
Son ton avait été un peu trop confidentiel. Elle parut prendre conscience qu’elle s’était approchée de Josef et, jetant un regard alentour, se rassit au fond de son siège, impassible à nouveau.
– Nous apprécierions que vous preniez cette liste en considération. Les Onironautes répertoriés nous seront d’une grande aide.
– D’une grande aide pour quoi ? s’enquit Josef.
Il y avait un peu trop d’inquiétude dans son ton, et Chloris sembla le remarquer.
– Comment ça, « pour quoi » ?
Il sembla à Josef qu’il était temps d’exiger quelques explications :
– Quel est votre intérêt, dans tout ça ?
– Mon intérêt à moi ?
Chloris était vraiment surprise par la question.
– Celui des Psychonautes, précisa Josef.
Alors, pour la première fois depuis dix ans, son interlocutrice éclata de rire.
– Je sais que je fais du zèle, mais je ne prétendrais jamais pouvoir répondre à cette question. Je ne suis que la gestionnaire de votre dossier. Je n’ai aucun pouvoir de décision ou de réflexion dans tout cela. Je pensais que vous l’aviez compris depuis le temps.

Josef ne s’était jamais interrogé sur la place qu’occupait Chloris dans la hiérarchie psychonaute. Il avait tout de suite imaginé qu’elle devait être plutôt bien située, à cause du drone, à cause de la tranquillité dans laquelle elle le recevait, à cause du bureau individuel. Mais l’espace autour de lui eut soudain d’autres contours : ce grand vide signifiait que Chloris était en réalité probablement l’une des dernières secrétaires humaines. Les IA n’avaient pas besoin de l’air conditionné. Le poste était peut-être bas, si elle disait vrai, mais sa simple existence constituait déjà un privilège. Josef avait entendu parler de la disparition des métiers humains, peinait ceci dit à se la représenter.
– C’est vrai que je ne vous ai jamais demandé quel poste vous occupiez au sein de cette entreprise, lança Josef dans l’espoir qu’elle lui réponde. Pourquoi n’êtes-vous pas remplacée par une machine ?
– Je vois que vous appréciez nos entrevues, jeune homme, lança froidement celle qui devait avoir deux fois son âge.
Josef rougit de honte.
– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire…Au contraire, balbutia-t-il. Je suis heureux d’avoir affaire à une présence humaine.
– Je suis agent moral, déclara Chloris, se laissant finalement prendre par la conversation.
Intrigué, Josef voulut savoir en quoi cela consistait.
– Les IA quantiques font des milliards de calculs à la seconde, mais elles restent toujours logiques, malgré toutes nos avancées. Et appliquée avec trop de rigueur, la logique est injuste et meurtrière. Alors, nous, les agents moraux, intervenons sur les cas qui nécessitent une interaction humaine.
– Vous êtes une espèce de caution de conscience, c’est cela ?
Josef comprit à la moue qu’eut Chloris que sa reformulation avait été maladroite. Elle combla le silence malgré tout :
– Nous aimons nous voir comme l’« apport humain ». Mais vous avez probablement raison : maintenant les algorithmes calculent tout pour nous. Nous n’avons plus qu’à choisir parmi les propositions qu’ils nous font. Le métier a bien changé ces vingt dernières années. On n’a certainement plus autant de pouvoir de décision.
– C’est dommage. Présenté comme cela, ça a l’air d’être un métier avec de lourdes responsabilités, commenta Josef.
– Oui, sourit Chloris. Sans doute.
– Est-ce que vous avez des enfants ? Je suis sûr que vous devez être un excellent parent. Quand on entend parler d’Edistyä, depuis l’extérieur, on n’a pas l’impression que qui que ce soit fasse encore attention à l’interaction humaine.

Le jeune Exégète avait posé la question en pensant davantage à ses propres parents, à l’effort de justice et de moralité qu’eux-mêmes s’étaient toujours forcés à adopter en toute circonstance, et qui constituait un rempart unique à la folie destructrice de son grand-père.
– J’ai deux enfants, répondit Chloris. Mais ils sont autonomes, à présent.
Elle avait dit cela d’un air si lointain que Josef n’osa plus poser de questions, de peur d’être indiscret.
– Pourriez-vous nous faire parvenir les sujets de la liste au plus vite ? reprit-elle après quelques secondes de silence. Je pense que c’est important pour nous deux.

Josef n’avait pas réellement d’autres choix, mais il lui sembla soudain que Chloris l’ignorait. Etait-ce le nombre des condamnations qui posait problème, ou le nombre restreint de sujets qu’elles leur apportait ? S’il admettait une faiblesse, demandait de l’aide, Josef n’aurait que plus de gardes sur les bras et cela ne ferait que lui rappeler ce qu’il leur avait sacrifié. S’il assumait la responsabilité, cela voulait dire qu’il faudrait trahir, une fois de plus, son propre camp. S’il mettait fin à leur accord, si tant est qu’il puisse, alors le fantôme de menace que les Psychonautes l’aidaient à faire planer sur les autres membres du CDO s’évanouirait aussitôt, et il suffirait qu’un accident arrive à Alistair pour que ses propres jours soient comptés.
Tark X avait peur. Or toutes les plus grandes frayeurs qu’il avait eues, il n’avait pas l’impression de les avoir connues ici. Le cortège de ses terreurs s’accrochaient bien davantage à l’image de son grand-père, à ses sautes d’humeurs prodigieuses durant lesquelles sa folie s’abattait sur tout de manière indistincte. Il s’accrochait tout autant sinon plus à l’image d’Alistair qui descellait les yeux des morts, à l’image nu d’Alistair attaché à son lit, à hurler dans son sommeil qu’il « fallait qu’il marche ». Non, Tark X n’avait pas hérité de la paranoïa de Tark IX – mais il aurait parfois préféré : elle avait semblé rendre cet Exégète imperméable à l’inquiétude.
Et le plus terrifiant, dans tout cela, était que Chloris ne cherchait nullement, comme il en avait eu l’impression au début de leurs échanges, à lui forcer la main. Cette peur, il se l’était faite pour lui-même, les Psychonautes n’avaient fait que l’éveiller chez lui et lui proposer un moyen de la contenir. Peut-être l’avaient-ils aidé à ne pas devenir fou ; mais était-il pour autant devenu mieux que cela ?

Comme un nouveau silence la mettait mal à l’aise, Chloris s’éclaira la gorge et reprit une fois de plus la conversation :
– Pourquoi me poser cette question ? Sur mes enfants ? Vous êtes inquiet ?
– Inquiet de quoi ? s’enquit l’Exégète.
– Je ne sais pas. De ce que vous allez laisser derrière vous. De votre héritage. »

 

 

 

La question taraudait toujours Josef, plusieurs semaines plus tard, alors qu’il siégeait dans un Sanhédrin bondé. Il faisait une chaleur suffocante – c’était toujours le cas-, et le public était incapable de demeurer silencieux. Le regard de l’Exégète parcourut l’assemblée : le public avait bien changé, ces dernières années. La pression du monde extérieur sur la communauté des Onironautes était plus que palpable : ceux qui venaient assister aux procès ne venaient plus voir leur foi vaincre les injustices. Ils venaient pour le spectacle. Josef remarquait de nouveaux visages de plus en plus fréquemment. On venait voir tomber les cauques comme autrefois les gladiateurs. C’était fondamentalement ce besoin de divertissement qui avait fait sombrer le genre humain.
Quel héritage pouvait-il bien laisser, à ceux qui n’en voulaient pas ? Ce qui constituait par le passé de véritables fondations était désormais perçu comme un fardeau : devoir rendre des comptes à ce que les Endormis avaient été ? Comme si l’on n’était déjà pas suffisamment prisonniers d’eux quand ils avaient les yeux ouverts !

Josef baissa le regard vers l’homme debout en contrebas. Il ne lui aurait jamais donné ce visage-là. Il l’avait imaginé grave et austère, à cause de l’émotion qu’il y avait toujours dans sa voix et qu’il essayait de contrôler fermement. Mais c’était un type joufflu, d’une soixantaine d’années, avec de grands yeux verts comme aucune forêt ne l’était plus.
– Vous admettez avoir participé à de telles réunions ? lui demanda Josef.
– Oui, acquiesça l’homme. Mais je n’ai jamais cherché à nuire à Oniria.
– Ce n’est pas ce que je vous demande.
L’homme courba la tête.
– Vous admettez avoir utilisé le nom de Carène, de la constellation du même nom ?
Si c’était la première fois que Josef voyait son visage, il aurait reconnu sa voix entre mille. Carène lâcha un nouveau « oui », qui ressemblait à celui qu’il lâchait lors des réunions secrètes, quand on lui demandait si son récit était terminé. Josef se demanda si Carène reconnaissait également sa voix à lui, la voix de l’Exégète – mais le cauque avait l’air davantage préoccupé par sa survie que par l’optique de retrouvailles. Qui aurait bien pu oser imaginer, de toute façon, ce que Josef faisait de ses nuits traitres ?
– C’est tout ce dont nous avons besoin. Allongez-vous.

En treize années de procès, Tark X avait eu tout le loisir d’apprendre comment faire. Non pas d’émettre de bons jugements, de faire neuve la justice et d’expier les hécatombes, comme il avait cru devoir d’abord le faire : tout cela avait disparu bien avant Tark IX. En réalité, connaitre la Clef des Songes sur le bout des doigts ne serait à Josef d’aucune espèce d’utilité, et ça il l’avait très vite compris.
Ce que Josef devait maitriser pour faire un bon procès, c’était le poids des silences qu’il amenait, des suspens dont l’audience se gaussait jusqu’à n’en plus pouvoir, des passions et des inimitiés qu’un tel spectacle susciterait chez les uns et les autres.
C’est pourquoi il ne dit rien tout le temps que Carène s’installait dans le nouveau projecteur de rêves. De toute façon, il n’avait rien à dire.

– Je n’ai rien à me reprocher, lança Carène en s’allongeant, tandis qu’on lui mettait des oreillettes.
Ce fut sa dernière phrase et il tomba presque instantanément dans le sommeil.
Au bout de quelques minutes à peine, le même patron de songes parcouru quelques semaines plus tôt dans le bureau de Chloris jaillit de la machine, dessinant un cimetière sur le plancher séculaire du Sanhédrin.
Il n’y avait rien à y faire : cette seconde fois qu’il le vit, Josef ne ressentit pas plus d’émotions que la première. Décidément, ce projecteur n’était bien que cela, et l’Exégète se demanda à quoi cela pouvait bien leur servir, d’aller fouiller ainsi dans la tête des gens, si ce n’était pour en sortir que des schémas insensés qu’ils interpréteraient selon leurs critères à eux.
Toutefois, Josef remarqua peu à peu de légers changements : les cippes étaient tous allumés, sans exception ; on trouvait ici et là à leur pied des sachets de pavots ou de petits pendentifs de corne en forme de porte. Et la voix de Carène résonnait par-dessus ces preuves de son attachement à sa religion : dans son sommeil, il récitait la prière aux Nephilim, comme un ultime rempart. La lumière qui jaillit de sa bouche parut plus éclatante.

Josef fit la somme de ce que savaient les spectateurs de cette mascarade. A quel point connaissaient-ils la Clef des Songes, désormais ? A quel point savaient-ils ce qu’on pouvait reprocher au songe récurrent de Carène ? Ignoraient-ils qu’il n’y avait rien, en réalité, qui permît dans leur Livre, de condamner le cauque à l’Hérésie ? Rien. A dire vrai, l’association de la lumière et de la nuit avait toujours été traitée favorablement, recherchée même parmi les Potentiels.
Il était probable qu’en plus de lui, Tark X, seul Elör connaissait aussi bien La Clef des Songes. Alistair lui-même avouait ne pas avoir été toujours très attentif pendant ces lectures de jeunesse qui l’avaient assommé plus qu’autre chose. Or, qu’Elör fût aveuglé par son désir de se débarrasser des cauques n’offrait à l’Exégète qu’un léger délai avant qu’on ne lui renvoie ses manquements et autres erreurs onirocritiques au visage.
Josef chercha la silhouette rude et austère du doyen du CDO : Elör fixait chaque détail du songe, chaque nuance projetée sur les murs, chaque poignée de cailloux, chaque paire d’yeux cousues. Peut-être lui aussi se sentait-il obligé de chercher des preuves de la culpabilité de Carène. Même les êtres les plus immoraux assouvissent une conscience.

Lorsque le cauque rouvrit les yeux, le public avait les siens braqués sur lui en silence. Eux aussi avaient cherché, mais, bien entendu, ils avaient trouvé, partout : pour celui qui vous voulait coupable, tout vous accusait toujours. Une minute, Josef espéra que d’autres, parmi eux, faisaient ce songe. Il voulait leur dire que pour lui, ce n’était ni plus ni moins que cela, un songe, et qu’en tant que tel il fallait l’accueillir, que l’onirocritique était décriée au sein-même des traditions onironautes, que ce n’était pas une épidémie mais un autre message de Nyx, qu’il fallait chérir et garder jalousement. Il espérait qu’ainsi, ils se taisent.
Le Docteur Lordan appuya sur quelques boutons et fit un signe de tête à l’Exégète. La tentation de fermer les yeux fut incommensurable, mais Tark X savait qu’il agissait pour le bien de la communauté.
– Pour l’ensemble des faits qui vous sont attribués, déclara-t-il froidement, la Cité d’Oniria et la communauté des Onironautes ont conclu à l’Hérésie. Par Nyx, la sentence est un sommeil sans songes, éternel. Les portes de l’Oniramahd vous resteront closes. Puisse Nyx vous guider à travers l’Asak. »

La réaction du public fut plus mitigée que celle à laquelle il s’attendait. Josef avait encore des progrès à faire.

 

 

 

 

 

Kaël ne laisserait pas filer ses rêves. Il ne laissait même pas filer son ombre.
Il ne se souvenait plus tout à fait par quels choix il en était arrivé là. La réaction de Layla lui avait semblé brutale et incohérente, mais ça devait être sa faute ; il n’avait pas dû faire attention à tous les détails. Il avait été distrait dernièrement. Désormais il courait, ses jambes lui faisaient mal alors qu’il tentait de retrouver son chemin dans la nuit. Quelque part, elle était là, elle ne partirait pas, pas encore, pas cette fois.
La silhouette athlétique semblait se lancer d’un arbre à un autre, incube ayant perdu sa monture.
Non. Elle ne le quitterait plus. Mais l’avait-elle seulement déjà quitté ?

Kaël freina sa course à côté d’une voiture, en fracassa la vitre. Routes et solitaires se jetèrent sous ses roues, et il brinquebalait entre les obstacles. Bientôt il distingua sa silhouette à elle, à l’arrière d’un taxi autonome. Et bien qu’il sût que c’était pourtant le fruit d’un dur travail, d’une lente accoutumance, ce fut comme un instinct de chasseur qu’il sentit monter en lui. Un quart d’heure plus tard, il filait encore son véhicule, qui remontait les rues, pour quitter manifestement la ville. Kaël accéléra, et, pied au plancher, fonça dans la voiture rouge qui le devançait. Une fois. Deux fois. Le véhicule automatique émit un bruit strident puis s’arrêta sur le bas-côté, comme il était supposé le faire. Sa portière s’ouvrit et dans la lumière des phares apparut une jeune femme, terrifiée, fatiguée, qui tentait de courir désormais en laissant ses bagages derrière elle et en signant des mains des peurs incoercibles. Elle avait l’air d’une folle et Kaël ne trouvait pas le souvenir de l’avoir déjà connue ainsi.
Il sortit de la voiture. Sous la pâle lumière que diffusait le paysage, ses cheveux retrouvaient leur teinte originelle, de ce châtain velouté, et ses formes rajeunissaient, reconquéraient peu à peu l’agilité de leur adolescence dans une course folle qui aurait pu tout aussi bien être un examen d’éducation physique.
Il se mit à courir lui-même, voulant chahuter, l’attraper pour la coller au sol et lui montrer qu’il pouvait la devancer. Le chemin de béton se déroulait sous ses pieds à travers les arbres et il aurait voulu s’arrêter pour lui cueillir quelques fleurs. Ses pieds à elle heurtait le sol maladroitement, à chaque pas elle menaçait de tomber, mais il n’en fut rien. Un instant, il sentit qu’il pourrait la rattraper en deux ou trois enjambées : il ralentit à peine son allure, et la regarda s’éloigner un peu.

La zone dans laquelle elle s’enfonçait avait été délaissée des décennies plus tôt : une ville fantôme, un lotissement vieux de quelques dizaines d’années à peine, cerné d’une barrière de sécurité qu’il dut escalader. Les lampadaires ne fonctionnaient plus, les rues étaient désespérément vides et se renvoyaient l’écho infini de la fuite de la jeune femme. Et parmi ces ruines neuves sur lesquelles la végétation étendait de nouveau son empire, il se foula un chemin, joua des épaules entre les quelques insomniaques qui marchaient comme des zombies ou reposaient à même le sol.
Les bras de Layla se mirent à valdinguer en tous sens, elle poussait des cris de sourde qui réveillèrent ceux qui dormaient en travers du macadam. A travers leur brouillard, ils distinguaient quelqu’un de plus large, de plus grand : c’était lui, qui la poursuivait. S’étant habitué au bruit de ses chaussures martelant le pavé, Kaël ne perçut pas immédiatement le contretemps des mains qui battaient. Il s’arrêta quelques secondes, reprit son souffle et lança un regard autour de lui : quelques personnes se rassemblaient sur le trottoir, pour les voir passer. Des fantômes décharnés qui les applaudissaient dans un sourire brisé. Peu à peu ils furent si nombreux que Kaël perdit tout à fait la trombe de la fuite et le cri de la proie.

Il retrouva sa piste à un tournant, se rendit compte qu’il l’avait laissé prendre un peu trop d’avance. Il galopa à nouveau et lorsqu’il parvint au carrefour, une porte qui claquait seule lui indiqua que Layla s’était engouffrée dans un gigantesque bâtiment, jailli du sol dans la nuit. Kaël cessa de courir, marchait lentement à présent, croyant lui laisser une chance. Il marchait vers la porte vacillante encore, d’un pas assuré et malheureux.

Les arêtes du couloir dessinaient autour de lui les restes d’un vieux centre de charité du sommeil. Il en existait encore, quelques soixante ans plus tôt, à une époque où tout le sommeil de tout un chacun avait droit à un refuge. Pour que, si sa réalité était décevante et tragique, ses rêves au moins puissent lui offrir une échappée. C’était une belle initiative ; ça s’était perdu, c’était dommage : tout cela Kaël le pensait quelque part – mais il avait de plus en plus de mal à se le justifier. Ce n’était qu’un banal dortoir sans intimité, après tout. Toutes les nuits devaient finir par s’y ressembler.
Les murs étaient couverts de graffitis qui révélaient plusieurs générations de penseurs. Il y avait même eu un temps où ces structures, non seulement légales, étaient subventionnées par l’Etat. Mais tout cela Edistyä avait dû le sacrifier, bien entendu : ce genre de centres était le pain béni des terroristes du rêve qui avaient œuvré à grande échelle quelques cinquante ans plus tôt. Les frayeurs nocturnes, les récits d’insomnies toutes intimes, se mélangeaient, sur la peinture grisâtre, à des fresques inaptes, aux appels à l’insurrection, aux dessins d’enfants. Ici, le mur était jonché de taches de sang ou d’excréments ; là, à travers les lattes qui bouchaient les fenêtres, la lumière de la lune inondait un matelas éventré, souillé d’urine. L’odeur était si épouvantable qu’il faillit oublier ce pour quoi il était venu, comme ça, aussi vite qu’il s’était décidé à le faire.
Kaël continuait d’avancer lorsqu’il entendit des pas au-dessus de lui. Il se pressa jusqu’à un escalier tapissé d’affiches qui prônaient tour à tour le sommeil et l’insomnie, les unes semblaient devoir recouvrir les autres, et vice-versa, à l’infini. Les marches craquaient sous son poids et son regard se posa soudain sur un graffiti. « Elle me poursuit », était-il écrit. Il se remit à courir sans même s’en rendre compte : son rythme cardiaque le lui fit savoir.

Lorsqu’il s’arrêta à nouveau, les armatures métalliques des lits superposés, brillant dans la pale lumière de la lune, figuraient autour de lui un labyrinthe dans lequel il ne pourrait jamais plus mettre la main sur elle. Se pouvait-il que le rêve prenne le pas sur la réalité, et qu’il devienne incapable de faire la différence ? Se pouvait-il même qu’il se trouve à la frontière de la collision entre deux songes ? C’était une nuit parfaite pour monter les rêves les uns contre les autres.
Kaël prit une grande inspiration et cessa de respirer.
Il se battit avec son cœur quelques secondes, le temps de le calmer, de frôler l’évanouissement, d’entendre à nouveau s’agiter l’air autour de soi, quand cesse la cavalcade intérieure. Il fit quatre pas, plus silencieux que l’atmosphère autour de lui. On le vit à peine bouger – on voyait à peine davantage la frêle silhouette qu’il attrapa par le col et extirpa de l’ombre d’une commode ajourée.

Il tira son visage jusque devant le sien : ce n’était pas elle. Il en était certain car il n’y avait pas de peur dans ses yeux. Elle aurait pu changer de visage, ce soir-là, ça ne l’aurait pas surpris, mais elle aurait eu peur de toute façon.
La femme qu’il avait saisie se tenait là, immobile, absente, le fixait sans rien dire. Kaël remarqua une blessure au lobe temporal, une minuscule cicatrice, juste à l’orée des cheveux : la marque des vieilles lobotomies. Celle-ci avait l’air artisanale.
Finalement, d’un doigt tremblant, elle lui désigna, dans le fond de la pièce, une vieille porte qui ne tenait plus que sur un gond. Il ne put rien lire de plus sur son visage.

Il se releva lentement, prenant appui en faisant glisser ses bras contre le mur, se traîna jusqu’au bout du dortoir. Il souleva doucement la porte, la replaça derrière lui. L’interstice était insuffisant pour que lui puisse passer, mais Layla n’avait probablement pas eu à se faire petite. Il déboucha dans un espace noir, où la lumière dérisoire ne faisait que jeter d’autres nuances d’obscurité, comme diluées dans l’eau sale. Kaël ne dit rien, écouta le tumulte silencieux de la chasse, à l’instinct, au refus des rêves.

L’un des lits était couvert d’une informe bosse de couvertures et de vêtements. Tout à fait certain de la tenir, Kaël bondit dessus. Mais ses bras n’étreignirent qu’un vieux vêtement humide qui puait la sueur. Soudain, il se sentit projeté contre la fenêtre et les lattes qui la couvraient volèrent en éclats.

La sensation de son corps, l’envie de survivre qui l’avait, le surprit. Il se serait cru plus serein face à la mort, surtout ici, où la mort signifiait si peu de choses. Il voyait ce désir blanchir l’ultime phalange de ses doigts contre le dormant de la fenêtre ; il le sentait serrer ses cuisses entre les parois du mur pour le ramener vers l’avant. Il comprit de lui-même qu’on l’avait poussé, qu’elle l’avait poussé, qu’elle était là. Il comprit aussi qu’il ne mourrait pas, et qu’également il obtiendrait ce pourquoi il était venu. Ses bras le ramenèrent en avant et, d’un geste qui semblait continu à celui de sa chute, comme une chorégraphie à l’harmonie désossée, il attrapa Layla par les cheveux et la ramena contre lui.
Sous la lumière de la lune, le visage de Layla heurta le masque de Kaël. Il le saisit entre ses deux mains, l’embrassa – lui brisa la nuque.

La mort s’installa d’abord dans les joues, qui s’affaissèrent. Puisque Layla était muette, son visage avait toujours été très expressif, et Kaël remarqua presque immédiatement la mort des émotions, sur le galbe de la mâchoire, sur celui de la tempe. Il n’y avait jamais fait attention avant : il se pouvait que ses détails n’existassent pas alors. Les commissures de ses lèvres, tout particulièrement, tout étrangement, lâchèrent très vite, n’exprimant plus ni douleur ni terreur. Ensuite, la mort continua de s’installer, mais plus lentement. Les frissons sur la nuque disparurent, la chevelure eut l’air d’une masse informe. Ce ne fut qu’’au bout d’une éternité qu’il eut l’impression que tout le reste du corps s’affaissait soudainement, emportant avec lui le regard. Ce dernier fut long à se détacher du masque sous lequel haletait Kaël, et avec lui Layla laissa glisser trois doigts sur le menton de plastique. Elle pesa plus lourd sur sa peau tout à coup. L’image de son corps avachi, sans résistance, minuscule dans ses bras, était parfaite.
Le cadavre tomba lourdement à ses pieds, sur le parquet.

C’était fait. Objectif atteint.
Dans le coin de son œil droit, il vit son rythme cardiaque monter en flèche. Le voyant lumineux s’emportait, alors que dans son autre œil, de nouvelles consignes s’affichaient déjà. Cela l’énerva et il enleva son masque. La réalité s’éteignit, laissant place au caisson de réalité augmentée, dont les vitres donnaient sur sa chambre blanche, comme inhabitée.

 

 

 

Lysandre se défit de la peau de Kaël. Il lui sembla que la combinaison haptique pesait encore lourd, il avait eu un peu plus chaud que d’habitude en la portant ; il fut heureux de l’ôter, puis se rendit dans la salle de bain, où il remplit l’évier avec le contenu d’un bidon qui trainait à côté.
C’était fait. Des mois d’entrainement, certes – mais c’était fait.

Il se souvenait avoir hésité, au début, entre les deux fonctionnalités qui étaient proposées par le programme. Il pouvait l’utiliser dans un but strictement professionnel : travailler sa forme physique, sa capacité d’intégration, sa réactivité. Mais l’IA était suffisamment puissante pour lui proposer également un scénario supplémentaire, plus personnel – optionnel, au cas où il en ressentirait le besoin. « Je sais que ça parait étrange, lui avait expliqué Chloris. C’est étrange vu notre but sur le court terme, mais il s’avère que les apprentis utilisant les deux fonctionnalités obtiennent des résultats bien meilleurs que les autres, à court et long termes »
Ce qu’ils faisaient en compilant ces résultats, Lysandre ne l’avait pas compris immédiatement, et Chloris avait dit que c’était bon signe, que c’était parce qu’il était déjà capable de se détacher, que c’était une qualité qu’on valoriserait dans son parcours. « C’est pour ça qu’ils ne prennent pas d’IA, quand on traite de la morale. C’est encore tabou. On essaye de trouver un entre-deux. » avait-elle ajouté, parce que Lysandre ne disait rien et qu’elle supportait mal les silences.
Oui, c’était certainement l’idée de la morale qui avait poussé Lysandre sur ce chemin, ce qui avait fait qu’elle avait pu l’atteindre. Maintenant, il se rendait compte que cela avait davantage à voir avec sa profonde incapacité, depuis toujours, à se mettre à la place des autres. Il s’était pourtant bien reconnu en Odin, le « justicier ». ; il avait voulu ne pas renoncer à pouvoir un jour connecter avec eux, à les comprendre. Mais plus il avait infiltré de bouges, plus il avait vu à quel point ceux qui étaient si anxieux de changer de système étaient incapables d’en proposer un plus cohérent – plus il s’était laissé diverger. Il s’avéra qu’il avait de meilleures dispositions à la psychopathie qu’à l’empathie. Il s’avéra qu’il préférait la réalité aux rêves.

La psychopathie constituait un parfait juste milieu entre une IA amorale et un humain trop sensible. On la favorisait chez les jeunes recrues : cela les rendait imperméables aux tentations trop superficielles, et plus confiants en eux. On commençait à deviner les zones du cerveau qui entraient précisément dans cette mécanique, mais les impulsions électriques et autres puces n’étaient pas aussi efficace, sur le long terme, que la bonne vieille méthode suggestive. Il suffisait donc d’un monde assez réel, d’un bon background psychologique, et le succès était assuré dans soixante-dix pour cent des cas, selon les dernières statistiques, selon Chloris.

Voilà pourquoi Lysandre avait choisi d’utiliser les deux fonctionnalités du programme. Voilà pourquoi s’il voulait s’absoudre des autres, devenir assez méthodique pour assurer sa position, il n’y avait rien de mieux que l’ombre d’Héliä ; Layla lui ressemblait, c’était vrai. Il ne l’avait même pas fait vraiment exprès au début : il avait sélectionné une intrigue amoureuse, pris son avatar fétiche, l’avait rendu muet pour de bon ; mais il était loin d’imaginer ce que l’IA avait prévu pour lui. Et pourtant, tout faisait sens : bien sûr que pour vaincre l’empathie, il fallait l’attaquer au cœur, et tuer Héliä en lui. Il s’en voulait de ne pas y avoir pensé plus tôt, songea aux mois d’entrainements que cela lui avait coûté, aux jours entiers passés dans le caisson, à suer sous sa combinaison, à se sentir perdu une fois qu’il enlevait son masque et troquait le monde vaste des Incubes contre les parois noires, qui bougeaient au gré de ses mouvements, simulant tout un univers autour de lui.
Lysandre se rinça la peau et le haut du corps, s’essuya avec une serviette rêche et usée, retourna sans sa chambre.

 

Le visage, ni plus ni moins qu’une fine cagoule noire remplie d’électrodes, reposait toujours mollement sur le sol. Odin, puis Layla : que restait-il à vivre pour Kaël, avec son prénom de « hippie crasseux » qu’il avait trainé dans toutes ses infiltrations ? Lysandre n’avait plus à y penser, se laissant désormais submerger par un profond soulagement. Ce n’était qu’une étape, certes, mais quelle étape que de ne plus être amoureux ! C’était une véritable malédiction qui s’achevait enfin, car il n’y avait pas à dire : en termes de droiture et d’équité, l’amour était le premier vice, qui empêchait toutes choses d’être égales et justes. Neurologiquement parlant, il n’est pas si éloigné de ce qu’on appelait avant les « maladies mentales », comme l’obsession ou la dépression – et ça sans même aborder la construction sociale et complètement antithétique sur laquelle il repose en grande partie : on voudrait que l’amour soit passionné, on voudrait que l’amour dure toujours. On sait pourtant que notre corps ne le supporterait pas. C’est peut-être même pour ça qu’on le cherche. Peut-être que l’amour, pour la plupart d’entre nous, est l’ultime pulsion de mort.
La logique de toute cette mascarade, supposée simple, était toujours demeurée impénétrable pour Lysandre. Nous savions que nos compositions chimiques étaient toutes différentes, non ? Que les parcours que nous suivions avaient tous sur nous une influence variable, non ? Alors pourquoi aurait-il fallu que nous ne tombions tous amoureux que d’une seule et même façon : fidèle, irrémédiable ? C’était bien la peine d’avoir vu disparaitre le culte de Nyx pour le remplacer par ce nouveau fantasme tout aussi nébuleux.

Lysandre se laissa lourdement tomber sur son canapé. Il ne vérifia pas la liste des suicides ce soir-là. Il s’endormit à l’heure.

 

 

 

 

 

Pense-t-il qu’il est brutal ? Pense-t-il que je le suis plus que lui ? Par Nyx, qu’est-ce que ça pèse lourd, un vieux revolver, dans une main qui ne sait pas quoi en faire. Quand on ne sait pas où le pointer, dans quelle direction, contre quel rêve, ni quelle personne, ni quelle frustration. Quand on n’a pas assez de balles pour le monde entier, quand on n’en a que trop pour soi-même.
J’imagine que j’ai fait preuve de brutalité. C’est brutal, de tenter d’imposer des mots à quelqu’un. On lui impose une réalité. Une façon de percevoir. D’une certaine manière, c’est aussi ce qu’il fait.
Mais il pense certainement qu’il est juste et n’a pas d’autre choix. Comment le terme « brutal », qui signifie « animal », peut-il avoir tant de points communs avec « moral », cette création toute humaine et relative ? Répond-il à un instinct ou à une injonction ?
Et moi, à quoi dois-je répondre ? Car je suis du même bois et, à quelques nuances près, je me tiens là pour les mêmes raisons que lui.
Combien me reste-t-il de balles, d’ailleurs, dans ce vieux pistolet ?

***

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